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Full text of "Journal Des Demoiselles 1877"

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GIVEN BY ▲ FRIKND 





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JOURNAL 

DES 

DEMOISELLES 




QUARANTE-CINQUIEME ANNEE 


PARIS 

AU BUREAU DU JOURNAL, RUE DROUOT, a' 


i 877 


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• t f o , 

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HARVARD COLLEGE LIBRARY 
GIVEN IN MEMORY OF 
ARCHIBALD CARY COOLIDGE 



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TABLE 


D|U QUARANTE-CINQUIÈME VOLUME 


INSTRUCTION. 

Bossuet * par Mme Bourdon, p. 66, 97 et 129. — 
Isabelle de Castille, par Mme Bourdon, p. 33. — Phi¬ 
lippe de Comines, var Mlle Urbain, p. 161,193, 225, 
2*>7 et 289. — L'Otage , p. Ch. Rozan, p. 197. — La 
Pantotypie , p. 201. — Les Femmes et les Filles de 
Jacques 11 , p. 321. Livingstone, p. 353. 

BIBLIOGRAPHIE. 

La Vie domestique , ses modèles et ses règles, par 
M. Ch de Ribbe, p. 3. — Madame d'Aulnoy et ses 
mémoires sur la cour d’Espagne , p. 4. — Histoire de 
la Dentelle , par Mme Dury-Palissier, p. 36. — En fa¬ 
mille, par Mme de Stolz, p. 36. — Quatorze jours de 
bonheur, par Mme de Stolz, p. 37. — Le Chemin du 
bonheur , par E. Marcel, p. 37. — Jean Bresson , par 
Louis Collas, p. 37 .—La soeur Nathalie Nariskin, 
par Mme Craven, p. 69. — La pupille de Salomon, 
par Mlle Marthe Lachèze, p. 71. —Mlle de Kervallef, 
par Mme Maryan, p. 7/. —Le pain quotidien, par 
Mme Bourdoq, p. 99. — Ghislaine , par Mme la com¬ 
tesse de Basseret, p. 100. —Jeanne d'Aurelles, par E. 
Marcel, p. 100. —Livres de Mme Bourdon, p. 101.— 
Syrie , Palestine, Mont-Athos, par le vicomte E. de 
Vogué, p. 131. —Journal de Marte-Edmée-Pau, p. 132. 

— La vie heureuse, p. i65. — Les ronces du chemin, 
par Claire de Chandeneux, p. 166. — Publications de 
la maison Oudin, p. 166. — Promenades d'un tou¬ 
riste, par Victor Fournel, p. 202. — Histoire de sainte 
Françoise Romaine, par Mlle Z. de la Ponneraye, 
p. 2o3. — Légendes et récits, par Mme de Witt née 
Guizot, p. 228. — Le livre d'un père, par Mme Victor 
de Laprade, p. 228. — Valence et Val/adolid, par 
M. A. de Latour, p. 261. — La santé de Venfant, par 
le docteur A. Godleski, p. 262. — Marie-Félice des 
Ursins, par M. V. Fliche, p. 293. —La Sainte Bible, 
récits et commentaires, par l’abbé Salmon, p. 295. — 
Sabine de Rivas . par Mlle Marie Maréchal, p. 323. — 
La petite-fille aux grands-mères, par Mme deWitt née 
Guizot, p. 324. — Le fils de Louis XV, par M. E. 
de Broglie, p. 324.—Les neiges d'Antan, par Mme Julie 
Lavergne, p. 326. — Stations sur la tombe d'un ange, 
par un enfant de Marie, p. 3z6. — Une chrétienne à 
Rome, 356. 

EDUCATION. 

La lectojib, par A. Rondelet. — La lecture par dé¬ 
sœuvrement, p. 5 et 37. — La lecture par curiosité, 
p. 101 et 133. — La lecture utile, p. 229, 263 et 295. 

— Les premiers et les derniers, par Mme Bourdon, 
p. 8, 4i, 73, 104. i36 , 168, 2o5, 23 i, et 270. — Le¬ 
quel choisir , par Mme Mélanie Bourotte, p. 12, 47, 
«4, 109, i4o, 176 et 210. — Pierre et Cécile, par Mi¬ 
chel Aubray, p. 78. — Conseils, par Mme Bourdon. 

— La Réputation, p. 71. — La patience, p. 167. — 
L'ennemi domestique, 204. — At home, p. 297. — 
Le Célibat, p. — L'indulgence , p. 3x6.— Pavot, 
charade, par Claire Chance], p. 174. — Un concert 
chef les demoiselles de Saint-Cyr, opérette, par M. A. 
de Lauzières de Thémines, p. 235. Sœur Marie , 
par Michel Aubray, p. 239 et 266 — Sainte Odyle, 
par Mlle Ë. Carpentier, p. 273. — Histoire d'un pa¬ 
quet d'enveloppes, par Mme de Stolz, p. 299, 332 et 
357 .—Le Bonheur au logis, par Mme Maryan d,. 3o4 


et 337. — Sainte Nathalie , paL Mme Bourdon, p. 327 

— Un malentendu , par Mme Bourotte, p. 362. 

POÉSIES. 

A une vieille Servante, par. J. Autran, p. 22. — 
Soirée d'hiver , par André Lemoyne, p. 53. — Le 
18 mars . par Elie Puffeney, p. 87. — Rondel, par 
Paul Collin, p. 117. — Lever du soleil au Mont-Blanc . 
par P. Collin, p. 148.—A mes amis absents, par Lu¬ 
dovic de Vauzelles, p, i83. — Dieu nous aime, par 
P. Collin, p. 248. — Abnégation , p. 3oy. — Le tir 
aux pigeons, par Mme la baronne de Pagès, p. 342. 

— A un grave écoiler, par M. V. de la Prade, p. 370. 


REVUE MUSICALE. 


Souhaits du j« r janvier i8jy, Mlle Pelletan; Kosiki; 
opéras et opérettes de Tannée 1876, p. 23. — Paul 
et Virginie; les Italiens, p. 54. — Johann Strauss, 
Mme de Sparre, p. 88. Unda di Chamounix, la Mar¬ 
jolaine, le monument d’Auber, concerts p. 117. — 
L'hiver, le Timbre d'argent , la Mort d'Orphée, la 
Damnation de Faust, p. 149. — Cinq-Mars, messe de 
M. L. Tarbé, / Puritani, soirée de MmeViardot, p. i84. 
— Le Roi de Lahore, p. 218. — Un rêve d’artiste, 
concerts, nouvelles, p. 248 — Paris à la campagne, 
esquisse sur Thalberg, p. 280. — Une petite histoire 
d’une grande vérité, p. 3o8 — Graqiellçi, la Clé d'or, 
p. 343. — Le I er Novembre; Zimmermann, p. 371 

ÉCONOMIE DOMESTIQUE. 

Remède pour faire cesser le hoquet ; bavaroise, p. 24. 
Pois à la crème; punch au lait, p. 53. Potage de chi¬ 
corée à Peau; nettoyage des tapis, p. 89. — Alcool 
camphré; éclairage à l'huile, p. 119. — Conseils pour 
le choix des vjandcs de boudnerie : le bœuf, le veau; 
limonade à l’eau d’orge; orangeade, p. 149. —Du 
choix des aliments; confitures de cerises, p. i83. — 
Piqûres d’insectes; eau de (leurs de sureau, p. 220 — 
Gâteau de rognon ; gâteau de poisson ; confitures de 
groseilles vertes, p. 25o. — Manière de conserver les 
viandes et volailles, p. 280. — Poulet farci aux olives, 
croûte aux pêches, p. 310. — Conservation des raisins, 
œufs sur le plat à la crème ; canard au sang (recette 
normande). — Perdrix aux choux; Compotes de 
pommes et de poires, p* 371. 

CORRESPONDANCE*. 


Pages 25, 56, 90, 119, i5z, 186, 221, 25o, 282, 3u, 
344 et 374. 

MODES. 


Pages 27, 59, 92, 121, 154, 189, 223, 253, 285, 3i3, 
347 et 377. 

EXPLICATIONS DES ANNEXES. 

Pages 3o, 63,95, 126,158, 191, 223,255, 287,317, 
351 et 379. 


MOSAÏQUES ET DEVINETTES. 

Pages 3i, 32, 63, 64, 96, 128, 160, 192, 256, 288, 


319, 3zo et 38o. 


RÉBUS. 


Dessinés par G. Levert et gravés par Gilbert. 
Les lis ne filent point, p. 52. — Hors de 


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vue, hors 



de souvenir, p. 64. — Un malheur amène son frère, 
P* — L avarice est. la source de tous les maux, 
p. 128. — On oublie bientôt les absents, p. 160. — 
Ceux qui n'ont pas d'affaires s'en font, p. 192. — Qui 
achète et vend, a sa bourse le sent, p. 224. fi y a loin 
de la coupe aux lèvres, p. 2 56 . — 11 n'est meilleure 
sa^ce que l’appétit, p. 288. — Mets-toi avec les bons 
et. u seras bon, p. 320. Le moineau dans la main vaut 
mieux aue l’oie qui vole, p. 352 . — La patience est 
un remède a tous les maux, p. 38 o. 


MUSIQUE. 

__ MARS. — L’Orpheline, ballade récitée, poésie de 
Walter Scott, musique de Ch. L. HESS. 

AOUT. — CJn Concert chef les Demoiselles deSaint- 
C yr, opérette, paroles de M. de Lauzières deThémines 
musique de Luigi Bordèse. 


ANNEXES DIVERSES. 

JANVIER. — Une gravure de modes. — Une gravure 
de travestissements. — Petite planche repoussée colo¬ 
riée : Porte-lettres. — Cartonnage : Cache-pot. — Imi¬ 
tation de peinture a l’huile : Les cerises. — Premier 
cahier : Costumes, confections, chapeaux, lingerie, bro¬ 
deries et petits travaux. 

FÉVRIER. — Deux gravure* de modes. — Une petite 
planche coloriée repoussée .• Petit tapis de table. — 
Imitation de peinture a l’huile : Les enfants aux images. 

— Grande planche de travaéx : i« r côté : Couverture 
de berceau ou de voiture de bahy, 2® côté : Rideau ou 
store en tulle brodé en application. — Deuxième cahiek: 
Costumes, broderies et petits travaux. 

MARS. — Une gravure de modes. — Grande planche 
colobiéx Et poussée r Bande appliques de drap. — Petite 
planche EEP0S8SÉ8 :T rois dentelles Renaissance. — Petite 
planche de broberjk: Alphabets. —Troisième cahier: 
Costumes, toilettes d’entants, broderies, lingerie et pe¬ 
tits travaux. ° r 

AVRIL. — Une graade gravure de confections. — 
une gravure de chapeaux. — Tapisserie coloriée re¬ 
pousses : Encadrement pour chaise. — Petits planche 
repoussés : Écran-banniere en macramé. — Quatrième 
cahier ; Costumes de premières communiantes, coiffure, 
broderie et petits travaux. 

MAI. — Une gravure de modea. — Uae gravure 
d'enfants. — Tapisserie coloriés repoussée : Bande. — 
Petite planche cmouts repoussés r Bande broderie 
orientale. — Cinqoièmb cahier : Toilettes de premiè¬ 
res communiantes, déshabillé, tabliers et vêtements 
pour baby, coiffures, broderies et petits travaux. 

JUIN. — Une gravure de modes. — Planche coloriée 
repoussée : Sujet, tapisserie au petit _po»nt. — Petite 
planche coloriée : Bande tapioaeriei fleurs. — Petite 
planche noire : 1 OT côté : Chaise, tapisserie par signes. 

— 2® côté : Alphabet. — Sixième cahier : Comures- 
costumes, confections, lingerie, costume de bain, bro 
deries et petits travaux. 

JUILLET. — Une gravure de modes. — Petite plan¬ 
che coloriée repoussée : Bande tifjrisserie, dessin 
Louis XIII. — Petite planche repoussée ; Dentelles en 
lacet et application. — Gravure d’art : Paysage. — 
SEPTIEME cahier: Lingerie, costumes, costumes d'en¬ 
fants, broderies et petits travaux. 

AOUT. — Une gravure de modes. — Petite planche : 
i #r coté : Alphabets. — a® côté : Bande pour ameu¬ 
blement : broderie sur toile— Huitième gahiib : costumes 
et toilettes,Iingerie,£hapeaux,broderies et petits travaux. 

SEPTEMBRE. — Une gravure de modes. — Grande 
planche noire : 1 91 côté: Bande tapisserie par signes. 

— 2<! côté : Alphabet pour drap. — Petite planche 
coloriée : — Modèle réduit de la bande en tapisserie 
par signes. — Cartonnage : i®* tiers de Pabat-jour, 

Neuvième cahier : Costumes, costumes d’enfants, 
chapeaux, broderies et petits travaux. 

OCTOBRE. — Une grande gravure de confections. 

— Une gravure de chapeaux. — Cartonnage : Com¬ 
plément de l’abat-jour (2® et 3 ® tiers). — Dixième ca¬ 
hier : Toilettes, coiffures, broderies et petits tra¬ 
vaux. 


NOVEMBRE. — Une gravure de modes. — Une 
gravure d enfants. — Grande planche de travaux pour 
etrennes. — Petite planche colcoriee repoussée. Prie- 
? lei i^ eR ta P ,sser je> appui. — Calendrier: ire partie 
de 1 écran-éventail. —Onzième cahier : Costumes, 
confections, toilettes d’enfants, broderies et travaux 
divers. 

DÉCEMBRE. — Une gravure de modes. — Planche 
coloriée repoussée,: Prie-Dieu, seconde partie — Plan¬ 
che repoussée : Ecran-bannière en dentelle Renais¬ 
sance. Calendrier : Complément de l’écran-éventail 
— Petiie planche noire : i®r côté: Dentelle en lacet. 

! Alphabet. — Douzième cahier : Costumes, 
confections, lingerie, costumes d’enfant, broderies et 
travaux divers. 


PATRONS TOUS DE GRANDEUR NATURELLE. 

JANVIER. — Planche I. — Grande planche recto et 
verso: Corsage habit décolleté 2® (toilette, gravure 
n * 4 o 84 ), — Paletot pour petit garçon de sept à huit 
ans.— Polonaise fermée en biais (page i. cahier de 
janvier). 0 ’ 

FÉVRIER. — Planche IL — Petite planche recto et 
verso : Pardessus en matelassé (page 8, cahier de fé- 
vrier)- — Corsage à basque, costume brodé (même 
me cahlcr ** — Robe pour petite fille (gravure 

u* 4 ooo/. 

„ M ARS. — Planche JIL — Grande planche * patrons 
a pièces indépendantes pouvant se découper : Robe 
brodée pour enfant. — Paletot assorti. 

AVRIL. — Planche IV. — Grande planche recto et 
versa : Paletot breton 6® toilette (gravure n® 4007). — 
Pardessus boutonné sur le côté, 2® toilette (même gra¬ 
vure). — Mantille 1» toilette (même gravure). — pale¬ 
tot fermé en biais 3 ® toilette (même gravure). — Visite 
7 ® toilette (même gravure). 

MAI. — Planche V. — Petite planche recto et verso: 
Robe de première communiante (page i, cahier de 
mai]. — Tabiîer-étole pour petite fille (page 1, même 
cahier). — Blouse et pantalon pour petit garçon i r ® toi¬ 
lette (gravure n« 4 iot êis], 

JUIN. — Planche VI. — Grande planche reeto et 
verso r Corsage breton (page 1, cahier de juin), — 
Paletot rayé (page 8, même cahier). — Çostume de 
bain. Parure, Bonnet du matin (page 8, même ca¬ 
hier). 

JUILLET. — Planche VII. — Petite planche recto et 
verso : Camisole, Bonnet du matin. — Parure, Gol 
montant.—Parure, col ouvert.—Pantalon-iarretière; — 
Corsage de dessous (page r, cahier de juillet) — Cor¬ 
sage de dessous à pièce. — Bonnet de cuit (page 8, 
mfane cahier). 

AOUT. — Planche VIII. — Petite planche reeto et 
verso : Corsage (r^® toilette, gravure n® 4i i4). — Che¬ 
mise de jour, à pièce brodée, page 5 . — Chemise de 
nuit, page 4. Bonnet du matin, page 8. — Parure, col 
à angles plissés, page 5 (cahier <rsoGt). 

SEPTEMBRE. — Planche IX. Petite planche recto et 
verso: Mantehne (gravure n* 4 ti 8 ). —Robe anglaise 
pour petit garçon de quatre à cinq ans (page 7). — 
Botte de baby (page 8). — Robe de petite fille (page 7). 

— Costume pour petit garçon de sept à huit ans 
(page 7, cahier de septembre.) 

OCTOBRE. — Planche X. — Grande planche recto 
et verso : Rotonde (6® toilette). Pardessus (10® toilette). 

— Visite (7® toilette). — Paletot (1 je toilette) gravure 
n* 4 t 23 . 

NOVEMBRE. — Patron coupé : Vêtement d'inté¬ 
rieur. 

DÉCEMBRE. — Planche XiL — Petite planche recto 
et verso : Corsage. — Polonaise pour fillette (page 8, 
cahier de décembre).] — Calendrier et écran-éventail, 
déttil du montage. 


7 33o2 — Paris. Typ. Morris père et hla, rue Amelot, 64 . 

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Journal 


des 


DEMOISELLES 


BOSSUET 


Il est fort à craindre que nos lectrices ne connais¬ 
sent guère Bossuet, et que ces pages admirables 
qui faisaient les délices de notre jeunesse, qui pro¬ 
duisaient en nous un sursum corda retentissant 
dans l’âme jeune comme un chant magnifique 
dans une église vide, il est à craindre que ces pages : 
le Discours sur l'Histoire universelle, les Orair 
sons funèbres, ne soient bien ignorées de la gé¬ 
nération présente. L’éducation est à la fois plus 
sérieuse et plus frivole qu’autrefois : on apprend 
beaucoup de choses savantes et inutiles, et on lit 
moins delivres profitables à l’esprit; on cultive 
les arts, et tout le temps qu’on leur consacre est 
dérobé à l’éducation de l’intelligence; on sort 
beaucoup, on voyage sans cesse, et la lecture à 
tête reposée n’est plus de mode ; on feuillette des 
journaux et des revues, et le livre le plus 
attrayant par le style et le sujet paraît bien 
grave, paraît bien long, après ces faciles lectures; 
les jeunes esprits, amollis et sans vigueur, 
ignorent le plaisir que peut donner un livre qui 
exerce la pensée, qmi éveille les facultés de l’âme,, 
qui enlève l’intelligence au-dessus des babioles 
du jour et la transporte dans les régions de la foi 
la plus pure, de la philosophie la plus haute, de 
la morale la plus noble. Nous nous'estimerions 
bien heureux si ces pages que nous consacrons à 
l'immortelle mémoire de Bossuet pouvaient 
engager quelques-unes de nos lectrices à péné¬ 
trer dans ces régions inconnues pour elles : les 
Élévations sur les mystères, les Oraisons funè¬ 
bres, la Correspondance ; elles y trouveraient 
l'enchantement du beau et du vrai, que les livres 
modernes ne connaissent pas et ne peuvent com¬ 
muniquer. 

Quoique Bossuet ait beaucoup écrit, il ne fut 
ni un homme de lettres ni même un orateur; il 
fut prêtre avant tout et uniquement, et dans 
toutes ses actions, dans tous ses travaûx, dans 


toutes ses œuvres d’intelligence, c’est le souffle 
lévitique qui l’anime et le soutient. 

Il naquit à Dijon, en 1627, d’une famille qui 
occupait le premier rang dans les parlements de 
Dijon et de Metz ; il fit ses premières études sous 
les Jésuites, et à l’âge de quinze ans, il vint à 
Paris, suivre les cours de théologie et de philoso¬ 
phie du collège de Navarre. Sa destinée était 
déjà réglée : c’était Eliacin près de devenir Joad ; 
du jour (il était alors en rhétorique) où il avait 
jeté les yeux sur la Bible, il sentit sa vocation ; il 
reçut une lumière et une grâce merveilleuses, et 
il consacra à Dieu seul, vœu qui ne fut jamais 
révoqué, les admirables dons qu’il avait reçus. 
Il soutint sa première thèse avec un tel éclat, que 
les salons de Paris en parlèrent; on l’amena un 
soir à l’hotel de Rambouillet et on le pressa d’im¬ 
proviser un sermon. Le jeune lévite y consentit, 
et Voiture, après avoir entendu ce sermon, pro¬ 
noncé dans la nuit, disait qu’il n’avait jamais 
entendu parler si tôt ni si tard. Bossuet fut reçu 
à vingt ans dans la corporation du collège de 
Navarre; il soutint une thèse qu’il dédia au jeune 
prince de Condé. Le vainqueur de Rocroi vint 
l’entendre, et le jeune docteur ne craignit pas de 
comparer devant lui les gloires de la terre à celles 
du ciel, et d’abaisser les vanités de la terre 
devant les splendeurs éternelles. Quarante ans 
plus tard,’ il répéta ces mêmes vérités devant le 
cercueil du héros. 

Bossuet s’était mis sous la direction spirituelle 
de saint Vincent de Paul, des vertus de qui il 
témoigna plus tard, au procès de la canonisation, 
mais ni cette sainte amitié, ni les offres de Péré- 
flxe, archevêque de Paris, ne purent le retenir 
loin du chapitre de Metz, auquel l’attachait un 
canonicat. Il vécut pendant plusieurs années dans 
la retraite et l’étude; il prêchait souvent, et il 
consentit enfin à se faire entendre dans quelques 


Qüabantb-Cinquièmh année. — N°I. — JANVIER 1877. 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


églises de Paris. Deux reines, Anne et Mari^Thé- 
rèse d’Autriche, étaient au nombre de se* audi¬ 
teurs; Louis XIV le choisit pour prédicateur de 
■es avents et de ses carêmes, et avec la politesse 
délicate qui le distinguait, il fit écrire au père de 
l'orateur, pour le féliciter des succès de son fils.. 

H paraît qu’on ne peut se faire une idée de la dou¬ 
ceur et du charme qu’avait la parole de Bossuet; 
celui qu’on a appelé VAigle de Meaux et qui 
planait en effet dans les hauteurs de la théologie, 
avait dans la chaire un caractère particulier 
d’onction et de suavité. 

c Comment faites-vous donc , monseigneur, 
pour vous rendre si touchant? lui disait ma¬ 
dame de Luynes, religieuse à Jouarre, après 
l’avoir entendu. » 

Pour se préparer à ces discours qui touchaient 
et enlevaient les âmes, il faisait une longue mé¬ 
ditation sur son sujet; après il jetait sur le 
papier ses textes et ses preuves et, maître de 
toutes scs pensées, il montait en chaire, et il 
poussait le mouvement de son discours selon * 
l’impression où il voyait son auditoire. Souvent, 
avant de monter en chaire, on l’a vu lire la 
8ainte Écriture à genoux, humilié profondément 
devant Dieu, et puisant dans la prière et dans la 
méditation les dons et les grâces qu’il voulait 
répandre sur ses auditeurs. 

Bossuet fut élevé en 1668 à l'évêché de Condom, 
et en 1670 il fut nommé, par Louis XIV, précep¬ 
teur du Dauphin. Le duc de Montausier et lui 
unirent leur savoir et leurs vertus pour former au 
trône un prince qui ne devait pas régner et qui 
ne voulut jamais s’instruire; il se plaignait en 
riant de la science de son maître, et il disait : 

«Monsieur de Meaux veut que je sache comment 
86 nommaient Pantin et Gonesse au temps des 
Druides 1 » 

Cette éducation, parfaitement stérile poür celui 
qui en fut l’objet, donna aux lettres françaises le 
Discours sur l'Histoire universelle , YAbrègè 
de VHistoire de France , la Politique tirée des 
propres paroles de VÉcriture Sainte. 

La plus grande partie de la vie de Bossuet ne 
lut qu’un long combat pour l’Église catholique; il 
chercha, par toutes les manières, par l’éloquence 
et le raisonnement, à éclairer et à réconcilier les 
protestants, et il fut sur le point de réussir avec 
Leibnitz;mais des raisons politiques firent échouer 
au dernier moment cette conversion si désirée. 
On sait avec quelle douceur religieuse Bossuet 
exhorta & la mort la charmante duchesse d’Or¬ 
léans, si vite enlevée à la vie et à la cour, dont 
elle était l’idole. 

« Elle était à l’extrémité, dit le docteur de Sor- 
» bonne Peuillet, qui assistait la princesse, 

» Condom arriva. Elle fut aussi aise de le voir, 

» qu’il fut affligé de la trouver aux abois. Use 
m-prosterna contre terre et fît une prière qui me 
» charma ; il l'entremêlait des actes de foi, d’es- 
* pérance, de charité. î On ne peut rien imaginer 


de plus touchant que la prière de cet homme de 
•génie, prosterné près du lit où agonisait la fille 
de Charles I er , la princesse adorée de tous ceux 
qui la voyaient, et puisant dans sa propre émotion 
celle dont il devait pénétrer l ame de ses audi¬ 
teurs, lorsque, quelques jours après, le cercueil 
d’Henriette d’Angleterre sous ses yeux, il pro¬ 
nonça son oraison funèbre. 

Il fut promu à l’évêché de Meaux en 1681, et 
jamais pasteur ne fut plus occupé du soin de son 
troupeau que ce grand homme c^pnt les chaires 
de Paris réclamaient sans cesse l'éloquence. Il 
prêchait à toutes les fêtes dans sa cathédrale, il y 
faisait le catéchisme aux enfants, il faisait exacte¬ 
ment la {visite pastorale ; les pauvres trouvaient 
en lui un père tendre; il se souvenait auprès 
d’eux des enseignement^*de saint Vincent de 
Paul ! il réconciliait les ennemis, il s’intéressait 
aux prisonniers et à tout çe qui souffrait. Il ne se 
permettait aucun délassement, si ce n’est une 
courte promenade avec ses prêtres ; la nuit, il se 
levait, il contemplait le ciel étoilé, et il récitait à 
haute voix les psaumes ; c éPaient là ses plaisirs. 

Sa vie se passa ainsi dans l’étude, la contro- , 
verse, la prédication et le saint ministère, vie de 
prêtre et de pontife. Elle fut troublée, cette belle 
vie, par ses tristes discussions théologiques 
avec Fénelon : Bossuet y porta, avec les lumières 
do la vérité, trop d’emportement peut-être, excité 
qu’il était par son entourage et surtout par son 
neveu, l’abbé Bossuet, pour lequel il avait beau¬ 
coup de faiblesse. 

Une longueinfïrmité éprouva le grand évêque : 
il vit venir la mort à pas lents, et s'y prépara par 
une méditation plus assidue de la Sainte Écri¬ 
ture : il récitait sans cesse le psaume XXI : Mon 
Dieu ! mon Dieu ! pourquoi m'avez-vous aban¬ 
donné ? il s’endormait et se réveillait avec ces 
paroles sur les lèvres. Un incrédule vint auprès 
de son lit et lui dit : ; Monsieur, que croyez- 
vous de la religion chrétienne ? — Qu’elle est 
vraie, que je n’en ai aucun doute ! » répliqua 
Bossuet. Il mourut en effet en fervent et croyant 
chrétien, abandonné entre les mains de son Dieu, 
et prêt à lui rendre compte de son administration, 
avçc crainte, sans doute, mais aussi avec con¬ 
fiance. Il quitta ce monde le 12 avril 1704, dans 
sa soixante-seizième année. La Bruyère le loua 
en ces termes devant l’Académie : « Que dirai-je 
» de ce personnage... qu’on admire malgré soi, 

» qui accable par le grand nombre et l’éminence 
» de ses talepts : orateur, historien, théologien, 

> philosophe, d’une rare érudition, d’une rare 
» éloquence, soit dans ses entretiens, soit dans. 
i ses écrits, soit danë la chaire, un défenseur de 

> la religion, une lumière de l’Église ; parlons 

> d’avance le langage de la postérité, un Père de 
» l’Église ! » 

Nous parlerons avec respect des œuvres de 
Bossuet, et surtout de celles qu’une femme peut 
et doit connaître. M. B. 

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ET PETIT COURRIER DES DAMES RÉUNIS 
C^HoX* 3f éfaxiê, cX 

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JOURNAL DSS DEMOISELLES 


3 


BIBLIOGRAPHIE 


Pour Fichât des livres dont noos rendons compte, prière de s'adresser directement aux libnUres-Éditeurs. 


LA VIE DOMESTIQUE 

SES MODÈLES ET SES RÈGLES 
PAR M. CH. DE RIBBE. 

Le péril social frappe tous les yeux : la famille 
se dissout, le vice triomphe, l’autorité paternelle 
décroît de plus en plus, et comme l'a écrit une 
plume bien hostile pourtant à notre religion et 
aux mœurs du passé : On est effrayé de la séche¬ 
resse de cœur et de la petitesse qui envahissent 
Je monde ( Renan). Juste sujet d’effroi, en effet, 
.que la vue du trouble et de la désorganisation du 
foyer domestique, la dignité du père abaissée, les 
affections éteintes, et l'égoïsme, l'amour ardent et 
imprudent du soi, s’établissant sur les ruines du 
dévouement et des tendres attachements qui 
liaient les hommes entre eux! Juste sujet de re¬ 
gret, lorsqu'on tournant les yeux vers les temps 
écoulés, on voit ce qu'étaient,dans la vieille France, 
la famille, la vie domestique, la beauté des mœurs 
et des habitudes. Alors les traditions d’honneur, 
de vertu, déloyauté étaient la loi universelle; toutes 
les classes de la société offraient de touchants et 
d'admirables modèles de vertu; on voyait des 
pères respectables et respectés, des mères aussi 
dévouées que sages, des fils obéissants, des fa- 
. milles où régnaient, avec la piété la plus haute, 
une concorde touchante, un amour du travail qui 
assurait la fortune, une économie qui n’ôtait rien 
à la charité,. un concours de qualités fortes et 
douces qui faisait de ces familles-types le soutien 
de l’Etat, et de l’État lui-même le centre et le 
type de la civilisation chrétienne. Nous savons 
ce que l’impiété et les doctrines subversives en¬ 
fantées au dix-huitième siècle, ont fait de cette 
France antique, et quel poison corrosif elles ont 
verse dans les veines des générations nouvelles; 
elle va vers l’avenir, cette jeunesse ardente, vers 
ce qu’elle appelle le progrès, vers ce qu'elle croit 
le bonheur; mais si elle jetait les yeux en arrière, 
elle verrait dans la pure tradition des siècles 
chrétiens de si grandes merveilles de sagesse, 
d’honneur, de félicité, que peut-être un salutaire 
retour se ferait en elle, et alors, les excellents li¬ 
vres de M. de Ribbe auraient obtenu’la gloire à 
laquelle ils aspirent : ite auraient fait le bien. 


Dans ses précédents ouvrages, M\ de Ribbe a 
exposé quelle était, particulièrement dans lqs 
provinces du Midi, la vie domestique, et, puisan 
dans les livres de famille, dans ce qu'on appelle 
en Provence les Livres de raison, il a montré à 
quelle hauteur de vertu et d'intelligence les prin¬ 
cipes religieux avaient porté des hommes même 
de la plus humble condition. Il a appris, par ces 
témoignages authentiques, ce qu’étaient, dans ces 
familles, le respect du père, de la femme, de l’en¬ 
fant ; l'éducation, le travail, l’esprit de conserva¬ 
tion, d’initiative et de progrès. Il a vu comment 
la France s’est longtemps gouvernée’ dans ses 
foyers, ses ateliers, ses corporations ; il a vu que 
les solides principes sur lesquels reposait tant 
de probité, de religion, de bonté, remontaient 
d’âge en âge jusqu'aux premières traditions du 
genre humain, jusqu’à la Bible, monument par 
excellence de la tradition, jusqu’à Dieu meme, 
qui a donné à la société domestique, d’où naît 
toute autre société, ses lois premières et ses so¬ 
lides assises. 

Dans ce nouvel ouvrage, profitant des eemtttft- 
nications d’une très*digne famille du départe¬ 
ment de VaucBuse, il édite un Livre de raison, 
dont le fond éminemment remarquable est encore 
< relevé par l’élégance de la forme. On ne peut’Hfe 
sans émotion les pages dans lesquelles Antoine 
de Courtois décrit si simplement, et avec un&si 
chaude éloquence, tout ce qui constitue la vient 
le bonheur domestique ; il fait admirer en lui le 
type du père et du citoyen. 

La tendresse et la bonté, la force et la sagesse 
découlent de oe livre qu’il a écrit pour ses enfants 
et dans lequel il leur raconte leur origine, l'his¬ 
toire de tous les siens pendant les orages de la 
Révolution, et leur donne pour la gérance de 
leurs biens comme pour la conduite de leur violes 
plus admirables conseils. On ne peut rien lire de 
plus pathétique que ses avis à son fils et ses exhor¬ 
tations à tous ses enfants, afin de les préparer à 
la mort. Quelles âmes que ces âmes trempées aux 
pures sources du christianisme ! 

En regard de oette famille obscure, l’auteur a 
placé les Enseignements du chancelier Dagues- 
seau à ses enfants sur la vie et la mort de son 


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JOURNAL DES ^EMOISBLLES 


père ; le respect filial s’y traduit de la manière la 
plus noble, et ce morceau, très-peu connu, 
donne une haute idée de la société d’autrefois, de 
celle qui cachait à l’ombre du foyer de si saintes 
affections et de si solides vertus. On ne peut faire 
une lecture plus attachante. Mais le travail d’An¬ 
toine de Courtois est plus touchant, plus intime 
encore, et il n’est vraiment personne quü n’ait à 
gagner à une pareille lecture, quoiqu’elle soit sur¬ 
tout faite pour les pères et les mères de famille : 
on y respire un air salubre qui donne du ton aux 
mouvements de l’âme : on voudrait ressembler 
à ces figures des jours passés qui nous appa¬ 
raissent dans ce livre, devenir comme elles, doux 
indulgent, dévoué, laborieux et confiant en Dieu, 
et si cet excellent ouvrage était répandu parmi 
les réformateurs de la société actuelle, peut-être 
oommenceraient-ils à se réformer eux-mêmes, ce 
qui, selon la pensée de Mirabeau, contribuerait à la 
réforme de la société entière. Si chacun sarclait 
son petit champ, que de mauvaises herbes 
seraient enlevées ! Si chacun donnait le bon 
exemple et répandait le bonheur autour de soi, 
quel calme se ferait autour de nous! La so¬ 
ciété doit être remise sur sa base, mais ce n’est 
pas par les lois, c’est par les mœurs qu’on y 
parviendra. Un travail comme celui de M. de 
Nible, peut puissamment aider les cœurs de bonne 
volonté. (1). 


MADAME D'AULNOY 

ET 

SES MÉMOIRES SUR LA COUR D’ESPAGNE 

Ce fut sous le règne très-positif de Louis XIV 
que l’on vit s’ouvrir le royaume de féerie, et que 
de spirituels écrivains, Perrault, mademoiselle 
L’Héritier sa nièce, madame d’Aulnoy initièrent ’e 
public, qui y prit un pmisir extrême , à ces contes 
fabuleux, issus d’anciennes traditions populaires, 
les unes tragiques, les autres riantes : Barbe-Bleue 
parut au jour, le Petit Poucet toucha les cœurs, le 
Chat Botté fit rire, Peau d*Ane plaisait à Louis XIV, 
la Belle au Bois dormant amusa les grands et les 
petits, Y Adroite Princesse divertit son monde 
sans l’édifier. Les auteurs de ces œuvres bizarres 
et souvent charmantes ne les signaient guère, 
et il fallut des recherches savantes, celles de 
M. Walckenaër, par exemple, pour savoir à qui 
les attribuer. Lia Harpe avait remarqué la grâce 
négligente avec laquelle certains de ces contes 
étaient dévidés, et il attribue avec raison à ma¬ 
dame d’Aulnoy l’Oiseau bleu couleur du temps, 
la Belle aux cheveux d’or et Finette, petits 
récits délicieux qui ont leur place dans l’histoire 
de la littérature française. 

Leur auteur, Marie-Catherine de Berneville, 


(1) Deux beaux volumes. Chez Edouard Baltenweck, 
7, rue Honoré-Chevalier, Paris. — Prix, 6 £r. 


comtesse d’Aulnoy, était née à Paris en 1650; elle 
était issue d’une très-ancienne famille normande, 
et elle fut, dit-on, façonnée à la culture des lettres 
par une tante, madame de Bruneau, dame des 
Loges, pour laquelle Balzac réservait ses admira¬ 
tions les plus vives. Catherine de Berneville resta 
veuve> à trente ans, du comte d’Aulnoy ; elle avait 
trois filles, toutes trois renommées, comme leur 
mère, par leur esprit et par leur beauté. Elle 
publia ses Contes , qui attirèrent dans son salon 
toute la société spirituelle et lettrée de Paris : 
madame Deshoulières et sa fille, les comtesses de 
Murat, mademoiselle L’Héritier, et à ces per¬ 
sonnes brillantes et recommandables se joignit, 
malheureusement pour le repos de madame 
d’Aulnoy, une femme qui devait avoir une fin 
criminelle. Madame Tiquet-Carlier, dont le mari 
était conseiller au Parlement, voyait le grand 
monde, elle y brillait par sa rare beauté et par sa 
grande fortune; toutefois sa réputation n’était 
pas à l’abri du soupçon, et l’on apprit un matin 
qu’elle avait fait assassiner son mari par un 
soldat aux gardes, payé par elle. Le conseiller 
survécut à ses blessures; madame Tiquet fut 
arrêtée, mise à la question et exécutée en place 
de Grève. Les mauvaises langues prétendirent 
que madame d’Aulnoy avait eu connaissance des 
intrigues et du crime qui les avait couronnées. 
Pourtant elle ne perdit pas sa position dans le 
monde, et elle continua fort heureusement à 
écrire ; elle publia la Cour et la ville de Madrid, 
ouvrage excellent et amusant, des Mémoires sur 
la cour de France , des Mémoires sur la cour 
d'Angleterre, un roman: Kerniski la Géorgienne, 
et un autre, beaucoup plus célèbre, qui a intéressé 
nos aïeules : Hippolyte, comte dé. Douglas. Tout 
ce qui est sorti de sa plume a le même cachet élé¬ 
gant et facile ; mais seuls ses contes et ses’ mé¬ 
moires sur l’Espagne ont survécu. Madame 
d’Aulnoy mourut en 1705, regrettée de tous pour 
son esprit et son aimable caractère. 

On vient de rééditer les Mémoires sur l Es¬ 
pagne, qui sont le tableau le plus curieux des 
habitudes et des mœurs de ce peuple, des tradi¬ 
tions et de l’étiquette de cette cour, où les pau¬ 
vres princesses françaises périssaient d’ennui et 
de langueur. Prisonnières couronnées, elles ne 
pouvaient se mouvoir qu’avec la permission de la 
camarera^mayor ; on vit une de ces grandes 
d’Espagne tordre le cou à de pauvres oiseaux 
français que la jeune Marie-Louise d’Otféans, 
épouse de Charles II, avait apportés de France; 
Victor Hugo, dans son Ruy-Blas, a représenté la 
jeune reine subissant la tyrannie de sa noble 
femme de chambre, et on peut remarquer queies 
détails saillants de ces scènes sont tous em¬ 
pruntés à madame d’Aulnoy. Le fameux : Ne 
touchez pas à la reine ! se trouve également 
dans ses pages si vivantes ; elle raconte que la 
reine Louise, qui aimait beaucoup l’équitation, 
eut du roi la permission de monter à cheval. 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


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3 elle en choisit un fort fringant et le monta ; 

» mais elle ne fut pas plutôt dessus qu’il com- 
» mença de se cabrer, et il était près de se ren- 
» verser sur elle lorsqu’elle tomba. 

i Son pied, par malheur, se trouva engagé 
i dans l’étrier; le cheval, sentant cet embarras, 
i ruait furieusement et traînait la reine avec le 
» dernier péril de sa vie. 

» Ce fut dans la cour du palais que cet acci- 
» dent arriva; le roi, qui le voyait de son balcon, 

« se désespérait, et la cour, qui était toute remplie 
» de personnes de qualité et de gardes, mais on 
» n’osait se hasarder d’aller secourir la reine, 
» parce qu’il n’est pas permis à un homme de la 
i toucher, et principalement aux pieds, à moins 
» que ce ne soit le premier de ses menins, qui 
* lui met ses chapins (ce sont des sandales où les 
» dames font entrer leurs souliers, et cela les 
» hausse beaucoup). La reine s’appuie sur ses 
» menins quand elle se promène, mais ce sont 
3 des enfants qui étaient trop petits pour la tirer 
» du péril où elle était. 

* Enfin deux cavaliers espagnols, dont l’un se 
» nommait don Louis de las Torres, et l’autre don 
i Jarvie 4e Soto-Mayor, se résolurent à tout ce 
3 qui pouvait leur arriver de pis : l’un saisit la 
3 bride du cheval et l’arrêta, l’autre prit promp- 
3 tement le pied de la reine, l’ôta de l’étrier, et se 
3 démit même le doigt en lui rendant ce service. 
3 Mais, sans s’arrêter un moment, ils sortirent, 
i coururent chez eux et firent vite seller leurs 
3 chevaux pour se dérober à la colère du roi. Le 
3 jeune comte de Peneranda, qui était leur ami, 
3 s’approcha de la reine et lui dit respectueuse- 


i ment que ceux qui venaient d'être assez heu- 
» reux pour lui sauver la vio avaient tout à 
» craindre si cî*lc n’avait la honte de parler au 
» roi en leur faveur, parce qu’il n était pas permis 
» de la toucher, particulièrement au pied. 

» Le roi, qui était promptement descendu pour 
» voir en quel état elle était, témoigna une joie 

• extrême qu elle ne fût point blessée, et il reçut 
3 très-bien la prière qu’elle lui fit pour ces géné- 
3 reux coupables. 

3 On envoya en diligence chez eux; ils mon- 

• taient déjà à cheval pour se sauver. La reine 
3 les honora d’un présent, et depuis ce jour elle 
3 eut une considération particulière pour eux.-» 

Ce tableau de mœurs, si vivement raconté, 
était bien fait pour inspirer les romanciers; mais 
que d’autres encore on pourrait citer ! que de 
portraits, d'anecdotes font de ce livre un ouvrage 
précieux après deux siècles écoulés ! tout un 
monde disparu revit dans ces pages, crayonnées 
en face des modèles, et l’on se demande comment 
la grandeur et la simplicité d’Isabelle de Castille, 
la majesté de Charles-Quint, l austérilé de Phi¬ 
lippe, ont abouti à tant de sottise et de petitesse. 

Nous recommandons cette nouvelle édition de 
madame d’Àulnoy aux personnes qui aiment les 
lectures historiques. Celle-ci comble beaucoup de 
lacunes et fait vivre, dans leur vie intime, les 
personnages dont la grande histoire enregistre 
seulement les actes publics et authentiques (1). 

M. 11. 


(1) Chez Plon, éditeur. — Prix, broché, 2 fr. 25 c. , 

relie, 3 fr. 50 c. 


LA LECTURE PAR DÉSŒUVREMENT 


L’homme réduit à la parole et au cercle étroit 
des relations qu’elle lui permet d’établir tient 
véritablement peu de place dans ce monde. Les 
limites du temps et de l’espace se resserrent en 
quelque sorte autour de lui. Sa voix, même 
multipliée par le grand nombre des auditeurs, 
expire à peu de distance de sa personne; il 
demeure sans communications avec le passé 
comme avec l’avenir. 

Voilà pourquoi ceux qui ne savent ni lire ni 
écrire ont été appelés justement les sourds- 
muets de la civilisation. Supprimez en effet le 
secours de l’écriture, notre intelligence devient 


sourde à la parole de ceux qui nous ont précédés, 
en même temps que notre voix perd la faculté 
do se faire entendre à ceux qui viendront après 
nous. 

Considérée à ce point de vue, la lecture, malgré 
l’humble rang qu’elle occupe dans l’ordre do 
nos connaissances, n’en joue pas moins un rôle 
important dans l’économie générale de la civi¬ 
lisation aussi bien que de notre vio. 

Il est certain que l’homme auquel manque la 
facujté de lire so trouve visiblement diminue. 
Indépendamment de la difficulté qu’il éprouve 
à soutenir les rapports de chaque jour, il se 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


trouve en quelque sorte confiné dans un véritable 
isolement, sans pouvoir agrandir la sphère'dans 
laquelle se meuvent ses facultés. 

La lecture est donc, dans toute la force du 
terme, un agrandissement de nous-mêmes. Elle 
nous permet de procéder à cette seconde éduca¬ 
tion qui, seule, peut faire la valeur et la con¬ 
sistance de Thomme. 

Nous avons beau nous imaginer, par complai¬ 
sance pour notre propre faiblesse, que l'éduca¬ 
tion* commencée à l’enfance, se termine avec la 
jeunesse. Nous avons beau proclamer que ce 
premier bagage suffira pour nous conduire 
jusqu’au bout de notre carrière. L’expérience, 
à défaut de la réflexion, ne tarde pas à nous 
apporter de singuliers démentis. Il nous faut 
reconnaître que cette première préparation suffit 
à peine pour nous donner des ouvertures, et 
qu’aux derniers jours de l’adolescence, notre 
véritable éducation est encore non pas à achever, 
mais à entreprendre. 

Tous les hommes ne sont pas en mesure de re¬ 
cevoir les leçons de la vie et de comprendre ses 
enseignements. La plupart des faits auxquels 
nous nous trouvons mêlés, nous tiennent au cœur 
de trop près, et nous intéressent trop directement 
pour laisser à nos appréciations une liberté suffi¬ 
sante et nous permettre d’en tirer la morale. La 
lecture nous donne cette expérience désintéressée; 
elle nous met directement en relation avec les 
hommes les plus distingués, conviés l’un après 
l’autre à nous présenter sous une forme définitive 
le meilleur résultat de leurs travaux. Nous avons 
ainsi à notre disposition tout le passé du genre 
humain, do la même façon qu’il nous est doimé 
à nous-mêmes, si nous voulons prendre rang 
parmi les écrivains, d’instruire le présent et de 
préparer l’avenir. 

Pourquoi faut-il que, dans la pratique, la lec¬ 
ture demeure si fort au-dessous de cet idéal ? La 
plupart de ceux qui lisent sont bien loin de 
poursuivre ou d'atteindre des avantages aussi 
élevés. Au lieu de faire de cette occupation un 
travail intelligent et utile, ils n’y voient le plus 
souvent qu’un passe-temps frivole, heureux 
encore lorsque le besoin de se distraire ne les 
entraîne pas à la tentation de se corrompre; 
houreux lorsqu’une curiosité malsainene finit pas 
par éclore <le leur désœuvrement ! 

Nous avons donc, en ce qui concerne la lecture, 
des réflexions à faire et des conseils à recevoir. 
Nous cesserons ainsi d’en user au hasard. Il 
arrive, là comme ailleurs, que si notre conduite 
laisse à désirer une méthode plus sage et une 
direction mieux entendue, il faut nous en prendre 
beaucoup moins aux résistances de notre volonté 
qu’aux ignorances de notre esprit. 

I 

On lit : par désoeuvrement, —par curiosité, — 
par désir de s instruire et de s améliorer. 


On lit par désœuvrement, pour passer le temps,. 

pour se distraire! 

Il semble qu’au milieu d’une civilisation si 
impatiente, si fiévreuse, si accablée deses travaux 
en même temps que de ses plaisirs, il ne reste 
plus pour personne un instant à perdre, et que 
l’absence même du loisir ne permet plus d’en 
connaître le poids. 

Il n’en va malheureusement pas ainsi, et, mal¬ 
gré la complaisance un peu vaniteuse avec laquelle 
nous ne cessons de répéter le célèbre dicton de 
nos voisins : < le temps est de l’argent, i il n'en 
est pas moins vrai qu’une grande quantité de gêna 
en sont à demander à la lecture un moyen pour 
dévorer les heures de leur ennui. 

Un grand nombre de femmes, séparées de 
leurs enfants, dont elles abandonnent le premier 
âge à des filles do chambre et la jeunesse à des 
maîtresses de pension, ne peuvent pas, malgré 
les plus sincères efforts pour multiplier les exi¬ 
gences de leurs relations et de leurs toilettes, 
venir à bout d’occuper leurs journées. Cependant 
leur frivolité et le désenchantement auquel ellea 
sont en prise ne leur permettent pas de lacunes 
dans leur vie. Elles en sont réduites à chercher 
dans la lecture un moyen de combler le vide de 
leurs agitations et de leurs étourdissements. Le 
livre est là, toujours prêt pour peupler leur soli¬ 
tude, entre la visite qui vient de sortir et celle 
qu’on attend, entre le moment où la toilette se 
termine et celui où la voiture est prête. 

Les affaires jouent, dans la vie des hommes, le # 
même rôle que le plaisir dans celle de beaucoup 
de femmes. Elles forment en quelque sorte le 
tissu habituel de l'existence courante ; elles enva¬ 
hissent tous les instants, et non contentes de les 
occuper, on dirait qu’elles multiplient leur durée, 
tout en la remplissant. 

Toutefois, à travers cette multitude de préoccu¬ 
pations, au milieu de ce débordement et de ce 
paroxysme, il se fait, si l’on veut me passer l'expres¬ 
sion, comme des remous dans un courant et 
comme des accalmies dans une tempête. 

Alors, chose étrange ! ces hommes qui, tout 
agités et tout haletants, se plaignaient naguère 
de n’avoir pas un intervalle pour respirer, se 
trouvent tout d’un coup surpris et comme ter¬ 
rassés par ces courts moments do repos. Il leur 
faut, comme à la femme, quelque chose qui les 
saisisse et qui les occupe pendant cet éclair db 
respiration ; autrement ces instants, si rapides et 
et si fugitifs qu’ils puissent être, se changent pour 
eux en une inertie qui les tue, en une langueur 
qui leur paraît insupportable. 

Ce besoin d’occuper les forces de l’âme et de 
dépenser l’activité pourrait devenir, s’il était con¬ 
venablement dirigé, un puissant moyen do réac¬ 
tion contre les préoccupations qui nous absorbent 
ou les frivolités qui nous dispersent. Il suffirait 
de mettre à profit ces quelques quarts d’houre de 
relâche, pour combler les lacunes de nos coa- 


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JOURNAL DBS DRMOISBLLBS 


7 


naissances, réformer les entours de* notre goût, 
rendre un peu de ton et d’élasticité à notre esprit 
■et à notre cœur. On pourrait ainsi rntroduâre 
dans sa pensée une sorte de contre-poids qui lui 
prêterait un peujde stabilité, quelque velléité de 
l’idéal, qui nous rendrait peut-être un peu d’inspi¬ 
ration et d’élan, l’habitude des raisonnements 
suivis et des méditations fécondes. Il en faœt peu 
dans Tordre intellectuel et moral peur inter¬ 
rompre la prescription, et l’oe est toujours à 
temps (Fen appeler de sa frivolité et de son igno¬ 
rance. 


II 

Il arrive malheureusement que, plus rares sont 
les occasions dont nous pourrions profiter, plus 
nous semblons mettre de bonne volonté à ks 
perdre. 

Au lieu d’utiliser avec quelque courage et 
quelque discernement ces heures que leur rareté 
devrait rendre si précieuses, il arrive presque 
toujours que nous livrons aux plus indignes 
hasards le choix de nos lectures, en même temps 
que nous apportons l'inattention la plus complète 
à nous en acquitter. 

Je rencontre à chaque instant, dans le monde, 
des gens fort ignorants, fort mal instruits, fort 
mal renseignés sur les choses les plus essen¬ 
tielles. Des grands auteurs, ils ne connaissent 
rien ou presque rien. Il y aurait pour eux, dans 
les livres les plus élémentaires et les plus 
connus, des sources toutes prèles de jouissance, 
en même temps que des moyens infaillibles de 
compléter l’insuffisance de leur esprit. Vous êtes 
tout étonné d’apprendre par leur conversation 
que, par un étrange contraste avec cette igno¬ 
rance universelle, ils se trouvent connaître, 
précisément sur des matières où ils n’ont pas la 
moindre idée générale, quelque ouvrage spécial 
et fait pour épuiser jusqu’au dernier fond quel¬ 
que mince détail. Tandis qu’ils demeurent com¬ 
plètement étrangers à ce qu’on pourrait appeler 
les premiers classiques d’un genre, il se trouve 
souvent qu’ils n'ont pas reculé devant la tâche 
oiseuse et décourageante de suivre jusqu’au bout 
quelque auteur insignifiant et médiocre dans le 
développement de ses quatre ou cinq cents pages. 
D'autres fois, ce sont les écrits les plus bizarres, 
les plus inattendus, les plus nauséabonds que 
Ton rencontre entre leurs mains, de vieux bou¬ 
quins oubliés que personne ne regarde plus, ou 
dea livres nouveaux, donnés par leur auteur et 
que personne ne regardera jamais. 

Cette bizarrerie n’a plus rien qui nous étonne 
dès qu’on réfléchit à la façon dont la plupart des 
hommes s’y prennent lorsqu’il s’agit de se 
procurer un livre de lecture. 

L’empereur Napoléon I er écrivait à son frère 
Joseph, roi d’Espagne, pour le secouer de son in¬ 
dolence et de son incurie, ees paroles dignes de 


mémoire : « Le hasard n’a jamais rien • fait de 
bon. * 

C’est pourtant le hasard qui devient notre 
seule inspiration et notre seul guide, dès qu'on* 
ne cherche plus dans ses lectures qu’un simple 
passe-temps. Un volume oublié dans* un' tiroir, ' 
déposé par négligence sur le rebord d’iïne biblio¬ 
thèque, aperçu dans un étalage à une gare de 
chemin de for, recommandé par le premier venu, 
ou prêté fortuitement par un ami, VOità ce qui, 
pour noies, remplace le choix, la méthode, la 
réflexioni ll nous faut, à bon droit, des renseigne¬ 
ments st des garanties morales pour recevoir 
quelqu’un dans notre intimité, pour l’admettre à 
la conversation de notre femme et de notre fille. 
Voici cependant que nous autorisons souvent un 
tête-à-tête non moins dangereux. Nous laissons à 
cet écrivain suspect, pleine» liberté de parler 
comme il Tentend aux personnes* qui nous sont 
lô plus chères, et nous ne prenons pas même la 
peine de- vérifier ce qu’il a Taudace de leur dire 
ou la perfidie de leur insinuera > 

11 faut avouer que nous nous montrons bien 
peu conséquents dans notre conduite. Les nou¬ 
veaux usages du savoir-vivre nous défendent, 
dans .un compartiment de chemin de fer, d'in¬ 
terpeller trop aisément notre voisin et d'établir 
une conversation avec lui. Nous jugeons indis¬ 
pensable en pareil cas de ne pas ignorer tout à 
fait à qui nous pouvons avoir affaire. Il ne s’agit 
là cependant que d’un temps bien peu utile et 
d’un loisir dont faisons pas.grand emploi. 

Nous cognacs, rçfoaus par la crainte légitime de 
nous compromettre, car nqus prétendons bien ne 
pas entrer en relation de paroles et en échange de 
pensées avec tout le monde indistinctement. 

Pourquoi ne pas garder quelque chose de cette 
réserve lorsqu’il s’agit d’admettre un écrivain à 
l’honneur de nous entretenir d'une façon aussi 
intime et aussi particulière? Pourquoi nous mon¬ 
trer si complaisants à écouter ses billevesées? Le 
plus souvent, s’il nous arrivait de rencontrer 
dans le monde, au milieu de quelque société, un 
interlocuteur d’aussi peu d’intérêt et d*àùssi 
piètre valeur, nous attendrions avec quelque 
impatience le moment d’être débarrassé de ce 
fâcheux, et nous ne manquerions pas de manoeu¬ 
vrer à l’avenir de façon à éviter ses importunités. 
Je me demande si les sottises gagnent beaucoup 
d'attrait pour se trouver imprimées, et pourquoi 
nous devenons si patients lorsque nous nous 
trouvons en face d’un livre au lieu d’une per¬ 
sonne ? 

Quoi qu’il en soit, notre légèreté en pareille 
matière est infailliblement exploitée cèntre nous. 
Il ne manque pas d’industriels qui, nous sachant 
de si bonne composition, s’arrangent pour en pro¬ 
fiter et pour en recueillir le bénéfice. 

Dès que le hasard est notre seul guide, dès 
qu’au lieu de prendre la peine de nous renseigner 

’i.m- 


un peu sûrement, nous nous en remettons à 1 

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8 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


pré\ u et aux mille circonstances qui peuvent nous 
suggérer un désir ou nous conseiller un caprice, 
il n est pas trop difficile d'imaginer des procédés 
pour Mirprendre notre curiosité et pour con¬ 
fisquer notre choix. C’est ainsi que nous âperce- 
les murs de nos grandes 
villes les affichesHs^în^^ti^rdinaire^JfiS. 
illustrations les plus imprévues. Le volume lui- 
même ne manque point d’être revêtu de quelque 
enveloppe bizarre, et le titre orné de caractères 
qui attirent le regard. Il n’est pas moins essen¬ 
tiel que 1 énoncé même de ce titre surprenne, 
émeuve, confonde. Ceux auxquels le volume 
n arrivera pas entre les mains, ceux qui ne l’au¬ 
ront pas vu étalé dans quelque vitrine, ne laisse¬ 
ront pas d'être provoqués, même dans la simple 
annonce, par les promesses de l’intitulé. Il n’en 
faut pas plus pour décider notre indifférence à 
l âchât de cette nouveauté. Nous en entreprenons 
ainsi la lecture, sans trop savoir pourquoi, ctr 
nous la poussons jusqu’au bout, probablement 
poure.\] a*r le tort de l’avoir commencée. 

Cette frçon de nous instruire au hasard, cette 


sorte de loterie qui nous initie, sans aucune 
espèce de raison ni de choix, aux idées los plus 
incohérentes et les plus contradictoires, explique 
d une manière malheureusement trop plausible 
et trop assurée ce manque absolu de suite dans 
les idées, ces contrastes violents, ces alliances 
inconcevables de sentiments, d’allégations, de 
jogttïients, dont un si grand nombre d’hommes 
présentenUetrange spectaele. On les voit tour à 
tour passer, sans qu’ils paraissent s’apercevoir de 
leur contradiction, de l’affirmation la plus tran¬ 
chée à la négation la plus péremptoire. Ils disent 
successivement oui et non, dans le même entre¬ 
tien et relativement à la même doctrine, appor- 
tant tour à tour avec la même aisance et la même 
naïveté, tantôt les arguments qui établissent et 
tantôt ceux qui combattent leur proposition; 
comme si les uns et les autres appartenaient à la 
même thèse et rentraient dans une seule et unique 
démonstration. 

Antonin Rondelet. 

(La fin au prochain numéro.) 



LES PREMIERS & LES DERNIERS 


I 

AUTOUR DU FEU. 

Dans une de ces rues escarpées, inégales, qui 
descendent do la place de Montmorency, cette 
grande place à la fois vulgaire et bizarre, antique 
sans majesté, et mercantilo sans mouvement; 
dans une de ces rues qui dégringolent de la colline 
vers la vallée s'élevait, s’élève encore une vieille 
maison, qui remonte peut-être à l’époque où les 
descendants du premier baron chrétien régnaient 
sur ce magnifique et plantureux héritage. Cette 
maison, fort petite, n’était qu’un pavillon détaché 
d’une vaste demeure dont les vieux murs cou¬ 
verts de lieue bordaient la rue et qui laissait 
voir d’anciennes fenêtres à mascarons, des toits 
aigus où criaient de vieilles girouettes, de vastes 
bâtiments qui conservaient, abandonnés et à demi 
ruinés, une tournure seigneuriale, comme un gen¬ 
tilhomme à qui rien, ni la misère ni les années, n’a 
pu faire perdre son grand air. Le pavillon n’était 
pas sans caractère . trois marches de pierre condui¬ 


saient à la porte, qu’agrémentait un vieux mar* 
teau de fer; les croisées, larges et hautes, étaient 
encadrées dans des bordures de pierre blanche où 
couraient des rinceaux en fleurs sculptées, et 
lorsqu’on ouvrait la porte, on voyait un large 
corridor dallé de noir et de blanc ; dans un angle 
s’enfuyait le profil d’un escalier à rampe de fer 
ouvragé; quatre portes en vieux chêne s’ou¬ 
vraient des deux côtés des lambris. Avec du goût 
et un peu d’argent, on aurait rendu à ce vieux 
logis sa physionomie première, alors que quelque 
serviteur des Montmorency ou des Condé y 
habitait; mais nous devons avouer que le style et 
le pittoresque était le moindre souci de son pro¬ 
priétaire, M.Maurand, comptable dans une fabri¬ 
que de produits chimiques, et qui habitait cette 
antique demeure avec sa femme et ses deux 
enfants. 

Ils étaient tous les quatre réunis, après le sobre 
dîner, dans la salle à manger, auprès d’un feu 
clair, car l’été‘de la Sainte-Thérèse était passé et 
les beaux arbres de l’Ermitage et de la forêt lais* 


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9 


saient tomber leurs feuilles. Près du foyer, dans 
un vieux fauteuil,' madame Maurand.était à demi 
étendue: elle n’était plus de la première jeunesse; 
pour elle aussi l’été de la Sainte-Thérèse avait 
sonné, et son visage doux et pâle portait des tra¬ 
ces de fatigues et de soucis; elle travaillait et tri¬ 
cotait machinalement, sans même y regarder, de 
jolis brodequins d’enfant, en laine bleue. A côté 
d’elle, son fils, un beau et robuste garçon de 
douze ans, lisait attentivement tfn volume 
de Plutarque, et parfois, habitude d’écolier, il 
crayonnait sur les marges du livre des bustes, 
des figures, des groupes à la tournure antique, et 
qui représentaient probablement ces héros dont il 
lisait l’histoire. De l’autre côté de la cheminée, et 
plus profondément absorbé que son fils, M. Mau¬ 
rand étudiait un gros volume dont il semblait 
vouloir s’assimiler la substance; le comptable 
était plus âgé que sa femme; sous ses cheveux 
gris, il avait un visage placide, un peu vulgaire 
peut-être; mais un physionomiste eût trouvé dans 
la courbe fuyante du front, dans le regard voilé 
de sep yeux bruns, une tendance à l’idéal, une 
recherche de l’inconnu, peu en harmonie avec 
les fonctions très-positives auxquelles il était 
voué. Sa fille lui ressemblait, quoique les lignes 
de son visage eussent infiniment plus de finesse 
et de douceur ; son regard rêveur semblait cher¬ 
cher aussi quelque chose au-delà de l’atmo¬ 
sphère ambiante, mais elle revenait bien vite des 
régions où son esprit s’envolait, lorsqu’un des 
siens avait besoin de son aide; elle quitta la robe 
d’enfant à laquelle elle travaillait pour glisser un 
coussin sous les pieds de sa mère, pour arranger 
le feu, pour allumer un bout de bougie au coin 
de la cheminée, afin que son père pût lire plus 
commodément. C’était elle, sans doute, qui don¬ 
nait un peu de poésie à ce modeste intérieur; elle 
avait groupé des reines-marguerites dans le 
vieux porte-bouquets de faïence qui remplaçait 
la pendule; elle avait brodé des tapisseries pour 
les chaises démodées ; elle avait rangé avec une 
symétrie minutieuse les meubles un peu diver¬ 
gents qui remplissaient cette pièce, et sur le bord 
des fenêtres aux maigres rideaux, elle nourris¬ 
sait des oiseaux et cultivait des fleurs; enfin, 
sa petite part d’autorité dans la maison se résol¬ 
vait en bonne grâce et en bons offices. 

Quand le coucou de la cuisine sonna huit heu¬ 
res, M, Maurand souffla sa bougie, regarda 
sa femme d’un air content, et dit à haute 
voix : 

« Parlons peu, mais parlons bien. Toi, Michel, 
finis d’illustrer ton livre ; causons. Vous allez 
donc être, vous deux, Clotilde et Michel, mar¬ 
raine et parrain de l’enfant que nous attendons ? 
C’est décidé ?... 

— Oh I oui, mon père, répondit Clotilde, rien 
ne peut nous faife plus grand plaisir. Cela nous 
serrera les uns contre les autres. 


— Et quel nom allons-nous donner à cet 
enfant? 

— Un joli nom, dit madame Maurand, c’est 
comme un présage de bonheur. 

— Dites, maman ; nous prendrons le nom que 
vous voudrez, répondit Michel. 

— Non, choisissez, mes enfants. 

— Un nom d’artiste, dit le jeune homme, je 
suis enchanté de m’appeler Michel, à cause de Mi¬ 
chel-Ange; si l’on appelait le petit frère Raphaël? 
— C’est bien prétentieux, dit le père. 

— Pierre-Paul, ou Antoine, ou Léonard, dit le 
jeune homme qui persistait dans son opinion et 
se souvenait de Rubens, de Van-Dyck et de 
Vinci. 

— Ce sont des noms si communs ! dit avec un 
soupir madame Maurand. Que dirioz*-vous de 
Gaston ? 

— Franchement, Gaston ne me plaît pas, repar¬ 
tit le père. 

— Maurice? c’est charmant. 

— Chère amie, Maurice Maurand n’irait guère 
Il faut un peu d’harmonie. 

— Arthur ? 

— C’est passé de mode. 

— Wilfrid ? comme dans Ivanhoë. 

— Trop bizarre, trop étranger. J’aimerais mieux 
un nom français, moi : Louis, ou Charles, ou 
Victor, ou Léon; ou bien les noms en bert : 
Robert, Albert, Norbert... ils ont de la tournure, 
ces noms-là. » 

Madame Maurand fit une petite moue qui n’était 
pas approbative. 

Clotilde prit la parole. 

« Mais ce sera peut-être une petite fille que 
nous aurons à nommer. Alors je propose le plus 
beau des noms : Marie. » 

Ce fut au tour de M. Maurand de faire 
la grimace désapprobative : 

« Marie ! je ne nie pas les mérites de ce nom; 
mais je l’ai vu si mal porté que je m’en suis 
dégoûté. Je me souviens d une servante de ma 
mère, une vraie maritorne, qui s’appelait Marie; 
et, sans aller plus loin, la femme de mon patron, 
qui, certes, n’est pas aimable, est encore une 
Marie. 

— Madeleine ou Jeanne, mon père ! 

— Et l’on dira Jeanneton ou Madelon ! 

— Gertrude ? 

— C’est un peu rude, dit M. Maurand. 

— Pauline ou Paule ? 

— La belle Paule, et si elle est laide ? Blanche, 
elle sera noire comme un encrier; Amable, ce 
sera une peste; Rose, nous la verrons jaune 
comme un citron. Pas de noms significatifs, si 
vous m’en croyez. Voyez, je m’appelle Prosper, 
ai-je prospéré, je vous le demande ? 

— J’espère que nous aurons un garçon, reprit 
madame Maurand; tu sais, chère petite, que je 
suis bien heureuse d’avoir une bonne petite fille 
comme toi, mais le sort des 

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garçons est plus 

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ta 


heureux; je veux chercher un nom de garçon. 
J’aime les noms en rie : Frédéric, Albério, Eric, 
Emmène...•. 

— Tout cela est bien excentrique^ est bien 

germanique, dit son mari en riant; pourtant, 
ma femme, s’il ne faut que cela pour te satis¬ 
faire. 

— Emmeric est si joli ! j'ai lu autrefois un roman 
où ce nom figurait et qui m’a tant intéressée ! 

— Va pour Emmeric, quoique oe soit un peu 
original. Ce nom te oonvient-il, Michel? 

— Dès qu’il convient à maman. Mais si nous 
avons à nommer une petite'fille? 

— Je propose le nom de Claire, dit Clotilde ; 
c’cst une grande sainte, et c’est un nom bien sim¬ 
ple, bien doux. 

— Au fait, répondit madame Maurand, ma 
mère s’appelait Clara, c’est la même chose. 

— C’est donc une affaire conclue ? demanda 
M. Maurand en se levant; Emmeric ou Claire, 
nous sommes tous d’accord ? Eh bien i allons 
nous coucher. 

La vieille servante Désirée apporta des bou¬ 
geoirs de cuivre, garnis de bouts de chandelles ; 
on monta ; mais une heure après, trois lumières 
luisaient encore à travers trois fenêtres de la 
vieille maison; seule, madame Maurand dormait 
et rêvait que de beaux anges déposaient un de 
leurs petits frères dans le berceau placé sous 
les rideaux de son lit, ce berceau où elle avait 
vu grandir les aînés de scs enfants, et d'où trois 
autres s étaient envolés vers le paradis avant 
qu'ils eussent connu leur mère, qui les avait tant 
aimés et tant pleures. 

II 

LE BAPTÊME. 

Les nefs gothiques de la charmante église de 
Montmorency étaient irradiées par un dair so¬ 
leil de novembre ; les vitraux jetaient des reflets 
pourprés sur les dalles, et réchauffaient des pâles 
effigies des tombeaux où reposent, loin de la terre 
des Jagellons, les héros de l’émigration polonaise. 
Au fond de l'église, on entendait un léger 
bruit de voix, mêlé à un faible vagissement ; un 
prêtre en surplis allait administrer le saint 
baptême. Un homme, dont la figure fatiguée 
était, comme la vieille église, irradiée par un tar¬ 
dif soleil, était debout à côté d’une garde qui 
tenait dans ses bras non pas un, mais deux 
enfants, dont les petits visages, encadrés de den¬ 
telles, offraient la plus frappante ressemblance ; 
deux adolescents, le frère et la sœur, répondaient 
aux questions du prêtre, lui, dun air résolu, 
elle, avec l’accent d’une âme profondément émue 
et croyante. 

Elles sont admirables, ces mystérieuses céré¬ 
monies qui s’observent tous les jours, dans l’angle 
d’une église, pour les plus pauvres et les plus 
abandonnés, comme pour les fils des rois ; il est 


là, le faible enfant, à l’entrée du temple saint, où 
il n’a pas epeore le droit d’entrer : le prêtre, re¬ 
vêtu de la force de l’Esprit-Saint, vient à lui ; il 
souffle sur son visage pour chasser, au nom de 
Jésus-Christ, l’éternel ennemi de l’homme; il 
fait le signe de la croix sur le front et le sein de 
l’enfant;il met sur sa langue le sel,emblème de la 
sagesse; il lui touche la bouche et les oreilles en pro¬ 
nonçant ce mot mystérieux Ephpheta , que Jésus 
prononça lorsqu’il guérit le sourd-muet; il lui 
ouvre ainsi les oreilles à la vérité et il permet à sa 
langue de prononoerles paroles de la foi; il oint de 
l’huile sainte le futur lutteur de Jésus-Christ, et 
il le prépare à la guerre éternelle que l’homme 
doit soutenir contre ses propres passions, contre 
le monde, contre l’enier. 

Il interroge le parrain et la marraine ; ils font 
leur profession de foi, ils protestent qu'ils sont 
en communion avec l'Eglise universelle, et que 
cet enfant, leur filleul, veut entrer dans la tribu 
sainte. Le prêtre les interroge encore : 

« Quel nom voulez-vous donner à cet enfant? » 

Michel répondit: 

« Emmeric-Michel » 

Clotilde dit : 

c Claire-Mario. » 

Le prêtre éleva la main sur le front découvert 
des deux enfants, il versa à trois fois, au nom de 
l'indivisible Trinité, l’eau qui purifie l’âme et 
qui la rend concitoyenne des habitants du ciel. 
Il sont chrétiens, ces petits êtres ! ils reçoivent le 
baiser de paix, ils reçoivent une seconde onction 
faite sur la tête, comme celle que l’on fait au 
sacre des rois, ce qui rappelle que la nation 
chrétienne est composée de rois et de pontifes , 
ainsi que l’écrit saint Pierre. On tient dans ces 
petites mains encore inertes un cierge allumé, 
symbole de la clarté dont ces âmes sont investies; 
ils sont chrétiens, tout est joie et lumière autour 
d’eux, et Clotilde sentait dans son âme le rayon¬ 
nement et la chaleur de ces religieuses pensées. 
Elle aimait si chèrement ces petites créatures 
pour lesquelles elle venait do promettre à Dieu 
une éternelle fidélité ! Elle pria encore pour eux 
devant l'autel : 

« Accordez-leur une vie sans tache, bénissez- 
les, mon Dieu! faites que je leur donne bon 
exemple et que j’aie le bonheur d’être utile à mon 
père et à ma mère ! 

A côté d’elle, Michel inclinait sa tête brune ; il 
n’éprouvait peut-être pas cette croyance exaltée 
et simple qui remuait l’âme de sa sœur, mais 
dans son cœur pur il avait conservé l’empreinte 
de sa première oommunion, et une éducation 
austère, au sein d’une famille presque pauvre,, 
n’avait pas éveillé chez lui ces violents désirs de 
plaisirs et de jouissances qui détruisent et cor¬ 
rodent la foi dans lajeunesse.il comprenait^omme 
sa sœur, la gravité de l’engagement qu’il venait 
de prendre et s'attendrissait en présence de son 
père aux cheveux gris et de ces deux petits êtreq. 


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H 


qui entraient dans la vie sans fortune terrestre, 
sans appui humain, et il se disait avec une douce 
fierté : 

c Je serai leur protecteur! mon Dieu, faites que 
je vive ! » 

Ils sortirent lentement de l’église et jetèrent un 
regard sur le beau paysage que l'on domine du 
perron gothique, et qui, même souS un pâle so¬ 
leil d'automne, avait encore cette grâce particu¬ 
lière aux sites de PIle-de-France : les massifs de 
verdure, les eaux qui se déroulent avec tant de 
grâce,les belles ondulations du terrain et la blan¬ 
cheur des villages, placés comme l’eût voulu le 
pinceau d'un peintre. 

« Tout est beau aujourd’hui! dit M. Maurand. 

— Monsieur, il nous faut rentrer, interrompit 
la garde ; ces petits auraient froid. » 

Clotilde ferma soigneusement les pelisses 
blanches des nouveau-nés, et l’on revint en 
hâte à la maison ; la mère, heureuse et inquiète 
tout à la fois, les attendait, et lorsqu’on déposa 
les jumeaux dans ses bras, des larmes se mêlè¬ 
rent aux baisers dont die couvrit leurs fronts 
purifiés. 

c Tu pleures, ma femme ! c'est un beau jour 
pourtant. 

—Ah ! mon cher ami, je le sens bien, mon cœur 
se fond, tant je suis contente en voyant ces 
petits bien-aimés ; mais l’avenir, l’avenir ! que 
deviendrons-nous avec deux enfants ? 

— Ne t'inquiète donc pas, Octavie, lui dft son 
mari, qui voyait tout couleur de rose ; n’ai-je 
pas l’espoir d’une augmentation Tan prochain ? 
Voilà Michel qui grandit et qui nous aidera. En 
France, il y a du travail pour tous, et avec de la 
bonne volonté l’on parvient. 

— Compte sur moi, mère chérie, dit Michel, en 
baisant le front de sa mère. 

— Et sur moi, ajouta Clotilde. Et d’abord, ma¬ 
man, je ne veux pas que vous gardiez ces 
deux berceaux dans votre chambre, je réclame 
ma petite Claire pendant la nuit... 

" — Elle t'empêchera de dormir, dit madame 
Maurand d’une voix faible. 

— Et vous donc! vous avez tant besoin de 
votre repos! Non, maman, je ne céderai pas, et 
votre bonne madame Thérèse m’apprendra à gou¬ 
verner un petit enfant. Vous verrez ! » 

Madame Maurand lui serra la main, et l’on se 
tut pour respecter son état de faiblesse. Ses 
yeux se fermaient, bientôt elle s’endormit en 
tenant encore les jumeaux dans ses bras. M.Manr- 
rand et ses enfants allèrent à petit bruit dans la 
salle à manger, où Désirée avait disposé un cou¬ 
vert plus élégant que de coutume ; la porcelaine 
blanche et bleue et les salières d'argent étaient 
senties de l'armoire pour fêter la double nais¬ 
sance et le double parrainage. Ce dîner fut 
joyeux et intime: on mit de côté lès soucis de 
Fobscur avenir, et après avoir mangé le poulet ert 
un pâté de c la façon cfe Désirée, on but à la santé 


de la mèra, des jumeaux, du parrain, de la-mar¬ 
raine, et pour finir, Michel porta à son père un 
toast qui fut très-vivement applaudi. A dix 
heures tout le monde alla se coucher. 

Une heure après, Clotilde veillait encore dans 
sa chambre; elle écrivait. La petite Claire dor¬ 
mait paisiblement dans son berceau, près du lit 
de sa sœur aînée, qui se retournait sauvent pour 
la regarder avec une inquiète tendresse. Elle 
pressentait que cette enfant lui serait une grande 
joie, qu’elle peuplerait sa vie, comme déjà ce ber¬ 
ceau animait sa petite cellule. A force d’y de¬ 
meurer, sa cellule lui était devenue bien chère ; 
depuis sa plus tendre enfance elle ne l’avait pas 
quittée, elle avait toujours eu sous les yeux ce 
papier blanc semé de roses; cette vieille com¬ 
mode ventrue avait renfermé ses petits atours 
d’enfant ; elle avait appris ses leçons devant ce 
bureau de bois noir où maintenant encore elle en¬ 
fermait ses cahiers et ses plumes ; au-dessus, sur 
quelques planches de bois peint, elle voyait ran¬ 
gés les livres de prix qu’elle avait eus à l’école 
voisine; le chanoine Schmid y coudoyait ma¬ 
dame Guizot, et La Fontaine s’y trouvait près du 
poème de la Religion, par Louis Racine; elle 
y avait ajouté , achetés de ses économies, 
une Madame de Sèvigné en bien mauvais 
état, vieille édition stéréotype qui avait passé 
par bien des mains, et deux ou trois volumes de 
poésies : c’étaient les premières Méditations , un 
volume de madame Tastu, et un recueil à l’usage 
des enfants, qui renfermait des poésies modiemes. 

Sur la cheminée on voyait, dans un vieux porte* 
montre, une petite montre d'argent, présent de 
première communion, souvenir de son grand-père, 
dont elle était fort aimée; à côté, deux chandeliers 
bronzés, une pelote qu’elle avait brodée, et au 
milieu, à la place d’honneur, une statuette de la 
sainte Vierge ; près du lit, elle avait suspendu un 
crucifix et un bénitier. Cette petite chambre 
froide et nue était une délicieuse retraite pour 
Clotilde. Il est vrai que de ses fenêtres elle dé¬ 
couvrait un des pans de la majestueuse forêt 
dans laquelle on a taillé depuis tant de villas, 
tant de parcs et tant de jardins. Retirée lar, elle 
s’isolait un peu des soins du ménage ; elle lisait, 
elle écrivait, elle priait souvent; elle reposait son 
âme et elle tâchait d’élever et de cultiver son 
esprit. 

Elle écrivait, elle relisait, elle raturait, elle re¬ 
lisait encore et reprenait la plume avec plus de 
vivacité lorsque la porte s’ouvrit Michel entra. 

« Encore levée ! dit-il, encore au travail ! 

— Cela peut-il s'appeler un travail ? dit-elle; 
«/est au contraire une douce récréation. Vois-<u, 
quand j’ai fait cent tours dans la maison, que j’ai 
aidé maman, que j'ai bien cousu, bien repassé, 
bien raccommodé, je monte... j’ai souvent les 
jambes rompues*'le corps harassé... eh bien! je 
m’assieds à mon petit bureau, je lis... un peu de 
Lamartine, ou les chœura d'Esther... Je me dé- 




12 


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lasse...quelque chose agit en moi; j’ai envie d’é¬ 
crire, j’écris, je vis, je suis heureuse... Ce que j’ai 
écrit ne vaut rien, sans doute, mais cela m’est bien 
égal, je suis contente, je sais que j'existe, et je 
prie mieux le bon l>icu quand j'ai jeté quelques 
mauvais vers sur le papier.» 

Elle s’animait en parlant ainsi ; ses yeux rêveurs 
lançaient du feu; Michel lui prit la main et lui 
dit avec sympathie, en montrant le berceau : 

c Et notre petite sœur ne t'empêchera pas ? 

— Au contraire! elle est ma poésie; regarde: 
c’est pour elle que j'écris. » 

Elle lui passa le papier et il lut : 

Salut, 6 chère enfant! fleur six ans espérée! 

Ta mère a IVenii daisc... 

Et t’ embrasse de joie el d’espoir enivrée 
Comme un IC maternel, tout baigné de ses pleurs! 

c C’est bien, dit-il, mais la rime à )>leurs ? 

— Ah! je n'eu ai pas trouvé qui m’allât... 
douleurs. in;dh<uir$, je n'en voulais pas; et 
bonheur, ou ne le met guère au pluriel... Je 
chercherai... et puis, peu importe, j'écris une pe¬ 
tite strophe, un quatrain, et jo ne m'en occupe 
plus, tu le sais bien, toi, mon seul confident. 

— Tu ne veux pas faire le bas-bleu, n’est-ce 
pas Clôt il de ? 

— Ah! Dieu m'en préserve, une pauvre igno¬ 
rante comme moi ! Non, je fais des vers, comme 
je chanterais si j’avais de la voix... il me semble 
qu’il y a un trop plein dans mon cœur que je ré¬ 
pands ainsi. Je n'en dis rien à papa, qui ne con¬ 
naît que ses chiffres, ni à maman, qui s’en ferait 
peut-être du souci... je ne le dis qu'à toi. 

— Et moi, je ne dis qu’à toi seule mes rêves 
d’avenir. 

— Tu as encore travaillé ? 

— Regarde! dit-il. » 

Il tira de sa poche un album. 

c Regarde, dit-il encore, j'ai eu la pensée d’un 
beau groupe que j'exécuterai plus tard, en mar¬ 
bre; en attendant, je l’ai dessiné ici. * 

Elle examina avec soin : 

c Qu’est-ce que cela représente? un homme 


qui emporte une femme? Est-ce une Sabine? Est- 
ce un sujet mythologique? 

Non, historique. Écoute : la femme du plus 
beau des Grecs, Alcibiade, voulait se séparer de 
lui; elle demanda le divorce aux juges. Il vint au 
tribunal des archontes et, sans même plaider sa 
cause, il regarda sa femme, lui dit quelques paror 
les et lui tendit les bras. Elle s’y jeta, et il l’em¬ 
porta en triomphe dans sa maison. Tu vois comme 
il la tient avec force, et comme elle se laisse em¬ 
porter avec confiance! C’est un sujet charmant; 
j’y trouve à la fois l’expression morale et la 
grâce plastique. 

— Quand pourras-tu exécuter tes idées ? 

— Quand j’aurai fait l’apprentissage de l’art; 
les idées bouillent dans ma tête, mais la pratique 
me fait défaut. 

— Et notre père voudrait que tu fusses comp¬ 

table comme lui, ou professeur comme notre 
onclo, ou commis... quelque chose enfin où l’on 
puisse gagner de l’argent. 

— Je ferai tout ce qu’on voudra pour être utile • 
à nos parents ; mais j’aurai toujours mon but de¬ 
vant les yeux. Je suis si jeune encore; j'ai tant 
d'années devant moi ! » 

Elle lui serra doucement la main. 

« Sois heureux, deviens célèbre, dit-elle, et je 
te chanterai, comme le grillon, dans le coin du 
foyer, i 

En ce momept Claire soupira. Sa sœur courut 
vers elle, la calma, la fit boire, et quand l’enfant 
eut repris son doux sommeil, elle revint près de 
son frère ; il avait levé le rideau de la fenêtre. La 
lune,dans son plein, éclairait la ville confusément 
groupée, et au delà, la masse profonde delà forêt. 

« Que c’est beau ! que c’est bon ! dit-elle, et 
que la vie est douce quand on comprend tous les 
bienfaits de Dieu ! » 

Son frère lui montra sur le mur d’en face le 
reflet d’une petite lumière. 

« Nous ne sommes pas seuls à veiller, dit-il, 
notre père est encore levé; lui aussi, cherche 
quelque chose ! ce n’est pas à des chiffres qu'il 
rêve. » M. Bourdon. 

(La suite au prochain Numéro.) 


LEQUEL 


CHOISIR 


« Maudit rhumatisme ! il avait bien besoin de 
so réveiller maintenant ! Ne pouvait-il attendre 
l’hiver? quel plaisir ça lui fait-il de me travailler 
ainsi le genou ? Et dire que sans lui je serais à la 
gare et que j embrasserais nfa petite-fille deux 
heures plus tôt! Catherine! 

— Monsieur ? 


— Vous avez étendu le tapis neuf dans sa 
chambre, n’est-ce pas ? 

— Oui, monsieur, mais c’est bien inutile par 
la chaleur qu'il fait encore. 

— La chaleur, la chaleur, vous en parlez à 
votre aise, vous. Toujours est-il que les jours 
diminuent et que les nuits se rafraîchissent. 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


13 


Avez-vous mis un édredon à son lit, au moins ? 

— Eh ! monsieur, ça ne servirait qu a lui don¬ 
ner la fièvre. C'est déjà bien assez d’une couver¬ 
ture de coton par un temps pareil. 

— Un temps pareil! Bien! on dirait, à. vous en¬ 
tendre, qu’il pleut des fièvres chaudes et des in¬ 
solations. 

— Eh dame ! c’est bien tout comme, répondit 
la grosse fille rouge qui, les manches retroussées, 
le tablier relevé et la coiffe*de travers, s’agitait 
haletante par les escaliers et par les corridors, 
faisant évidemment beaucoup plus de bruit que 
de besogne. 

— Avez-vous eu au moins là précaution de 
placer un tabouret de plus sous la table de la 
salle à manger ? # 

Mais Catherine n’avait pas entendu cette der¬ 
nière question : toujours roulant et [grondant 
comme une avalanche, elle poursuivait son cours 
précipité de chambre en chambre, heurtant au 
passage maints objets qui ne s’en trouvaient pas 
mieux : une statuette chinoise en tomba de sai¬ 
sissement sur un cornet de cristal, qu’elle ébrécha 
en se cassant le nez ; une jardinière, atteinte par 
un croc-en-jambe fougueux, perdit l’un de ses 
trois, pieds sous le choc, et la grosse fille elle- 
même, s'empêtrant dans une fourrure d’ours qui 
servait de carpette, s’étendit tout de son long, la 
tête enchâssée entre deux chenêts Louis XIII, et 
s’ébranla trois dents. 

Tout en s’assurant qu’elles habitaient en¬ 
core l’alvéole, elle entendait son vieux maître 
crier de nouveau :, 

« Catherine ! Catherine ! » 

Cette fois, le menu du dîner préoccupait vive- - 
ment le vieillard : 

< Surtout abstenez-vous de servir des biscuits. 
Oh ! ces biscuits! quel poison! je n’en vepx plus 
voir sur la table, entendez-vous? Je défends 
qu’on en offre un seul à cette chère petite. 
Voyez un peu le tour qu’ils m*ont joué. Hier, je 
ne me sentais pas l'estomac très-bien disposé en 
me mettant à table; c’est donc avec précaution 
que je prends deux assiettées de potage : cela me 
met en appétit, je les fais suivre d’une large tran¬ 
che de filet de bœuf; elle passe comme une lettre 
à la poste; j’y ajoute un pied de porc farci ; cela 
va très-bien ! Je m’enhardis, je m'enhardis jus¬ 
qu'à l’aile de dinde, la douzaine d’écrevisses et 
la salade aux anchois : rien ne me gêne ! La 
crème au géranium me produit l’effet d’un ve¬ 
lours sur l’estomac ; le fromage de Roquefort me 
redonne du ton ; la compote d’abricots me paraît 
si légère que je l’absorbe à moi tout seul, mon 
gendre n’en voulant pas; enfin c’était merveil¬ 
leux. Mais je m’avise, pour mon malheur, de trem¬ 
per un seul biscuit dans mon verre, un tout petit 
biscuit, un biscuit à la cuillère, et voilà une indi¬ 
gestion d’épolier en vacances! Oh! ces bis¬ 
cuits, aussi, Catherine... eh! bien, où est-elle 
donc? i 


- i. ■# 

i Un bruit de vaisselle cassée partant du rez- 
de-chaussée répondit à la question de M. Chauvel. 

« Pourvu qu’il en reste assez pour servir le 
dîner, soupira-t-il, sans autre commentaire, si 
toutefois l’heure du dîner sonne aujourd’hui, car 
les pendules n’ont pas le sens commun; depuis 
ce matin, on dirait qu’elles se sont donné le mot 
pour retarder. Encore si mon genou se prêtait 
aux circonstances, je tromperais les longueurs 
de l’attente en allant au-devant d’elle ! » 

Il esàaya néanmoins de le faire et descendit 
au jardin sans trop de peine, appuyé sur Jacques, 
son domestique. 

Au rebours de Catherine, qui parlait trop et 
cassait tout, Jacques ne discourait que par mono¬ 
syllabes, faisait sans bruit un service très-chargé, 
et glissait comme un sylphe à travers le? gens 
et les choses, malgré sa taille athlétique. Il eût 
fait le pari de marcher sur l’herbe en fleurs sans 
la courber, comme la légère Camille, qu’il eût 
gagné sa gageure, ce colosse ! 

Encouragé par le succès de soç premier effort, 
le vieillard traversa lentement le parc et s'appro¬ 
cha de la grille : 

« Allons, allons, la souplesse va revenir ; c’est 
singulier comme je m’en tire bien, » murmurait- 
il avec satisfaction, sans s’apercevoir que son 
Œdipe mercenaire le portait plutôt que lui ne 
marchait. 

« Réellement, c’est singulier ! on vient souvent 
à bout des choses dont on se croyait le moins 
capable. En vérité, il ne faudrait jamais douter 
de soi. Mais c’est que j’irais comme cela tout 
d’un.trait jusqu’à Mâcon! Qu’én dis»tu, Jacques? 

— Oui, monsieur, fit le colosse, qui se sentait 
en fonds de biceps. 

— Gageons que ce matin tu ne m’aurais pas 
cru capable de me lancer à pied tout seul. 

— Non, monsieur. 

— Tu crois peut-être que je me vante? 

— Oui, monsieur. 

— Point, je me sens tout à coup léger comme 
un fétu de paille. C’est le bonheur de revoir ma 
petite-fille dans un instant qui me rend subite¬ 
ment l’usage de mon genou, n’est-ce pas, mon 
ami? 

— Non; monsieur. 

— C’est qu’il y a bien de quoi se réjouir, car 
elle ressemble à sa mère, ma bien-aimée Alice, 
dont je pleurerai la perte toute ma vie, dût- 
elle durer cent ans! Et ma pauvre Alice me 
ressemblait aussi, bien quelle fût ravissante et 
que je sois fort laid. 

— Oui, monsieur. 

— Comme les années passent ! il y a dix-huit 
ans déjà que je voyais se fermer cette tombe au 
bord de laquelle venait d’éclore la petite Paule, 
comme une fleur de deuil... dix-huit ans! et mal¬ 
gré les tristesses de ces dix-huit années, il me 
semble que c’était hier ! Mais elle a bien changé, 

J la pauvrette, depuis que sa nourrice l’emportai 

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14 


JOURNAL DBS DEMOISELLES 


en pleurant d’une chambre mortuaire... elle a 
bien changé ! sa Tue seule suffirait à me rap¬ 
peler quel grand pas a fait le temps, n’est-îl pas 
"vrai ? » 

Cette fois, Jacques ne dit pas oui, mais il ne 
dît pas non davantage; sa moustache grison¬ 
nante, taillée en brosse, se hérissait jusqu’aux 
narines ; ses grosses lèvres se contractaient sous 
Ih morsure de ses dents noires, et, de son poing 
fermé, il refoulait une larme honteuse de voir 
lèjour. 

Lui aussi se souvenait... et ses souvenirs re¬ 
montaient loin, si loin même que leur origine 
se perdait dans un brouillard confus au seuil 
dtoquel, vaguement, fl entrevoyait des ombres 
menaçantes, la verge en main, puis 4es froides 
jburnées sans pain, les longues nuits sans som¬ 
meil où les éclats de voix et les scènes de vio- 
fencc le glaçaient de terreur, puis l’abandon 
final, un soir, à l’angle d’un chemjn désert... Le 
temps marchait et les souvenirs émergeaient 
plus nettement des ténèbres... Cétait l’affreux 
pêle-mêle d’une troupe de bateleurs étrangers... 
les vols nocturnes, les départs précipités et clan¬ 
destins, les exercices dangereux avec la perspec¬ 
tive de devenir plus tard un t Hercule du Nord,» 
et encore et toujours les privations, les injures 
et les coups ! C’était enfin la fuite, sans pam, 
sans argent et sans but, avec les pieds saignants 
et nus ? 

Là, une lacune se faisait, évanouissement, dé¬ 
lire ou maladie... Cependant une main se tendait 
vers le vagabond pour le sauver, celle de M. Chau- 
vel ; il remontait pas à pas les penteB de l’abîme, 
il devenait honnête; on le faisait chrétien et, 
d’étape en étape, il arrivait à l’âge mûr, au ser¬ 
vice du maître qu’il aimait comme il n’eût certes 
pas aimé son père. 

Tout ce qui tenait à ce maître, sa providence 
visible, lui devenait follement cher... de quelles 
larmes n’avait-il pas arrosé la tombe de sa fille ! 
de quelle adoration n'avait-îl pas entouré l'en¬ 
fance de sa petite-fille ! Hélas ! cette fleur ani¬ 
mée, on lavait transplantée un jour; le couvent 
la réclamait pour quelques années, et oes années 
parurent longues, bien longues au serviteur 
comme à l’aieul ! 

Mais l’exil cessait enfin : l’enfant, trans¬ 
formée en jeune fille, allait rallumer le soleil du 
coeur sous le toit paternel. Ce blanc panache de 
vapeur courant à l’horizon s’élançait du train 
qui la ramenait de Paris ! 

« Merveilleuse invention ! murmura le vieillard 
en abritant ses yeux avec sa main pour suivre du 
regard ce rapide nuage ; merveilleuse invention ! 
grâce à élle, je reverrai ma Paule trois jours 
plus tôt car, il y a vingt ans, avec les voitures... 
Après tout, les voitures avaient un bon côté: 
celui d'inspirer parfois là terreur des voyages, 
grâce à leur lenteur et à leur malpropreté. Si les 
voitures Beules roulaient encore, peut-être mon 


gendre eût-il hésité devant les déplacements 
nombreux nécessités par une éducation faite à 
Paris; et alors nous eussions gardé Paule à 
Mâcon ; il me semble que le couvent de la Visita¬ 
tion ou celui du Saint-Sacrement... Eh! bien, 
Jacques, ne vas-tu pas me laisser tomber ! A qui 
en as-tu, maintenant ? » 

Avec une émotion, très-peu dissimulée, le 
colosse étendait sa large main vers la route pou¬ 
dre use: 

« Là ! » fit-il. 

Là, c’était fort loin encore, et M. Chauvel 
chercha d'abord inutilement à distinguer le point 
indiqué ; cependant il aperçut bientôt une tache 
noire dans l'éloignement; d’instant en instant, 
la tache s’élargissait en se rapprochant; puis un 
bruit de roues et le pas d’un cheval devenaient 
perceptibles, et l’aïeul reconnaissait la voiture dé 
son gendre. 

« Enfin ! s’exclama-t-il avec un cri de joie. J’ai 
cru qu’ils n’arriveraient jamais; il y a si loin de 
cette gare ici ! Aussi quel amour de villégiature 
a conduit Pierre à Charnay, quand il pouvait si 
agréablement habiter Mâcon ! » 

En ce moment, Pierre Barance eût consenti à 
se fixer n’importe en quel lieu du monde, pourvu 
qu’on l’y laissât avec sa fille.'Il était si heureux, 
lui aussi, de l'avoir reconquise ! il se sentait si 
fier de sa grâce, de sa beauté, de son intelligence ! 
Il éprouvait une si douce émotion à voir ses 
grands yeux fixés sur lui avec tendresse ! 

Ce front blanc, d'un admirable modelé, lui 
semblait digne de ceindre une autre couronne 
encore que celle de sa splendide chevelure ; cette 
taille fine et souple, cette main aristocratique, Ce 
pied d’enfant, lui paraissaient incomparables ; 
nulle autre femme n’avait sans doute cette bouche 
souriante d'où jaillissaient’les vives reparties, oe 
son de voix pareil au chant . d'un oiseau, cette 
dignité gracieuse qui impose le respect et pro¬ 
voque l'affection, ni ces mille talents féminins qui 
sont autant de charmes, ni oe goût des arts qui 
indique une nature élevée, ni... 

L’heureux père en était à dépouiller le sexe 
faible de tous ses avantages acquis ou naturels 
pour en doter sa fille seule, quand sa voiture 
entra dans l’avenue de ce que les gens du pays 
appellent le château des Ormes. 

Ce n’est pas plus un château que son proprie¬ 
taire un Beigneur ; mais cette maison blanche, 
avec sa terrasse à l’italienne, ses balustrades à 
jour, ses jardins ensoleillés rafraîchis par des 
pièces d’eau, cette maison-là ouvrait si gaiement 
ses portes et ses fenêtres à la vie du dehors, qu’il 
semblait bon d’y pénétrer et d’y demeurer 
le plus longtemps possible*. 

Involontairement, Paule «mit cette riante de¬ 
meure en parallèle avec son couvent. 

Là bas, les grands murs sombres, les études 
silencieuses, le pas contenu sur les dalles froides, 
les oraisons fréquentes et l’austère simplicité 


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JOURNAL DUS DEMOISELLES 


15 


monastique; mais aussi les fêtes religieuses 
pleines d’allégresse, la science acquise gaiment 
en commua, les récréations animées après 1 appli¬ 
cation studiteuse, les tendres affections entre 
élèves et maîtresses, entre compagnes et com¬ 
pagnes ! 

Ici, la liberté, le grand air et le soleil ! les fleurs 
au bord du chemin,, les fleurs sous les pas, les 
fleurs partout, enguirlandant sa vie ! le monde 
qui rappelait avec ses promesses ; la famille qui 
l’attendait avec ses joies sérieuses ! mais ces joies, 
hélas ! resteraient incomplètes ... nul souffle 
féminin n’effleurerait le visage de la jeune fille... 
les bras de sa mère ne s’ouvriraient pas pour 
l’enlacer!... Admirateurs aveugles de leur enfant, 
le père et l’aïeul ne seraient pas pour elle des 
guides mais des complaisants, elle le sentait bien 
et n’osait point s’en réjouir; elle pressentait des 
écueils à éviter, des difficultés à vaincre seule, et 
s’effrayait vaguement de l’avenir... 

Cette impression fugitive s’effaça vite, néan¬ 
moins, devant le tendre accueil de son grand- 
père; l’émotion silencieuse de Jacques la toucha 
et les bruyantes maladresses de Catherine 
l’amusèrent. Elle cessa bientôt d’en rire cepen¬ 
dant, en voyant-le visage de M. Chauvel se 
rembrunir. Il faut convenir qu’il y avait de 
quoi : le bouillon n’était point assez dégraissé, 
le citron manquait dans l’émincé de veau et le;vin 
de Bordeaux n’était pas chauffé! la chancelière 
du vieillard gisait introuvable sous un buffet;, et 
Jacques lui-même, l’esprit sens dessus dessous, 
établissait à chaque instant un courant d'air en 
oubliant de fermer la porte ! 

Paule comprit que 1 âge, en altérant la santé de 
l’aïeul, avait développé en lui d’impérieuses 
exigences de bien-être et de confort ; l’esprit ne 
se voilait pas encore; mais la matière gagnait, 
gagnait... et l’égoïsme germait. Bon et serviable 
toute sa vie, M. Chauvel demeurait tel ; seule¬ 
ment , il en arrivait à ne juger des besoins 
d'autrui que par les siens propres, et ne com¬ 
prenait point ce qu’il n’éprouvait plus. 

Il ne se demandait pas ce qui manquerait à la 
vie morale de sa petite-fille; mais il se troublait 
à la pensée qu’un vent coulis pourrait s’introduire 
dans sa chambre ou qu’un plat mal accommodé 
serait pour elle d’une digestion laborieuse. 

Quant à Pierre Barance, déjà veuf à l’âge ou la 
plupart de ses camarades n’étaient point mariés 
encore, il avait enseveli dans la tombe de sa 
jeune femme toutes ses espérances d’avenir, sans 
qu'il lui vint plus tard le désir de les en exhumer. 
Une douleur incurable grondait sourdement en 
lui; sa voix lui était chère et il tenait à ne point 
la faire taire ; mais quand elle s’élevait trop haut, 
quand la plainte devenait un cri et le gémisse¬ 
ment un sanglot, alors il avait besoin de bruit 
pour en couvrir l’éclat; il lui fallait endormir ses 
regrets dans le mouvement et les tromper par 
l’agitation. 


Le moyeu n’est pas neuf, mais il n’en vaut pas 
mieux, et nous ne le recommanderons certes pas 
à nos amis. 

Tel qu’il es$, M. Barance en usait; il en abusait 
même ; et c’est sur les traces de saint Hubert qjutfil 
cherchait sinon l’oubli, du moins l’apaisement. 

Tous les chasseurs, de Charoliee à Louhans, et 
d’Àutun à Chalon, le reconnaissaient pour maî¬ 
tre ; dans une discussion cynégétique, son opinion 
faisait loi, et l’on citait de lui des exploits à ren¬ 
dre jaloux Nemrod lui-même. 

A force de parcourir les grands bois au galop 
de son cheval, s’enivrant du cor et du sauvage 
concert de la meute; à force d’aspirer à pleins 
poumons l’air libre des coteaux, exposant son 
front aux ardeurs du soleil comme aux morsures 
du froid ; à force de s’imprégner d'indépendance 
et de solitude, il s’était fait des habitudes à part, 
qui devenaient son existence, une vie toute primi¬ 
tive à laquelle il n’eût pas facilement-rononcé. Sa 
vigueur physique, à ce dur régime, avait atteint 
d’étonnantes proportions; et si son énergie mo¬ 
rale n’en était point parvenue encore à dire: «dou¬ 
leur, tu n’es qu’un mot », il comprenait peu les 
langueurs et les affaissements de certaines âmes,- 
et ne compatissait bien qu’à un genre de larmes, 
celles qu’un mari verse sur la tombe d’une femme 
adorée. 

L’avenir immatériel de son enfant l'inquiétait 
donc fort peu. Pourquoi redouter pour elle la so¬ 
litude de cœur où frissonnent les orphelins ? il se 
sentait assez de tendresse paternelle pour l’en en¬ 
velopper! Pourquoi craindre le vide et l'ennui ?... 
sa fille pouvait prendre une certaine part à ses 
distractions favorites ; et dans ses rêves paternels, 
dans ses rêves d’avenir, il la voyait à ses côtés, 
s’animant à la poursuite du cerf ou du sanglier, 
la taille penchée sur un cheval rapide, l’œil lan¬ 
çant des éclairs et le voile flottant au vent des 
h ailiers sonores. 

Si quelque matrone aux cheveux gris lui eut 
affirmé qu’il est pour la femme d’autres devoirs, 
d’autres plaisirs, une autre destinée enfin, il n’y 
eût pas contredit, sans doute, mais il n’en fût pas 
moins demeuré dans la persuasion que les su¬ 
prêmes consolations et les plus vives jouissances 
peuvent tenir entre un « bien aller et un hallali. » 

Que Paule fût de cet avis, c’est peu probable. 
Ce qui le semble davantage, c’est que la jeune 
fille ne se faisait pas alors une idée bien nette des 
choses de ce monde... Elle savait qu’on y souffre 
et qu'on y jouit; qu’on y pleure et qu’on y 
chante; qu’il s’y trouve des ombres parmi les 
rayons et des épines mêlées aux fleurs ; mais il lui 
semblait que les souffrances et les larmes, les 
ombres et les épines fussent pour d’autres que 
pour elle. Confiante en la vie, elle l’abordait le 
sourire aux lèvres et l’espérance au cœur; elle 
croyait inépuisables les dons qu elle avait reçus; 
elle se sentait si riche de jeunesse, de santé, d’in¬ 
telligence et de charme, qu’elle se berçait insou- 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


oieusement dans cette fîère allégresse appelée si 
justement par l'Écriture : « L orgueil de la vie. > 

Que celui d’entre nous dont le coeur ne s’est 
pas une seule fois gonflé au «flux de -cet orgueil, 
lui jette la première pierre. 

Après le dîner, le grand-père s’endormit dans 
son fauteuil, les lèvres entr’ouvertes et le visage 
béat ; évidemment, le souvenir des imperfections 
du dîner ne hantait pas son sommeil ; il en fut 
tiré, cependant, par un bruit de pas discrets que 
l’épaisseur du tapis n’assourdissait point tout à 
fait, 

« Ah ! monsieur le curé, s’écria-t-il en aperce¬ 
vant l’interrupteur immobile devant lui, c’est bien 
aimable à vous de ne pas oublier votre vieux pa¬ 
roissien et sa partie de piquet ; d’autant plus que 
le soir, par 6e froid, vous risquez de vous enrhu¬ 
mer dans le trajet du presbytère ici. 

— Mais, cher monsieur, le trajet n’est pas long 
et les soirées n’ont rien de glacial au commence¬ 
ment de septembre dans notre pays. Le plaisir de 
vous voir et de souhaiter la bienvenue à made¬ 
moiselle Barance m’eût fait braver, d’ailleurs... 

— Ma petite-fille!... oh ! la charmante enfant! 
il me tarde de vous la présenter. L’an dernier, 
cette enfant-là n’était qu’uno espérance encore : 
le bouton de la fleur! aujourd’hui, c’est la fleur 
elle-même, la fleur... 

— Parfumant l’air de ses vertus, j’aîme à le 
croire. 

— Oh ! des vertus, des vertus, il ne lui en man¬ 
que pas une! elle, ne serait pas la digne fille de 
sa mère si elle laissait quelque chose à désirer 
de ce côté. D’ailleurs nous l’avons mise en pen¬ 
sion pour qu’on nous la rende parfaite, » 

M. Leclerc sourit devant cette confiance aveu¬ 
gle dans l’influence des pensionnats, et il allait 
répliquer quand le vieillard appela Jacques. 

« Eh bien ! s’écria-t-il avec un mécontentement 
feint, on m’a laissé m’eudormk* là dans un com¬ 
plet abandon, comme un passereau solitaire sur 
un toit! C’est inconvenant, en vérité! Mon gendre 
a pris, comme d’habitude, la clef des champs, je 
pense. Où peut-il être ? 

— Au chenil. 

— Et ma petite-fille? 

— Avec. 

— Ah ! je comprends. Incroyable passion ! N’au¬ 
rai t-il pas la prétention de la faire partager à sa 
fille, à présent! Qu’on aille leur annoncer la vi¬ 
site de monsieur le curé. » 

La soirée se traîna lentement, accidentée seule¬ 
ment par les exclamations de M. Chauvel, qui 
triomphait bruyamment quand la chance le fa¬ 
vorisait, ou qui se plaignait tout haut si elle lui 
devenait contraire; reposé par le petit somme qui 
avait suivi son dessert, il se sentait dispos et prêt 
à tenir tête à de plus jeunes que lui. 

M. Barance feuilletait silencieusement le Jour¬ 
nal des Chasseurs . 


Le curé observait, tout en comptant ses points, 
l’attitude de ses hôtes et réfléchissait. 

Paule, fatiguée par le voyage, sentait ses pau¬ 
pières lourdes et ses membres endoloris; tout en 
couvrant de fines arabesques un carré de filet, 
elle retournait en esprit au couvent quitté la 
veille... les guirlandes tressées pour la distribu¬ 
tion des prix ornaient encore les murailles ; les 
pensionnaires n’avaient pas toutes rejoint leurs 
familles et la récréation du soir les rassemblait 
joyeuses... 

c Six cartes, annonçait l’aïeul. 

— Elles sont bonnes. 

— Tierce majeure, 

— Cela ne vaut pas. 

— Trois as, trois valets et trois dix. 

— Cela ne vaut pas : quatorze de dames ! 

— Sept. 

— Quatorze. 

— Huit. 

— Quatorze. ' 

— Neuf. 

— Quatorze. 

— Dix. 

— Quatorze. » 

Et toute la soirée ce fut ainsi. 

En regagnant sa chambre capitonnée et clodfe 
déjà comme pour l’hiver,. Paule se sentit le cœur 
serré. Elle écarta les rideaux ouatés, ouvrit la 
fenêtre, repoussa brusquement les persiennes et 
s’accouda au balcon. 

La lune, dans son plein, inondait la campagne 
de ses rayons bleuâtres, les étoiles scintillaient 
dans un azur intense, et les vers luisants, jaloux 
de l'illumination d’en haut, constellaient la pe¬ 
louse de lueurs phosphorescentes. Une brise tiède 
encore emportait dans les airs des parfums de 
fruits mûrs. Les grillons bruissaient dans l’herbe ; 
les oiseaux de nuit s’appelaient de vieux troncs 
en vieux troncs, et des rumeurs confuses mon¬ 
taient de la ville voisine dans une vapeur flot¬ 
tante empourprée par le reflet des becs de gaz. 
Onze heures sonnèrent à l’église de Chamay. 
Paule chercha des yeux le clocher perdu daiyi 
les grands arblres et ne le trouva point ; mais son 
regard, en fouillant l’horizon, y rencontra une 
lumière vacillante qui semblait près de s’éteindre 
à tout instant et qui se ranimait chaque fois. 

t Ce n’est pas la lampe du sanctuaire, pensa- 
t-elle, l’église s’élève plus près d’ici; cette lumière 
ne brille pas dans une ferme non plus... tous les 
paysans dorment à cette heure. Un château serait 
mieux éclairé!... Après tout, que m’importe ce 
lampion solitaire?... Fermons la fenêtre, i 
Elle la ferma, mais pour la rouvrir deux heu¬ 
res plus -tard, éveillée par des rêves fatigants et 
oppressée par le manque d’air. 

La lumière isolée vacillait encore dans le loin¬ 
tain : 

« Qu’éclaire-t-elle ? pensa la jeune fille ; est-ce 
le sommeil d’une femme peureuse ou d’un en- 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


17 


fant qui rit aux anges ? Est-oe la hideuse joie 
d’un avare comptant son or? le travail acca¬ 
blant d’une veuve indigente ou l’agonie d’un ma¬ 
lade?... » 

Aucune de ces suppositions n’était juste. 

♦ 

♦ t 

Le lendemain Paule ne s’éveilla point au son 
de la cloche balancée par une main virginale ; 
entre ses paupières encore à demi closes elle 
n’entrevit ni les longues files de lits blancs ornés 
d’un rameau sacré, ni les ombres voilées des reli¬ 
gieuses s’inclinant sur ces lits étroits avec une 
caresse maternelle ou une exhortation à la vigi¬ 
lance. 

Mais les rauques aboiements de \& meute cap¬ 
tive dans son chenil, la fanfare éclatante du pi¬ 
queur qui se c faisait les lèvres » pour un avenir 
prochain, l'arrachèrent avant l’aube aux rêves 
confus qui agitaient son sommeil*. Habituée à la 
toilette rapide des pensionnaires, elle eut bientôt 
natté ses longs cheveux et revêtu son costume du 
matin. 

M. Chauvel dormait encore, et M. Barance 
envoyait, de sa fenêtre, des bonjours bruyants 
aux chiens, qui l’acclamaient à leur façon. Cepen¬ 
dant son regard, se détachant de la meute, ren¬ 
contra Paule errant parmi les massifs du par¬ 
terre. Elle s’y promenait seule, la tête penchée, 
dans une attitude mélancolique, mais le sourire 
aux lèvres, le regard brillant, et cette physiono¬ 
mie aux multiples aspects révélait bien les mou¬ 
vements d’une âme agitée en divers sens. 

Son père se hâta de la rejoindre et, la baisant 
au front : 

« Stella matutina , fît-il en souriant, je te pro¬ 
clame un astre d’heureux augure. C’est toi que 
mon premier regard a saluée ce matin, et je ne 
doute pas que tune portes bonheur à ma journée! 
les superstitions paternelles sont permises, n’est- 
il pas vrai ? » 

Tout en parlant, il avait pris la petite main de 
Paule pour l’appuyer sur son bras et il entraînait 
la jeune fille vers l’avenue avec do rapides en¬ 
jambées qu’elle avait* peine à suivre. 

c A quel assaut courons-nous donc ainsi ? lui 
demanda-t-elle bientôt. 

— Mais à celui de la belle humeur, de l’appétit 
et de la santé, fillette. Tout cela flotte au grand 
air et se récolte à travers champs : aussi ne man- 
qué-je pas de commencer chaque jour par une 
oourse au clocher ; et pour peu que ce régime 
hygiénique et moral te sourie, tu me trouveras 
prêt toujours à t’en faciliter l’exécution. 

— Comment! vous m’emmenez... sans chapeau 
et chaussée de la sorte? 

— C’est juste : la pantoufle de vair a peur de la 
rosée et ce front blanc craint les noircissants 
baisers du soleil ! Va donc épingler ta toque, bou¬ 
tonner tes brodequins et enfiler tes gants. Je te 
donne... deux minutes. » 


Il n’en fallut pas plus de cinq à la jeune fille 
pour s’équiper en guerre, comme elle le disait plai- 
samment,etla joyeuse humeur de son père, qu’un 
retard eût désobligé, s’en accrut. 

Ils s’engagèrent d’abord dans dés chemins verts 
où l’épaisseur d’un fin gazon amortissait le bruit 
de leurs pas ; de hautes murailles les bordaient, 
murailles vivantes, frissonnant de bien-être sous 
la brise matinale : l’aubépine aux baies de pour¬ 
pre, l’épine noire aux fruits bleuâtres, le troène 
aux grappes luisantes s’y enchevêtraient dans 
un riche fouillis; la brione et la douce-amère, le 
convolvulus et le chèvrefeuille, ces lianes de nos 
contrées, par leurs flexibles guirlandes de fleurs 
et de fruits, reliaient entre eux les rameaux 
épars; et la mûre sauvage, qui noircissait déjà, 
offrait une tentation aux goûts encore enfantins 
de Paule. 

Par endroits,, les murailles végétales faisaient 
place à des murs de pierres, les uns coiffés de 
capillaires et de giroflées, enguirlandés de lierre 
et revêtus de mousse ; d’autres, d’une blancheur 
fatigante pour l’œil avec leur badigeon uniforme ; 
et d’autres encore dont la crête infranchissable 
se hérissait des tessons de bouteilles. Des portes 
de toutes les teintes et de toutes les dimensions 
les perçaient çà et là ; entre les barreaux des 
grilles, on entrevoyait des pelouses émaillées de 
fleurs, des rivières en miniature coulant avec un 
gai murmure sous des ponts fantaisistes, des 
grottes factices aux parois rocailleuses, et des pro¬ 
fils de villas et de châteaux. Des chants d oiscaux 
planaient dans le feuillage; des rires d’enfants 
éclataient inattendus; les ouvriers des champs 
qui se rendaient au travail s’envoyaient de loin 
des appels joyeux. C’était un réveil complet de 
toutes choses, et la vie surabondait dans cette 
plantureuse nature que les souffles d automne 
devaient bientôt effleurer. 

Tout en marchant, Paule .butinait le long des 
sentiers et bientôt sa gerbe champêtre fut assez 
lourde pour qu’elle renonçât à la grossir davan¬ 
tage. Elle se rapprocha de son père avec la res¬ 
pectueuse intention de prêter une oreille atten¬ 
tive à ses récits ; mais les souvenirs cynégétiques 
de M. Barance étaient si vivement éveillés par 
les circonstances; les sites qui se déroulaient 
sous ses yeux lui rappelaient tant d’heures acti¬ 
ves, tant de poursuites ardentes, il se laissait 
aller à tant de digressions enfin, que l’attention 
de sa fille se fatigua bientôt et que ses distrac¬ 
tions révélatrices ne purent longtemps échapper 
au conteur : 

c Fou que je suis ! s’exclama-1-il avec un bon 
sourire, dans quel fourré vais-je t’empêtrer, ma 
mignonne! J’oublie que je te parle hébreu, et tu as 
la charité de ne pas m’en avertir ! Mais patience, 
je compléterai ton éducation; c’est un bonheur 
auquel j’aspire depuis longtemps, et il ne sera pas 
dit que la fille de Pierre Barance répond « tarte à 


Quarantb-Cinquièms année. — N° I. — JANVIER 1877. 


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JOURNAL DBS DEMOISELLES 


la crème » quand on lui sonne « dix-cors, louvard 
ou marcassin ! » 

En ce moment les promeneurs débouchaient 
sur la place du village. L'église était ouverte et 
1^3 cloches carillonnaient gaiement pour un bap¬ 
tême. Bientôt le cortège chrétien en sortit ; l’en¬ 
fant, las de crier, s'endormait apaisé dans les bras 
d'une paysanne robuste ; le parrain et la mar¬ 
raine lançaient autour d'eux des nuages de dra¬ 
gées, et les gamins du village, qui faisaient pour 
cause l'école buissonnière, se pressaient pêle- 
mêle et se bousculaient dans la poussière, se 
disputant cette manne. 

A leur tour, Pierre Barance et sa fille entrèrent 
dans le lieu saint et s’agenouillèrent devant l'au¬ 
tel. .. Ce ne fut certes pas la prière du Pharisien 
qu’ils y offrirent à Dieu... mais la fierté se mê¬ 
lait à la reconnaissance dans l'oraison du père; 
et si Paule ressentit encore l’atteinte d’une an¬ 
goisse fugitive, calmée trop vite peut-être par la 
conscience de sa force et de sa valeur, du moins 
ne songea-t-elle pas assez que cette valeur et cette 
force, Dieu les lui dispensait sans qu’elle y eût 
des droits... 

Dans une petite chapelle dédiée à la Madeleine, 
une peinture de prix représentait la pécheresse 
sanctifiée, dans l’attitude de la supplication et 
du repentir; un rayon de soleil, filtrant par les 
vitraux, auréolait son front, et sa tête lumineuse 
se détachait sur le sombre fond du tableau avec 
une saisissante expression de vérité. 

Un pinceau féminin avait produit cette œuvre : 
une pieuse châtelaine des environs, s’inspirant 
du récit évangélique, avait su mettre de vraies 
larmes dans ces yeux levés au ciel. En suivant 
leur regard, avait-elle eu elle-même une vision 
des choses cachées et pressenti ce que « l’oreille 
de l’homme n'a jamais compris? » L'éblouisse¬ 
ment de l’infini lui en avait-il laissé la nostalgie, 
et setait-elle prise de dégoût pour les choses 
d’en-bas, h force de contempler celles d’en-haut?... 
On ne le sut pas, mais ce tableau fut sa dernière 
œuvre ; et quand elle y eut tracé les initiales 
presque invisibles de son noble nom, sa main, qui 
se glaçait lentement, laissa tomber le pinceau, 
ses yeux se fermèrent, et elle s'endormit dans la 
tombe, pour s’éveiller peut-être en faoe de son 
modèle idéal. 

Une avarie s’étant produite au cadre de ce ta¬ 
bleau, M. Leclerc, t très-adroit de ses mains, » 
selon le dire de ses ouailles, avait relevé lés 
poignets de sa soutane et se disposait à ré¬ 
parer le dommage, quand son attention fut dé¬ 
tournée du travail commencé par une observation 
de M. Barance à Paule. Le curé se re¬ 
tourna et, reconnaissant les visiteurs, il aban¬ 
donna son outil, baissa» ses manchettes, fit une 
prosternation devant l'autel et suivit le père et la 
fille hors de l’église. 

c Nous n’avons pas l'intention de nous présen¬ 
ter aussi matin chez vous, cher pasteur, lui dit 


M. Barance; mais la première visite de Paule 
vous est due, et je vous demande pour elle la 
permission de vous la faire bientôt. 

— Pourquoi me laisser plus longtemps attendre 
ce plaisir ? répondit obligeamment le vieux curé. 
De même qu'il n’est jamais trop matin pour ac¬ 
cueillir d’anciens amiç, il n’est jamais trop tôt 
pour porter la joie dans une maison, et ma porte 
vous est, dès cette heure, ouverte à deux bat¬ 
tants. » 

Les deux battants étaient une hyperbole, at¬ 
tendu qu’il n'en avait jamais existé qu’un seul à 
la porte du presbytère ; mais oet unique battant 
possédait, en vérité, une propriété singulière; il 
semblait s’ouvrir tout seul quand l’on voulait 
entrer et refuser de se mouvoir s’il s’agissait de 
sortir, tant l’on éprouvait de peine à le manœu¬ 
vrer pour le départ. 

M. Leclerc n’avait ni sœur, ni tante, ni vieille 
mère, ni nièce,-comme bon nombre de ses confrè¬ 
res. Il vivait sous la dépendance matérielle de 
Glady, une antique servante difforme et à demi 
folle que personné n’aurait eu la charité de pren¬ 
dre à son service. Relevée à ses propres yeux par 
son admission à la cure, Glady avait fini par se 
prendre elle-même au sérieux et par so croire à 
peu près acceptable; mais si elle ne se rendait 
pas compte de toute la reconnaissance qu’elle 
devait à son maître, elle avait, du moins, pour 
lui un dévouement sans bornes, un vrai dévoue¬ 
ment de caniche, parfois stupide mais toujours 
en éveil, bien qu’il adoptât souvent des allures de 
bouledogue. 

« Une jolie heure pour faire des visites & mon¬ 
sieur le curé, quand il n’a pas encore une miette 
dans l’estomac! grommela-t-elle en apercevant 
Paule et son père. Il n’a s’aviser de leur y 
montrer son gibier et en voilà pour toute sa ma¬ 
tinée de jeûne ! » 

Mais le botaniste ne songeait nullement à ex¬ 
hiber les richesses de son herbier devant des 
yeux profanes. 11 savait que M. Barance, si 
habile à déchiffrer une J>iste, à découvrir une 
empreinte de bête fauve, à reconnaître un pied, 
enfin, confondrait sans vergogne une liliacée avec 
une orchidée, et que Paule ne demandait pas au¬ 
tre chose aux fleurs que de lui charmer les yeux 
et l’odorat. 

Il reçut ses visiteurs dans une salle basse, 
lambrissée de bois peint en gris. Un Ecce homo 
dans un cadre de vieux chêne surmontait la che¬ 
minée, flanqué par les photographies du curé 
d'Ars et de l'évèque d’Autun ; des fleurs artifi¬ 
cielles, chef-d’œuvre des sœurs institutrices, 
s’éternisaient sous verre, et le globe de la pendule 
protégeait avec elles de microscopiques statuettes 
de saints. 

Des rideaux blancs tamisaient les rayons du 
soleil, et sur la table ronde, couverte d’un tapis 
soigneusement brossé, Paule reconnut un dessous 
de lampe au crochet, son premier hommage au 

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JOURNAL DES DEMOISELLES* 


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digne pasteur, hommage qui lui semblait bien 
précieux au moment où il coûtait à ses huit ans 
quinze jours de travail et l’ennui de défaire et 
de refaire, nombre de fois, les mêmes détails avant 
de les réussir ! 

Les fenêtres donnaient sur le jardin, un vrai 
jardin dè presbytère, avec ses allées droites, bor¬ 
dées de buis, ses carrés égaux et sa charmille 
séculaire où une longue suite dé prêtres déjà 
s’étaient succédé le bréviaire à la main et les yeux 
fixés sur le saint livre. 

Combien de vies saintes écoulées ehtre les 
humbles murailles de cette maison étroite et de 
ce pauvre jardin!... Si ces vies avaient plongé 
leur racine dans le sable mouvant des choses de 
Ce monde et pris pour but les jouissances terres¬ 
tres, elles n’eussent été vraiment qu’une longue 
déception, car tout leur avait manqué là, tout ce 
que l’homme mondain apprécie ; mais elles s’ap¬ 
puyaient sur le roc, elles visaient en haut et 
Télan spirituel les élevait dans une région lumi¬ 
neuse d’où les grandeurs d’en bas leur semblaient 
petitesses; une région sacrée où elles recevaient 
à flots les grâces divines pour les répandre à leur 
tour, en trésors de cette miséricorde .et de cet 
amour universel, infini, qu’on nomme Charité! 

Voilà ce qui rendait Paule rêveuse et presque 
recueillie, tandis que son regard allait du maître 
de ce logis au logis lui-même. 

Son silence parut un indice de fatigue à M. Le¬ 
clerc, qui savait descendre des sphères con¬ 
templatives aux préoccupations matérielles 
nécessaires, et pour réparer les forces de la pro¬ 
meneuse, il lui offrit de partager son frugal re¬ 
pas du matin. 

Une odeur de soupe s’échappait de la cuisine, 
de concert avec un bruit d'assiettes et de cuil¬ 
lères qui voulait dire : 

« Mais partez donc, pour qu’on puisse dé¬ 
jeuner! » 

A Vrai dire, cette fade odeur de légumes n’avait 
rien de fort appétissant, surtout si l’on songeait 
à la cuisinière qui avait prémédité, confectionné 
et parachevé la chose ; aussi Paule n’éprouvait- 
elle à cet égard aucune tentation, quand M. Le¬ 
clerc, comme s’il avait deviné sa pensée, prévint 
son refus : 

< Si la soupe aux choux ne vousdit rien de bon,. 
vous pouvez cueillir vous-même votre déjeuner 
le long des treilles et des espaliers, mademoi¬ 
selle. De plus, voici un rayon de miel arrivé fort 
â propos il y a un instant: vous en aurez la pri¬ 
meur. Quant à monsieur votre père, si le petit 
vin blanc de Charnay, arrosant une tranche de 
jambon du crû, ne le désoblige pas... » 

Pierre Barance accepta sans façon et le couvert 
fut dressé sous la charmille; pas une feuille 
morte ne tomba dans le miel, pas une chenille ne 
se laissa choir au fond dbs verres, aucune arai¬ 
gnée indiscrète ne s'abattit sur le beurre, et les 


petits escargots ne montèrent point du sol pour 
argenter les fruits de leur bave luisante. 

Glady, par une inspiration qui la rendit fière 
trois jours durant, se sentit poussée à faire du 
café, cet extra du dimanohe à la cure! Par hasard 
H-fut bon, quoiqu'elle eût oublié d’y mettre de la 
chicorée, pensait-elle, et tandis que le bon prêtre 
et son hôte dégustaient lentement cet odorant 
breuvage, Paule, comme une enfant, se mit à 
poursuivre parmi les treilles, un petit chat tout 
sauvage et tout effarouché, qu’elle s’était juré 
d’apprivoiser. 

Cette poursuite folâtre la conduisit à l’angle du 
mur où Couvrait la porte à deux battants qui 
n’en avait qu’un ; le jardin en terrasse dominait 
le chemin et la jeune fille, en se penchant sur la 
Crête du mur - pour suivre du regard le fugitif, 
faillit heurter de sa tête cfelle d’un homme à che¬ 
val arrêté près du seuil. Elle se retira vivement 
sans être aperçue, mais elle avait eu le temps de 
constater que cet homme était jeune, élancé, 
beau comme un héros de roman; il causait avec 
Glady, et sa voix lui sembla sonore et vibrante. 
Le cheval lui parut digne 'du cavalier, et pour 
s’assurer que c’était bien un arabe, elle se pencha 
de nouveau sur le mur quand son maître lui 
rendit la main. À ce moment, un chien de berger 
s’élançant à son poitrail avec des aboiements 
furieux, lui fit faire un écart énorme qui le jeta 
hors de sa voie. Le cavalier resta ferme en selle; 
mais un enfant qui jouait aux billes allait être 
atteint par les sabots de l’animal quand, plus ra¬ 
pide que la pensée, le cavalier se pencha, saisit 
l’enfant au vol et, par un prodige de force, l’en¬ 
leva de terre et l’assit derrière lui ! 

Paule n’avait pu retenir un cri; le jeune 
homme l’entendit et se retourna... 

« Eh bien ! de quoi ? fît Glady en apercevant 
la jeune fille, que le saisissement retenait immo¬ 
bile ; eh bien ! de quoi ? est-ce qu’il peut y arri* 
ver malheur quand c’est M. Lecomte-Dumaine 
qui s’en mêle? Allez, allez, demoiselle, on voit 
bien que vous n’y connaissez pas : c’est un parois¬ 
sien qu’il n’y a point son pareil pour la difficulté! 
Il saurait même s’y prendre pour y forcer le 
diable à y lâcher le pauvre monde; à preuve Jean 
Dillon qu’il y a tiré de la Grosne, là-bas, du côté 
de Chintré, et la petite à Jean-Pierre qu’il y a 
défournée d’une fournaise de feu d’incendie sans 
seulement s’y brûler un cheveu de sa tête ! » 

Attirés par cet incident, les deux causeurs quit¬ 
taient la charmille; ils aperçurent le cavalier, qui 
s’éloignait ; et M. Leclerc ne put retenir un geste 
d’étonnement. 

« Ah ! remarqua-t-il, voici la première fois que 
mon jeune ami passe devant ma porte sans y 
frapper. 

— Pardon, excuse, monsieur le curé, il y a cogné 
comme d'accoutumance, même que je la y ai ou¬ 
verte. Mais je n’ai pas voulu le laisser entrer, 
pardi ! puisqu’il y avait déjà quelqu’un ! Vous ne 




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JOURNAL DES DEMOISELLES 


voulez pas y causer à tout le monde d’un coup, 
que je pense ! 

— Toujours la même ! soupira le vieillard, visi¬ 
blement contrarié. » 

Ce fut là toute sa réprimande. 

« Quel est donc ce jeune homme ? demanda 
Pierre Barance ; il ne me semble pas l’avoir ja¬ 
mais rencontré. 

— Il habite le pays depuis peu de temps et me 
fut recommandé par mon ami, le père Marie- 
Joseph, un dominicain qui l’a élevé. Il me sait 
gré du bon accueil que je lui fais, dit-il ; mais, 
en vérité, c’est moi qui lui dois de la reconnais¬ 
sance pour le plaisir que ses visites me causent. 

— Et c’est de Mâcon qu’il vient pour vous les 
faire ? 

— Non, il habite, dans la direction de So- 
lutré, ce vieux dônjon de Montaigu, qui est resté 
vide et silencieux si longtemps. 

— Comment ! cette noire bicoque ? 

— Vous en parlez en profane, mon ami: Mon¬ 
taigu, tout démantelé, tout amoindri qu’il soit, 
porte fièrement huit cents ans de noblesse ; c’est 
presque le seul reste* d'architecture féodale que 
nous ayons dans le pays ; aussi les archéologues 
en sont-ils amoureux comme des tours du vieux 
Sai nt-Vincent, si ce n’est plus ! 

— Ah ! dame, vous, m’en direz tant... Mais, à 
moins d’avoir des goûts d’ermite ou des instincts 
d’aigle, comment peut-on imaginer de percher 
dans cette aire ? 

— D’autres goûts, d’autres motifs encore peu¬ 
vent faire rechercher la solitude, remarqua M. Le¬ 
clerc sans s’expliquer davantage. 

— Ainsi, votre bel inconnu, par une raison 
quelconque, a dit adieu au monde, à ses pompes 
et à ses œuvres, pour se draper dans un isolement 
absolu ? 

— M. Lecomte-Dumaine ne vit pas seul, répon¬ 
dit le curé avec un certain embarras ; mais il 
pourrait donner des leçons de vertu à plus d’un 
solitaire. Tout jeune qu’il est, il mérite le res¬ 
pect des vieillards et il n’est pas un père qui 
ne fût heureux de voir son fils le choisir pour 
modèle. 

— C’est égal, si ce phénix est tel que vous le 
voyez, il devrait se produire un peu dans le 
monde : nos jeunes gens ne pourraient que ga¬ 
gner à se frotter à lui. 

— Monsieur le curé ! monsieur le curé ! glapit 
la servante qui accourait clopin-clopant, c’est la 
femme à Bouillard qui vous y fait ensupplier de 
vous y rendre auprès de son homme : il s’y est 
décroché la mâchoire en buvant à la régalade ; 
et, bien sûr, il n’y aura que vous pour y savoir 
y r'agrafer, vous qui êtes si adroit de vos 
mains ! 

— A bientôt, n’est-ce pas ? se dirent mutuel- 
lem nt M. Leclerc et ses hôtes en se séparant. 

— Demoiselle ! v’ià le petit chat qu’est revenu, 
tout hérissé ! voulez-vous y caresser ?...» cria 


Glady comme le père et la fille disparaissaient à 
l’angle de la place. 

Aux Ormes, M. Chauvel, chaudement enve¬ 
loppé, les attendait au soleil sur un banc du 
jardin : il fixait un œil inquiet sur le cadran so¬ 
laire établi à côté, et de temps en temps il de¬ 
mandait à Jacques, qui ratissait les allées : 

« Marche-t-il bien, tout à fait bien ? en es-tu 
sûr ? 

— Sûr! 

— Quelle imprudence! sortir à jeun!! courir 
la prétantaine à travers champs, l'estomac creux 
comme des lapins de garenne!!! les lapins, tou¬ 
tefois, y trouvent leur nourriture, eux, tandis que 
cette petite ne va pas déjeuner d’une poignée de 
serpolet, j'imagine ? 

— J’imagine. 

. — Onze heures moins un quart... onze heures 
moins dix minutes... onze heures moins cinqminu- 
tes...onze heures ! vont-ils me faire attendre, main¬ 
tenant?.. Pour le coup, cette enfant en attrapera 
une dyspepsie... et moi aussi ! Jacques, s’ils ren¬ 
trent maintenant, trouveront-ils, du moins, le 
déjeuner prêt ? 

— Prêt ! » 

L’aïeul parlait encore, qu’une ombrelle doublée 
de rose parut éclore soudainement au bout de 
l’avenue comme une fleur gigantesque. 

A cette vue désirée, Catherine se précipita vers 
la cloche avec des sauts de crapaud bien inten¬ 
tionné, pour sonner le déjeuner ; mais la chaî¬ 
nette, suffoquée par la brusquerie de l’attaque, se 
laissa choir, détachée par cette main trop vigou¬ 
reuse, et la cloche ne rendit qu’un son unique 
aussi haletant qu’effarouché. 

Dans l’après-midi, pendant que M. Chauvel 
faisait sa sieste et que Pierre Barance passait en 
revue l’arsenal dont l’ouverture toute prochaine 
de la chasse rendait le bon état opportun, Paule 
emporta son buvard dans un coin du jardin et, 
fermant les yeux. pour ne voir qu’en elle-même, 
elle se recueillit avant d’écrire ; sa méditation ne 
fut pas longue, caries idées lui arrivaient enfouie 
assez vite pour qu’elle préparât d’avance plu¬ 
sieurs feuilles de papier. 

Déjà, sur la première, d’une main rapide, elle 
avait tracé : 

< Ma bien chère et bien révérende Mè...» quand 
le roulement d’une voiture dans l’avenue suspen¬ 
dit l’élan de sa plume. 

« Ah ! mon Dieu ! déjà des visites ! fit-elle 
avec dépit. Je ne veux pas en recevoir aujour¬ 
d’hui: n’ai-je pas promis à la mère Saint-Am¬ 
broise de lui écrire tout de suite? Cachons- 
nous. » 

Elle allait se blottir dans les massifs, quand 
la voix de son père, qui l’appelait, l’en em¬ 
pêcha : 

< Rosa mystica , ou plutôt rose mystérieuse, où 
donc te dissimules-tu pour le moment? Allons, 
chère fleur, épanouis-toi au ^r^^Jour ! Il s’ou- 




JOURNAL DES DEMOISELLES 


21 


vre au salon quelques paires d’yeux très-avides 
de te contempler, i 

Ces yeux-là étaient de nuances, de formes et 
d’expressions diverses. 

Il y avait d’abord ceux de M. Vallier, le père 
de famille, avocat très-distingué au barreau de 
Mâcon : l’ombre épaisse de ses sourcils et le mi¬ 
roitement de ses lunettes empêchaient (ju’on ne les 
distinguât bien, et ceux-là seuls qui yoyaientl’ora- 
teur plaider savaient à quoi s’en tenir là-dessus : 
alors ces yeux noirs, ces yeux perçants, allaient 
droit au but et ne se baissaient jamais : ils lan¬ 
çaient des éclairs ou se mouillaient de larmes; et 
ces éclairs étaient ceux d’une indignation réelle, 
et ces larmes avaient leur source dans' une émo¬ 
tion sincère, carM. Vallier ne se chargeait point 
des causes véreuses et ne plaidait pas contre 
sa conscience. aussi parlait-il assez rare¬ 

ment. 

Ils n’étaient ni noirs ni perçants, les yeux de 
madame Vallier; mais que de choses ils disaient! 

On y lisait le plus couramment du monde: 

c J’ai un tendre, tendre cœur de mère. Aussi 
ai-je souffert beaucoup et beaucoup joui... Que 
de larmes versées quand la maladie étreignait 
l’un de mes nombreux enfants! quand la dis¬ 
corde les effleurait de son haleine fatale ! quand 
un brin d'ivraie germait dans ces jeunes âmes 1 
Quo d’actions de grâces rendues à Dieu, quand 
cette couronne d'enfants resplendissait de santc ! 
quand l’amour filial s’épanchait de ces cœurs ! 
quand la grâce divine y portait ses fruits! J’ai 
vieilli prématurément dans les tâches maternelles. 
Voyez, il neige sur mes cheveux et les rides 
plissent mon front. D’autres joies et d’autres la¬ 
beurs m’attendent sans doute... D’avance, je re¬ 
mercie des unes la Providence et j’accepte les 
autres. Qu'il me soit fait selon la volonté d’en 
haut ! Je sais qu’elle me sera toujours miséricor¬ 
dieuse et paternelle. 

Les yeux d’André, le fils aîné, reflétaient ceux 
de sa mère, avec la mélancolie en moins et une 
fière insouciance en plus. On y découvrait cette 
énergie virile, dédaigneuse des luttes cachées, 
qui cherche un théâtre d’action plus vaste que le 
foyer domestique... Si ce jeune homme n’eût pas 
été militaire, on aurait supposé son costume civil 
un déguisement, tant il semblait né pour com¬ 
mander à des hommes et pour affronter le dan¬ 
ger. 

Antoinette, sa jeune sœur, avait des yeux dif¬ 
ficiles à décrire : tantôt noirs et profonds comme 
ceux de son père, quand un sentiment puissant 
l’agitait ou qu’une pensée austère lui pâlissait le 
front ; tantôt limpides et doux comme ceux de 
sa mère, quand les impressions tendres et calmes 
l’enveloppaient de sérénité. Les hommes juraient 
que ces yeux-là étaient noirs ; les femmes pariaient 
pour la couleur bleue ; et tous avaient tort, car 
ils étaient en réalité de ce gris sombre mêlé 
d’azur et de vert qui rappelle la teinte de l’océan 


quand le ciel s’emplit à la fois de nuées et de 
clartés. 

Sous le feu croisé de tous ces yeux, Paule fît 
son entrée au salon sans se déconcerter. Elle se 
savait charmante : on le lui disait tant ! elle se 
sentait sympathique à tous ; elle en recevait si 
souvent la preuve ! Elle se trouvait donc à l’aise 
partout, et sans afficher l’aplomb viril de cer¬ 
taines jeunes filles trop à la mode, elle n’avait 
aucune des hésitations, elle ne commettait nulle 
des gaucheries Çue provoque la timidité. 

« Comment! c’est vous ? s’écria-t-elle joyeuse¬ 
ment à la vue des Vallier; que je suis charmée de 
vous retrouver et que c’est donc aimable ^ vous 
de me prévenir ! Cher oncle, j’ai bien battu des 
mains à votre dernier triomphe judiciaire, allez! 
mais vous êtes si habitué à vaincre, que vous n’y 
prenez plus garde, vous ! 

— Flatteuse ! riposta l’avocat, intérieurement 
satisfait de cet hommage spontané! 

— Chère tante, je vous aurais félicitée déjà du 
diplôme d’Antoine et des succès do Jeanne au 
Sacré-Cœur, si je n’avais tenu à le faire de vive 
voix ! Comment se fait-il que vous soyez aujour¬ 
d’hui dépouillée d’une partie de vos joyaux ? J’au¬ 
rais été si charmée de les embrasser tous en 
môme temps que vous ! » 

Avec la confusion naïve d’une couveuse en 
rupture de nid, madame Vallier se mit en devoir 
d’expliquer l’absence de ses quatre autres enfants 
et ce qu’elle appelait sa désertion : 

« Vois-tu, chère petite, j’avais si grande hâte 
de revoir la fille de ma meilleure amie que j’ai 
pris le premier véhicule venu pour monter ici. 
Or il faudrait une arche de Noé pour nous conte¬ 
nir tous ! et avant qu’on la découvrit, il pou¬ 
vait surgir vingt obstacles à ma visite : les mères 
de famille ont les mouvements si peu libres ! 

— Monsieur le marquis de Bois-Raucourt 
d’Anzac de Ferlusse ! » annonça Jacquos, terrifié 
de s’entendre prononcer une aussi longue phrase. 

Un léger nuage de parfums, sur les ailes d’une 
petite toux en sourdine, précédait le visiteur. Il 
marchait à sa suite, d’un pas sec et mesuré, très- 
distingué de lignes et d’attitude, mais d’une mai¬ 
greur et d’une rigidité fantastiques, dans ses vê¬ 
tements coupés à la dernière mode ; d’abondants 
cheveux noirs, beaucoup trop abondants et trop 
noirs, ombrageaient son front, qui prenait des 
teintes de pastel nouvellement crayonné; sa barbe 
ne comptait pas un Fil d’argent, et son sourire, 
un peu caustique parfois, laissait voir deux ran¬ 
gées de dents sans lacune et d’une blancheur 
invraisemblable. 

Bref, le marquis était, depuis longtemps déjà, 
un vieillard qui ne voulait pas se l’avouer et qui 
tentait de le cacher aux autres; il espérait leur 
faire illusion grâce aux supercheries de l’art, et 


dans cette lutte impuissante contre les outrages 
du temps, il dépensait une force de volonté, il 

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22 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


gaspillait des efforts d’intelligence qu’il eût Taci¬ 
tement mieux employés. 

Il ne manquait pas d’une certaine grandeur de 
caractère cependant ; fidèle à ses opinions, fidèle 
à ses amitiés, il ne pactisait jamais avec ce qu'il 
croyait être l’erreur et portait haut sa devise : 
• Honneur et loyauté; » mais enivré par les succès 
mondains dont sa jeunesse s'était bercée, il n‘y 
pouvait renoncer sans désespoir et les poursui¬ 
vait quand même. 

Quand l'asthme qui le tourmentait en l’humi¬ 
liant lui permit de reprendre haleine, il tourna 
galamment un compliment de bienvenue à Paule 
et raconta les pérégrinations balnéaires qui 
Favaiënt éloigné de Charnay durant toute la belle 
saison : 

t L’herbe a eu le temps de pousser entre les 
pavés de ma cour d’honneur, ajouta-t-il, et les 
araignées ont accroché leurs toiles aux ogives de 
mes tourelles ; mais la toilette de mon château 
sera promptement réparée, et je serai trop heu¬ 


reux de l’ouvrir à la société des environs si elle 
veut bien me faire l’honneur d’y accepter quel¬ 
ques fêtes. » 

Hâtons-nous de dire que l’asthme du vieillard 
se mit opiniâtrément en travers de ses projets 
mondains et qu'il lui fut impossible de les exét- 
cuter. Il suffisait qu'il lançât des invitations à 
un diner, qu’il préparât une partie de pêche ou 
qu'il organisât un bal, pour que les suffocations 
revinssent et qu'il dût retirer ses invitations 1 

Mais alors il ne prévoyait pas ces contre-tempe 
douloureux, et les jeunes filles acceptèrent 
joyeusement la perspective de plaisirs qu’il leur 
présentait. 

Le soir de ce jour, en cherchant des yeux lՎ 
toile polaire pour s’orienter, Paule rencontra 
dans le lointain la lueur vacillante qui l'avait fait 
rêver la veille. 

t Peut-être luit-elle à Montaigu...» pensa-t-elle. 

Cette fois, elle ne se trompait pas. 

Mélanik Bourottk. 

(La suite am prochain numéro.) 


A UNE VIEILLE SERVANTE 


Reste ainsi, ne fais pas un geste. 

Ne quitte pas ton escabeau. 

Poursuis ta besogne modeste, 

A côté d’url pâle flambeau. 

Mon cœur est plein, mon œil se mouille, 
Lorsque, seule et baissant les yeux, 

Je te vois filer ta quenouille 
A oe foyer silencieux. , 

Les obscures vertus de l’âme. 

Le dévouement et la bonté 
Prêtent au front de l’humble femme 
Je ne sais quelle majesté. 

Te souviens-tu en notre aurore, 

Te souviens-tu de la saison 
Où la vie au rire sonore 
Egayait toute la maison f 

Après les heùres de l’étude, 

Nous revenions à nos ébats ; 

Et toi, non sans inquiétude. 

Tu suivais, tricotant nos bas. 

Chacun volait à sa chimère, 

Tu n’en perdais aucun de l'œil, 


Ayant les soucis do la mère 
Sans en avoir le doux orgueil. 

Les loings jours ont creusé ta tempe; 
Tes yeux, tristes et doux à voir, 

Ont l'éclat voilé de la lampe 
Que tu m’allumes chaque soir. 

Tu contenais à chaque épreuve 
Ton coeur muet, quoique trop plein ; 
Avec la veuve tu fus veuve. 
Orpheline avec l’orphelin I 

De chaque enfant, de chaque maître, 
Tu te complais à discourir; 

Tu sais la chambre où tu vis naître 
Et la chambre où tu vis mourir. 

De tout ce passé que je pleure. 

De l’âme même des parents, 

En toi quelque chose demeure : 

Je le retrouve et le reprends. 

Va> je t'aime, âme simple et grande, 
Toi qui jamais ne sus haïr; 

Je t’aime, et moi qui te commande. 
Je me sens prêt à t'obéir ! 

J. Autran. 


U ! 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


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REVUE MUSICALE 


Souhaits du 1 er Janvier 1877. 
Mademoiselle Pelletan.— Kosiki .—Opéras et Opérettes 
de Tannée 1876. 

Nous ne vous souhaiterons pas pour Tan¬ 
née 1877, aimables lectrices, des bonbons, des bi¬ 
joux et des dentelles, persuadée que nous sommes 
que vos corbeilles vont se remplir de tous ces 
délicieux présents. Nous serons plus grave dans 
nos désirs, plus sérieuse dans nos espérances. 
N’avons-nous pas toutes un an de plus ? 

Jeunes femmes et jeunes filles, accueillez avec 
bienveillance les idées d’une femme quia eu votre 
âge, et qui, au lieu de se jeter étourdiment dans 
les caprices souvent ridicules de la mode, savait 
y prendre le bon côté et en rejetait le mauvais. 
Notre journal est forcé de vous fournir de jolies 
petites figures qui font les délices de vos cause¬ 
ries. Vous perdriez un grand plaisir en ne les re¬ 
cevant pas. 

Mais il est deux modes contre lesquelles nous 
protesterons avec une patiente énergie. Les 
hommes sont les premiers â en sourire, les uns 
avec dédain, les autres avec suffisance. Convenez, 
mesdames, qu’il n’y a là rien de flatteur I La pre¬ 
mière est celle qui consiste à s’emprisonner le 
corps dans une jupe si serrée, si strictement col¬ 
lée à vos flancs qu’on pourrait compter les mus¬ 
cles et les nerfs de la personne qui s’affuble ainsi. ' 
Mesdames Récamier et Tallien se sont fait jadis 
bien des ennemies pour avoir porté cette forme 
de costume. 

Une autre mode absolument absurde, c'est celle 
de cacher son front sous un voile épais de che* 
veux vrais ou faux. Vous verrez quelque jour que 
l’on mettra son nez dans un étui ! Un front haut 
et pur ne vaut-il pas ces petites boucles frisées 
et pommadées dont on l’obscurcit. Chères enfants, 
n’oubliez pas que le front révèle l’intelligence ; 
choisissez parmi les modes les formes et les cos¬ 
tumes de bon goût, et ne suivez pas tout ce que le 
caprice des couturières et des modistes invente 
chaque jour en vue de leurs propres fortunes. 
Voici ce que vous souhaite, pour Tannée qui 
commence, la plus humble de vos rédactrices. 

Il n’a pas paru, jusqu’au moment où nous écri¬ 
vons, de compositions assez importantes pour que 
nous dussions en faire part à nos lectrices. On 
nous en promet Une telle profusion pour oet hi¬ 
ver que nous n’aurons ^>as de chômage. En at¬ 
tendant nous allons leur faire quelques réflexions 
sur la musique. 


Berlioz et bièn d’autres que lui se plaignaient 
amèrement des déplorables éditions des oeuvres de 
Glück, et ils avaient bien raison. Dans un album 
anecdotique, nous avons trouvé l’histoire de ma¬ 
demoiselle Pelletan, sa plus grande et sa plus 
dévouée admiratrice. C’est ce qu'aujourd’hui 
nous allons mettre à la place des bouffonneries 
indécentes et ridicules dont les théâtres se lais¬ 
sent envahir. Cettenoble femme, éprise des œuvres 
du grand maître, eut une influence immense sur 
les éditions qui parurent depuis, et qui dès lors 
cessèrent d’être hachées et morcelées comme elles 
l’avaient été auparavant. 

Mademoiselle Pelletan avait peu de fortune. 
Elle dépensa tout ce qu’elle avait pour élever le 
monument réparateur, le monument glorieux, et 
décerner à l’immortel génie une suprême apo¬ 
théose. Un autre admirateur de Glûck, le regretté 
Berthold Dameke, devint le coopérateur de made¬ 


moiselle Pelletan. 

Cette femme, qui fit sa vie de la gloire d'iin 
«autre, est morte avant d’avoir achevé son œuvre. 
Quelqu’un la continuera. Elle a voulu qu’elle lui 
survécût, et c’est sans doute M. de Saint-Saêns 
qui achèvera ce que Dameke avait commencé. 

Il a tracé de mademoiselle Pelletan, la prê¬ 
tresse de Gluck, un portrait touchant : 

« Lorsque les épreuves d’A Iceste furent impri¬ 
mées, mademoiselle Pelletan vint me trouver èt 
me fit l’honneur de me demander ma collabora¬ 


tion. Je ne l’avais jamais vue auparavant. Je fus 
frappé de sa simplicité presque grandiose, du sé¬ 
rieux de sa parole, de l’élévation de ses idées. 
J'acceptai avec d’autant plus d’empressement 


ju ayant beaucoup étudie Glück depuis mon en- 
ance, je me croyais, comme on dit, très-versé 
lans la matière. Au bout de deux séances j avais 
’econnu que j’étais un enfant. Mademoiselle Pel- 
etau m’en remontrait à chaque pas. Concentrant 
outes ses facultés sur un seul point, elle était 
levenue, avec le temps, plus forte que Dameke 
ui-même, l’élève avait surpassé le professeur. 

i Elle apportait à son travail les ressources 
es plus délicates de l’intuition féminine, jointes 
i l'expérience d’un artiste consommé. Elle décou¬ 
vrait des lumières inattendues dont elle éclairait 
es mystères en apparence lesplus inintelligibles, 
domine Cuvier, elle reconstruisait un fossile avec 
me phalange. Cette comparaison pourra paraître 
exagérée; je n’en trouve cependant pas d’autre 
jour donner une idée d’un travail dont les difû- 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


cultésne sauraient être soupçonnées. Souvent les 
documents dont nous disposions ne servaient 
qu’à embrouiller les questions ; souvent la lecture 
du manuscrit original ne nous apprenait qu’une 
chose, l'incroyable incurie de l’auteur et son dé¬ 
dain pour certains détails qu’une édition correcte 
ne saurait négliger. En pareil cas, elle réfléchis¬ 
sait longuement, comparait, fouillait dans les ou¬ 
vrages les moins connus de l’auteur, cherchait 
des analogies, et finissait toujours par asseoir une 
conviction sur des bases solides. 

i C’était, certes, une enthousiaste; ce n’était 
pas une exaltée. La plus froide raison dirigeait 
ses actes. Elle aimait et cherchait le beau et le 
bien pour eux-mêmes, simplement et naturelle¬ 
ment. Assez grande, droite, brune, toujours cor¬ 
rectement vêtue de noir «avec une sévère élégance, 
elle avait de la femme toutes les quali tés précieuses 
et élevées, une bonté sans limite, une extrême 
finesse, l’amour de l’ordre et des convenances en 
toutes choses ; elle avait laissé comme un bagage 
inutile tout le reste, la coquetterie, l’amour des 
égards et des compliments même les plus réser¬ 
vés et les plus mérités, en un mot tout ce qui 
pouvait la gêner dans l’accomplissement de ce 
qu'elle considérait comme un impérieux devoir. 

» Elle se hâtait, sachant que ses jours étaient 
comptés; elle travaillait couchée, quand le mal 
qui la minait sourdement ne lui permettait pas 
de rester debout. Son regard exprimait une vo¬ 
lonté inébranlable, et pourtant on n’y trouvait ni 
hardiesse, ni dureté, mais une de ces loyautés 
guerrières, qui semblent possibles seulement chez 
certaines femmes supérieures, et qui font vague¬ 
ment songer à l’archange saint Michel. Il devait 
être malaisé de mentir sous ce regard. 

i Tout en s’occupant sans relâche de son travail, 
elle soignait son vieux père infirme, elle s’enqué- 
rait des infortunes à soulager, elle semait les 
bienfaits autour d’elle. Elle pouvait vivre de 
longues années encore, continuant sa grande 
œuvre et ses bonnes œuvres. Dieu ne l’a pas 
voulu: il a repris cette belle âme affamée de 
justice et de lumière. i 

Les deux Iphigénie et Alceste sont publiés; 


les épreuves d'Armide sont corrigées et les maté¬ 
riaux de la publication d'Orphée sont rassemblés. 

Grâce à mademoiselle Pelletan, le génie de 
Glück habite à jamais un temple digne de lui, où 
des fervents pourront honorer dans sa gîoire et 
dans sa majesté. 

Nous ne parlerons que pour mémoire de 
Kosiki, opéra-comique en trois actes de M. Le- 
cocq, qui nous avait fait mieux espérer de son 
talent déjà si connu. Nous ne parlerons pas davan¬ 
tage de quelques opérettes de fort mauvais goût 
comme libretto et de musique très-médiocre. 

Voici la liste des opéras et opérettes reçus ou 
représentés à Paris pendant le cours de l’an¬ 
née 1876 : 

Pompon. — La Petite Mariée. — La Belle 
Poule. — Le Bourgeois-Gentilhomme. —Jeanne 
dWrc. — Aida. — Dimitri .— Obèron. — Sylvia. 
— Fragment des Nibelungen. — Kosihi. —Paul 
et Virginie, dont nous rendrons compte le mois 
prochain. 

# ♦ 

Nous avons parlé ici déjà de Piano-Revue , 
cette publication musicale qui prime toutes ses 
devancières par la valeur des œuvres qu’elle ren¬ 
ferme, la richesse du format et le bon marché 
exceptionnel qui la met à la portée des bourses les 
plus modestes. 

Des six numéros déjà parus, on a formé un ma¬ 
gnifique volume (grand format), somptueuse¬ 
ment relié, qui constitue un total de cent dix 
morceaux de musique pour piano, tous puisés 
dans les œuvres des meilleurs maîtres classiques 
et modernes. 

Tous les genres sont représentés dans cette 
belle collection, et quel que soit le goût ou le de¬ 
gré de force des personnes qui en parcourront 
les pages, elles sont assurées d’y trouver de nom¬ 
breuses pièces à leur portée. 

Pour plus amples informations, nous ren¬ 
voyons nos lectrices à l’annonce insérée sur la 
couverture ; là se trouvent indiquées les condi¬ 
tions de prix pour la France et l’Etranger. 

Marie Lassaveur. 




ÉCONOMIE DOMESTIQUE 


REMÈDES POUR FAIRE CESSER LE HOQUET 

Retenir son haleine le plus longtemps possible, 
en se bouchant les deux oreilles, la tête un peu 
renversée en arrière. 

— Boire de l’eau très-fraîche avec lenteur et à 
longs traits. 

— Provoquer l’éternuement. 

—Tenir longtemps les mains dans l’eau chaude. 

— Mâcher et avaler de la semence d’anis. 

— Se gargariser avec de l’eau fortement vi¬ 
naigrée. 

Il est dangereux de tenter d’arrêter le hoquet 


chez une personne qui en est affectée en lui cau¬ 
sant une frayeur soudaine. 


BAVAROISES 

Les bavaroises se font avec du lait bouillant 
abondamment sucré, aromatisé avec une liqueur 
quelconque, suivant le goût : de l’essence de va¬ 
nille, delà fleur d’orangpr ou une dissolution de 
chocolat, ou encore une infusion de café ou de 
thé. On sucre quelquefois cette boisson chaude 
avec du sirop de capillaire. 


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JOURNAL DES DEMOISELLE8 


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CORRESPONDANCE 


FLORENCE 


1 er janvier au soir. 

Si j’étais superstitieuse, ma chère Jeanne, j’au¬ 
gurerais fort tristement de cette nouvelle année 
qui, secouant sa corne d'abondance dès la pre¬ 
mière heure, après avoir comblé tout mon entou¬ 
rage de surprises joyeuses, en laisse tomber pour 
moi... une rage de dents ! 

Sais-tu ce que c’est qu'une rage de dents ? 

Si oui, je te plains ! si non, puisse Dieu te 
maintenir dans ton heureuse ignorance ! 

Pour moi, je ménage ta sensibilité en m 'abste¬ 
nant de te décrire mon supplice; toutefois, 
comme il me laisse un peu de répit depuis quel¬ 
ques minutes, j’en profite pour tenter do l’oublier 
en causant avec toi. 

Ne crains pas que je ponctue ma prose de gé¬ 
missements, ma chérie : je n'abuse pas de la 
plainte, et je m’efforce, autant que possible, de ne 
point faire supporter mes maux par autrui. 
J’avoue môme que j’éprouve une certaine dou¬ 
ceur à souffrir seule; aussi ai-je fait le vide 
autour de moi ce soir. 

Notre vieille tante du Biy donne un dîner do 
famille tous les ans, à pareil jour; nous respectons 
cette tradition qui lui est chère, et aucun de 
nous ne manquerait facilement à ce rendez-vous 
annuel ; aussi, forcée de m’en abstenir, ai-je insisté 
pour que mon mari s’y rendit avec nos oafants. 

11 résistait, le terrible homme, affirmant ne 
pouvoir trouver aucun plaisir dans une réunion 
d’où je serais absente. 

c Ta, ta, ta, monsieur, ai-je dit; vous voulez 
poser pour le mari modèle ; mais je ne crois pas 
un traître mot de vos protestations et je devine 
très-bien le sacrifice sous cet apparent mépris 
des plaisirs que je ne partage point. Eh bien ! 
comme je suis une affreuse égoïste, je vous déclare 
qu’il faut à mon bonheur la pensée que vous vous 
amusez, quand une occasion comme celle-ci se 
présente de le faire. Je vous somme donc de 
vous distraire, de vous divertir à mon intention, 
et je n’admets pas une plus longue résistance. 
J’ai dit ! i 

Ah ! dame, quand je prends ces airs suprêmes, 
quand je me dresse de toute ma taille contre mon 
tyran, tu conviendras qu’il n’a point do plus sage 
parti à prendre que de céder. 


A JEANNE 


C’ept ce qu’il a fait. 

Mon fils avait une adorable petite moue at¬ 
tristée quand je l’ai habillé pour sortir sans moi; 
ma fille se consolait de me laisser seule en me 
promettant un bonbon au retour; et tous deux, 
la main dans la main de leur père, ont descendu 
l'escalier en retournant de temps en temps leur 
visage rose vers la mbte qui les regardait d’en 
haut. 

Depuis mon mariage, c’est la preirfîère fois que 
je manque à cette réunion de famille... 

Ma cuisinière est sortie do bonne heure pour aider 
à celle de ma tante; Baliveau, convoqué sans 
doute à quelque assemblée canine, a pris subrep¬ 
ticement la clef des rues; mon chat lui-même 
porte, de gouttière en gouttière, ses souhaits de 
nouvel an ; je suis seule à la maison, toute seule I 

Tout à l'heure encore, le pas de mon mari dans 
la chambre voisine, la voix de mes enfants, qui 
s'interrompaient l’un l’autre, les mille bruits 
d’intérieur dont l’ensemble forme un doux 
concert familier, me caressaient l’oreille; tout cela 
brusquement a cesBé ; le grillon même du foyer 
s’est tu... un silence morne semble souligne* 
l’absence des miens, et je me sens le cœur serré... 

Folle, folle que je suis ! dans peu d’heures ils 
reviendront; j’ouvrirai mes bras tout grands 
pour les recevoir, et je sentirai leurs cœurs battre 
contre ma poitrine... Ah ! combien ils m’envie¬ 
raient, ceux qui pleurent sur des départs sans 
espoir de retour, ceux auxquels on n’a point dit ; 
< Au revoir 1 » mais « Adieu ! » Combien ils 
m’envieraient ! 

Au lieu de me laisser gagner par la mélancolie, 
je vais faire ma joie de celle des autres et me 
transporter en esprit chez notre tante du Biy : 

Je vois sa bonne figure, ronde et ridée comme 
une pomme au printemps, s'illuminer de plaisir ; 
elle a certainement exhibé toutes ses bagues, la 
chère femme : c’est une manière à elle d’honorer 
ses invités ; plus le nombre de bagues augmente, 
plus on doit se sentir flatté de la réception. 

Pour un dîner sans façon, un dîner improvisé, 
l’améthyste seulement ; si le groupe des invités 
s’accroît, le grenat s’en mêle ; ajoute-t-on deux 
plats de cérémonie, voici apparaître une pierre 
gravée, sur la nature de laquelle les lapidaires du 


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2 6 JOURNAL DES DEMOISELLES 


pays n’ont jamais pu s’entendre; s’il y a plus de 
douze couverts à mettre, l’émeraude sort de 
l'écrin ; arrive-t-on à dix-huit, le rubis et la to¬ 
paze lancent leurs feux croisés ; à vingt couverts, 
la main droite est de la fête et s’agrémente dé 
l’opale et du brillant; mafé à vingt-quatre, oh f 
vingt-quatre, c’est-à-dire quand toute la famille 
s’assemble comme aujourd’hui, le plus précieux 
joyau de ma tante est exposé : c’est une vieille 
et lourde bague montée sans goût ni art, avec 
un chaton fantastique où les cheveux dorés s’em¬ 
brouillent avec les fils d’argent et les mèches 
brunes; ce fouillis confond les microscopiques 
dépouilles de trois générations : 1e père et la 
mère de notre tante;, l’excellent mari qu’elle 
regrette, l’enfant qu’elle pleure encore ont fourni 
leur part à ce trophée funèbre.,. Aussi la vieille 
bague est-elle pour nous une sorte de reliquaire 
dont nul ne s’aviserait de sourire ! quand elle 
apparaît comme pour mêler la mémoire des 
morts à la joie des vivants, l’émotion nous gagne, 
et la bonne tante, un peu vulgaire, un peu 
bruyante, se transfigure et se poétise sous l’au¬ 
réole des souvenirs... 

Elle a dû s’agiter beaucoup pour la solennité 
d’aujourd’hui. 

Si elle brouille parfois la renaissance aveo le 
moyen âge, s’il' lui arrive de confondre Briançon 
avec Besançon, Procuste avec Auguste, et les 
Lapons avec les Patagohs, elle a du moins la 
mémoire du cœur dans ses moindres détails, et se 
souvient des goûts de chacun pour les satisfaire 
et les flatter. A table, tout convive trouvera son 
mets favori ; au salon, les petits et les grands 
pourront se livrer à leur jeu de prédilection, pré¬ 
paré parfois avec une exactitude naïve. 

Il y a peu d’années, un de ses neveux, forte¬ 
ment préoccupé d’un projet de mariage qui mena¬ 
çait ruines, s’était machinalement emparé d’un 
canif oublié sur la table et tailladait ! sans s’en 
apercevoir, le bras du fauteuil où il rêvait d’ave¬ 
nir ! La distraction dura toute la soirée, et racajou’ 
en sortit très-bizarrement sculpté. . 

Quelques mois plus tard, le neveu triomphant 
présentait sa jeune femme à la famille réunie. 
L’arc-en-ciel de pierreries scintillait aux deux 
mains de ma tante lorsque, de l’une de oes bonnes 
mains rougeaudes, elle fit un signe au domes¬ 
tique : 

c Eh bien ! et le canif? » 

Presque aussitôt Joseph reparut, un plateau 
à la main, et sur ce plateau l’objet demandé. Il 
roula silencieusement le fauteuil mutilé vers le 
nouveau marié, lui présenta le plateau et, d’une 
voix caverneuse : 

c II reste encore un bras au service de 
monsieur. » 

Le jeune homme, interdit, chercha dans ses 
souvenirs, trouva, rougit, et regardant sa femme 
à la dérobée : 


t Merci, répondit-il en riant; j’ai mieux à faire 
aujourd’hui. i 

Ces bonnes naïvetés de ma tante, pareilles à des 
malices, mais qui n’en sont jamais, la font sou¬ 
pire elle-même, car elle n'est ni sotte ni dépourvue 
de finesse malgré quelques lacunes... et son 
salon offre de l’attrait, même aux étrangers, bien 
qu’on y joue encore le boston et la bête-ombrée... 
ou peut-être à cause de cela; on y joue autre chose 
il est vrai, et les usages nouveaux sont très- 
prompts à nous envahir, quoi que tu puisses en 
penser, chère Parisienne. 


Nous habitons une bourgade, un trou, comme 
vous dites, vous autres dédaigneux; mais l’air 
’ social s’y renouvelle incessamment, car nous 
avons un va-et-vient continuel de fonctionnaires. 
Sont-ils mal, nous leur fermons nos portes ; 
sont-ils bien, nous ouvrons à deux battants et 
nous copions les beaux usages. 

Il nous passe une lanterne magique si complexe 
devant les yeux, nous avons étudié des types tel¬ 
lement nombreux, tellement divers que ni les 
gens ni les choses ne nous étonnent plus mainte¬ 
nant; nous savons que les aptitudes, les goûts et 
les tempéraments sont variés à l’infini, et nous 
laissons chacun libre d’agir à sa guise, adoptant 
ce qui nous paraît convenable et opportun avec 
un éclectisme que tu loueras sans doute. * 

Aussi, ma chérie, ne sommes>-nous pas canca¬ 
niers comme pourraient le supposer les détrac¬ 
teurs des petites villes. Je connais même plus 
d’un cercle parisien, plus d’une coterie, dans le 
meilleur de vos innombrables mondes, auxquels 
notre humble trou pourrait en remontrer pour la 
discrétion et la tempérance de langage ! 

Pardonne cette petite pointe de vanité à mon 
« provincialisme » enraciné. Que veux-tu? on a 
fait tant de contes à notre préjudice chez vous, on 
nous y connaît si mal que j’éprouve le besoin de 
nous réhabiliter un peu; o’eet de la simple justice 
et tu ne peux m’en vouloir, n’est-ce pas ? 

— Oh là !. là !. voilà ma douleur qui se ré¬ 
veille ! Misérables dents !... Non... oela se cal¬ 
me.... ce n'était qu’une fausse alerte!... Sans 
doute, en ce moment, on boit à ma santé entre la 
compote d’ananas et les pralines de Sir&udin... 
Cela me porte bonheur. 

Que fait-on ensuite? quels divertissements 
suivent le café? Pendant que l’antédiluvien bos- 
ton s’organise solennellement, voiçi un prélude 
de Wagner.,, le passé et l’avenir en présence 1 
Le passé demande cœur et joue la misère; l’avenir 
s’agite, se tourmente, soupire et divague,., c’est 
l’inconnu, o’eet l’incompréhensible ! 

— Il paraît que mon cousin Georges et ses amis 
le comprennent à demi-mot cependant et le dé¬ 
chiffrent à livre fermé ; cela suffit pour les pas¬ 
sionner. Oh I les enragés ! les voici qui mordent 
à dents aiguës tout l’ancien répertoire, je le 
parie... l’oncle Thoumieux qui jouait de la flûte 
il y a vingt ans et qui ohantait la Dame bianche t 


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JOURNAL ORS • DEMOISELLES 


27 


l’oncle Thoumieux qui fit la conquête de sa grosse 
femme en soupirant la romance de Chérubin; 
« Voi che appete » Tonde Thoumieux enfin,qui voit 
brûler ce qu’il adora, renonoe à défendre ses dieux 
anciens oontrc les énergumènes qui ne l’écoute¬ 
raient même pas: il se voile la face avec un écran- 
bannière sur lequel une Chimère jongle avec des 
ilammes de punch ; et si, comme d'habitude» 
Georges appelle Rossini < polisson, » Tonde 
Thoumieux quittera lç salon en fripant son gilet 
à la plaoe du cœur... affaire d’enthousiasme 
froissé. 

Dites donc après cola, mesdames et messieurs 
de Paris, que nous sommes caknes et encroûtés ! 

— Bon... voilà mon feu qui s’éteint, comme 
si celui de la correspondance devait me suffire ! 
Remettons une bûche, deux bûches... C’est fait ! le 
bois pétille en s’allumant; la flamme darde ses 
langues folles en tous sens ; ses reflets ronges et 
blancs dansent sur les murs de ma chambrej ils 
émaillent de points lumineux les cadres dorés, le 
verre bombé des médaillons, le ventre rebondi 
des vieilles potiches. C’est vivant, c’est gai ! ou 
plutôt ce serait gai si... 

Eh bien ! quoi ? vais-je encore geindre comme 
une enfant gâtée?. ..Ils vont rentrer.* la porte 
s’ouvre... ils rentrent... des pas montent l’esca¬ 
lier... ce sont bien eux l... quel bonheur ! 

t Avez-vous beaucoup souffert? me orio mon 
bon mari, du seuil de la chambre. 

— Maman, on vous a bien regrettée ; mais je 
vous ai fait honneur, affirme mon fils d’un air sé¬ 
rieux ; je n’ai pas mangé de tout, et je n’ai lien 
mis dans ma poche. » 


Quant à ma fillette, endormie profondément 
dans Tes bras de son père, si elle me parle, c’est en 
rêve, tandis que sa petite main crispée retient un 
gros bonbon à demi fondu : la consolation pro¬ 
mise ! 

Tout s’est passé chez la tante du Biy comme je le 
supposais; seulement Rossini et Wagner ont 
failli se faire des concessions, résultat pacifique 
et inespéré que Ton attribue à TexceUenee du 
dîner. 

c Rien ne dispose à la mansuétude comme un 
plat réussi, 1 prétend... 

— Au fait, je ne veux pas to dire qui prétend 
cela. Ce quelqu’un-là, en vérité, attribuerait un 
rôle trop important aux cordons bleus; dès 
lors, où arriveraient les exigences de cette redou¬ 
table corporation ? Les anses n’y suffiraient plus, 
ma chère : ce seraient les paniers eux-mêmes quo 
Ton verrait danser la Boulangère ! 


Voilà ma fille couchée sans que ses beaux 
grands yeux se soient rouverts ; mon mari et 
mon fils m’attendent pour la prière du soir, et je 
me vois forcée de clore ici ma lettre. Je ne puis 
cependant me résigner à le faire sans t’avoir de¬ 
mandé une grâce pour les étrennes : 

Transmets aux abonnées de notre cher journal 
mes souhaits de bonne année, et retiens pour toi- 
même ceux qui s’harmonisent le mieux avec tes 
désirs. En retour, je te demande d’aimer toujours 
comme aujourd’hui 

Ta Florence. 



modes 


La saison dite de carnaval étant très-courte 
cette année, les réceptions dansantes se succèdent 
et se multiplient en -ce moment. La maison Du- 
boys, 31, rue d’Anjou, cognpose les toilettes 
les plus originales et les mieux réussies aux lu¬ 
mières. Tout ce qui sort de chez madame Duboys 
a un cachet particulier de bon goût. 

Ses modèles sont admirablement choisis et elle 
sait les approprier au physique des personnes 
qu’elle habille; ce qui, avec les modes actuelles, 
est fort essentiel. 

Pour le soir, madame Duboys ne fait plus de 
tunique ou polonaise, à moins que ce ne soit en ar¬ 
rangement de toilette. Comme toilette de bal de 
jeune fille, et pour 200 fr., on m’a montré de ra-* 
vissantes robes de tarlatane; les jupes toutes 
garnies de volants ?uché3 d’un effet tout à fait 


nuageux, et les corsages cuirasse lacés derrière, 
en faille, avec ornements semblables. 

Le blanc , pour les jeunes personnes surtout, 
est toujours la plus jolie couleur ; mais en robe 
de soie unie, le rose ou le bleu sont préférables. 

Madame Duboys a parfaitement résolu le pro¬ 
blème difficile de confectionner pour elles des 
toilettes de soie fort simples, et néanmoinsfrès- 
habillées. Cela tient surtout à l’élégance de la 
coupe. La forme est princesse à queue allongée, 
avec volant plissé dans le bas ; corsage décolleté 
en carré ou en rond, selon la taille de la jeune 
fille. 

En tulle, j’ai vu les plus délicieux modèles. 
C’est pour de très-grands bals. Les jupes sont 
bouillonnées jusqu'à la taille; rien n’est plus va¬ 
poreux. Les corsages, très-plats, forme habit. 


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28 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


sont en velours ottoman, avec draperies de 
tulle. 

Les jeunes femmes auront beaucoup de garni¬ 
tures de fleurs et de feuillages, disposées sur 
leurs jupes ; ainsi, sur une toilette de tulle, par¬ 
tira de la hanche, en traversant tout le devant en 
biais, une immense branche de marronnier à 
feuilles naissantes, dont la traîne ira mourir dans 
la queue de la robe. Même branche posée sur 
l’épaule en travers du corsage. Coiffure analogue. 

Fort remarquée à l’une des dernières grandes 
réceptions, et sortant de la maison Duboys, la 
toilette que je vais décrire : 

La forme est princesse, en très-belle faille d’un 
bleu un peu soutenu; le devant est organisé avec 
des écharpes de point d’Angleterre vieux, tournant 
par derrière en draperies merveilleuses La tête 
de ces dentelles est formée par une guirlande de 
feuilles de capillaires en velours foncé, parsemées 
de feuilles naissantes, vert clair. Corsage décol¬ 
leté très-modérément orné de dentelle et de feuil¬ 
lage. Coiffure de feuilles teintées. Le tout d’une 
grande finesse. Souvent madame Duboys mélange 
des brindilles de chenille tombant au milieu de 
fleurs et de feuillages, posés en garniture de robe 
de bal. Cela fait très-bien. 

L’or et l’argent sont tout à fait tombés. En re¬ 
vanche, on trouve de très-jolis galons de diffé¬ 
rents genres convenant aux toilettes modestes et 
confectionnées chez soi. Il y en a à fond 
de satin, brodés de petite chenille; d'autres, 
avec application de velours. Il y en a en chenille 
frappée, qui sont jolis au bord d’une robe de 
jeune fille. On les dispose quelquefois en long, 
suivant les couleurs du dos, par conséquent, 
évasant vers le haut et le bas, et se réunissant 
presque à la taille. Cela amincit les personnes un 
peu trop fortes. 

Les galons de satin brodés de chenille ou de 
velours sont aussi avantageux pour restaurer la 
robe de velours d’une femme âgée. Mais, comme 
tout ce qui est joli et nouveau, cela ne tardera 
pas à devenir commun. 

La robe do ville habillée se fait généralement 
forme princesse, La tunique ne se fait plus guère 
que pour les costumes habituels et en laine ; les 
poches apparentes ont vécu ! On avait trop abusé 
des garnitures de toute espèce ; elles vont dis¬ 
paraître, au moins pour un temps. On fait encore 
des corsages cuirasse avec gilet Louis XV, sur 
des jupes très-longues et & draperies plates. 

Les jupons do soie se garnissent peu haut; les 
plissés plus ou moins variés sont toujours les 
ornements les plus choisis. 

Je veux encore donner la description d’une toi¬ 
lette de chez madame Duboys, car je l’ai trou¬ 
vée charmante; elle convient au jour et au soir. 
Elle est de forme princesse, en velours ciselé, 
fond satiné, couleur fleur de tilleul (nuance nou¬ 
velle remplaçant le blanc crème), et application 
de velours bronze florentin. Tout le derrière de 


la robe est en velours ciselé et le devant en faille 
unie, couleur bronze, avec des draperies de ve¬ 
lours, mélangées d’effilés de soie et de chenille. 
Le corsagè est ouvert en carré et les manches, en 
soie, ont dans le bas des draperies de velours 
rappelant celles de la jupe. 

On commence à faire des vêtements un peu 
moins longs que ceux du commencement de l’hi¬ 
ver; madame Duboys a spécialement, à cette 
intention, un tissu tout nouveau : c’est une ar¬ 
mure de soie dont l’envers est en cachemire à 
longs poils. Quoique chaud, c’est d’un porté léger 
et agréable ; cela se garnit de belles passemen¬ 
teries, mélangées de peluche. 

La redingote est un vêtement très^adopté par 
les jeunes femmes et les jeunes filles. Cela a beau¬ 
coup de cachet, mais exige une parfaite exécution. 
Il n’y a, du reste, aucune différence avec le vête¬ 
ment des hommes ainsi nommé : la coupe est la 
même; il n’y a aucune garniture, et les poches 
sont aussi placées intérieurement. 

Les redingotes de drap couleur beige sont 
particulièrement jolies ; elles sont doublées de 
soie marron, et ont des boutons de cette nuance, 
en métal transparent. 

Grand luxe dans les sorties de bal ; presque 
toutes ont de la fourrure. Mais il y a une telle 
abondance de fantaisie de fourrure commune, 
qu’on en est un peu saturé. Celles jaune clair 
sont particulièrement désagréables et peu seyan¬ 
tes; aussi le renard bleu conserve-t-il sa supé¬ 
riorité. Sur du noir, du blanc ou toute autre 
couleur, rien n’est plus joli et plus avantageux au 
teint. 

Les chapeaux clairs sont assez en vogue. 

Les formes bonnes femmes , à petit bavolet, 
sont très comme il faut; en les accentuant un 
peu comme grandeur, elles conviennent aux 
femmes qui ne sont plus jeunes. 

Le feutre ras blanc est élégant ; les brides sont 
en satin effilé de chaque côté ; torsade en dessous 
en peluche de couleur; sur le dessus du chapeau, 
et un peu de côté, plume de coq blanche à la suite 
de laquelle se trouvent deux pompons espagnols 
en soie, de la couleur de la torsade, un gros et 
un petit. 

On fait même des chapeaux de même forme, en 
velours épinglé, velours ottoman et gros grain. 
J’en ai vu de soie rose, excessivement jolis; les 
brides et les plumes frisées do même nuance, tor¬ 
sade de velours noir en dessous ; pour l’ordinaire 
en feutre gris, forme fermée; galon de peluche 
de même nuance autour de la calotte, attaché 
derrière en petit nœud, sans bouts ; brides de 
satin gris, avec galon au milieu. 

Sur le haut du chapeau, un peu de côté, se 
trouvent cinq petites têtes de plumes en surmon¬ 
tant une très-longue, qui vient finir en pendant 
* un peu sur le cou. Le dessous est composé d’une 
guirlande de grosses roses teintées de rouge ca¬ 
roubier et de rouge corail. 


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JOÜRNAL DÈS DEMOISELLES 


29 


VISITES DANS LES MAGASINS 


Je vous ai indiqué, il y a quelques mois, mesde¬ 
moiselles, une maison de chaussures en gros qui 
vend au détail sans augmenter ses prix. Ces 
chaussures, élégantes de forme et très-solides, 
sont soumises à la mode, mais les petites mo¬ 
difications qu’elle exige ne peuvent porter que 
sur les bouts arrondis ou earrés, — je parle 
pour les chaussures d’usage,— car les bottes de 
fantaisie se permettent tous les caprices : barret¬ 
tes recouvrant le cou-de-pied, empeigne en 
étoffe pointillée, etc., etc. La chaussure de ville 
ainsi que nous l’avons vue dans les magasins de 
M. Poivret, 61, rue Montorgueil, se compose do 
la botte en chevreau, moyenne de tige, à doubles 
semelles, à bouts légèrement arrondis aux an¬ 
gles, le talon un peu évidé, genre Louis XV; delà 
botte forte, en chèvre, avec bout carré et un peu 
retourné pour isoler le pied de l'humidité ; de la 
botte en chevreau brillant, piquée en soie blan¬ 
che, avec très-haut talon Louis XV, cette dernière 
pour les visites non à pied. J’ajouterai pour l'in¬ 
térieur, la botte en chevreau mordoré. 

En outre des modèles que je viens de signaler 
comme les plus élégants, on trouve chez M. Poi¬ 
vret des bottes en veau, très-fortes, pour les 
mauvais temps ; et, pour les temps froids et secs, 
des bottines en drap fourrées, se boutonnant sur 
le cou-de-pied; des chaussures pour enfants 
de tous les âges. 

Parmi les chaussures d’appartement voici, à 
des prix très-modiques, des pantoufles en chèvre 
doublées de flanelle, montantes et ornées d’un 
nœud; d’autres, montantes, en velours, gar¬ 
nies de fourrure; des douillettes en soie 
piquée, recouvrant le pied, et se boutonnant de 
côté, formes coquettes et mignonnes qui vous 
garantiront du froid. Si vous avez eu, ainsi que 
je vous l’avais conseillé, le soin de conserver le 
numéro de votre chaussure, il suffira de l’envoyer 
k M. Poivret pour que vous receviez une chaus¬ 
sure identique, allant très-bien ; dans le cas con¬ 
traire, envoyer la longueur du pied, sa largeur 
prise aux doigts et la hauteur du cou-de-pjed. 


Qui ne s’occupe aujourd’hui d’horticulture? Je 
suis persuadée que presque toutes nos lectrices — 
pour ne pas dire toutes — se livrent au plaisir de 
cultiver quelques-unes de ces plantes qui font 
l’ornement de nos appartements et notre joie lors¬ 
que nous voyons se développer leurs feuilles ou 


éclore un bouton. Cette culture nous est, du reste, 
devenue facile par l’emploi du floral; quel 
auxiliaire nos soins trouvent dans ce composé 
chimique ! il nous évite la peine du rempotage, 
toujours ennuyeux, car le floral fournit à la 
plante la nourriture nécessaire, sans jamais ap¬ 
pauvrir la terre : deux arrosages par semaine 
suffisent, indépendamment de l’arrosage ordi¬ 
naire. 

Les quatre formules du floral, numéros 1, 2, 3, 
4, répondent au classement des plantes ainsi 
qu’il a été fait par les inventeurs, car un compose 
unique ne pourrait produire un bon effet sur toutes 
les plantes et toutes les fleurs. Il faut donc dési¬ 
gner les diverses plantes que l’on cultive, afin de 
recevoir les formules qui leur conviennent. Je n’en¬ 
tre dans aucun détail sur la manière de l’employer, 
chaque boîte étant enveloppée d’une instruction. 
Le floral se vend à l’Agence des Cultivateurs 
do France, 38, rue Notre-Dame des Victoires. 
S’adresser à M. Alfred Dudoüy. 


Nous croyons avoir donné le renseignement 
qui nous est demandé par quelques-unes de nos 
lectrices sur la Favorite des Dames, deM.Séeling 
et je puis presque affirmer que si elles avaient 
feuilleté leur journal, elles eussent trouvé aux - 
Visites dans les Magasins le renseignement 
demandé. Le voici de nouveau : la Favorite des 
Dames marche à la main et au pied ; mais pour 
la faire marcher au pied, on doit l’assujettir à 
une petite table préparée à cet effet; il faut donc, 
en faisant sa commande à M. Séeling, désigner si 
l’on veut une machine à deux fins. Évidemment 
le prix n’est pas le même avec la table ; il est déjà 
si minime, 64 fr. avec tous les accessoires et les 
guides! Quant à la machine Wheeler et Wilson, 
dont M. Séeling est le seul agent en France, elle 
ne marche qu’au pied; elle est si douce, si facile à 
mettre en mouvement qu’une simple pression du 
pied suffit; au milieu de cette quantité de ma¬ 
chines à coudre admises aux expositions univer¬ 
selles et autres, la machine de M. Wheeler et 
'Wilson a toujours attiré l’attention des jurys, 
qui lui ont décerné les premières récompenses. 
Pour éviter les contrefaçons, exiger la marque 
de fabrique : deux W enlacés dans un écusson. 
Nous prions de s’adresser directement, à 
M. Séeling, 72, boulevard de Sébastopol. 

e 




30 


JOURNAL UES DEMOISELLES 


Nous voyons dans les magasins de la Ville do 
Lyon, 6, rue de la Chaussée-d’Antin, une foule 
de petites fantaisies propres aux cadeaux du jour 
de l’an : filet en chenille garni d’un nœud en 
ruban de peluche à envers de satin; coiffure 
charmante pour jeune fille, fichu avec frange en 
chenille se posant sur la tête ou se drapant au 
cou. Cravates et nœuds en ruban ; fichus en den¬ 
telles perlées ou brodées de chenille ; mantille en 
dentelle espagnole, couverte d’une broderie en 
chenille, faisant très-bon effet à travers les fleurs 
mates qui se détachent sur les réseaux du tulle ; 
l’écharpe en chenille, se drape sur la robe à la¬ 
quelle elle sert de garniture ; rubans brochés, ou 


veloutés, ou pelucheux, pour drapé de robes de 
bal. Les gants sont aussi un cadeau très-apprôcié, 
et ceux de la Ville de Lyon plaisent tout particu¬ 
lièrement, parce qu’ils sont d’une coupe élé¬ 
gante, en beau chevreau et solidement cousus ; 
nous parlons du gant Joséphine, dont seule la 
Ville de Lyon a le dépôt. Les plissés en tulle, en 
crêpe lisse se trouvent de différentes hauteurs : 
pour volants de robe ou de tunique, pour man¬ 
che, pour collerette ouverte ou montante, pour 
sous-manche. Quant aux galonB, aux passemen¬ 
teries, aux effilés, aux franges, nous rappelons 
que rassortiment est complet, dans les oouleuss 
à la mode, unies, brochées et brodées. 

C. L. 




EXPLICATIONS DES ANNEXES 


GRAVURE DE MODES 

Toilettes de mesdemoiselles Vidal, 4 % rue Vlvienne. 

Première toilette. — Robe en matelassé. — Pre¬ 
mière jupe en faille, ornée dans le bas d’un grand vo¬ 
lant plissé ; sur la traîne plusieurs volants en faille, en 
gaze et en dentelle ; trois jupes en matelassé garnies 
de pltesés en gaze, surmontés de dentelles; elles for¬ 
ment pointes derrière et sont relevées sur le côté par 
une longue chaîne de fleurs descendant de l’épaule et 
ornant le corsage.—Corsage-cuirasse avec draperie en 
matelassé, garnie de dentelle et suivant le décolleté 
qui est en pointe; en dedans, plusieurs rangs de petits 
plissés étagés. 

Deuxième toilette .—Toilette en tissu briilanté.Sur la 
première jupe sont posés des plissés en gaze et taffetas; 
le devant est orné d’un bouillonné en tulle retenu par 
unrevers en tissu brillanté, rejeté en arrière. Corsage (1) 
lacé derrière, avec longue basque d’habit formant un 
pli creux dans le bas ; ce pli est retenu par une traîne 
de fleurs mêlée à un gros nœud en tulle, le tout 
posé au haut du voile en tulle, qui recouvre la traîne; 
le corsage est garni de plissés. — Coiffure formée, sur 
le devant, d’un pouff de bégonias avec traîne. 

Toilette d'enfant . — Costume en velours. — Pre¬ 
mière jupe garnie de deux biais en satin. — Polonaise 
ornée d'un biais tout autour et relevée derrière par un 
gros nœud formant le pouff. 

GRAVURE DE TRAVESTISSEMENTS 

Costume de marquise. — Robe de dessous en sa¬ 
tin. — Jupe avec chaînes de perles, retenues par des 
nœuds en satin et surmontées d’ondulations en rubans 


(1) Voir le patron, premier côté de la planche Jointe 
à ce numéro. 


de satin que retient une rose ; corsage à pointe décol¬ 
leté en carré; l’encolure est bordée de deux biais lise¬ 
rés entre lesquels on pose une rangée de perles rete¬ 
nue par une touffe de roses.—Tunique en pékin satiné 
drapée en double pouff; elle est garnie d’une ruche 
plissée, les plis arrêtés par un ruban de satin étroit ; 
les draperies relevées par une rose avec traîne de 
feuillage. Manche demi longue terminée par la ruche 
plissée, retenue par une rosé ; l’emmanchure est garnie 
d’un cordon de roses; sabot en dentelle; chemisette 
en mousseline garnie d’une .dentelle. — Velours avec 
médaillon entouré de perles. — Cheveux poudrés ; 
coiffure en perles; touffe de roses et aigrette.—Souliers- 
en satin, avec bouffette en dentelle sur laquelle est 
posée une rose. 

Marouaùa. — Sous-jupc en chalys. — Jupe plus 
courte en foulard, garnie d’un plissé en batiste relevée 
sur le côté.—Corsage àlongue basque en foulard, garnie 
d’un plissé surmonté d’un biais ; il est décolleté et 
orné de biais ; le jockey est flottant. — Veste grecque 
en satin, bordée d’un biais orné de boutons; jockey 
découpé à dents (1). — Tunique en foulard, découpée 
à dents bordées d’un biais en satin, et enroulée en 
spirale, la traîne retenue par un ruban formant bre¬ 
telle.—Coiffure en foulard drapé.—Médaillon en vieil 
argent.—Souliers en maroquin avec bouffette en ma¬ 
roquin découpé à petites dents. 

Soumette. — Jupe en taffetas ou satinette rayée, 
drapée sur les côtés pour former pouff; le lé de devant 
est en étoffe pareille unie, garnie de ruban de satin.— 
Corselet en satin. — Tablier en organdi, dont le haut 
forme le devant du corselet (?) ; épaulettes liseréeB en 


(1) Ces deux patrons paraîtront le 16 janvier da&s 
les éditions verte et orange. 

(2) Ce patron paraîtra sur 1a même planche. 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


31 


taffetas, boutonnées devant et croisant dans le dos.— 
Guimpe plissée en chalys avec col évasé, et double 
jockey, en batiste plissée, tuyauté. — Toque en paille 
bordée de taffetas et ornée d'un nœud avec touffe de 
roses et aigrette ; dessous guirlande de fleurs. — Bas 
de soie rayés. — Souliers en taffetas avec nœud. 

Costume tyrolien. — Veste (1) sans manche en ca¬ 
chemire ou taffetas, bordé d'un large biais liseré sur 
lequel on fait les boutonnières pour boutonner le plas¬ 
tron. — Plastron en cachemire brodé avec traverses 
en velours. — Ceinture orientale frangée, retenue par 
un ceinturon en cuir avec boucle en nikel. — Panta¬ 
lon demi-bouffant en satin ou en satinette. — Che¬ 
mise en toile a manche large et col Jeannot. — Cha¬ 
peau en feutre avec draperie en velours, fixée par une 
aigrette en plumes de coq et une boucle en nikel. — 
Bas rayés en travers. — Bottes en cuir verni. 

PETITE PLANCHE REPOUSSÉE 

Modèle de mademoiselle Lecker, 3, rue de Rohan. 

Porte-lettres monté sur un chevalet en acier doré; 
ce modèle peut également servir pour porte-cigares. 
(Voir l’explication page 5, cahier de ce mois.) 

CARTONNAGE 

Cache-pot. 11 fait pendant à celui paru en novem¬ 
bre. Pour le monter, vous coupez la marge du carton 
en laissant seulement un millimètre au-dessus de^la 
baguette argentée du haut, et cinq ou six millimètres 
en dessous de la baguette du bas. Sur l’un des côtés 


(1) Ce patron paraîtra sur la même planche. 


vous égalisez tout près du dessin, et de l’autre vous 
laissez trois ou quatre millimètres pour coller; vous 
employez de la colle de pâte ou de la colle liquide, à 
votre choix. Vous placez le cache-pot sur plusieurs 
doubles de papier, pour faire coussin, et vous posez 
une règle plate sur le collage, puis vous mettez des¬ 
sus, pour former presse, un fer à repasser ou un 
plomb de bureau. On peut utiliser ce dessin comme 
modèle de broderie au passé sur satin, cachèmire ou 
drap. 

IMITATION DE PEINTURE A L’HUILE 
PREMIER CAHIER 

Toque. — Vêtement en poult de soie.— Chapeau en 
velours. — Costume en vigogne. — Sortie de bal. — 
Fond pour voile de fauteuil ou couverture. — Garni¬ 
ture. — Cache-théière.— Clarisse. — Buvard parisien 
avec boite à timbres. — Dessus de coussin. -Porte- 
lettres. — Écusson avec J. V.— Porte-billets. — Den¬ 
telle en application. — Petite dentelle assortie.— Po¬ 
chette bretonne. — Parure. — Écusson avec M. C.— 
Chapeau. — Costume en cachemire. — Garniture. — 
Entredeux assorti. 

PLANCHE I 
1er C ÔTÉ 

Corsaoe-habit décolleté (deuxième toilette, gra¬ 
vure 4084). 

Paletot pour petit garçon de sept à huit ans. 

2® CÔTÉ 

Polonaise fermée en biais (page I, cahier de janvier). 


>*ÜK5*L£> 


CHARADE 


L’aimable nom que mon premier ! 

Dans la langue hébraïque, il exprime la grâce; 

Ji n’est qu’un nom qui le surpasse : 

Tous deux presque toujours on les voit s’allier. 

Dans vos vêtements fait ravage 
Mon dernier, insecte rongeur ; 

Parfois irréparable, hélas ! est le dommage : 

Avec un peu de soie prévenez ce malheur ! 

Mon entier est un peuple habitant FIndo-Chine, 
Il remplit le Ton-King, avec la Cochinchine, 
Pour venger des méfaits, par nos armes conquis. 
Nous y colonisons une part du pays ; 

C’est, sous un ciel ardent, une riche contrée : 
Puisse la foi bientôt l’avoir régénérée ! 



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JOURNAL DES DEMOISELLES 


MOSAÏQUE 


As-tu entendu une parole contre le prochain? 
qu’elle meure en toi et sois certain qu’elle ne te 
fera pas mourir. 

Ecclésiastique. 


Celui qui garde sa bouche garde son âme, 
mais celui qui agite sans cessé ses lèvres connaî¬ 
tra le mal. 

Proverbe. 


La plupart des hommes vieillissent dans un 
petit cercle d’idées qu’ils n’ont pas tirées de leur 
fond : il y a peut-être moins d’esprits faux que de 
stériles. 

Vauvenargues. 


Prière de Vauvenargues mourant. 

O Christ! prenez-moi sous votre aile! Esprit- 
Saint, soutenez ma foi jusqu’à mon dernier 
soupir! 


RÉBUS 



Le Directeur-Gérant : J.JThiéry. 


6—4056 Paris. ■■ Typographie Morris Pürb by Fils, rub Amblot. 


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E T PE FIT COURRIER DES DAMES REUNIS 

JlloJ ««i îi rtXlJ, t XO*UO t . 


f , . ftrènni ^ d* Compagnie des Indes 


t. ed Yflertt/ir ■ f. f/ . ÿ' ? -■ r/sStt rts. t e* rs-Ms^L* Wheeler 8 - Wilson. Ü\éfii /h^Ur't 
















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Journal 

des 

DEMOISELLES 


ISABEL DE CASTILLE 


Grande entre les reines, pure et sainte entre 
les femmes, telle apparaît dans l’histoire la fille 
de Juan II, la femme de Ferdinand d’Aragon. 
Deux faits éclatants dominent sa vie : la décou¬ 
verte du Nouveau-Monde et la conquête de Gre¬ 
nade, comme des étoiles, sur un ciel d’azur, res¬ 
plendissent au milieu de cette existence, si haute, 
si sereine et vouée, quoiqu’elle se passât sur un 
trône, aux plus humbles devoirs d’une femme, 
d’une mère et d’une servante des pauvres. 

Sa jeunesse s’était écoulée dans la retraite et 
l’abandon; son frère Henri la négligeait, et lors¬ 
qu’il mourut d’une mort prématurée, une de ses 
nièces, Jeanne, prétendit au trône : Isabel, forte 
de ses droits, les revendiqua par les armes, et la 
bataille de Toro, en 1476, la mit en pleine pos¬ 
session du royaume de Castille. Elle avait alors 
vingt-six ans; elle était mariée depuis six ans à 
Ferdinand d’Aragon, et leurs États étant unis, ils 
prirent le titre de rois d’Espagne. Son époux ne 
régnait pas à sa place; elle régnait avec son 
époux; elle assistait toujours au conseil et elle 
était nommée dans tous les actes publics. 

Son œil pénétrant qui comprit les desseins de 
Christophe Colomb, qui discerna en Gonzalve de 
Cordoue le valeureux capitaine, qui distingua 
Fernand Cortez, devina sous la bure de saint 
François un homme éminent, un de ceux devant 
lesquels , selon l’expression de Shakspeare, la 
terre entière peut se lever et dire : C'était un 
homme. Ximénès, prêtre franciscain, fut pré¬ 
senté à Isabel par le cardinal de Mendoza : elle 
l’étudia et elle vit en cet homme obscur l’intelli¬ 
gence qui pouvait comprendre ses grands pro¬ 
jets, et l’aider à les accomplir. 

t Ximénès, dit le P. Ventura, toujours pauvre 
» religieux de Saint François alors même qu’il 
» occupa le plus riche siège de la chrétienté ; 
» grand théologien et homme d’Etat de premier 
» rang ; possédant toutes les langues anciennes 


i et très-versé dans la littérature moderne ; ré- 
» formateur des ordres religieux et habile régis- 
» scur du royaume; homme de conciliation et de 
» piété et conquérant redoutable; la terreur des 
» Maures, qu’il subjugua par ses armes, et l’apô- 
» tre des Maures, qu’il convertit par ses prédica- 
» tions; cardinal de la Sainte Eglise et ministre 
» du plus grand empire du monde; réunissant 
» en sa personne toutes les grandeurs et toutes 
• les dignités, et assez modeste pour en redouter 
» les charges, assez habile pour en exercer toutes 
» les fonctions, assez consciencieux pour en ac- 
» complir tous les devoirs ; génie vaste dans le- 
» quel les plus grands projets se succédaient avec 
» la rapidité de la pensée et se réalisaient avec la 
» perfection de l’ordre; âme grande et supé- 
» Heure à toutes les misères de Famour-propre ; 
i sachant tempérer la sévérité par la douceur, la 
» hardiesse par la prudence, l'autorité par la 
» bonté ; très-habile à déjouer toutes les cabales, 
» et assez généreux pour ne jamais tirer ven 
» geance de ses plus cruels ennemis, tel fut Xi- 
» ménès, tel fut l’homme auquel Isabel et Ferdi- 
» nand donnèrent toute leur confiance. » 

La reine obtint pour lui, du Souverain-Pontife, 
l’archevêché de Tolède ; elle disait dans sa lettre : 
t Je supplie Sa Sainteté d’obliger le frère Ximé- 

> nés à accepter cette dignité; car l’unique chose 

> que je craigne, c’est de voir le refuser cette 

> charge, précisément parce qu’il en est digne. » 

> Le bref du pape arriva, conforme aux des¬ 
seins de la reine; un jour que Ximénès, après 
avoir travaillé avec elle, allait se retirer, elle lui 
dit : 

« Père, voici une lettre du Pape pour vous; li- 
sez-la et voyez ce qu’il y a à répondre. 1 , 

Ximénès baisa la lettre et en lut la suscription : 
Au cardinal Ximénès, archevêque de Tolède : Il 
demeura interdit et reprocha à Isabel sa trahi¬ 
son. Elle lui répondit : 


Quahantk-Cinquiêmb ànnéb. — N® II. — FÉVRIER 1877. 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


« Père, ne vous effrayez pas; rien ne voua 
oblige à renoncer à vos vœux ; Dieu a mis en 
vous de quoi faire plusieurs grands hommes. Le 
premier ministre de la couronne d’Espagne ne 
nuira en rien à l’archevêque de Tolède, ni celui-ci 
au parfait religieux de Saint François. 1 

Il fut ministre, il fut archevêque et il a mérité 
cet éloge de Fléchier : « Sa sévérité était accom- 
» pagnée d’une probité constante, égale, incor- 
» ruptible, d'un amour tendre pour le peuple et 
» de cette qualité si rare, et pourtant si néces- 
» saire à tous ceux qui gouvernent, que l’Ecri- 
» ture a appelée la faim et la soif de la justice. » 

Nous venons d’insister sur les vertus et le gé¬ 
nie de Ximénès, parce qu’il fut le cœur et le bras 
du règne d’Isabel : elle l’avait sorti de l’humilitéde 
sa vie cachée, elle l’avait associé aux labeurs de la 
couronne, et tant quelle vécut, tant qu’elle 
étendit sur lui son bras tutélaire, les grandes en¬ 
treprises réussirent avec un éclat admirable. 
Après sa mort, Ximénès vit son zèle, ses ardentes 
pensées, ses rares talents, entravés par la basse 
jalousie de Ferdinand. Le génie demeurait le 
même, mais le puissant moteur qui lui per¬ 
mettait de réaliser ses admirables pensées n'était 
plus. 

Le premier acte du règne d’Isabel, après une 
brillante campagne en Portugal, où elle chevau¬ 
cha elle-même au milieu de l’armée, réalisa sans 
doute le rêve de sa vie. Depuis sept cents ans, 
les Maures occupaient en Espagne une position 
incontestée. Saint Ferdinand leur avait ravi Cor- 
doue, mais Grenade leur restait, Grenade et son 
vaste territoire : une civilisation étrange, élé¬ 
gante et barbare, romanesque comme la chevale¬ 
rie, terrible et sanglante comme le Coran, s’était 
implantée au sein de cette Espagne, gagnée jadis 
à Jésus-Christ par le sang d’innombrables mar¬ 
tyrs. Les sciences naturelles, professées avec 
éclat à Grenade par des professeurs arabes, atti¬ 
raient autour de leurs chaires les jeunes Espa¬ 
gnols ; dans les carrousels, on voyait lutter, de 
vaillance, et souvent de courtoisie, les chrétiens 
et les musulmans; des captives chrétiennes, ame¬ 
nées à Grenade, étaient entrées dans les harems 
des rois et des émirs, et de ce mélange des deux 
races ennemies naissait, pour les catholiques, des 
défaillances dans la foi qui inquiétaient Isabel. 
Elle résolut de prendre l’épée de Pélage et de 
Ferdinand et de chasser de la Péninsule ibérique 
les dernières tribus venues de* l’Afrique et de 
l’Asie à la requête du comte Julien. 

Les Maures lui fournirent le motif de cette 
guerre qu’elle souhaitait entreprendre ; ils enle¬ 
vèrent, par trahison, la place de Zahara; les chré¬ 
tiens prirent Alliama, la ville aux bains magni¬ 
fiques ; Isabel revêtit de nouveau la cuirasse, et 
se mit, avec le roi Ferdinand et le cardinal Xi¬ 
ménès, à la tête d’une puissante armée, que con¬ 
duisait le grand capitaine Gonzalve de Cordoue. 
La campagne dura plusieurs années; Isabel exposa 


sa vie et dcn&na ses joyaux et sa vaisselle d’argent 
pour la subsistance des soldats ;* toutes les villes 
du royaume de Grenade, successivement assié¬ 
gées, tombèrent au pouvoir des chrétiens : la gre¬ 
nade se mangeait grain à grain , selon le dicton 
vulgaire. Les rois marchaient à la tête des trou¬ 
pes et campaient avec elles ; on voyait, pendant 
la nuit, la tente d’Isabel illuminée par la lampe 
qui éelairait sa pieuse veille, car jamais elle n’o¬ 
mettait ses dévotions et ses prières accoutumées ; 
une nuit, le feu prit à cette tente et embrasa tout 
le camp. Isabel, le lendemain, ordonna de rebâtir 
le camp en forme de ville, d’élever des maisons 
et non des tentes, et elle donna à cette cité im¬ 
provisée, et qui dure encore, le nom de Santa Fê. 

Enfin, après dix ans, Grenade fut investie par 
les Espagnols, les sorties désespérées des Maures 
firent couler beaucoup de sang, mais ne purent 
sauver Fhéritage de Boabdil. Neuf mois de siège 
réduisirent la ville: elle se rendit: le roi Boabdil 
obtint de se retirer dans les montagnes des Al- 
puxares, dans un domaine que les rois lui concé¬ 
daient. Au moment où il quittait la ville de ses 
ancêtres, le canon tonnait, l’étendard de Castille 
et d’Aragon flottait sur les tours de l’Alhambra ; 
il vit venir à lui le cardinal Ximénès, et lui dit 
avec douceur : 

« Occupez, seigneur, cette ville au nom de vos 
puissants souverains, à qui Dieu livre Grenade, 
à raison de leurs mérites et des péchés des 
Maures. » 

Ximénès donna à ce roi infortuné toutes les 
marques de respect qu’une âme généreuse peut 
accorder au malheur ; il reçut le même accueil de 
Ferdinand et d’Isabel, et dit, en offrant les clefs 
de Grenade au roi d’Aragon : 

« Prends les clefs de ce paradis, vaillant prince, 
puisque Dieu l'a voulu ainsi. * 

Isabel le reçut avec une noble et généreuse 
sympathie, mais elle levait sans cesse les yeux 
vers les tours de l'Alcazar : enfin elle vit la erpix 
s’élever sur cette tour, entre les châteaux et les 
lions de Castille ; une clameur enthousiaste salua 
le signe du salut, et Isabel tomba â genoux. Le 
vœu de toute sa vie était accompli, et, des Pyré¬ 
nées jusqu’à la mer, le Christ vivait, le Christ 
avait l’empire. 

Ceci se passait en l’année 1492. Deux ou trois 
ans auparavant, un religieux du couvent francis¬ 
cain de Ribada,avait présenté à la reine un marin 
génois, qui se nommait Christophe Colomb. Cet 
homme pauvre, obscur, affirmait qu’au delà de 
l’Océan existaient des terres et des îles, et il de¬ 
mandait quelques secours d’hommes et d’argent 
pour aller à la découverte de ces pays inconnus, 
qu’il voulait gagner à Jésus-Christ. Depuis huit 
ans, ses sollicitations étaient restées infructueu¬ 
ses : il avait imploré tour à tour les princes et les 
républiques de l’Italie, les rois de France, les rois 
d’Angleterre, Ferdinand d’Aragon lui-même; tous 
ne virent dans ses projets qu’une rêverie gigan- 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


35 


tesque et une témérité qui ne méritait pas de ré¬ 
ponse. Il allait retourner en Italie et abandonner 
à jamais l’espoir de découvrir un monde nouveau; 
mais le moment de Dieu était venu, et il rencon¬ 
tra enfin des âmes capables 4e comprendre la 
sienne. 

Ce fut d’abord un saint religieux, le père Juan 
Perez, qui l’exhorta à la patience et le supplia de 
différer son départ pour l'Ifolie jusqu’à ce qu’il 
eût parlé à la reine. Isabel écouta Christophe Co¬ 
lomb, et un ardent enthousiasme s’éveilla en son 
âme. Elle mit à la disposition du navigateur l’ar¬ 
gent dont il avait besoin pour équiper trois vais¬ 
seaux; elle lui donna, avec une confiance pleine 
de foi, tous les objets nécessaires pour le culte 
qu’on célébrerait bientôt sur ces rivages incon¬ 
nus, et elle lui fit expédier des lettres-patentes 
par lesquelles il était déclaré grand amiral do 
l'Océan et vice-roi de la terre ferme et des îles 
qu'il allait découvrir. Le premier vendredi 
d’août de l’année 1492, le signe de la croix, arboré 
au mât du vaisseau amiral, Colomb mit à la voile 
pour aller conquérir un royaume au Christ et 
des domaines à l’Espagne, dont la noble souve¬ 
raine l’avait protégé. 

Une invisible main poussa cette petite flotte 
chargée d'une si grande mission : les tempêtes, 
les vents contraires, les révoltes de l’équipage ne 
purent l’arrêter, et, huit mois après son départ, 
Colomb traversa en triomphateur oette Espagne 
qui l’avait vu pauvre, mendiant à la porte des 
couvents et rebuté de tous ceux à qui il exposait 
ses plans, si admirablement réalisés ! Dans toutes 
les villes qu’il traversait, on sonnait les cloches 
à son arrivée, et les peuples contemplaient avec 
admiration les trophées de sa conquête, les In¬ 
diens qu’il amenait et qui étalent chargés d’or, 
de fleurs et de fruits étrangers. Il arriva ainsi à 
Barcelone, aux pieds du trône d’Isabel ; elle l’at¬ 
tendait, assise auprès du roi Ferdinand, entourée 
de la noblesse espagnole, et lorsque l’amiral pa¬ 
rut, les rois vinrent au devant de lui; Isabel 
avait les larmes aux yeux, elle tendit ses mains à 
Colomb qui se prosternait devant elle, le releva 
et le fit asseoir près du trône. Les Indiens, char¬ 
gés de trésors, étaient là, présents, comme des 
trophées vivants : Christophe fit le récit de son 
voyage et 1 de ses glorieuses découvertes, n’attri¬ 
buant son succès qu’à Dieu et aux rois catholi¬ 
ques. Ce récit fini, Isabel se prosterna, le visage 
contre terre, adorant et remerciant le Seigneur; 
puis le Te Deum éclata, célébrant dans son ma¬ 
gnifique langage la plus grande découverte que 
les hommes aient faite, et qui n’cst due qu’à la 
pénétration d’un seul et à la noble confiance qu’I- 
sabel avait eue en lui. 

La vie d’Isabel ne fut pas très-longue : F ardeur 
de son âme la consuma et elle usa vite une trame 
qu elle n’avait jamais ménagée. Elle ,n’avait que 
50 ans lorsqu’elle mourut en 1504, à Médina del 
Campo, d’une maladie qui résultait des fatigues 


qu’elle s’était imposées. « Jamais, s’écria Ximé- 
» nés, jamais l'univers ne verra une souveraine 
» d’une telle grandeur d’âme, d’une telle pureté 
» de cœur, d’une telle ferveur de piété, d’une 
» telle soUioitude pour la justice ! » 

Ainsi parlait oelui à qui elle avait tant de fois 
ouvert son âme; les contemporains sont unani¬ 
mes dans leur admiration. Cette reine, brave 
comme un chevalier sur le champ de bataille, in¬ 
tègre, prudente, avisée dans ses conseils comme 
le plus éclairé des magistrats; fervente et austère 
comme une religieuse, était, dans sa vie domes¬ 
tique, la plus tendre épouse et la mère la plus 
vigilante. Elle supportait les torts de son volage 
époux avec une patience silencieuse, d’autant 
plus louable qu’elle aimait celui qui la délaissait; 
elle surveillait avec le plus grand soin l’éducation 
de ses filles; elle réunissait autour d’elle les 
femmes et lesjeunes filles nobles qui avaient une 
réputation pure, et, au milieu de ce cercle d’élite, 
elle travaillait à l’aiguille comme une humble 
femme, et l’histoire dit qu’elle se plaisait à cou¬ 
dre les chemises du roi Ferdinand, de cette même 
main qui tenait l’épée et le sceptre. La pureté de 
son âme, qui se reflétait dans la beauté de son 
visage, se trahissait encore dans les habitudes 
scrupuleuses et délicates de sa vie intérieure : 
elle n’avait ni camarera-major ni dames d’atour, 
et elle ne souffrait pas qu’une main étrangère 
l’aidât à sa toilette. Elle réunissait en elle, comme 
l’ont remarqué les historiens, les vertus les plus 
opposées, mais toutes prenaient naissance dans 
sa foi vive et dans son extraordinaire piété. La 
conquête de Grenade fut une œuvre de son zèle, 
la découverte de l’Amérique est due à sa foi ar¬ 
dente : elle voulait la propagation de l’Évangile 
dans ces régions inconnues, et si tous les Indiens 
n’abjurèrent pas leur cruelle idolâtrie, o’est que 
les compagnons de Pizaire et de Cortès, plus 
cruels que leurs Incas, les éloignèrent de la foi 
divine que Colomb et Isabel voulaient leur in¬ 
culquer. 

Deux des filles d'Isabel furent marquées du 
sceau de la croix : Catherine d’Aragon, épouse 
répudiée de Henri VIII, et Jeanne d'Aragon, 
femme de Philippe-le-Beau, archiduc d'Autriche, 
qui perdit la raison en perdant son mari, et qui 
passa sa longue et stérile existence dans un dé¬ 
lire continuel. Sa fille aînée, l’infante Isabel, 
avait épousé EmraanueMe-Grand, roi de Portu¬ 
gal, et sa race finit dans la personne de l’infortuné 
roi Sébastien. Elle avait perdu on bas âge son 
unique fils, Juan, et la folie de sa fille Jeanne fit 
passer les vastes domaines, sur lesquels le soleil 
ne se couchait pas, sous le sceptre de Charies- 
Quint, petit-fils d’Isabel-la-Catholique , de la 
grande Isabel de Castille. 

M. Bourdon. 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


BIBLIOGRAPHIE 


Pour l'achat des livres dont nous rendons compte, prière de s'adresser directement aux Libraires-Éditeurs. 


HISTOIRE DE LA DENTELLE 

Par M mo Bury-Pàlisser 
traduit de l'anglais 

Par la comtesse de Clermont-Tonnerre. 

Ce beau livre a paru il y a plusieurs années, et 
jusqu’ici il n’a pu trouver une mention dans ce 
journal, dédié aux femmes et aux travaux fémi¬ 
nins. Or, il n’est pas peut-être de travail plus dé¬ 
licat, plus ingénieux que celui qui, avec un sim¬ 
ple ûl de lin, crée, sur des réseaux plus légers que 
l’air, des arabesques, des volutes, des fleurs, des 
enlacements, des dessins ravissants de caprice et 
de grâce. Cet art remonte aux temps les plus an¬ 
ciens ; il est d’origine orientale : on voit au mu¬ 
sée de Portioi une statue antique de Diane dont 
la tunique est garnie d’une dentelle semblable au 
point moderne et teinte en pourpre ; les Israélites 
brodaient le ûlet fait à la navette ; les femmes 
grecques et romaines filaient, tissaient, bro¬ 
daient ; les robes des Égyptiens étaient ornées 
de réseaux brodés en reprises; et jusque chez des 
nations barbares on connaissait ces travaux de 
luxe, œuvres de mains habiles, œuvres dues peut- 
être à de pauvres captives que les rois de mer 
avaient enlevées. Dans les tombeaux Scandinaves 
on a trouvé des dentelles d’or ; l'antique mani¬ 
pule de saint Curthbert, gardé à Durham, est 
bordé d’une dentelle, et la beauté des broderies 
de cet ornement sacerdotal dépasse toute descrip¬ 
tion; les femmes françaises, espagnoles, italien¬ 
nes, flamandes, excellaient également dans ces 
ouvrages ; les reines mêmes s’y appliquaient, et 
les religieuses consacraient à l’autel ce travail de 
leurs mains. Des albums, ornés de beaux modè¬ 
les, furent publiés et sont encore aujourd’hui un 
sujet de curiosité et d’admiration. 

Le Journal des Demoiselles a publié, il y a 
quinze ou seize ans, de nombreux et beaux des¬ 
sins de guipure, tirés de l’ouvrage d’un gentil¬ 
homme vénitien et qui dépassaient tout ce que 
l’art moderne invente ; le macramé , dont il donne 
aujourd’hui des modèles, est une antique den¬ 
telle arabe. 


Le livre dont nous vous entretenons aujour- 
d’hui est orné d’une immense quantité de dessins 
originaux et curieux, qui représentent tous les 
points de dentelle connus et inconnus : à côté des 
magnifiques points de Venise, on voit les dentelles 
espagnoles, noires, brodées d’or et d’argent, la 
guipure de soie exécutée dans l’archipel Ionien 
et dans l’ile de Malte ; puis viennent les beaux 
travaux flamands : Malines, Bruxelles, Valen¬ 
ciennes, Bailleul; les élégances françaises, les 
points coupés qui ornaient, au temps de 
Louis XIV, les rhingraves, les steinkerques, les 
canons des seigneurs et les manches et les collets 
des grandes dames; de charmants portraits re¬ 
présentent les belles dentelles entourant de 
beaux visages; viennent les superbes points d’A¬ 
lençon et d’Argentan, les dentelles de fil noir de 
Caen, les blondes de Bagneux, la dentelle de 
Chantilly, les points d’esprit de Lille, et l’on ar¬ 
rive ainsi jusqu’aux temps modernes, qui sont 
des temps de décadence pour cette délicate in¬ 
dustrie. Le chapeau a remplacé dans les campa¬ 
gnes le hennin cauchois, les coiffures bretonnes 
et les coiffes flamandes; la lingerie plate et mas¬ 
culine a détrôné les délicats ornements qu’ai¬ 
maient tant nos mères ; le goût y a beaucoup 
perdu et la fortune publique ne s’en trouve pas 
bien. 

Dans ce beau volume, on voit ce qu’était cette 
industrie toute féminine, qui donnait du pain à 
des milliers d’ouvrières, qui ajoutait des millions 
au commerce, et qui revêtait d’une grâce que 
rien n’a pu remplacer la toilette des femmes. 
C’est un regret de plus à ajouter à tous ceux que 
le passé nous a légués (1). 


EN FAMILLE 

NOUVELLES, ?AR MADAME DE STOLZ. 

Esprit vif et oœur tendre font, en amitié, le 
plus charmant assemblage; j’en dirais bien au- 


(l) Magnifique volume avec dessins et portraits, 
chez Didot, rue Jacob, Taris. Prixrll fr. 50 c. 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


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tant en littérature, et, ce mélange, notre chère 
madame de Stolz nous l'offre à un degré bien 
rare. Ce volume de Nouvelles en est la preuve : 
que d’esprit et de coeur dans Sommes-nous 
riches? quel tendre amour des pauvres dans 
Charité passe prudence! que desprit et de 
finesse dans les Enfants du Vannier ! Quant à 
ce petit morceau : les Noix d'une pauvre Fille , 
il est exquis. Il faut, chères lectrices, lire et faire 
lire ce joli volume; il est de ceux qui, sous la 
forme la plus agréable, sont destinés à faire un 
grand bien; un parfum s'en exhale, et ce parfum 
c'est la bonté (1). J’en dirai autant de Quatorze' 
jours de bonheur (2), joli et spirituel tableau, que 
je voudrais voir entre les mains de toutes les 
jeunes filles riches qui, souvent, ne savent pas 
comment et combien elles pourraient êtro heu¬ 
reuses. M. B. 

• - 

LE CHEMIN DU BONHEUR 

par Étienne Marcel 

Ce joli roman appartient à la meilleure manière 
de l’auteur : il est écrit avec une émouvante sim¬ 
plicité, et l’on suit le héros qui cherche sa voie 

(1) Chez René Haton, 33, rue Bonaparte, Paris. Prix 
du volume, 2 fr. 25 c. 

(2) Chez Hachette, 79, boulevard Sain^-Gormain. 
Prix : 2 fr. 25. 


et qui la trouve enfin, avec un intérêt croissant. 
On devine que le chemin du bonheur n’est pas 
celui de la grande fortune, ni des préoccupations 
mondaines : il mène au travail, au devoir et aux 
affections de la famille. Nous recommandons 
ce volume (1). 

JEAN BRESSON 

HISTOIRE D’UN PAYSAN 
par Louis Collas 

La Terreur est une mine inépuisable de romans 
et de drames; la tragédie, en ce temps-là, était 
assise, avec son masque effrayant, au seuil de 
toutes les maisons, et l'on s'étonne que les Fran¬ 
çais de nos jours soient si prêts à rire (ce rire 
est-il de bon aloi ?) lorsque leurs mères ont tant 
pleuré. L’excellent livre de M. Collas appartient 
à cette époque, qui enfanta tant de crimes, qui 
enfanta tant de dévouement ; il met en scène l'hé¬ 
roïsme d’un homme obscur, jl'un paysan, et il 
est animé d'un souffle ohaud et noble qui le rend 
d'un vif, d’un touchant intérêt. J’espère que nos 
lectrices en jugeront par elles-mêmes (1). 


(!) Chez Dillet, 15, rue de Sèvres, Paris. — Prix 
2 francs 

(1) Librairie Olmer, 53, rue Bonaparte, Paris. — 
Beau volume, prix : 3 fr. 


LA LECTURE PAR DÉSŒUVREMENT 

SUITE ET FIN 


t 

III 

Au reste, il y a lieu de moins s’étonner de l’in¬ 
curie qu’on apporte à choisir scs lectures, si l’on 
vient à considérer le peu de soin et ^d’attention 
avec lesquels elles se font. 

Il est impossible de ne pas être de l’avis de 
Bossuet et de ne pas estimer avec lui que l’attén- 
tion est ce qu’il y a de plus rare en ce monde. On 
parle, on écoute, on échange des pensées ; mais 
celui qui parle a-t-il bien la conscience exacte de 
ce qu’il soutient ; celui qui écoute, l’intelligence 
complète de ce qu’il entend. No leur arrive-:-il 
pas le plus souvent à l’un et à l'autre, faute de se 
prêter mutuellement la présence de leur esprit, 


de s'en tenir à des à peu près, sans que leur 
véritable pensée s’aborde et se mesure ? 

Il arrive tous les jours, lorsque vous répondez 
par les renseignements les plus précis à la ques¬ 
tion qu’on vous adresse, lorsque vous donnez à 
un inférieur un ordre ou une explication exprimés 
par les termes les plus nets et les plus clairs, 
qu’on ne s'est pas même donné la peine d’en¬ 
tendre ce que vous avez articulé cependant d’une 
façon si péremptoire. 

Il y a plus. Vous vous êtes aperçu peut-être, 
au milieu de l’entretien, que l’attention de votre 
interlocuteur faiblissait et qu*il se laissa gagner 
par quelque distraction. Dans votre désir de pré¬ 
venir une méprise, vous avez eu soin de le rappe 


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38 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


1er à lui-même et d'insister sur l’intérêt de votre 
récit ou l’urgence de vos recommandations. 
Peine perdue ! Vous n’avez pu venir à bout, 
malgré l’instance de vos gestes et l'accentuation 
de votre discours, do fixer cette mobilité présomp¬ 
tueuse et d’arrêter pour un instant le vagabon¬ 
dage de cet esprit. 

Si la personne qui parle et qui a tout intérêt à 
se faire écouter ne peut pas, le plus souvent, 
réussir à cette entreprise, quel va être le sort du 
pauvre écrivain, livré sans défense à la merci de 
son lecteur ? 

Se figure-t-on bien les situations diverses que 
•doit affronter tour à tour ce malheureux volume, 
sans qu’il ait, pour se défendre, autre chose que 
la bonne volonté avec laquelle on daignera en 
prendre connaissance. 

Peu importe qu’il contienne des trésors d’ob¬ 
servation, de finesse, de sentiment ; peu importe 
qu’il révèle au public les faits les plus curieux, 
les découvertes les plus fécondes, les théories les 
plus hautes. Les mots choisis avec tant de soin 
par l’auteur et devinés par lui à la révélation de 
sa pensée ne font que la retenir et la dissimuler, 
dès que le lecteur ne prend pas la peine d’entrer 
dans le sens de la phrase, et se contente de par¬ 
courir les lignes du regard, sans y attacher 
peut-être aucune signification. 

Cette inattention fondamentale et coutumière 
ne prend pas toujours la peine de se dissimuler ; 
elle s'avoue le plus souvent par des témoignages 
tout à la fois bien authentiques et bien naïfs. 

Ne voyons-nous pas l’homme qui interrompt sa 
lecture marquer avec soin, au moyen d’un signe 
matériel, l’endroit précis où il vient de s’arrêter ? 
Il sait bien qu’il serait incapable de se retrouver. 
11 est si loin de s’assimiler les pensées et les rai¬ 
sonnements du texte, que, s’il arrive au signet de 
ac déranger ou de se perdre, il est exposé à re¬ 
commencer, 4e la meilleure foi du monde et aveo 
le plus imperturbable sang-froid, vingt pages 
peut-être qu'il devrait connaître, puisqu’il est 
censé les avoir lues. Le plus probable, cependant, 
est qu’il ne s’en avisera en aucune façon, et re¬ 
prendra ainsi bravement un entretien dont il 
avait cependant déjà entendu toutes les paroles. 

Au lieu de chercher danB la lecture un rafraî¬ 
chissement de notre âme et un renouvellement 
de notre esprit, au lieu de saisir avec empresse¬ 
ment cet heureux moyen de suspendre pour 
quelques instants le cours ordinaire de notre 
vie, c’est presque toujours la tête pleine de nos 
affaires, de nos préoccupations, de nos soucis, 
sans rien faire pour les écarter ou les interrom¬ 
pre, que nous jetons les yeux sur les pages d’un 
auteur. Nous consentons sans doute à nous lais¬ 
ser distraire par lui, et cependant c’est à peine si 
nous daignons nous y prêter, bien loin d’y faire 
le moindro effort ou d'y apporter quelque bonne 
grâce. Nous avons encore les oreilles pleines des 
discours que nous avons entendus; notre cœur 


est encore sous l’empire d’émotions qu’il n’essaie 
même pas de calmer. C’est ainsi que nous mêlons 
sans cesse aux idées que s’efforce de nous sug¬ 
gérer le texte, la préoccupation des calculs et des 
combinaisons qui pourraient faire réussir nos 
projets. 

Pendant que les uns ne peuvent parvenir à se 
ressaisir et à se calmer, même pour un court in¬ 
tervalle de temps, distraits comme ils le sont par 
la tyrannie de leurs préoccupations et de leurs 
affaires, les autres sont en proie à une sorte 
d’impuissance chronique. Tandis que les pre¬ 
miers ne sauraient apaiser le trouble de leur in¬ 
telligence, les seconds ne peuvent la réveiller de 
son sommeil. 

La paresse du corps offre sans doute au regard 
un spectacle affligeant et blâmable ; on ne saurait 
voir de sang-froid un homme qui, incapable de 
secouer son indolence, demeure étendu sans mou¬ 
vement pendant de longues heures et semble 
avoir perdu tout à la fois le désir et la force 
d’agir. Que serait-ce donc si l’indolence de l’âme 
pouvait, elle aussi, être aperçue du dehors ? On 
verrait ces facultés énergiques et toutes-puis¬ 
santes, dont la Providence a doué notre entende¬ 
ment, perdre peu à peu l’habitude de se conduire 
en même temps que la force de se mouvoir. On 
verrait l’esprit lui-même s'exténuer peu à peu, 
comme le font nos membres pendant l’immobilité 
cruelle d’une longue maladie. Il n’est pas éton¬ 
nant que le jour où l’on demande à cette activité 
languissante quelque concentration et quelque 
vigueur, le tempérament intellectuel, épuisé par 
l'affaiblissement de ce régime, se refuse aux 
sollicitations qu’on lui adresse et trompe l’espé¬ 
rance qu’on mettait en lui. 

L’art lui-même n’a pas manqué de populariser 
cette étrange façon de faire connaissance avec 
une çeuvre littéraire. Il ne manque pas de gra¬ 
vures et de tableaux de genre qui représentent, 
sous les traits les plus gracieux, ce que j’appel¬ 
lerais volontiers la lecture inattentive. Ne voyez- 
vous pas d’ici cette jeune femme étalée sur les 
coussins d’une bergère ou ensevelie entre les bras 
d’un fauteuil ? Elle feuillette d une main rapide 
ou effleure # d’un regard errant je ne sais quel 
pauvre auteur, complètement abandonné à sa 
merci dans la cruauté du tête-à-tête ? Que faut-il 
pour que cette œil se détourne, pour que cet esprit 
s’envole, pour qpe cette main ' nonchalante re¬ 
tombe? Moins que rien: une mouche qui cherchait 
aventure et qui est venue se poser au travers des 
lignes; une page qu’on a oublié de couper dans 
cotte revue et pour laquelle il faudrait étendre 
le bras vers le couteau d’ivoire, un feuillet que 
la tranche d’une reliure neuve a rendu adhérent 
avec le feuillet qui le suit ; en voilà assez pour 
arrêter et décourager cette lecture peu passionnée. 
Un attache si peu d’intérêt, on se prête si peu 
à la suite des idées, qu’on est tout disposé à 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


39 


franchir au besoin quelques pages, ce sera toujours 
autant de moins. 

Il n'est pas même besoin d’une circonstance 
matérielle, quelque futile qu’on la suppose, pour 
dérober à l’éorivain ce reste chétif d’une attention 
incertaine. Ceux qui font des livres sont bien 
obligés de s’avouer, à la honte de leur amour- 
propre, que leurs volumes les mieux réussis et les 
plus chers n’ont eu mainte fois d’autre effet et, 
ce qui est bien pire encore, d’autre destination 
que de provoquer chez certains lecteurs la béati¬ 
tude du sommeil. Les écrivains peuvent se dire, 
pour calmer leur orgueil, que pareille mésaven¬ 
ture est arrivée aux plus grands génies. Ce n’est 
pas, le plus souvent, l’ennui qui s'abat sur notre 
âme et qui ferme ainsi nos paupières , ou, si c'est 
l’ennui, il ne faut pas l’attribuer à l’auteur, mais 
à nous-mêmes, dont l’apathie et la distraction 
suffisent pour amoindrir et pour exténuer le sens 
des phrases les mieux remplies. A mesure que 
nous prenons moins la peine de regarder, nous 
précipitons de plus en plus la rapidité de notre 
coup d’œil, à ce point que les mots, les phrases, 
les périodes finissent par défiler devant nous 
comme un tournoiement vertigineux, à ce point 
que l’œil, fatigué, se détourne et se ferme pour se 
reposer. 

IV 

Si cette inattention de l’esprit se bornait, comme 
il semble devoir arriver, à nous laisser ignorer 
tel livre que nous n’en prétendrons pas moins 
avoir lu, le mal ne serait pas grand et il semble 
qu’on pourrait à toute force s’y résigner. -Nous en 
serions quittes pour demeurer dans notre igno¬ 
rance, en dépit de ce simulacre d'effort pour en 
sortir. 

Mais les choses ne se passent point ainsi. 

Ces habitudes d’inattention entraînent pour les 
esprits des conséquences véritablement funestes. 
Elles leur communiquent une sorte de faiblesse 
chronique ; elles nous jettent le plus souvent dans 
les erreurs et les préjugés. 

Il semble que ce ne soit rien, ou du moins, peu 
de chose, détenir entre ses mains un texte imprimé 
dans notre propre langue, traitant avec une 
clarté^suflisante un sujet fait pour nous intéresser, 
et de suivre machinalement les caractères, sans 
prendre la peine de pénétrer jusqu’à la pensée de 
l’auteur. On peut sourire, si l’on veut, de l’étour¬ 
derie qui, dans une œuvre suivie et sérieuse, 
prend bravement le tome trois pour le tome pre¬ 
mier, et croit suivre le fil du raisonnement, sans 
même se douter des six cents pages qui précèdent. 
Rien de plus comique qu’une tête plongée entre 
les ailes complaisantes d’un gros volume et repo¬ 
sant sa paresse victorieuse sur l’écrivain humilié. 

Le malheur est que ces incidents se changent en 
coutume, cette distraction en impuissance, cette 
étourderie en infirmité. 

La médecine va en s’inquiétant davantage 


chaque jour d’une maladie singulièrement ter¬ 
rible et singulièrement trompeuse sous ses appa¬ 
rences inoffensives; je veux parler de l’anémie. 
Aucun organe ne souffre, le corps garde la régu* 
larité de ses habitudes et jusqu’à l’apparence de 
la santé: les fonctions essentielles ne cessent pas 
de s’accomplir, et cependant l’être physique tout 
entier se trouve en proie à un dépérissement con¬ 
tinu qui rend sa perte inévitable. C’est que le 
travail de rassimilation ne se fait plus. Aucun 
élément extérieur ne vient compenser 1*usure 
quotidienne et renouveler la machine que dépense 
l'activité de chaque jour. 

L’inattention, lorsqu’elle cesse d’être une dis¬ 
traction qui vous surprend ou une faiblesse à 
laquelle on cède pour une fois, ne tarde pas à se 
changer en un mal chronique, en une véritable 
anémie intellectuelle. 

Nous ne saurions suffire aux relations les plus 
simples et les plus ordinaires de notre vie sans 
dépenser, en quelque sorte, notre capital d’idées. 
Sans doute celles-ci ne périssent pas pour avoir 
été communiquées; il leur arrive même de gagner 
d’abord quelque chose à ce contact. Il n’en est 
pas moins vrai qu elles perdent, avec le temps, 
de leur nouveauté, de leur fraîcheur, de leur 
intérêt. Notre esprit, à force de les avoir pré¬ 
sentes, finit par devenir étranger à leur portée 
et indifférent à leur valeur. Il peut encore en 
user, il est devenu incapable de s’en nourrir. Il 
lui faut absolument, pour s’entretenir et se for¬ 
tifier, quelque pâture nouvelle, quelque sujet 
inconnu auquel puissent se prendre les facultés 
de son intelligence. 

C’est à ce besoin de renouvellement, si parti¬ 
culièrement semblable à l’alimentation de notre 
corps, que le travail de la lecture a pour but de 
pourvoir. C'est elle qui est pour ainsi dire chargée 
de nous mettre quelque chose sous la dent, afin 
que nos facultés ne fonctionnent pas à vide et 
qu’elles ne s’usent pas les unes les autres par un 
frottement inutile et dangereux. 

Dès qu’on a cédé une fois à la tentation de 
faiblir dans la lecture d’un écrivain, on a vérita¬ 
blement donné des armes contre soi à l’inatten¬ 
tion et à la paresse, toujours prêtes à nous 
envahir ; on a augmenté en quelque sorte le 
poids mort de l’inertie intellectuelle et morale, 
et fortifié la résistance que des bas-fonds de notre 
nature, il oppose au progrès de notre marche et 
au déploiement de notre vol. 

Alors, toutes les fois que nous abordons une 
étude sérieuse, nous sentons notre esprit qui 
nous échappe et qui se dérobe à notre bonne 
volonté. Plus la matière est difficile, plus les 
efforts ont besoin d'être sérieux, et plus il s’obstine 
à n’entreprendre et à ne suivre aucun acte d’at¬ 
tention. Peut-èire consentirait-il encore à se 
prêter à des idées moins profondes, a ecouter la 
yoix d’une littérature plus frivole; mais s il est 
vraiment question de s appliquer au point d y 


40 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


gagner quelque chose, l’intelligence ne trouve 
plus assez de ressort pour l’obtenir d’elle-même. 

Cette atonie de notre esprit n’a pas seulement 
pour effet de nous dégoûter en quelque sorte de 
toute alimentation intellectuelle ; elle nous rend 
incapables, même de garder dans notre mémoire 
les idées qui ont pénétré dans notre entendement. 
A supposer que nous ayons eu le courage de les 
conquérir, elles ne tardent pas à s’effacer de façon 
à devenir impropres à tout usage. 

La langueur réagit sur tout le tempérament, 
aussi bien dans l’ordre moral que dans l’ordre 
physique. Une fois que nous avons contracté par 
des lectures irréfléchies et distraites, une espèce 
d^impuissance générale de la pensée, nous finis¬ 
sons par nous habituer non-seulement à ne plus 
suivre le sens des phrases que nous parcourons 
du regard, mais encore à ne plus attacher une 
signification exacte et précise aux paroles qui 
frappent nos oreilles. Notre activité intellectuelle 
se laisse aller à une somnolence continue ; les 
connaissances que nous possédions autrefois avec 
le plus de netteté et de certitude ne tardent guère 
à perdre pour nous leur valeur et leur intérêt. 
O est ainsi que la lecture, faite pour rafraîchir 
notre mémoire et ranimer notre esprit, devient 
le point de départ de notre décadence, en même 
temps qu’un enseignement de la distraction et 
une provocation à la paresse. 

V 

Cette habitude de s en remettre au hasard pour 
le choix des ouvrages, comme de n’accorder à 
ses lectures aucune attention, entraîne ordinai¬ 
rement après elle un inconvénient plus grave 
peut-être que la débilitation dont nous venons 
de parler. 

Ce qui fait la plupart du temps l'incurable 
médiocrité des esprits, c est beaucoup moins leur 
ignorance, toujours supportable lorsqu’elle est 
avouée en même temps que compensée par la 
modestie et la bonne foi, que les préjugés auxquels 
nous accordons si volontiers notre pleine con¬ 
fiance, que les contradictions dont nous recélons 
en.nous le germe. 

Il n’est pas besoin d’être un Descartes et de 
recommencer avec lui 1 e Discours de la Méthode , 
pour reconnaître au premier examen combien 
nous portons en nous-mêmes d’idées arbitraires. 
S’il est dans notre pensée quelque sujet auquel 
nous n’avons point réfléchi, dont nous ne nous 
sommes jamais occupés sérieusement, vous pou¬ 
vez être certain d’avance que cette question 
inconnue est précisément celle où vous voue 
trouverez le plus de parti pris. Examinez, et 
vous verrez que sans avoir jamais rien étudié 
par vous-mêmes, rien vérifié, rien appris réelle¬ 
ment, vous ne laissez pas d’avoir à votre dispo¬ 
sition des afllrmations tranchées, des vues pleines 


d’entêtement sinon de lumière ; toute la décision 
d’un jugement arrêté sinon acquis. 

Ce qui rend ce phénomène plus singulier, c’est 
que dans les matières où vous êtes vraiment 
compétents, où vous avez mieux què personne le 
droit d’émettre et de soutenir un avis, vous ne 
manquez pas de vous montrer fort coulants et 
fort accessibles aux objections. Plus vous êtes 
ferrés et pourvus de connaissances, plus vous 
vous sentez disposés à les mettre à l'épreuve, plus 
vous vous sentez jaloux et impatients d’en 
acquérir. 

On le voit : ce n’est pas la trempe de notre esprit 
qui manque de force, non plus que notre raison 
de logique. Nous ne faisons que subir les consé¬ 
quences de tant de lectures mal faites. Tandis 
que nous croyons n’avoir à y regretter que le 
mauvais emploi de notre temps, il se trouve que 
nous en avons gardé un véritable encombrement 
dè préjugés. 

Dans ce parcours hâtif et distrait, nous avons 
vu défiler sous notre regard errant les rêves de 
tous les systèmes, aussi bien que les argu¬ 
ments ;de toutes les démonstrations. Aussi indif¬ 
férents à l’étrangeté des hypothèses qu’à la 
puissance des preuves, nous n’avons ,pas manqué 
d’accueillir sur le même pied les assertions les 
plus diverses. Nous n’avons pas gardé dans notre 
esprit ces souvenirs précis et arrêtés, qui con¬ 
servent chaque idée avec sa valeur intrinsèque 
en quelque sorte et à son rang hiérarchique. Dans 
ce pêle-mêle où nous nous sommes perdus, dans 
cette confusion que nous nous sommes faite, 
nous n’introduisons plus aucune différence, nous 
ne faisons plus nul discernement. Dès qu'une 
idée a surnagé dans ce vague, dès qu’elle a eu 
l’heureuse chance de demeurer dans notre sou¬ 
venir, nous ne nous avisons plus de la remettre 
en question ; il nous semble que nous aurions 
mauvaise grâce à en contester la valeur. Nous 
nous faisons cette illusion d’admettre que jadis 
elle a été pour nous vérifiée et démontrée. 

Le malheur est précisément qu’en pareille 
occurence, les idées qui survivent ainsi dans les 
intelligences oisives et affaiblies, ce sont juste¬ 
ment les singularités, les hypothèses, les chi¬ 
mères. Dès que la mémoire n’est pas cette faculté 
puissante qui conserve à tout jamais un jugement 
fortement médité, elle n’est plus qu’une suite, 
une collection fortuite de réminiscences sans lien. 
C’est la bizarrerie des pensées et non point leur 
importance qui frappe notre imagination et nous 
dispose à les retenir. 

Voilà pourquoi tant d’esprits sensés et d’une 
réelle valeur ne retrouvent plus, lorsqu’ils veulent 
faire usage de ce qu’ils ont acquis, que des para¬ 
doxes sans vraisemblance et des hypothèses 
sans fondement. Si vous pouviez les débarrasser 
de ce bagage d’emprunt, si vous pouviez les dé¬ 
livrer do cette confiance qui les trompe, vous 
vous retrouveriez en présence d’intelligences 

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JOURNAL ÇB8 DEMOISELLES 


41 


parfaitement aptes à saisir ce qu’on leur explique, 
comme à apprendre ce qu’elles ignorent. 

Nos contradictions s’expliquent de la même 
façon que nos préjugés. 

Dès que nos idées cessent de reposer sur un 
fondement solide, dès que nous leur accordons 
notre foi sans en avoir vérifié la certitude, dès 
que nous ne prenons aucun souci ni pour en 
déterminer l’origine, ni pour en prévoir des con¬ 
séquences, il devient tout simple que ces con¬ 
naissances d’emprunt et de hasard aient quelque 
peine à s’accorder les unes avec les autres. Le 
plus souvent elles relèvent de principes différents, 
de systèmes contradictoires et n’ont pas même, 
pour se rencontrer, la • misérable ressource des 
similitudes les plus grossières. 

Considérées à ce point de vue, les lectures pré¬ 


cipitées et vagabondes entraînent, comme on le 
voit, ce triste résultat de laisser après elles l’in¬ 
certitude pire que l'ignorance, et la contradiction 
pire que l’incertitude. C’est ainsi que des esprits 
honnêtes et dont la conduite proclame assez le 
respect qu’ila ont d’eux»mêmes paraissent flotter 
sans cesse d’un extrême à un autre extrême, au 
gré de leurs passions et de leurs intérêts, soutenir 
indifféremment le pour et le contre sur chaque 
question, par amour-propre ou par caprice, tandis 
que leur unique tort, comme leur unique malheur, 
est de se laisser entraîner au hasard par une 
association vertigineuse de souvenirs arbitraires 
et contradictoires. 

Voilà où conduit la lecture par désœuvrement. 

Antonin Rondelet. 


LES PREMIERS & LES DERNIERS 


S LITE 


III 

APRÈS DOUZE ANS 

% 

Les jumeaux touchaient à l’adolescence, leur 
mère à la fin de l’âge mûr, leur père à la vieillesse 
légale, leur frère et leur sœur étaient dans la 
force et la fleur du printemps, et durant ces 
douze années chacun d’eux avait tracé son sillon 
selon que l’inclination, la nature ou le devoir 
poussait la charrue. Pour madame Maurand, ces 
douze ans ne représentaient que deux noms, ne 
rappelaient que deux pensées toujours confon¬ 
dues : les enfants, Emmeric et Claire, les ju* 
meaux qui, dernières fleurs de son été, avaient 
imprimé à son cœur une vie nouvelle et plus in¬ 
tense. Jusqu’à leur naissance, elle avait été une 
active ménagère, très-occupée de sa maison, très- 
assidue à ces labeurs divers que la nécessité im¬ 
pose aux femmes dans une position médiocre, et 
partageant son temps entre ses occupations 
domestiques et les relations d’amitié qu’elle avait 
au dehors ; quand elle avait bien parcouru les 
sentiers de sa maison, lorsque tout était en ordre 
dans son petit empire, elle aimait à faire des vi¬ 
sites et à entendre raconter les nouvelles de son 
cercle; souvent elle associait Clotilde à ses 
excursions d’après dîner, et c’était, avec quelques 
promenades .dans les bois et sur les hauteurs de 


Montmorency, les seules distractions qu’elle 
connût; l’arrivée des jumeaux changea ce mode 
de vie et, dès leur naissance, ils devinrent 
l’occupation absorbante et le plaisir unique de 
leur mère. Elle délégua à Clotilde la direction du 
ménage : Clotilde régla, commanda, tint les 
comptes, fit les petites et les grosses besognes, 
pendant que sa mère allaitait, habillait, amusait 
le frère et la sœur. Ils grandirent et, ce qui 
semblait impossible, l’amour de leur mère grandit 
encore : les grâces, le développement de ces pe¬ 
tites créatures étaient un poème qui enchantait 
ses jours et ses nuits ; toutes ses facultés comme 
toutes ses heures leur étaient consacrées ; les pe¬ 
tits événements de leur petite vie étaient les 
seules éphémérides qu’elle retînt désormais : le 
premier sourire, le premier pas, le premier mot 
avaient leur date gravée dans sa mémoire; elle 
conservait dans un coffret, reliquaire de ses trop 
chères idoles, la première page griffonnée par 
Emmeric, le marquoir sur lequel Claire avait fait 
ses premières armes ; elle avait rassemblé, à 
grand effort, tous les souvenirs de ses propres 
études pour les communiquer aux jumeaux, et 
c’était sur scs genoux qu’ils avaient appris à lire, 
à écrire et à balbutier les premières notions de la 
grammaire et de Fhistoire ; et ce ne fut qu'avec 
un véritable déchirement de cœur que, cédant 


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42 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


aux observations de son mari, elle livra son Em¬ 
mène à des maîtres étrangers ; mais avec quelle 
joie orgueilleuse elle vit ses premiers succès et 
recueillit les lauriers enfantins dont l’abondante 
moisson pousse dans toutes les cours de collège! 
Elle ne parlait que de segmentants, et son mari lui 
dit un jour : 

c Mais Octavie, de quoi pouvions-nous bien 
parler avant que les jumeaux ne fussent au 
monde?...» 

Cette faiblesse maternelle, dont le publio riait 
quelque peu, était vue dans la famille avec une 
parfaite indulgence : M. Maurand aimait sa femme, 
et ses joies innocentes et profondes lui faisaient 
plaisir; il n’en analysait pas les dangers; lui 
aussi avait une pensée étrangère à la vie de tous 
les jours, lui aussi avait sa marotte et son idée 
fixe. Et, absorbé dans sa recherche de l’inconnu, 
il pardonnait volontiers à la passion constante et 
préoccupante qui se consumait près de lui. 

Les enfants aînés, Michel et Clotilde, natures 
généreuses et tendres, applaudissaient à l’amour 
dont leurs petits filleuls étaient l’objet, et ils ajou¬ 
taient leurs gâteries à celles que madame Mau¬ 
rand inventait sans cesse; longtemps on parla 
dans la famille d une écurie avec chevaux et pa¬ 
lefreniers et d’une laiterie à la Trianon, étrennes 
d’Emmericetde Claire, pour lesquelles la mère et 
les aînés avaient réuni leurs petites économies; 
et puis, à mesure que passaient les années, à 
mesure que les désirs et les ambitions de la jeu¬ 
nesse prenaient une forme plus accentuée dans 1© 
cœur de Michel et de sa sœur; à mesure qu’ils 
s’élançaient vers l’avenir, ces enfantines ten¬ 
dresses prodiguées aux petits les trouvaient pluB 
souriants : ils ne sentaient pas de rivaux dans 
oes enfants dont l’âge et la grâce éveillaient en 
eux tous les sentiments de protection et de sym¬ 
pathie que les âmes nobles accordent à ce qui est 
faible et dépendant, et sous cette triple effluve 
de tendresse les jumeaux grandissaient en igno¬ 
rant cette science de la vie et de ses difficultés, 
de la pauvreté et des obstacles qu’elle élève, 
science que leurs aînés ne possédaient que trop 
bien. 

Les aspirations intelligentes de Clotilde, ses 
goûts littéraires s’étaient vus refoulés bien loin 
depuis la naissance des enfants ; les labeurs du 
ménage qu’elle avait gaiement et courageusement 
acceptés avaient pris les heures qu’elle eût si vo¬ 
lontiers consacrées à l’étude, et elle avait renoncé 
aux diplômes, si longtemps l’objet de son inno¬ 
cente ambition : si sa lampe veillait encore dans 
la nuit, si elle épanchait encore sur le papier le 
trop-plein de son àme, elle n’y attachait aucune 
pensée de réputation et d’avenir : une humble 
destinée lui apparaissait, noble dans son obscurité, 
heureuse, quoique privée d’éclat et de richesse : 
elle se voyait dans une petite maison sur les co¬ 
teaux de Montmorency, livrée à une vie labo¬ 
rieuse ; mais quels dédommagements Dieu met¬ 


tait à côté de ces devoirs austères! ne voyait-elle 
pas dans ses rêves ses enfants qui jouaient à ses 
pieds? ne voyait-elle pas, inclinée sur des regis¬ 
tres, une tête brune dont les yeux souriaient à 
son aspect ! n’y avait-41 pas, dans cette étroite de¬ 
meure, un cœur dont elle était sûre, une main 
qui la soutenait, une affeotion qui lui aurait fait 
trouver douces toutes les fatigues et qui l’aurait 
eonsolée de toutes les souffrances? Elle atteignait 
le mirage de sa main ; elle aimait, elle était aimée, 
tout était simple et sûr dans son avenir, et avant 
peu le songe serait réalité. 

Michel ne touchait pas au but de si près ; tou¬ 
jours, il avait entretenu dans son âme la voca¬ 
tion élevée qui le poussait vers un art difficile; 
mais la sèche main de la .pauvreté l’avait éloigné 
de son rêve : bien jeune encore, il avait fallu ga¬ 
gner de l’argent pour subvenir aux besoins d’une 
famille devenue nombreuse; Michel était em¬ 
ployé dans la même maison de commerce que 
son père; mais après avoir tout le jour aligné 
des chiffres, il travaillait la nuit : il dessinait, fl 
modelait, il étudiait l’anatomie, et il ne désespé¬ 
rait pas. Le professeur, frère de son père, lui 
avait promis son appui ; un sculpteur célèbre de¬ 
vait examiner ses ébauches,. et quoique le jeune 
homme sentît combien la pratique et l’expérience 
lui faisaient défait, l’espérance soulevait cepen¬ 
dant ses ailes brillantes au fond de son âme. 

M. Maurand, lui, avait beaucoup espéré; mais 
la vive illusion qui soutient la jeunesse défaillait 
dans son sein. Il avait eu une double existence 
ot il y avait en réalité deux hommes en lui : l’un 
prosaïque, régulier et correct, comptable expert, 
commis d’une ponctualité connue, à qui jamais on 
ne put reprocher ni une faute de calcul ni une 
irrégularité de conduite ; mais ce même homme 
si placide, si ordonné, dont l’existence ressem¬ 
blait à la mieux réglée des horloges, avait à ses 
heures, une imagination exubérante qui le por¬ 
tait vers l’inconnu et les chimères; et les projets 
abondaient dans cette tête, si maîtresse d’elle- 
même dans l’accomplissement de ses devoirs or¬ 
dinaires ; tous ces projets les plus étranges, les 
plus impossibles, devaient aboutir à la glorifica¬ 
tion et à la fortune de sa famille qu’il chérissait. 
Que de papier il avait noirci ! que de nuits blan¬ 
ches il avait passées à chercher la solution de 
certains problèmes qui devaient lui donner ©es 
biens attendus et désirés ! Comme tous les cher¬ 
cheurs, Paris-Port de mer l’avait tenté et il avait 
dressé bien des plans qui devaient amener les vais¬ 
seaux à trois mâts au quai de Oesvres; la vie k 
bon marché Pavait occupé pendant plusieurs 
années, et il gardait au fond d’un cartonnier, des 
plans de halles, des projets de bducheries et de 
boulangeries qui devaient mettre les éléments dé 
la vie animale à la portée des plus indigents. Pais 
venaient des cartes d’Amérique où le tracé d’un 
canal, rejoignant l’Océan à la mer Pacifique ne 
semblait qu’un jeu d’enfant, des cartes marines 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


43 


qui prouvaient d’une façon décisive que sur la 
côte de Galice on trouverait, enfoui dans le sable 
marin, un galion tout chargé d'or, le Don Pèdre> 
qui avait péri sous le règne de Philippe III; 
à côté se voyaient des dessins de cloches à plon¬ 
geur destinées à opérer le sauvetage. Puis* ve¬ 
naient les mines, les études, les coupes de ter¬ 
rain; des années entières s’étaient vues dévolues 
à la géologie; mais les dernières n’avaient eu 
qu'une pensée, poursuivie avec une ardeur d’au¬ 
tant plus vive que le temps et les forces allaient 
échapper au chercheur. Une conversation avec 
un chimiste distingué le mit sur une nou^blle 
piste : il chercha dans la houille les couleurs 
nouvelles dont l’industrie avait besoin; chaque 
jour, il croyait toucher au succès, et ohaque jour 
un nouvel échec le ramenait, plus enfiévré, 
vers ses fourneaux et ses cornues; un peu d’ar¬ 
gent, semblait-il, lui aurait permis des expé¬ 
riences plus complètes, et cet argent, moteur 
précieux, il se flattait que son frère pourrait le 
lui prêter. Que serait-ce? un emprunt do quel¬ 
ques jours, lettre de change tirée sur l’admirable 
découverte qu’il était en train de faire, et que son 
frère ne refuserait pas d’accepter. 

Ce frère, espoir de toute la famille, ne nous a 
pas encore été présenté. M. Edme Maurand, 
voué dès sa jeunesse à l’enseignement, avait 
rempli un poste de précepteur dans une famille 
de la haute finance, et de là, ancien élève de 
l’Ecole Normale, il était devenu professeur de 
rhétorique dans un des lycées de Paris ; il n’était 
pas marié, et peu à peu, grâce à un rare esprit 
d’ordre et à quelques placements heureux, il avait 
amassé une certaine fortune; sa bibliothèque, 
quelques amis et sa famille, qui lui était 
très-chère, remplissaient sa vie. Pour M. et ma¬ 
dame Prosper Maurand, ce frère riche et bon 
était le protecteur et le repos de leur avenir : 
quand une inquiétude leur venait, quand la pen¬ 
sée de la mort projetait son ombre sur leur es¬ 
prit, ils se rassuraient en disant : 

« Edme sera là ; nos enfants ne manqueront 
de rien. » - # 

Pour Clotilde et son frère, cet oncle aimable, 
distingué, vivant dans un monde d’artistes et 
de gens de lettres, et toujours plein de bonne 
grâce pour eux, les charmait et leur inspirait 
une vive et confiante amitié. Ses visites étaient 
des événements ; on les désirait à l'avance, on en 
parlait longtemps après ; souvent il apportait des 
livres, des dessins; il s’occupait tendrement de 
ses quatre neveux, quoiqu’il plaisantât sa belle- 
sœur sur la prédilection que lui inspiraient les 
deux tard venus . Elle riait et répondait avec 
douceur : 

< «le ne les aime pas davantage, mais ils ont 
plus besoin de moi, et d’ailleurs, Michel et Clo¬ 
tilde s’accordent à les gâter... et ils me gâtent en 
môme temps. Ils sont si bons ! 


— Eh bien ! ma sœur, tout est pour le mieux 
dans le meilleur des mondes. » 

Ces enfants chéris avaient donc douze ans; l’été 
était dans toute sa riante splendeur ; les Pari¬ 
siens venaient manger des cerises à Montmo* 
reney, et les pauvres ânes efflanqués gravissaient 
les pentes des hauteurs sous le fouet des viragos 
qui les menaient, lorsqu’on reçut un billet qui 
portait la jolie et ferme écriture de M. Edme : 

« Peux-tu, cher ami, me donner à dîner jeudi ? 
« Je t’amènerai un de mes bons amis, un seuîp- 
« teur, M. P., à qui je désire faire voir les ébau- 
« ches de notre Michel. A jeudi, à toujours, mon 
’ « &° n Prosper; j’embrasse ta bonne femme, ma 
" « filleule Clotilde, son frère et la constellation des 
« gémeaux. 

« A toi, 

« Edme Maurand. » 


IV 

LE DÎNER. 


On touohait au dessert, les beaux fruits rouges 
circulaient dans de vieilles corbeilles de faïence 
et faisaient resplendir leurs tons incarnats, pour¬ 
pres et roses sur le vert sombre des feuilles; le vin 
ooulait, et les esprits détendus se rapprochaient 
dans une confiante intimité. Madame Maurand 
était placée entre son beau-frère Edme, homme 
d’une figure bienveillante et fine, et le sculpteur, 
l’artiste membre de l’Institut, qui l’intimidait bien 
un peu, quoiqu’il parlât brièvement et qu’il eût 
lui-même l’air sauvage et timide. Michel regar¬ 
dait sans se lasser M. 1\ comme il eût regardé 
un être surnaturel ; Claire, très-jolie enfant soi¬ 
gneusement pafee d’une robe de mousseline bleue, 
s’amusait de tout, et son petit oœur confiait à 
son père, à côté de qui elle était assise, qu’elle 
voudrait bien qu’on eût tous les jours un grand 
dîner. Emmeric écoutait, buvait, mangeait et 
disait à sa sœur aînée à propos du vin d’Alicante 
qu’elle lui versait avec mesure : « J’ai droit à tout 
comme les autres! » 

Emmeric n'avait pas conservé de ressemblance 
avec sa sœur, dont le visage délicat et régulier 
avait beauooup de charmes ; pourtant sa figure 
brune et tourmentée, animée par un œil vif, pou¬ 
vait expliquer la complaisance avec laquelle sa 
mère le regardait. Clotilde, placée de l’autre côté 
de son père, surveillait le service, s'occupait de tous 
et s’étonnait que le sculpteur eût pris attention à 
elle et qu’il eût dit à M. Edme, en la regardant : 

« Jolie tête... aveo ses larges tempes et ses 
grands yeux on en ferait une belle figure de 
sainte... Allez donc chercher une pareille physio¬ 


nomie chez un modèle ! 

Lorsqu’on eût pris le café, le sculpteur s’a¬ 
dressa à Michel, qui rougit jusque dans les che¬ 
veux, et lui dit : 

« Eh bien I mon bonhomme, et ces petites ébau¬ 
ches, ^pus ne les montrerez pas? 

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JOURNAL DBS DEMOISELLES 


— Va, Michel, dit son oncle; tu vas être jugé 
par la cour souveraine. » 

Michel sortit et revint : il posa devant M. P... 
un bas-relief et deux petits groupes, pétris dans 
la terre glaise ; le bas-relief était colorié et res¬ 
semblait à ces rétables, à ces ex-voto qu’on voit 
dans les cathédrales d’Amiens et de SaiAt-Omer, 
et qui sont de si curieux spécimens de l’art et de 
la vie d’autrefois. M. P... mit son binocle,chercha 
le jour le meilleur, examina le groupe le plus con¬ 
sidérable, qui représentait le cruel Achille traî¬ 
nant Hector qu’il vient de frapper d’un coup 
mortel. 

« Aucune notion d’anatomie, dit-il en s’adres¬ 
sant à M. Edme; voyez : ce bras d’Achille ne 
tient pas, le mouvement de la jambe portée en ar¬ 
rière est tout à fait faux, et pourtant, pourtant 
il y a de la fierté et de l’action dans ce torse ; 
mais Hector est trop émacié, trop piteux, et, 
même dans la mort, il devait garder quelque 
chose de son héroïsme... Comprenez-vous, mon 
enfant? ajouta-t-il en fixant sur Michel ses yeux 
brillants et bons. A un autre, maintenant. 
Qu’est-ce que c’est que cela? Un pastiche moyen- 
âge, il me semble... mais je n'en reconnais pas le 
sujet... 

—.Monsieur, dit Michel d’une voix émue, c’est 
un sujet que j’ai trouvé bien beau, et je l’ai exé¬ 
cuté pour ma sœur, à qui il plaisait... Cela re¬ 
présente Eutrope, ministre d’Arcadius, qui, pour¬ 
suivi par la colère du peuple, se réfugie dans 
Sainte-Sophie, et saint-Jean Chrysostôme le dé¬ 
fend et le protège... 

— Ah ! très-bien ; l’homme qui embrasse les 
colonnes d’un autel, c’est Eutrope, et l’homme en 
chaire, c’est saint Jean-Bouche d’or... joli sujet... 
Mais le mouvement oratoire est-il bien conçu? 
Votre pontife menace plutôt qu’il ne défend, et 
vous faites faire à Eutrope une trop laide gri¬ 
mace... Puis, ces groupes d’auditeurs sont trop 
indifférents... Ne dirait-on pas qu’on leur parie 
de la pluie et du beau temps ? Beaucoup à faire 
ici pour l’expression... Je ne parle pas des détails 
anatomiques; ils n’existent pas... Voyons main¬ 
tenant cette figurine : un enfant qui tend son 
arc... dessus de pendule... nous n’en parlerons 
pas, car, je crois, mon ami Michel, que vous êtes 
créé pour mieux que cela. » 

Michel pâlit de joie ; le sculpteur continua en 
s’animant : 

« Il y a, dit-il, chez ce jeune homme, une en¬ 
tente instinctive de notre art dans ce qu’il a de 
plus élevé, l’expression de l ame. Nous ne sommes 
pas seulement les créateurs d’une forme maté¬ 
rielle, en marbre ou en bronze ; il faut que le 
sculpteur donne la vie à la matière inerte, mais 
encore qu’il l’anime du feu intérieur : il faut que 
le Penseroso médite, que l’Apollon défie les 
monstres, que les foudres du Sinaï éclairent le 
front de Moïse, que la plus sublime résignation 
repose sur le visage de Laocoon. C’est là le but, 


et je crois que ce jeune homme pourrait l’at¬ 
teindre. Il lui faudrait du temps et du tra¬ 
vail... » 

11 regarda ses interlocuteurs, qui l’écoutaient 
avec une attention profonde. 

« Je pars prochainement pour Rome, reprit-il. 
et, si vous y consentez, j’emmènerai Michel... il 
apprendra dans mon atelier les procédés de la 
sculpture ; il verra ce que l’antiquité nous a légué 
de chefs-d’œuvre ; il travaillera et, dans cinq ou 
six ans, mon élève exposera au Salon. Tout dé¬ 
pendra de vous... et de lui. i 

Michel ne put se contenir; il saisit la main du 
sculpteur et la baisa en pleurant. M. et ma¬ 
dame Maurand se regardaient avec anxiété ; la 
question d’argent, cruelle presque toujours, était 
au fond de leur pensée. M. Edme les comprit et, 
prenant à son tour la parole : 

< Noua sommes en famille, dit-il, je puis donc 
parler à cœur ouvert. Je remercie d'abord mon 
ami de son offre généreuse et je l’accepte, au nom 
de mon neveu. Le travail de Michel a été jus¬ 
qu’ici nécessaire à ses parents ; mais, si mon frère 
le permet, je remplacerai dans son budget le vide 
que l'absence de son fils y laissera, et je me char¬ 
gerai de l’entretien de notre statuaire... Une si 
belle vocation mérite quelques sacrifices. 

— Mon ami, tu es le meilleur des frères, s'écria 
M. Maurand en l’embrassant à plusieurs reprises. 
J’accepte, pour cet enfant. 

— Ne m’étouffez pas, dit M. Edme en riant et 
en se dégageant des bras de Michel et de Clotilde. 
C’est convenu, n'est-il pas vrai ? Eh bien ! allons 
faire un tour dans la forêt, nous avons besoin de 
nous calmer après nos émotions. Ne pleurez pas, 
ma sœur, ajouta-t-il en s’adressant à madame Mau¬ 
rand, il reviendra et il fera pour Emmeric ce que 
je fais pour lui. » 

Lorsqu’on fut dans la forêt, M. Edme se rap¬ 
procha de son frère, en laissant derrière lui ma¬ 
dame Maurand et ses filles, pendant que Michel 
et Emmeric conduisaient le sculpteur par de jolis 
sentiers abruptes qui montaient sous les châtai¬ 
gniers et les hêtres. M. Prosper voulut encore le 
remercier ; mais son frère lui serra la main en di¬ 
sant : 

c Ne parle donc pas de ceci ; tes enfants sont 
mes enfants, et je n'oublie pas que, toi aussi, tu 
m’as aidé dans mes études et que ton secours 
m’a permis de les mener à bonne fin. Parlons de 
ta fille, de ma filleule. Elle désire sq marier : tu 
as un mari pour elle? 

— Le fils d’un ami et d’un voisin, oui. 

— Le nom? 

— Adrien Cortal, le fils du secrétaire de la 
mairie. 

— Et, lui-même, que fait-il? 

— Employé à cette même mairie. 

— Ce n’est pas brillant, mais Clotilde s’en con¬ 
tente ? 

— Je pense qu’elle aime beaucoup Adrien. 


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45 


•qu'elle connaît depuis son enfance*, et puis ce ma¬ 
riage la fixerait près de nous. 

— Eh bien ! mon frère, dis à ta fille que je lui 
donne quarante mille francs de dot. 

— Mon frère ! mon bon Edme ! 

— Chut! prions Dieu qu’il me prête vie afin 
que je puisse économiser pour les jumeaux, sans 
quoi, ta femme ne me pardonnerait pas... Et tes 
recherches sur les couleurs, aboutissent-elles ? Il 
faudra bien que nous coupions un jour les diffi¬ 
cultés avec le sabre d’argent, i 

Le rêve d’or entrevu par tous était donc réalisé ! 
L’avenir ouvrait dos perspectives infinies devant 
ces pauvres cœurs qui, la veille encore, étreints 
dans la géhenne de la pauvreté, ne savaient com¬ 
ment arriver à leur but idéal ; la fortune, sous sa 
forme la plus aimable, avait passé, et tous voyaient 
soudain leurs souhaits accomplis : Michel vivait la 
tête dans les nues, le cœur do Clotilde tressaillait 
d'une joie silencieuse, M. Maurand entassait pro¬ 
jet sur projet et, déjà, avec cette folie raisonnante 
qui est le propre des inventeurs, il se voyait au 
sommet de la richesse et prêt à rendre à son frère 
tout le bien qu’il en avait reçu. Sa femme seule 
était un peu triste au milieu de ce concert de 
gens heureux: le départ très-prochain de Michel 
l'affligeait et, involontairement, elle se disait, en 
regardant sa Claire et son Emmeric : 

c Auront-ils le même bonheur? Pauvres petits, 
si la vie nous échappait, qui prendrait soin 
d’eux?... » 

Le sculpteur, qui ne craignait pas les chaleurs 
de Rome, réclama son élève avant la fin du mois 
d’août, et le dîner d’adieu de Michel fut le dîner 
des fiançailles de sa sœur. Michel était entre sa 
mère et sa sœur ; Clotilde avait à son côté Adrien, 
son futur mari, Adrien, qu’elle avait distingué de¬ 
puis si longtemps ; il semblait bien heureux, et 
elle, pour la première fois depuis qu’elle était née, 
goûtait ce sentiment de plénitude et de joie que 
peu d'êtres connaissent ici-bas. Elle voyait satis¬ 
faits tous ceux qu’elle aimait ; le départ même de 
son frère se rattachait à une série de circonstances 
heureuses ; tout ce qui n’était dans son âme qu’à 
l’état de désir ou de vague espérance se réalisait; 
elle allait devenir la femme du seul homme sur 
lequel sa timide pensée se fût jamais arrêtée ; il 
était là, près d’elle; il lui parlait d’une voix émue 
de leurs projets, de leur maison, de leur ménage ; 
tous les obstacles que la raison, la sagesse pou¬ 
vaient opposer à leur union avaient disparu ; la roue 
enchantée de la Fortune avait passé et le chemin 
s'était aplani. Il est une Providence, se disait-elle 
au fond de son cœur, et ce sentiment reconnaissant 
et attendri agita tellement son âme que, lorsque 
le dîner fut terminé, elle se retira dans sa chambre, 
elle se mit à genoux et elle pria ; des larmes ac¬ 
compagnaient sa prière, larmes d’allégresse d’un 
cceur trop plein et qui ne peut se soulager que 
par le signe expressif de la douleur. Elle priait 


encore lorsqu'elle entendit la voix de Michel qui 
l’appelait. 

Il était avec Adrien, dans le petit carré décoré 
du nom de jardin où grandissait un frêne et où 
s’épanouissaient quelques roses. 

< Viens donc ! lui dit son frère, c'est mon der¬ 
nier soir .. Demain je serai sur la route de Lyon. 

— Et quand vous reviendrez, Michel, nous 
serons mariés, répondit Adrien. Qui m’eût dit que 
ce grand bonheur était si proche ! 

— Vous aimiez donc Clotilde ? 

— Je pense que je l’ai toujours aimée, mais le 
moyen de penser au mariage ? trop pauvres tous 
le deux. Que j’aime votre oncle, Michel ! 

— Et moi donc 1 répondit Michel avec ardeur. 
Il nous a tous sauvés ! moi d’abord, je crois que 
je serais mort de chagrin sur mes chiffres et mes 
écritures ! vous deux, puisque vous vous aimez, 
et notre pauvre père qui se consumait en recher¬ 
ches sans résultat, et qui va maintenant et bien¬ 
tôt trouver vingt mille francs de rente dans ses 
cornues. 

— Notre bonheur est plus solide, répondit 
Adrien en souriant, le vôtre n’est qu’en expecta¬ 
tive et en hypothèse. Pourquoi faut-il que notre 
mariage no puisse avoir lieu que dans trois mois ! 

— Vous savez la raison, dit doucement Clo¬ 
tilde, mon oncle veut verser la dot qu’il me donna 
au contrat, et les fonds ne seront pas disponi¬ 
bles avant cette époque. 

_Tant pis! tant que mademoiselle Clotilde 

n’aura pas mon anneau au doigt, je ne serai pas 
tranquille. 

— Vous n’avez rien à craindre, dit-elle, si votre 
tranquillité dépend de moi. 

Ils se regardèrent : dans les yeux d’Adrien se 
lisait une affection vive, mais dans ceux de Clo¬ 
tilde l’affection avait un caractère profond et pur 
qui rassurait sur sa durée : 

—- Vous verrez combien elle est bonne et con¬ 
stante dans ses attachements, dit Michel.; je re¬ 
grette, certes, toute ma famille, mais ma sœur 
plus que personne... heureux en partant, de la 
laisser heureuse ! i . 

V. 

UNE LETTRE 

Michel était parti et d’étape en étape, sur la 
route du soleil, il avait écrit des lettres remplies 
d’âme et enivrées de joie; Rome avait mis le 
comble à ce transport du cœur qui a enfin trouvé 
le lieu de son épanouissement, il étudiait, il tra¬ 
vaillait, et surtout il regardait, il remplissait ses 
yeux d’enchantement, beautés du ciel et {le la lu¬ 
mière, beautés des arts et delà pensée, et il redi¬ 
sait toutes ses émotions aux chers absents qu’il 
avait laissés satisfaits. L’été approchait de son 
terme, Clotilde travaillait à son modeste trous¬ 
seau, Adrien venait tous les soirs avec ses parents, 
et une intimité de plus en plus douce s’établis- 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


sait entre ces deux familles depuis longtemps 
liées. M. Maurand continuait ses expériences 
et croyait avoir trouvé quelques résultats, et sa 
femme jouissait du bonheur de tous et de son 
bonheur particulier, car les vacances lui ren¬ 
draient son Emmeric, et les deux jumeaux ne quit¬ 
taient guère leur mère. 

Un soir, la famille Cortal venait d'arriver, et, 
comme d'habitude, elle avait apporté le journal 
auquel les deux familles étaient co-abonnées, et, 
selon son invariable coutume, M. Maurand 
le lut, toute affaire cessante; il parcourut un 
feuilleton où se trouvait le compte-rendu d'une 
réunion de l'Académie des sciences, puis l’article 
politique; il sauta les nouvelles étrangères et lut 
les Faits-Paris. Tout à coup il jeta une excla¬ 
mation : 

« Qu’est-ce donc ? lui dit sa femme. 

— Mon Dieu I dit-il, je vois qu’on annonce la 
faillite d’un grand banquier, faillite affreuse... 

— Eh bienl 

— Eh bien ! je crois... je crains que toute la for¬ 
tune d’Edme ne fût là... 

Adrien se leva tout pâle, Clotilde le regarda et 
elle eut peur. 

— Peut-être est-ce une fausse nouvelle? 

— On n invente pas ces choses-là. 

— Monsieur votre frère, dit M. Cortal le père, 
a probablement retiré ses fonds... 

— Plaise à Dieu ! répondit M. Maurand ; quel 
naufrage ce serait pour nous tous, hélas ! » 

On parla peu ce soir : Adrien paraissait 
absorbé ; pourtant, au départ, il baisa la main de 
Clotilde, mais il ne lui dit pas le mot qui, pres¬ 
que toujours, accompagnait et adoucissait l’adieu : 
— A demain ! à toujours ! 

Madame Maurand embrassa sa fille et la con¬ 
duisit jusque dans sa chambre, et là elle lui dit 
tristement : 

«'Nous étions trop heureux! et ces pauvres 
enfants,, que deviendront-ils ? 

— Et Michel, ma mère! 

— Si votre oncle avait eu la précaution de re¬ 
tirer ses fonds ! 

— Maman, j’ai le pressentiment du contraire. 
— Et moi aussi ; mais je vais auprès de votre 
père, j'ai peur de son chagrin. » 

Clotilde ne dormit guère cette nuit; elle m'avait 
plus foi dans cette riante destinée qui lui était 
apparue, car elle doutait presque du cœur sur 
lequel ce bonheur s’appuyait. Elle venait de 
jeter au fond de l'âme, qu’elle croyait toute sien¬ 
ne, un premier regard, et déjà elle reculait 
effrayée, et le terrible mot de M. de Maistre : 
< Je ne connais pas la conscience d'un scélérat, 
mais je connais celle d’un honnête homme, elle 
est affreuse, » ce mot pénétrant et redoutable 
trouvait encore une fois son application. Elle 
aurait accepté son union avec Adrien au prix de 
t >us les sacrifices, le travail l'eût charmée, la pau¬ 
vreté ne lui aurait pas fait peur, les richesses de 


son cœur lui auraient suffi, mais dans l’âme 
d’Adrien, le calcul, qui lime, corrode et flétrit 
les illusions, ne vivait-il pas à côté de l’amour ? 
Pour la première fois, elle le soupçonnait. 

Le matin se leva rose et doré, mais il n’amenait 
pas la joie, et l’arrivée du ^facteur fit battre 
tous les cœurs. Il sortit de sa boite une seule 
lettre : elle ne venait pas de Rome, elle venait de 
Paris. M. Maurand la lut, la relut, la passa à sa 
femme en disant avec un sourire amer : 

« Nous ne sommes pas nés sous une bonne 
étoile! » 

La lettre de M. Edme renfermait ceci : 

Paris, septembre 18... 

t Je suis plus affligé pour toi et pour les tiens 
« que pour moi-même do la fâcheuse nouvelle 
« que j’ai à t’apprendre. Le banquier M... (un 
« vieux camarade, par parenthèse) fait une fail- 
« lite désastreuse, dans laquelle je perds tout ce 
< que je possédais, une centaine de mille francs. 

« Ma pauvre Clotilde n’a plus de dot; j’espère 
« qu’elle aimera encore son pauvre oncle, et 
t j’espère que le mari qu’elle a choisi ne lui fera 
« pas banqueroute. Courage, mon bon frère, ne 
« désespérons pas encore de l’avenir. Je t’em- 
« brasse et les tiens. 

«Edme Maurand. » 

« Il montre plus d’entrain qu’il n'en v dit 
madame Maurand, il veut nous consoler. 

— Quel coup! dit M. Maurand d’une voix 
sourde. Tout est brisé! ton mariage, ma pauvre 
fille ! ( 

— Ah ! mon père, dit-elle en levant sur lui des 
yeux pleins de larmes, ne pensons pas à moi, 
notre cher Michel et vous-meme... 

Elle n’acheva point : son père s’affaissait sur sa 
chaise, et son visage, qui s’ôtait couvert d’une 
sombre rougeur, pâlissait comme si la vie se fût 
retirée au cœur. Sa femme et sa fille coururent à 
lui; Emmeric le soutint, la petite Claire alla 
chercher de l’eau et du vinaigre ; il revint à lui 
et il voulut se lever : 

< Je dois aller à mon bureau, dit-il; moins que 
jamais, je puis manquer à mon devoir...» Mais il 
chancela et retomba assis. 

« Ma tête est bien lourde, on dirait qu’on m’a 
assommé, » dit il d’une voix hésitante. 

Clotilde écrivit en hâte un mot d'excuse et le fit 
porter par Emmeric; et pendant toute la journée 
ni elle, ni sa mère ne quittèrent le malade. Vers 
le soir il se sentit mieux, et il dit : 

« J’irais volontiers faire un tour en forêt pour 
me dégager la tête ; voulez-vous venir avec moi, 
Clotilde, Claire? Ne sois pas inquiète, chère amie* 
je serai mieux demain et nous aviserons. » 

Ils sortirent; pendant une heure ils errèrent 
dans le bois et respirèrent la délicieuse fraîcheur 
de l’automne et le plaisir d'une solitude profonde 
qui les laissait à leurs pensées, tout en les raa- 


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sérénant. Clotilde s’efforçait de paraître calme, 
afin de rassurer son père ; elle n’écoutait pas les 
inquiétudes de son cœur, quoique l'absence 
d’Adrien, durant oette longue journée les eût bien 
justifiées. Au retour, en remontant vers la mai¬ 
son, ils passèrent devant l'église de Montmorency. 

< Entrons! » dit M. Maurand. Il alla s’agenouil¬ 
ler près de l’autel, que le soleil, à son couchant, 
inondait do clarté ; Clotilde se mit à ses côtés, et 
pendant que Claire portait à l’autel de la Sainte- 
Vierge le sauvage bouquet qu’elle avait cueilli 
dans le bois, elle pria comme elle n’avait jamais 
prié. 

Elle pria avec une adoration et une confiance 


qu elle n’avait pas encore connues, elle s’aban¬ 
donna entre les mains de son Dieu, elle pria pour 
son pauvre père qui souffrait, pour son fiancé 
dont elle doutait, pour Michel qui sôrait éprouvé 
dans ses jeunes espéranoes, pour sa mère et pour 
les enfants qui avaient tant besoin d'appui, et en 
attachant les yeux sur le tabernacle elle comprit 
que là réside la Consolation suprême, qui ne dé¬ 
faille jamais. Quand son père se releva, il avait 
les yeux mouillés, et il lui dit en sortant : 

« On ne pense pas assez au bon Dieu ! » 

M. Bourdon. 

(La suite au prochain numéro.) 




LEQUEL CHOI 

SUITE 


SIR 


c Ma chère et bien révérende Mère, 

» Pendant les quinze jours que j’ai déjà passés 
» ici, j’ai voulu vingt fois vous écrire; vingt fois 
» je me suis isolée, enfermée dans ma chambre 
» ou cachée dans les profondeurs du parc, et 
» vingt fois... » 

Mignonne, aujourd’hui noua terminerons nos 
visites/interrompit Pierre Barance, dont le visage, 
rasé de frais, exhalait un parfum de savon à la 
violette. Nous sommes presque en retard avec le 
voisinage, et puis c’est la belle saison des ven¬ 
danges et des chasses ; chacun se met en mouve¬ 
ment, personne ne tient en place, on se rencontre 
partout, et il serait gênant de nous trouver cha¬ 
que jour en face de gens ayant à se plaindre de 
notre impolitesse. Fais-toi belle et sois prête de 
bonne heure. 

Elle fut banale et insignifiante, cette tournée 
de visites, comme la plupart des présentations. 

< Mademoiselle n’a pas dû quitter son couvent 
sans quelques regrets ? » 

Ou bien: 

t Mademoiselle éprouvait certainement une 
grande impatience d’en finir avec la vie de pen¬ 
sionnaire ? > 

f Mademoiselle a bien tenu ce que promettait 
son enfance : elle rappelle sa mère à s’y mépren¬ 
dre. > 

Ou bien : 

< Mademoiselle ressemble à son père d’une ma¬ 
nière frappante. Je l’avais bien prédit 1 » 


t Mademoiselle aimera le monde, certainement, 
et doit être désireuse d’y faire son entrée, car il 
est impossible qu’elle ne pressente pas les succès 
qui l’y attendent, i 
Ou bien : 

c Mademoiselle doit avoir apporté du couvent 
un certain éloignement pour la foule et pour ses 
plaisirs ? Cela se comprend ; rien ne peut effraye 
une femme comme ses débuts dans le monde: 
l’avenir en dépend presque toujours. » 

La douairière de Chabrols eut une note à elle, 
cependant, et trancha sur l’ensemble. On la con¬ 
sidérait dans le pays comme une originale et, 
néanmoins, dans les cas difficiles , quand on 
voulait de bonne foi ne pas se faire illusion et en¬ 
tendre la vérité, on lui demandait volontiers un 
conseil, car elle possédait un langage sincère au 
service d’un jugement droit. C’était saint Jean 
Bouche d’Or cette femme-là; tout à-fait saint Jean 
Bouche d’Or ! 

En ces occurences graves, elle rajustait son 
bonnet ordinairement campé de travers; elle en¬ 
filait ses mitaines de soie, puisait une prise dans 
sa tabatière d’or, pinçait fortement ses lèvres 
minces et < prenait un temps », comme on dit au 
théâtre. 

Puis elle attachait fixement ses yeux jaunes 
sur ceux de son interlocuteur, et sans hésiter 
sans adoucir les mots, ni gazer les Idées, elle lui 
disait son fait en terminant toujours par un 
€ c’est ainsi ! > péremptoire qui semblait sans ap¬ 
pel. 


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48 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


Madame de Chabrols avait perdu de bonne 
heure un mari dissipateur et charmant, un de ces 
€ cœurs sur la main » dont la bourse est ouverte 
à tout venant, mais qui vident sans scrupule celle 
de leur femme et de leurs enfants; un de ces 
maris-garçons enfin, constamment d’humeur 
joyeuse, parce qu’ils ne se souviennent que de 
leurs droits et s'affranchissent de tout devoir gê¬ 
nant. 

Blessée dans son cœur, madame de Chabrols 
refoula ses larmes, ne jugeant plus digne d'elle 
celui qui les faisait couler. Atteinte dans sa di¬ 
gnité, elle mit cette dignité à se placer au-dessus 
de l'outrage. Mais quand l’avenir de son enfant 
fut en jeu, elle prit des armes défensives. 

Jeune et séduisante à cette époque, elle n'avait 
pas encore de bonnet à rajuster, de tabatière à 
ouvrir ni de mitaines à entier ; mais déjà, d’un 
air résolu, elle pinçait ses jolies lèvres et pre¬ 
nait un temps : 

t Monsieur, dit-elle au père prodigue, si je 
reste votre femme aux yeux du monde, vous avez 
trop nettement détaché mon cœur du vôtre pour 
vous étonner qu’il ne vous appartienne plus, 
n’est-ce pas ? Mais ayant pris bravement le deuil 
de mes bonheurs d’épouse, je ne vous laisserai 
pas, du moins, faire litière de mes devoirs mater¬ 
nels. Vous avez commencé une guerre mons¬ 
trueuse : je l'accepte, et pour l'honneur de votre 
nom et pour l'avenir de votre tlls, je m’arme con¬ 
tre vous ! Renoncez donc à toute tentative sur mes 
biens, ou attendez-vous à voir repousser ces ten¬ 
tatives avec l'appui des lois. C’est ainsi ! 

Ce fut ainsi. Mais le baron de Chabrols n’eut 
pas longtemps à lutter contre la résistance con¬ 
jugale: il succomba, peu de mois plus tard, aux 
suites d’une orgie, pleuré par sa femme... autant 
qu’il convenait. Elle perdit bientôt après l’enfant 
qui l’eût consolée de ses déceptions d’épouse, et 
resta seule avec un grand vide au cœur et d’a¬ 
mères pensées de découragement dans l’esprit. 

Madame de Chabrols était d’une trempe éner¬ 
gique cependant, et ne fléchit qu’un instant sous 
l’épreuve; mais comme elle puisait sa force plutôt 
dans la philosophie que dans la religion, cette 
force lui vint dénuée de charme et de tendresse... 
Trompée dans ses affections, déçue dans ses es¬ 
pérances, la veuve poursuivit sa route, envelop¬ 
pée de parti pris dans un scepticisme de cœur 
douloureux... si un peu de chaleur, un peu de 
mouvement, un peu de vie lui revenait dans 
l'âme, vite elle s'empressait de l’éteindre pour 
rester raisonnable. La raison! c’était désormais le 
mot de cette existence et la douairière, marchant 
au premier rang de l’école réaliste en honneur 
aujourd’hui,çesait,mesurait.jugeait toutes choses 
mathématiquement par A plus B, passant au crible 
de l’analyse et du raisonnement les sentiments 
les plus tendres et les plus intimes impressions. 

Cependant, comme il faut une chaîne même aux 


indépendants ; comme il faut un amour même aux 
désenchantés, madame de Chabrols était réduite 
en esclavage par son neveu Georges Naire, un 
grand et beau garçon, bien portant et bien taillé, 
gai comme unr pinson printanier, doux comme un 
agneau blanc et timide comme une jeune fille... 
qui serait timide. Le beau Georges n’entendait 
point malice à la situation : il ne songeait nul¬ 
lement à abuser de son pouvoir par l’adresse ou 
par la force ; et s’il tyrannisait sa tante, c’était 
bien à son insu, le cher garçon ! Mais la douairière, 
qui avait besoin de se dédommager de sa propre 
indépendance et de son énergie personnelle en les 
enchaînant au profit d’un seul,la douairière suppo¬ 
sait des exigences à son neveu afin de s’y sou¬ 
mettre ; lui inventait des caprices pour les satis¬ 
faire et courait au-devant d’intentions qu'il ne 
devait jamais avoir. En somme, on ne vit nulle 
part une vieille dame plus étroitement sous le 
joug d’un neveu moins doué d’une volonté quel¬ 
conque. 

« Ah ! dit-elle à Pierre Barance en lui tendant 
une main ridée, je vous félicite, mon voisin: vous 
voici rentré en possession de votre bien ! Mais ce 
ne sera pas pour longtemps, j'imagine... une jolie 
fille lestée d’une dot sérieuse ne lit pas longtemps 
les journaux à papa et ne prolonge guère le culte 
de sainte Catherine au dèlà de sa majorité. » 

C’était la première allusion matrimoniale faite 
à brûle-pourpoint devant Paule; aussi rougit-elle 
fortement sous son voile moucheté. La douairière 
s’en aperçut: 

c Peste ! songea-t-elle, y aurait-il déjà quelque 
anguille ou plutôt quelque mari sous roche ? En 
ce cas, Dieu veuille que mon tyran de neveu ne 
m’oblige point à faire la cour par procuration à 
cette petite beauté ! > 

Les conjectures de la tante esclave furent in¬ 
terrompues là par l’entrée de Georges en costume 
de canotier: la couleur vive des étoffes faisait 
merveilleusement ressortir un teint mat et une 
abondante chevelure d’un blond chaud ; la coupe 
de la vareuse laissait aux mouvements du jeune 
homme leur élégante liberté, et l’animation que 
venait de lui donner un exercice violent lui allait 
on ne peut mieux. 

c 11 est à peindre ! pensa la douairière ; ce gar¬ 
çon-là fait certainement de terribles ravages dans 
le cœur des filles à marier ! » 

Pour le moment, il ne ravageait que sa barbe 
dorée, dans laquelle il plongeait nerveusement la 
main droite pour dissimuler son embarras. Que 
les audacieux en rient; mais, certes, un timide 
pouvait perdre quelque peu de contenance, ainsi 
mis à l’improviste, et dans un négligé sans art, en 
face d’une imposante beauté qui ne se déconcer¬ 
tait pas pour si peu, elle ! 

Madame de Chabrols fit les honneurs de son 
neveu à ses visiteurs, sous prétexte de leur faire 
ceux de sa maison : 

Cette galerie où plusieurs œuvres de maîtres 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


49 


s'étalaient à leur jour n'était point déparée, disait- 
elle, par quelques peintures de Georges ; des co¬ 
pies, il est vrai, mais de bonnes copies ; et n'en 
fait pas qui veut ! 11 avait dessiné cet escalier d’un 
jet si hardi, construit cette serre communiquant 
avec le salon, creusé ces bassins d’où l’eau jail¬ 
lissait en fusées murmurantes. Dans le vestibule, 
de splendides bois de cerf attestaient les hauts 
faits cynégétiques de ce timide qui ne tremblait 
que devant les femmes, et au fond de la cour, 
les aboiements partis d’un chenil attirèrent l’at¬ 
tention de Pierre Barance, qui voulut le visiter. 
Pendant qu’il s’y engageait avec Georges dans 
une discussion intéressante sur les chiens bleus 
du Poitou, la douairière faisait causer Paule qui 
se livrait sans y prendre garde, avec toute la 
franchise de sa nature un peu hautaine. 

< Elle est bien, cette petite, se disait la vieille 
dame, elle est même fort bien ; mais elle le sait. 
Un peu plus de timidité chez elle, un peu plus de 
hardiesse chez Georges et cela ferait le couple le 
mieux assorti qui se pût admirer sous le soleil... 
C’est à étudier. 

Mais le soleil, alors peu sensible aux attraits 
de ce couple prétendu, se voilait de plus en plus 
la face, et les visiteurs prirent congé pour éviter 
que de nouvelles averses les surprissent en 
route. 

< Eh bien ! comment trouves-tu cette pension¬ 
naire ? demanda madame de Chabrols à Georges, 
qui avait failli se troubler sous l’adieu de la 
jeune fille; as-tu daigné la regarder? 

— Beaucoup!... c’est-à-dire... presque pas; ce¬ 
pendant il me semble... je trouve... elle m’a paru 
charmante, si charmante, que... 

— Que? 

— J’ai refusé l'invitation de son père. 

— Ah ! c’est trop fort, en vérité. Et à quelle 
corvée te conviait donc ce père terrible ? 

— A une chasse dans les bois de Senneoé. Sa 
fille doit en être, m’a-t-il dit, et cela m’a fait peur; 
je ne peux pas souffrir qu’une femme me voie 
tirer... surtout si elle est jolie... Les jolies femmes 
sont si moqueuses ! cela me gêne et je vise de 
travers à tout coup. Vous comprenez, ma tante, 
combien c’est désagréable devant témoins 1 > 

< Ce jeune homme vient d’acheter un limier 
sans pareil, affirmait M. Baranoe, en regagnant 
sa voiture; je suis fâché de ne pas l’avoir connu 
plus tôt. 

— Le jeune homme? 

— Non, le limier! j’en aurais joliment fait mon 
affaire; le mien n’y voit plus que d’un œil ! Il est 
d’ailleurs de fort bon monde et je me propose de 
le voir plus souvent. 

— Le limier? 

— Non, le jeune homme ! 11 ne peut assister à 
notre chasse de lundi, mais il est invité comme 
nous à taquiner plus tard les sangliers de Cha- 
paize avec tout le clan des Lubecque, et je compte 
bien qu’il y sera. 

Quarante-Cinquième année. — N» II. — 1 


— Le jeune homme ? 

— Non, le limier ! pour le jeune homme c’est 
sûr. Il est cousin au vingt-cinquième degré des 
Lubecque, qui ne lui pardonneraient point de 
manquer au rendez-vous. Il a deviné, sans doute, 
que la chose en vaut la peine, car je le soupçonne 
d’avoir un flair... 

— Le limier? 

— Non, le jeune homme. Il me produit bon 
effet. Ne trouves-tu pas sa conversation intéres¬ 
sante ? 

— Mais... il n’a rien dit, ce me semble. 

— Devant toi, c’est possible : les hommes de 
quelque valeur ont toujours peur des jeunes 
filles; mais avec moi, quelle verve! d’ailleurs si 
la parole est d’argent, le silence est d’or, le si¬ 
lence... 

— Est l’esprit des sots, dit-on. » 

Cette réplique se perdit dans le bruit des roues 
sur les cailloux du chemin. Le trajet se fit ra¬ 
pidement et le grand-père, dont l’esprit s’inquié¬ 
tait, se rasséréna en voyant sa petite-fille rentrer 
en bon appétit. Il crut devoir protester cependant 
contre ce qu’il appelait une équipée, et prétendit 
que si la voiture n’avait pas versé sur les routes 
détrempées, si les chevaux ne s’étaient point 
cabrés, aveuglés par la pluie, les voyageurs 
avaient, en vérité, plus de bonheur qu’ils ne le 
méritaient. 

« Mais, ajouta-t-il, vous n’êtes pas les seuls fous 
de la famille ; les Vallier, de leur côté, ont in¬ 
venté de se mettre en branle par cet aimable 
temps. C’est un bateau qu’ils auraient dû fréter 
pour ramer jusqu’ici! 

— Comment! cette fois encore, ma tante a 
laissé les jumeaux pour... 

— Non, Antoinette et son frère André sont 
venus seuls. Ils paraissaient fort contrariés de ne 
pas vous trouver ; je leur ai offert, il est vrai, ma 
conversation et une place au coin de mon feu pour 
compensation. Mais cela ne leur suffisait pas sans 
doute, car ils n’ont guère fait que toucher barre, 
en promettant de revenir bientôt cependant, et 
j’ai insisté pour qu’Antoinette nous donnât alors 
quelques jours, ce qu’elle fera si sa mère l’y au¬ 
torise. Ah ! voici notre pasteur ! Vous toussez, ce 
me semble,cher curé? Attendez, je vais ordonner 
à Catherine de vous faire une tasse de guimauve 
bien sucrée, qui... 

— Merci, merci, épargnez-moi, je me porte 
comme un charme et je voudrais bien qu’il en fût 
de même pour tous mes paroissiens. Malheureu- 
ment... 

— Serrons-nous menacés d’une épidémie à 
Charnay ? interrompit le vieillard avec effroi. 

— Non, mais la maladie frappe à plus d’une 
porte : Germain, le garde champêtre, commence 
une pleurésie ; le valet de ferme des Gaudois est 
en pleine fièvre cérébrale, et Marianne, la veuve, 
a dû s'aliter ! Ah ! la triste maison que la sienne ! 
Le souvenir du mort qui vient de partir flotte 
RIER 1877. 4 


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50 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


lugubrement sur ce foyer en deuil ; la mère de 
famille, toute aux regrets du passé, fléchit devant 
l’arvenir et se laisse écraser sous le fardeau du 
présent; les petits orphelins, frappés de stupeur 
comme si la mort s’approchait une seconde fois 
du seuil, se pressent l'un contre l’autre avec des 
larmes silencieuses... C’est navrant! 11 faudrait 
là des secours de toute nature; et ceux que j’y 
puis porter sont bien insuffisants, hélas ! » 

Un sourire ému de Paule répondit à la de* 
mande indirecte de M. Leclerc. C’était une pro¬ 
messe. 

Il comprit et ajouta : 

c Irez-vous bientôt la voir, mon enfant? 

— Demain, monsieur le curé. 

—- Moi, demain je passerai la matinée chez l’ar¬ 
murier de Mâcon, et je filerai de là sur Châlon, 
où Ton annonce la mise en vente de plusieurs 
danois, fit Pierre Baranee. 

<— Alors, s'il fait beau, tout à fait beau, dit 
Taîeul, emmenez-moi. Je vous attendrai chez les 
Vallier, où je me ferai prendre mesure de gilets 
de flanelle et de oeinturesde santé, j’en ai besoin.» 

Voici le soleil du lendemain ; il luit splendide 
et chaud dans un ciel pur ; les lézards, déjà fri¬ 
leux, quittent leurs trous, les grillons croient au 
retour de l'été et les sauterelles gambadent 
bruyamment. Les ceps de vigne aussi jouissent 
de la chaleur ; les longues lignes de Mornans se 
dorent un peu plus entre les champs de luzerne 
divisés par leurs gigantesques haies, et le sang 
vermeil des grappes noires semble bouillir sous 
leur peau, d’heure en heure plus foncée. 

M. Chauvel, empaqueté, entortillé, emmitouflé 
emmaillotté comme pour un voyage en Sibérie, 
se fait mettre en voiture par Jacques, toujours 
sHenoieux. M. Baranee, embarrassé d’une foule 
de soins so perd dans les détails et oubliera cer¬ 
tainement quelque chose d'essentiel... ces étriers 
à faire allonger, cet éperon dont la molette va se 
détacher, cette dague qui a besoin de recevoir le 
fil, ces cartouches d’un calibre insuffisant, ce col¬ 
lier de chien qui n’est pas gravé, tant de choses 
enfin à réparer, à échanger, à remplacer 1 C'est à 
ne pas sortir des préparatifs, et M. Chauvel 
a < failli attendre 1 > 

Heureusement il n’attendra point : à l’heure con¬ 
venue, Pierre Baranee s’assied en voiture à ses 
côtés, Jacques monte sans dire mot sur son siège, 
les chevaux secouent joyeusement la tète et les 
roues tracent leur sillage sur le sable de la cour. 

M. Leclerc doit venir prendre Paule pour la 
conduire chez la veuve; mais un devoir plus 
pressant le réclame subitement ailleurs. 11 en fait 
prévenir la jeune fille par Tony, l'enfant de chœur 
ébouriffé dont la tête touffue rappelle une arat- 
gnoire . 

< Pour sûr, monsieur le curé se croit tout seul 
à savoir le chemin de chez la Marianne, fait-il 
en remarquant le désappointement de Paule; 
mais moi je m’en souviens bien, allez, puisque je 


« portais l'eau bénite à l’enterrement de son 
homme, et j’y conduirais la demoiselle tout aussi 
droit que si je possédais lunettes et bréviaire. 

— Allons y donc ensemble ! > conclut Paule, 
facile aux promptes résolutions. 

Et les voilà partis. 

C’était si nouveau pour la jeune fille de se sen¬ 
tir ainsi responsable de ses faits et gestes, mar¬ 
chant dans son indépendance, qu’elle y prenait 
un plaisir enfantin. Tout l’amusait, depuis la 
mine futée de son guide aux cheveux révoltés, 
jusqu’à la curiosité des paysans, étonnés de la 
rencontrer en pareille compagnie. 

< Ils voudraient bien savoir ousque nous allons; 
mais je ne leur y dirai pas, allez, demoiselle ! af¬ 
firmait Tony d’un air d’importance. La discrétion 
avant tout, je ne connais que ça, moi ! » 

Quoi qu ils marchassent vite, ils n’avançaient 
pas beaucoup, grâce aux allures capricieuses de 
l’enfant de chœur : tantôt il s’arrêtait au milieu 
d'un carrefour désert pour raconter à grand ren¬ 
fort de gestes, une histoire vraie de voleurs ou 
de revenants arrivée entre ces quatre chemins : 
le epectre ou le brigand arrivait par celui-ci, la 
victime s’approchait toutbonnassement par celui- 
là, sans se méfier de rien... l’un avait élevé la 
voix oomme ceci, l’autre, étendu les bras comme 
cela... etc., etc. Tantôt il écartait les feuilles 
mortes pour ramasser des noix, enveloppées en¬ 
core des fragments de leur brou, qu’il offrait à 
sa compagne. Une autre fois, il lui proposait de 
se détourner un petit peu, un tout petit peu du 
chemin pour voir la roche « ousque il y a des tré¬ 
sors dessous, » la fontaine « ousque il coule du 
sirop d’orgeat tous les cent ans pendant la nuit de 
Noël, » ou quelque autre curiosité locale, d’un 
aussi vif intérêt. Plus loin il seoouait un 
f poironnier » pour en porter les fruits aux petits 
de la Madeleine, ces innocents 1 

Et de digressions en pauses, de temps d’arrêt 
en diversions, il allongeait si fort le chemin que 
Paule s’en aperçut et protesta. 

« Bah ! demoiselle, la malade vous a attendue 
jusqu’ici, elle vous attendrait bien encore, 
allez... le pauvre monde a la vie dure ! Mais nous 
allons filer dru puisque vous le commandez : 
l’obéissance, la discipline, je ne connais que ça, 
moi 1 et je réponds toujours amen à mes supé¬ 
rieurs. » 

Il n’a point dit amen, mais il presse le pas et 
résiste désormais aux tentations du chemin. Il 
prend même l’air sérieux avec lequel il sert la 
messe, et s'il rencontre quelque paysan qui lui 
dise : 

< Bonjour, petit bonhomme, » 

11 répondra distraitement mais avec dignité : 

« Et cum spiritu tuo ». 

< Quand nous aurons sauté le pont du Petit- 
Moulin, tourné le mur à M. Fontaine et suivi la 
charrière borgne un quart d’heure, nous y 
serons ! » affirme-t-il enfin. 


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JOÜÜNAL DES DEMOISELLES 


En effet, Paule et son guide sautent le poht du 
Petit-Moulin, tournent le mur à M. Fontaine, 
suivent la charrière borgne un quart d'heure, et 
ils y sont 1 

C'est une maison basse, étroite et lézardée, au 
bord d une mare où coassent des grenouilles ; la 
porte est entr’ouverte, mais les volets restent 
clos hermétiquement et l'obscurité règne dans 
l'intérieur. Paule y pénètre en tâtonnant; d’abord 
ses yeux, éblouis par l’éclatante lumière du 
dehors, ne distinguent aucun détail dans cet en¬ 
semble noir ; mais peu à peu, s’habituant aux 
ténèbres, la jeune fille entrevoit un grabat sur 
lequel s’allonge une forme immobile ; des paroles 
incohérentes et inintelligibles, des plaintes rau¬ 
ques et .sourdes s’échappent d’une bouche enfié¬ 
vrée; et parmi ces ombres, cette misère, cette 
souffrance, ce délire, une mignonne apparition 
gazouille, chantonne, sautille et semble voltiger 
sur le lit comme un feu follet. 

C’est la plus jeune enfant de la malade. 

« Où sont les autres? » demanda Tony à la 
blondine, qui saute au bas du lit en écartant les 
cheveux d’or qui lui voilent le visage. 

— Les autres ? Loulou et Tonton à l’école, c’est 

Thomas qui veut ; moi je garde maman ; et voilà 
Thomas avec l’herbe pour la tisane. Tra la la tra 
la-la. • 

L'aîné de la famille rentrait portant une gerbe 
de petite centaurée. 

Frêle pour ses douze ans, il avait déjà cepen¬ 
dant une physionomie virile et réfléchie... il se 
sentait déjà ehargé d’une tâche prématurée, d’une 
responsabilité d'homme et ses grands yeux d’en¬ 
fant, mélancoliques et profonds, avaient des re¬ 
gards qui n’étaient point de son âge... L’enfance 
n’existe pas pour quelques-uns; le travail et la 
lutte commencent avec leur vie, et, sans avoir 
été protégés, ils sont appelés à protéger de bonne 
heure. Thomas était de ceux-là... comme tous 
les premiers nés des pauvres gens î 

Il fit de poignantes réponses aux questions do 
Paule et leva pour elle un coin du voile qui 
cache des misères qu’elle ne soupçonnait pas... 

La malade continuait ses rauques exclama¬ 
tions; la petite fille s’était juchée de nouveau sur 
le grabat, et l’enfant chef de famille balayait 
l’âtre, allumait le feu et préparait le bienfaisant 
breuvage. Paule avait compté parler à une femme, 
à une mère; d’avance elle lui tenait en réserve 
des consolations et des encouragements; mais 
cette femme, cette mère, dans le délire de la 
fièvre, ne pouvait la comprendre*! 

Ce fut donc sur Thomas que la jeune fille re¬ 
porta toute sa sollicitude. Elle trouva pour lui de 
douces paroles, de consolantes promesses; elle 
sut donner ce qu'il fallait comme il le fallait, et 
l’enfant qui s’était roidi dans la lutte, qui s’était 
fait homme pour travailler et pour souffrir, rede¬ 
vint enfant pour s’attendrir et pour remercier. 

— Ah ! vous êtes bonne comme M. Lecomte- 


51 


Dumaine, madame! fait-il avec des larmes 
joyeuses dans les yeux-; 

— Dis donc mademoiselle, nigaud ? lui souffle 
Tony. 

— Mademoiselle, M. Lecomte-Dumaine no 
parle pas mieux que voue. 

— Vous connaissez le comte, mon enfant? 

— Je crois bien que je le connais, puisqu’il vient 
ici me faire écrire et calculer tout le temps que 
je perds mon école. Ah ! dame, ces vacanoes là 
durent depuis la mort du père... et ça n’est pas 
des vacances de plaisir! Je n'ai pas vu M. Le¬ 
comte d’aujourd’hui... sans doute elle aura eu sa 
crise... mais je ne m’étonnerais pas de son arri¬ 
vée tout à l'heure. Il a si bonne envie que je fasse 
des progrès! 

La perspective de cette rencontre troubla 
Paule, qui se leva vivement pour sortir, en pro¬ 
mettant de revenir bientôt. 

En quittant la chaumière, elle remarqua que 
le soleil baissait à l'horizon. 

< Dame ! il commence à se coucher de bonne 
heure, sans doute il éprouve le besoin dese reposer, 
cet astre, il s’est tant fatigué tout l’été! C’est égal, 
en nous pressant un peu noup aurons encore de 
l’avanoe sur lui. Seulement il ne faudrait pas 
nous en retourner par les chemins de tantôt. Si 
la demoiselle veut, nous y tirerons au plus court 
par la traverse. » 

Naturellement, la demoiselle le voulut. 

Après une marche assez longue, elle s’attendait 
à voiries blanches murailles de la maison pater¬ 
nelle apparaître enfin ; mais les sites familiers ne 
se montraient pas, et les marcheurs s’enfoncaient 
de plus en plus dans Tineonnu. 

Un inquiétant soupçon vint à l’esprit de Paule. 

« Êtes-vous sûr des chemins? t demanda-t-elle 
au jeune guide, dont l'allure perdait visiblement 
de son assurance. 

— Certainement, demoiselle, j’en suis sùr... 
sans être sûr, vous comprenez. Quand on n’a 
jamais passé par un endroit... Tenez, je parie que 
si nous tournions à main gauche... non c* est à 
main droite, plutôt... Ma foi, je crois qu’il vaut 
encore mieux filer devant nous. A la fin des fins, 
nous arriverons bien toujours quelque part. 

Mais ce n’était pas t quelque part » que Paule 
voulait aboutir. Il lui tardait de se retrouver en 
pays cônnu et de regagner les ormes. 

t C’est juste, moi aussi, je voudrais bien être 
chez nous; même que si ça traîne encore, je risque 
de manquer l'heure de la soupe ! c’cst pas mon 
habitude pourtant; l’exactitude, la régularité, je 
ne connais que ça, moi ! » 

Et le soleil baissait à l’horizon de plus en plus 
rapidement. 

Paule, que l’impatience gagnait, refusa de se 
laisser conduire au hasard. 

Quelques vignerons, encore au travail, chan¬ 
taient non loin de là; elle envoya l’enfant de 
chœur se renseigner auprès d’eux sur la direction 

e 




52 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


perdue et l'attendit, assise sur le tronc d’un bou¬ 
leau renversé. 

Elle se trouvait alors à la orête d’un monticule 
isolé dans la plaine; une construction bizarre le 
couronnait, moitié ruine et moitié forteresse, avec 
ses douves à sec, ses meurtrièreaobstruées et ses 
créneaux croulants. Ce donjon spectre avait fière 
mine encore, cependant: il cachait sa vétusté sous 
un manteau de lierre, .et le soleil couchant em¬ 
pourprait ses vitraux de lueurs étincelantes. 

Un reste de poterne, des vestiges de herse et 
de pont-levis disparaissaient sous une luxuriante 
végétation parasite, et, entre leurs débris, un sen¬ 
tier visible à peine donnait accès au manoir. 

Paule, attendant le retour de son guide, exami¬ 
nait avec curiosité ces ruines qui s’obstinaient à 
vivre, ce sépulcre qui semblait abriter encore des 
vivants. Elle croyait voir le fantôme des siècles 
écoulés planant sur ces murailles; elle croyait en¬ 
tendre des bruits de guerre et de tournois ; elle 
assistait en esprit à des sièges sanglants et à des 
fêtes chevaleresques ; elle en arrivait enfin à per¬ 
dre la conscience de la réalité pour se plonger 
dans l’idéal, quand un trivial incident la rappela 
au terre-à-terre de sa situation : 

A quelques centaines de pas seulement, une 
bande de gars s’avançait bruyamment. Ils reve¬ 
naient d’une < vogue » du voisinage, sans doute, 
à en juger par leur gaieté tapageuse. Paule eut 
peur de ces you you you ! lancés par des gosiers 
villageois et de ces éclats de rire que répétaient 
les échos... autour d’elle, aucun buisson où se 
cacher, pas un pan de mur derrière lequel cher¬ 
cher. un abri I rien que ce donjon, cette poterne, 
ce pont-levis qui semblaient lui dire : 

t. Viens! • 

Sans réfléchir ni balancer, elle franchit en quel¬ 
ques bonds la distance qui l’en séparait et dispa¬ 
rut dans les ruines. Elle s’arrêta palpitante pour 
écouter... les cris et les chants s’étaient* rappro¬ 
chés... tout près d’elle, sur le chemin, les jeunes 
gens s’arrêtaient et une discussion violente pa¬ 
raissait devoir les attarder là. 

« Quel contre-temps ! > murmura Paule en p⬠
lissant un peu. 

’ Elle voulut allonger la distance entre elle et ce 
groupe tapageur et continua d’avancer. 

Un jardin séparait le donjon des fossés, et toute 
la vie, toute la gaieté de cette ruine s’étaient con¬ 
centrées là; il la rajeunissait vraiment, avec ses 
roseraies odorantes, ses massifs multicolores, ses 
arceaux de clématite et de jasmin. 

Paule s’y enfonça longeant le manoir, l’attention 
partagée entre 1 épanouissement du dehors et les 
provoquants mystères de l’intérieur. 

Tantôt une porte entr’ouverte, avec un écusson 
mutilé en guise de fronton, lui laissait voir un 
escalier de pierre tournoyant dans une tour; 


tantôt elle devinait le salle des gardes, dont les 
croisées, presque à fleur du sol, lui permettaient 
de chercher la cheminée monumentale dont l’à- 
tre ne se réchaufferait jamais peut-être.) Elle 
marohait de plus en plus intéressée à chaque 
pas, et elle allait avoir fait le tour du donjon, 
quand elle s’arrêta brusquement. 

Une voix d’homme, sonore, mais contenue, 
fredonnait tout près d’elle un refrain monotone 
et mélancolique, semblable à ces berceuses 
naïves qui endorment les enfants. Cette voix lui 
arrivait par une fenêtre béante, une fenêtre du 
rez-de-ohaus?ée, tout enguirlandée de vigne 
vierge aux rameaux empourprés. Un vieil if lui 
faisait un rempart naturel contre les vents, et à 
cette heure de la soirée, le soleil y lançait abon¬ 
damment ses derniers rayons. 

Ils se jouaient dans les profondeurs d’une haute 
salle où les flaques d’ombre et de lumière alter¬ 
naient bizarrement ; une antique tapisserie, reste 
des splendeurs d’autrefois, en couvrait les murail¬ 
les; un bahut de vieux chêne, souvenir des pre¬ 
miers possesseurs, s’y dressait avec ses sculptu¬ 
res naïves, et, sur un fond de velours sombre, 
un christ d’ivoire, en pleine lumière, étendait ses 
bras sanglants et penchait sa tête divine. 

Cachée par les rameaux de l’if, Paule vit tout 
cela d’un coup d’œil. Elle allait se retirer discrè¬ 
tement toutefois, quand les éclats de la dispute 
villageoise, de plus en plus animée, la retinrent 
immobile. Alors, de nouveau, elle plongea le re¬ 
gard dans la chambre mystérieuse. 

La voix masculine y continuait sa balancelle, 
baissant, baissant de plus en plus, comme si l’en¬ 
fant qu'on voulait endormir eût enfin ferjné les 
yeux. L’enfant!... Paule l’entrevit alors par un 
mouvement involontaire. 

C’était une femme de grand âge, vêtue de noir, 
à demi couchée dans un fauteuil séculaire. Ses 
paupières brunes s’étaient fermées pour le som¬ 
meil, cohtrastant avec la blancheur de son visage 
d’une pâleur mate ; ses cheveux blancs, touffus 
encore et dénoués, lui formaient une auréole 
d'argent, et ses mains, qu’agitait parfois un 
tressaillement convulsif, retenaient une main 
d’homme. 

L’autre main de cet homme balançait un bou¬ 
quet do plumes sur le front de la dormeuse pour 
en écarter les insupportables mouches de septem¬ 
bre , et ce bouquet semblait battre doucement la 
mesure de l’air murmuré par le chanteur. 

Celui-ci crut entendre un bruit léger du côté 
de la fenêtre ; il -tourna la tête : Paule le recon¬ 
nut. 

C’était Henri Lecomte, le comte du Maine, 
comme disait la jeune fille. 

Mêlanie Bourotte. 

(A suivre.) 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


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SOIRÉE D’HIVER 


Au coucher du soleil, toute la forêt semble 
Dans le recueillement. Touffes de chênes roux. 

Petits genévriers, maigres buissons de houx 
N’ont pas dans la lumière une feuille qui tremble. 

On n’entend qu’un oiseau, travailleur attardé, 

Dans le canton lointain des châtaigniers antiques ; 

' On écoute à travers les grands bois pacifiques 

Le pivert, dont le bec fait un bruit saccadé. 

Étrange oiseau, connu de cet homme qui passe 
Dans la lueur tranquille et pure du couchant : 

Ce n’est pas un vieillard qui se traîne en marchant, 
Dont l’échine se courbe et dont la jambe est lasse ; 

C’est un rude piéton sortant de la forêt, 

Tout chargé de bois mort. — Son pas ferme s’allonge ; 
Il a vu le soleil copime une grosse oronge 
Qui, là-bas, s’enfouit dans l’herbe et disparaît. 

Il marche allègrement. Le fond du cœur rumine 
Quelque chose d’heureux... Dans le ciel clair et froid 
Monte un fil de fumée, un long fil bleu tout droit... 
Son vieux masque rugueux et tanné s’illuminè... 

Dans ce pli du terrain où finit l’horizon 
Il n’arrivera pas avant la nuit, peut-être ; 

Mais il a sur l’épaule un riche feu de hêtre 
Pour égayer les coins de toute sa maison. 

Là, sous un toit moussu, fenêtre et porte closes, 

A l’heure du berceau, les enfants réjouis, 

Ouvriront de grands yeux par la flamme éblouis 
Quand il déchaussera leurs chers petits pieds roses. 

André Lemoyne. 


ÉCONOMIE DOMESTIQUE 


POIRES A LA CRÈME 

Prendre, autant que possible, des poires qui ne 
deviennent pas rouges en cuisant. Les faire bouil¬ 
lir dans un sirop de sucre très-léger; lorsqu'elles 
sont cuites à point, les piquer avec des amandes 
douces coupées en quatre, et lorsqu’elles sont 
rangées dans le compotier verser dessus une 
crème à la vanille. Les poires doivent être tiè- 
des. On peut faire des pommes de la même façon. 


PUNCH AU LAIT 


Faites macérer, pendant deux jours, une dou¬ 
zaine de citrons dans deux litres d’eau de vie. 
Faites un sirop de 750 grammes de sucre, au¬ 
quel vous ajouterez, lorsqu’il sera prêt d’être 
achevé, le jus des citrons et une muscade râpée. 
Mêlez ensuite à l'eau de vie bien filtrée; ajoutez 
un litre de lait nouveau bouillant. Passez à la 
chausse et mettez en bouteille après avoir laissé 
refroidir. 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


REVUE MUSICALE 


* 

PAUL ET VIRGINIE. — LES ITALIENS. 


Qui n’a gardé dans son souvenir le poème 
charmant de Bernardin de Saint-Pierre, Paul et 
Virginie ? Qui n’a évoqué, à ses heures de re¬ 
cueillement, ces situations enchanteresses des 
deux enfants, serrés l’un contre l’autre sous les 
ombrages des forêts vierges? qui n’a entendu ces 
confidencés si pures, ces sentiments si naïfs et si 
naïvement exprimés ? qui n’a vu courir les deux 
enfants à travers bois et bruyères à la recherche 
d'une fleur ou d’un papillon ? Ah ! nous le savons 
tous par cœur, ce livre dont M. Massé, l’illustre 
compositeur, vient de faire la plus poétique des 
élégies musicales ! 

Rien n'est plus simple, plus naturel, plus at¬ 
tendri que le duo des deux mères, rêvant le bon¬ 
heur de leurs enfants, tout en niant le coton. 
Quelle grâce dans cet entretien maternel, et 
comme la sait bien reproduire cette phrase har¬ 
monieuse : 

Ainsi leur enfance heureuse 
Prépara leur chaste amour, 

Comme une aube radieuse 
Annonçant un plus beau jour. 

Ceci nous rappelle les vieux poètes bucoliques 
qui ont créé tant de jolies choses, dont hélas ! on 
ne se doute pas aujourd’hui. La plainte du pau¬ 
vre serviteur Domingue est pleine d’une émotion 
qui gagne les auditeurs : 

N’envoyez pas le jeune maître 
Vers les pays lointains, 

Les flots le garderaient peut-être, 

Les vents sont incertains. 

Ici se trouve un chœur qui se chante dans la 
coulisse. Il semble que la mélodie en soit voilée. 
La spirale des basses, qui en dessinent le contour, 
parait tracer le sillage du navire qui apporte aux 
exilés un écho de la patrie lointaine. Il y a dans 
ce chœur quelque chose de mélancolique qui 
dispose lame aux événements qui vont suivre. 

Rien n’est adorable comme le duo de Paul et 
de Virginie, tous deux abrités sous la feuille gi¬ 
gantesque du bananier : 

Par quel charme, dis-moi, m’as-tu donc enchanté ? 

Je m'interroge en vain et ne saurais le dire. 

En te voyant, je crois que c’est par ton sourire ; 

En t’écoutant, je crois que c’est par ta bonté. 

Il faut citer aussi la fin du premier tableau, 
qui consiste en un trio un peu en forme de can¬ 
tique : 


Les cœurs que Dieu lui-même inspire 
Dans l’innocence des champs, 

Trouvent bien ce qu’il faut dire 
Pour émouvoir les méchants. 

On dirait un morceau religieux, tant la forme 
en est ample. 

Peut-être eût-on préféré une couleur plus en 
harmonie avec la simplicité rustique des person¬ 
nages et du sujet. 

Le second tableau est moins coloré, moins en¬ 
traînant; il s’y trouve une bamboula qui n’a produit 
qu’un faible effet. La scène où Virginie vient de¬ 
mander à Sainte-Croix la grâce de son esclave re¬ 
belle est une des plus charmantes inspirations de 
l’auteur. Le refrain surtout est délicieux ; 

Pardonnez-lui. 

Cette mélodie est couronnée par un grand en¬ 
semble d’une allure toute magistrale. 

Nous terminerons l'acte par la chanson de la 
négresse : 

Parmi les lianes 
Au fond des Savanes, 

Le tigre est couché... 

qui est pleine de vocalises et de brusqueries sau¬ 
vages. 

Dans le deuxième acte, la chanson de Domingue 
a fait éclater la salle en applaudissements : 

L’oiseau s’envole* 

Là-bas, là-bas! 

Cette pièce, d’une simplicité et d’une délica¬ 
tesse admirables, est véritablement exquise. La 
voix de l’interprète se pénètre si bien du senti¬ 
ment qu’il exprime, que le public semble le res¬ 
sentir et que son admiration se traduit par des 
bravos frénétiques. 

Ici se termine la couleur si douce et si sobre de 
l’églogue. Le drame passionné, les émotions vio¬ 
lentes vont lui succéder. 

Le duo entre Paul et sa mère débute par un® 
phrase éminemment pathétique : 

Oh ! ne brisez pas mon courage ! 

le morceau se soutient dans cette gamme passion¬ 
née jusqu’à ce que le jeune homme, épuisé par 
cette lutte douloureuse, tombe dans les bras de 
sa mère et va cacher sa tête dans son sein. C’est 
l’orchestre qui achève, dans une péroraison des 
plus émouvantes, ce que les paroles du pauvre 
enfant ne pouvaient plus traduire. 


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55 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


Le quatuor qui suit, avec sa belle et grande 
phrase : 

Sa vie est sous ma garde... 
puis le duo de Paul et Virginie : 

Ah ! laisse-moi te suivre 

Sur le vaisseau qui va t’emporter loin dç nous. 

Ce morceau est la situation capitaine l’œuvre. 
Ici Virginie chante une mélodie qui se retrouve 
plusieurs fois dans la partition. C’est d’un effet 
triste et ravissant qui a jeté l’auditoire dans une 
agitation douloureuse, difficile à traduire. 

Le troisième acte commence par une chanson 
de négresse, très-originale, et qui a été rede¬ 
mandée. 

La scène de la lettre a été traitée avec beaucoup 
de grâce et de naïveté : 

Chère mère, vous m’avez dit 
De vous mander les jours de joie 
Ou de chagrin que Dieu m’envoie... 

puis un ensemble doux et tendre se termine par 
la phrase du serment : 

/ 

Par le ciel qui m’entend, par l’air que je respire... 

on s’attend au dénouement; c’est le naufrage du 
Saint-Géran et la mort de la pauvre Virginie. 

Le public attristé s’en va les larmes aux yeux. 

C’est un devoir pour nous de remercier 
M. Vizentini, directeur du Théâtre-Lyrique, 
des efforts qu’il a faits pour entourer cette 
œuvre musicale de tout l’éclat qu’elle méritait. 
M. Capoul et mademoiselle Ritter ont su, par leur 
talent sympathique, conserver aux deux caractères 
de Paul et Virginie leur physionomie si fraîche 
et si poétique, et les applaudissements enthou¬ 
siastes du public les ont bien justement récom¬ 
pensés. 

En résumé, Paul et Virginie est un immense 
succès ; succès que nous sommes d’autant plus 
heureux d’enregistrer qu’il est dû au talent d’un 
de nos anciens collaborateurs, M. Victor Massé, 
dont nous avons publié plusieurs - * opérettes 
spécialement composées pour nos abonnées. 
Cette nouvelle partition achève de le placer dans 
les plus hauts degrés de l’échelle artistique. 


Le théâtre Italien a de grandes difficultés 
à vaincre ; les cantatrices célèbres ne font 
qu'effleurer le sol parisien, pas une ne nous reste: 
les sommes immenses qu’on leur offre à l’étranger 
les font fuir à tire-d'aile. Il faut des noms 
sonores pour attirer le public ;' il faut des créa¬ 
tions nouvelles pour attirer les talents. 

Le nouveau directeur du théâtre Italien , 


M. Escudiep, en homme habile et intelligent, a su 
se garer des écueils; en produisant aux clartés de 
la rampe un nom aimé de tous les spectateurs de 
goût, il a fait œuvre de maître. Mademoiselle Bor- 
ghi-Mamo a paru récemment dans Rosine, du 
Barbier. C’était tine tâche difficile, dont la jeune 
cantatrice s’cst admirablement tirée : sa voix est 
vibrante, juste et étendue; elle a dit avec beau¬ 
coup de grâce les vocalises de la Cavatine, où tant 
d’habiles chanteuses avaient échoué avant elle; 
elle s’est fait applaudir enfin de l’auditoire le plus 
’ difficile de nos scènes lyriques. Nous avons 
entendu aussi avec une vive émotion madame 
Sanz, dans le rôle d’Azucëna du T-rovatorp. Elle 
a une belle voix, soutenue par un remarquable 
talent de tragédienne. 

Nous devons encore parler d'un nouveau début 
qui fait bruit dans le monde musical, celui de 
mademoiselle Emma Albani, qui vient d’obtenir 
devant le public parisien la consécration de sa 
renommée. Après une absence de quatre années, 
employées à parcourir avec succès les principales 
villes de l’étranger, la diva nous est revenue avec 
un talent de premier ordre. 

Douée d’un organe magnifique, d’une pureté 
et d’une égalité parfaites, mademoiselle Albani 
s’est de plus affirmée comme une artiste con¬ 
sommée par le style, la sensibilité et le goût 
exquis de sa méthode. 

Dans le rôle de Lucia elle a été couverte de 
fleurs et applaudie oomme elle le méritait par un 
public enthousiaste. Madame la maréchale de 
Mac-Mahon, qui assistait à la deuxième représen¬ 
tation, a chargé M. Escudier de transmettre ses 
félicitations à la célèbre cantatrice. 

La reprise de Rigoletto a permis de mieux 
juger encore toute l’ampleur et le charme de la 
voix de l’Albani. Malgré le souvenir que la Frez- 
zolini avait laissé chez les habitués de la salle 
Ventadour, la nouvelle cantatrioe a déployé, 
dans le rôle de Gilda, toute la supériorité de son 
talent. Applaudie avec enthousiasme, après le 
magnifique duo avec Rigoletto : Che temçte, pa- 
dre , dro veglia, elle s’est surtout révélée par 
la manière à la fois si savante et si exquise, dont 
elle a chanté tous les morceaux du deuxième 
acte. Le quatuor du quatrième acte a été néces¬ 
sairement répété. 

Bref, l’éminent directeur est certainement 
plus capable que tout autre d’arracher son 
théâtre à cette torpeur monotone dans laquelle 
il s’est engourdi si longtemps.Nous sommes donc 
appelés pour cet hiver à voir refleurir, pour la 
salle des Italiens, ces succès d’autrefois dont 
toute la France était émue. 

Marie Lassaveur. 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


CORRESPONDANCE 


LETTRE D'UNE INCONNUE A JEANNE ET RÉPONSE DE JEANNE A CETTE INCONNUE 


Mademoiselle, 

Je ne puis plus penser à autre chose... cela 
m'est venu un soir que les cheminées fumaient 
et que j’avais le spleen. 

Ce spleen, je l’éprouve encore ! cette pensée, 
elle me possède plus que jamais et j’y cède 
aujourd'hui ; c’est celle de vous écrire. 

Je le sais bien, mademoiselle, vous avez mieux 
à faire que de déchiffrer mes pattes de mouche ; 
vos devoirs,grands et petits, absorbent la majeure 
partie de votre temps; vos amitiés et vos rela¬ 
tions s’emparent du peu qu'il vous en reste ; 
c’est donc bien ambitieux à moi d’en vouloir dis¬ 
traire une parcelle à ipon profit. Aussi ai-je 
résisté d’abord à cette tentation : mais elle per¬ 
siste avec tant de force que j’y soupçonne main¬ 
tenant une inspiration de mon bon ange... et me 
voici, la plume en main, devant quatre pages 
blanches que j’aurai le courage de noircir... peut- 
être. 

Je pourrais cependant résumer ce que j’y vais 
tracer en un gigantesque point d’exclamation qui 
voudrait dire : 

< Hélas ! > 

Mais comme vous n’en devineriez pas la cause ; 
comme il vous faut quelques explications pour 
m’accorder la compassion que je mérite, pour 
m’envoyer le secours que j’implore, je vous 
demande la permission de vous faire mes confi¬ 
dences : 

Mademoiselle, je m’ennuie ! ! ! 

Je m’ennuie dans tous les modes et sur tous 
les tons I 

Je m’ennuie le matin, à midi et le soir I 

Je m’ennuie debout, assise et couchée ! 

Je m’ennuie dans la veillo et dans le som¬ 
meil ! 

Je m’ennuie en dedans et en dehors ! 

Je m’ennuie enfin si lourdement, si sombre¬ 
ment et si complètement que c’est à n’y plus 
tenir. Je me sens devenir bête; je suis menacée 
de tourner à l’aigre ; et une fois bête et mé¬ 
chante, je ne puis manquer de me métamorphoser 
en laideron. C’est écrit! 

Je sais qu’il est honteux de s’ennuyer et humi¬ 
liant d’avouer son ennui... c’est comme si l’on 
signait une déclaration de paresse ou d’incapacités 


Mais, quand l’on en poursuit la guérison, il faut 
bien découvrir son mal au médecin choisi pour 
le guérir... or, mon médecin, si vous y consentez, 
ce sera vous, mademoiselle ; vous, en contact 
incessant avec des milliers de jeunes filles; vous 
qui recevez assez de menues confessions pour 
avoir acquis une expérience prématurée. 

Voici donc mon pouls ; tâtez-le ; mettez votre 
main sur mon cœur ; interrogez mes yeux jus¬ 
qu’au fond, je ne les baisserai point pour vous 
empêcher d’y lire... Vous devinez mon tempé¬ 
rament ; vous pressentez mon caractère, peut- 
être ? 

Voulez-vous maintenant que je vous tienne au 
courant de mes habitudes ? 

Oui ? 

Je commence: 

J’ai seize ans. Joli âge ! direz-vous. Ah î 
bien oui ; pour ce que j’en fais, il vaudrait 
autant... 

Je n’ai pas eu le bonheur de connaître ma 
mère!... Ah! si elle était là, je sais bien que je ne 
m’onnuierais jamais, qu’il fleurirait toujours 
des roses sur ma route et des joies dans mon 
cœur. 

Mon père m’adore et je le lui rends bien. Cela 
devrait suffire à mon bonheur, et c'est trop d’exi¬ 
gence que de désirer autre chose, n'est-ce 
pas ? 

Ce bon père n’a pu se résigner à me mettre en 
pension ; il a besoin de ma présence continuelle, 
qui lui rappelle ma mère. Il s’est également 
refusé à admettre une étrangère dans notre inté¬ 
rieur, et je n’ai pas eu d'institutrice. Avec un dé¬ 
vouement infatigable, il a pris soin tout seul de 
mon éducation, s’efforçant de me remplir l’esprit 
de connaissances variées. 

. Il n’y a point perdu son latin, parce que je le lui 
ai laissé tout entier pour son usage personnel. 11 
n’a pu m’enseigner la musique, attendu que sa 
voix est fausse et qu’il ne joue d’aucun instru¬ 
ment ; l'insuffisance de mes dispositions pour le 
dessin l’a contraint à en abandonner la culture 
inutile ; mais j’ai dû me résigner à des études 
plus sérieuses et je suis devenue assez forte, dit 
mon père, en différentes matières qui ne n’amu¬ 
sent pas, oh mais, pas du tout ! d’autant plus 


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JOURNAL DE3 DEMOISELLES 


D t 


que jo trouve rarement à les appliquer à la vie 
pratique. La vie pratique ! est-ce comme cela 
qu’on dit, mademoiselle ? 

J’aime la lecture. Je l'aime trop, sans doute, car 
ce goût inquiète mon père ; il a mis sous clef une 
partie de sjt bibliothèque. Je lui en veux même 
un peu, car cette défiance n’est pas justifiée ; je 
vous jure que je n’aurais jamais la fantaisie de 
lire même le titre d’un livre interdit; le fruit 
défendu ne m’offre aucun attrait. J’ai bien à ma 
disposition une partie de Walter Scott et de 
Cooper, plusieurs romans anglais et américains, 
et la plupart de ceux qu’a signés Frédérics 
Bremer; mais je sais tout cela par cœur à présent, 
et notre situation de fortune ne me permet pas 
l âchât fréquent de nouveaux livres. Mes lectures 
sonj donc très-restreintes, et si je ne puisais pas 
quelques consolations dans le Journal des De¬ 
moiselles , je serais, en vérité, la fille de seize 
ans la plus déshéritée que l’on pût rencon¬ 
trer. 

Ce cher journal, avec quelle impatience je 
l’attends ! pendant quatre semaines et deux joursde 
chaque mois je rêve à ce que va contenir le pro¬ 
chain numéro; arrive-t-il, je le dévore d’un trait, 
et me voilà de nouveau pour quatre semaines et 
deux jours à la diète. On devrait bien nous l’en¬ 
voyer trois cent soixante-cinq fois par an. 
Persuadez-le dond à l’administration, made¬ 
moiselle. 

A défaut de lecture, si je me réfugiais dans la 
causerie, peut-être y trouverais-je quelques dis¬ 
tractions ; mais cela aussi m’est à peu près in¬ 
terdit : nous habitons, à la campagne, une mai¬ 
son isolée que l’on ne visite guère et d’où nous 
sortons assez rarement. Dois-je le regretter beau¬ 
coup ? Non, si j’en crois quelques mondaines sin¬ 
cères que j’ai rencontrées par hasard : « Aujour¬ 
d’hui l’on ne sait plus causer, disent-elles, et 
quand l’on a sacrifié quelques heures, chaque 
jour, aux propos oiseux, aux cancans de salon, 
en vérité, l’on ne fait pas ses frais. » 

Si les arts me manquent, si la lecture me fait 
presque défaut, si l’absence de relations sociales 
me condamne au mutisme, je pourrais, me direz- 
vous, me livrer au culte consolant et fructueux 
de la poêle à frire, dos plumeaux ou de l’ai- 
guille. 

Eh ! mademoiselle, je ne demande pas mieux ! 
Que l’on m’initie aux mystères des sauces blan¬ 
ches et des sauces noires ; que l’on me plonge 
dans les émotions de la lessive ; que l’on me 
sacre ménagère avec le plumeau, Taraignoire ou 
l’aiguille à repriser, en guise de sceptre, j’en 
bénirai le ciel ! 

Mais le moyen de pénétrer dans le jardin des 
Hespérides du ménage, quand le dragon en garde 
l’entrée ? 

Le dragon, c’est Dorothée, femme à barbe, 
d’âge mûr, au service de ma famille depuis trente 
ans. Elle ne s’est pas habituée à me voir grandir, 


cette Dorothée ; elle me croit toujours à l’âge de 
cinq ans, en vérité I Que j’apparai 98 e au seuil de 
sa cuisine avec le respectable désir de tourner au 
cordon bleu ; 

« Mademoiselle va se tacher I mademoiselle va 
se brûler î mademoiselle va renverser la marmite 
ou faire tourner la sauce I > 

Et mademoiselle s'enfuit épouvantée devant 
les catastrophes qui lamenaœnt à l’angle des four¬ 
neaux. 

Que j’essaye d'épousseter un meuble, de 
draper un rideau, de ranger une armoire : 

« Mademoiselle va casser cette glace ! mademoi¬ 
selle va se salir les mains ! mademoiselle va tout 
bouleverser dans la maison! C’est une ruine pour 
les ménages quand les petites filles jouent à la 
dame ! » . 

Et la pauvre « petite-fille » se réfugie dans le 
cabinet de son père, qui lui fait réduire un plan 
ou collectionner des calculs scientifiques. 

Pendant cette agréable occupation, ses regards 
errent parfois autour d’elle comme pour chercher 
un point lumineux à l’horizon... mais l’horizon 
est à cinq mètres de là, construit en pierres de 
taille et habillé d’un papier prune, une affreuse 
couleur, mademoiselle, la plus mélancolique de 
toutes après le noirl le papier prune se dissimule 
par endroits sous une carte fumée du départe¬ 
ment, sous un plan jauni de notre propriété, sous 
un râtelier chargé de pipes respectables qui ont 
•servi longtemps ; mais le papier prune n’en est 
pas plus gai ni l’horizon de pierres de taille non 
plus! 

Tandis qu’au dedans les plumes crient sur les 
cahiers, au bruit monotone de la pendule, qui 
retarde, au dehors une plaine immense entoure 
la maison, sans autres accidents de paysage que 
des tas de pierres lugubres par-ci par-là, derniers 
débris d’une ville romaine. Les antiques démo¬ 
litions encombraient le terrain: pour le déblayer 
on en a fait des amas plus ou moins réguliers : 
ce sont les pyramides de ce désert. 

Sous le soleil torride de juillet, ces pierres 
sèches, ces champs uniformément jaunes, font 
éprouver aux yeux une sensation de brûlure ; au 
printemps, lorsque ailleurs les rameaux fleu¬ 
rissent; en automne, quand, plus loin, les forêts 
se parent de splendides couleurs, ces sillons à 
peine verdoyants ou veufs de leurs épis, ces 
ruines, témoins muets d’une opulence éteinte, 
serrent le cœur et font soupirer ; mais en hiver, 
oh, mademoiselle ! en hiver, c’est indescriptible ! 

Imaginez, si vous le pouvez, un ciel gris et 
bas qui pèse sur cette terre sans arbres, une pluie 
froide et continue qui transforme en lac cette ré¬ 
gion désolée, des rafales qui gémissent tour¬ 
noyantes et font crouler les pyramides avec des 
bruits sinistres... ou bien un immense linceul 
couvrant cette mort, un linceul tout blanc ponc¬ 
tué de noir par les corbeaux!... Imaginez cela et 


plus encore... 


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JOURNAL DSS DEMOISELLES 


Voyez, en face de toutes ces désolations, votre 
correspondante anonyme, la tête appuyée sur sa 
main, le regard perdu dans l’espaoe, et le bâille¬ 
ment, puisqu’il faut l’appeler par son nom, le 
bâillement sur les lèvres ! 

Oui, mademoiselle, je bâille incessamment, au 
risque de me déformer la bouche ! Je bâillerais 
même en vous écrivant si c'était moins impoli! 
mais, soyez certaine que je ne bâillerai pas en vous 
lisant, si vous me faites l'honneur de me répondre ! 
et, quand vous m’enverrez le remède à ce bâille¬ 
ment perpétuel, comptez sur la reconnaissance 
infinie de celle qui vous supplie de publier sa 
requête et votre réponse; son mal étant celui de 
quelques autres femmes, votre « ordonnance > 
pourra leur servir également. 

Marie M. de M. 

En effet, chère inconnue, j'ai peu de loisirs ; 
mais mon temps et mes sympathies appartiennent 
d’abord au Journal des Demoiselles , et je ne 
trouve jamais qu’il soit trop matin pour me lever 
ou trop tard pour me coucher quand il s’agit de 
causer avec ses abonnées. 

Je vous écris à la lueur de ma lampe matinale : 
le programme de nia journée est tellement char¬ 
gé que, si j’avais attendu la clarté du soleil, j’au¬ 
rais couru grand risque de voir ma réponse 
ajournée. 

Or, je ne veux pas que vous languissiez après 
elle au point de vous c déformer la bouche dans 
le bâillement, la tête sur votre main et le* 
regard perdu dans l’espace. > 

La rêverie et le spleen sont dangereux à tout 
âge, au vôtre surtout, et puisque vous me faites 
l'honneur de me traiter en sœur aînée, j’accepte¬ 
rai ce rôle affectueux pour vous parler avec le sé¬ 
rieux et l’autorité que me donne ce droit d'aînesse. 

Je gémirais sur votre triste sort, croyez-le bien, 
s'il me semblait sans remède, et surtout s’il n’é¬ 
tait pas en quelque sorte voulu . 

Eh ! oui, charmante inconnue, à votre âge, avec 
votre imagination et votre caractère, est-ce qu’on 
s’ennuie à ce point si l’on n’y met pas un peu de 
bonne volonté ? 

Voyons, sincèrement, êtes-vous déshéritée au¬ 
tant que vous paraissez le croire? 

L’éducation un peu masculine que vous avez 
reçuo vous crée de précieuses ressources intellec¬ 
tuelles : car, je le devine, malgré votre modestie, 
vous savez comprendre autre chose que des ré¬ 
ductions de plans et des calculs algébriques. 
Vous pouvez donc vivre beaucoup par l’intelli¬ 
gence ! 

Si les arts vous manquent, la poésie vous reste. 

Non pas celle qui se résume en strophes rimées : 
ne fait pas des vers qui veut! mais celle qu’on 
sent, qu’on éprouve, qu’on chante, qu’on pleure; 
celle qui, jaillissant de notre cœur, se répand 
sur toutes choses autour de nous;»celle qui, pla¬ 
nant sur le monde extérieur, nous en arrive pour 
nous pénétrer l ame ! C’est la vie du cœur. 


Prenant sa source dans la foi, elle ensoleille 
les intérieurs sombres, elle féconde les rameaux 
desséchés, elle rajeunit les ruines et fait parler 
le silence. C’est elle qui agrandit les petites tâches 
et embellit les devoirs arides... 

Devant elle, jeune amie, la barrière jde papier 
prune tombera pour laisser votre horizon, borné 
hier, se prolonger sans limites, parce que, sur 
cet horizon, se lèvera l’aurore du pur amour. 

Dans cet amour divin, toutes vos tendresses de 
la terre s’épanouiront rafraîchies ; 

Vous aimerez votre père saintement, c’est-à- 
dire de l’amour qui donne sans calcul, se dévoue 
sans réserve et se suffit à lui-même ! 

Vous aimerez votre prochain assez pour mar¬ 
quer un noble but à vos pensées, à vos aspira¬ 
tions, à vos actes! assez pour que cet ampur 
répande sur vos journées un charme qui en 
éloignera le vide et l’ennui ! 

Vous vous aimerez vous-même, enfin, moins 
pour la terre que jalouse de votre bonheur en 
l’autre vie, c’est-à-dire pour embrasser le devoir 
et utiliser chrétiennement votre passage ici-bas ! 

Et dites-moi s’il restera quelque lacune où 
garder l’ennui dans une intelligence aussi occu¬ 
pée, dans un cœur aussi plein ? 

Je sais bien que l’on ne peut constamment pla¬ 
ner sur les hauteurs, s’exalter en des sentiments 
sublimes et tenir son arc tendu. Nous sommes 
des êtres doubles. Dieu l’a voulu ainsi pour notre 
humiliation. Quand la part de c l'ange » est faite, 
la bête réclame ses droits. Il lui faut des plaisirs, 
des distractions, des devoirs à sa portée. Je ré¬ 
sume tout cela dans un mot : 

Le travail manuel ! 

Le travail manuel est à la fois uûe obligation, 
un refuge, une consolation, une récompense, 
voyez-vous ! 

Et ne croyez pas à son influence stupé¬ 
fiante sur l’imagination, sur l’intelligence: il les 
stimule, au contraire. 

Quand l’esprit et le corps sont occupés à la fois, 
il s’établit dans letre humain un équilibre, une 
pondération, qui décuplent ses forces. 

Occupez donc vos doigts, petite sœur cadette. 
Armez-vous de courage pour affronter le dragon 
Dorothée et ne vous laissez pas annihiler par ses 
bonnes mais in intelligeiites intentions. En des¬ 
cendant par instant des hauteurs spéculatives, 
initiez-vous au terre à terre de la cuisine, de 
l’office et de la lingerie. L’aiguille, la navette, le 
crochet, les... 

Mais j'oubliais... ces instruments de travail 
vous sont moins familiers que l’équerre et le com¬ 
pas; vous savez mieux relever une erreur ma¬ 
thématique, sans doute, qu’une maille tombée, 
et votre éducation est à faire entièrement sous 
ce rapport. 

Hélas! qui s’en chargera dans votre solitude? 

Je voudrais bien répondre : « Moi! » mais... 

Eh bien, oui, au fait ; pourquoi pas ? Oui, ce 

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JOURNAL DES DEMOISELLES 


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sera moi, ma jeune amie, par l’organe d'un petit 
livre, véritable encyclopédie des travaux fémi¬ 
nins, Il en est à sa cinquième édition en très peu 
de temps ; c’est vous dire de quelle notoriété il 
jouit maintenant. 

Le Manuel du Journal des Demoiselles ne se 
contente pas d’indiquer les travaux et leur 
meilleur môde d’exécution ; il ne fait pas seule¬ 
ment voir les choses à l'intelligence, il les montre 
aux yeux avec le secours de trois cent cinquante 
vignettes admirablement dessinées. Rien d’omis. 

Ni la pose des doigs ni la situation des instru¬ 
ments de travail, des laines, des fils, des soies, 
des étoffes, etc., etc. Les auteurs supposent que 
leurs lectrices n’ont jamais tenu ou vu tenir une 
aiguille, une navette ou un crochet; ils com¬ 
mencent réellement par l'alpha, et la nomencla¬ 
ture qui suit est si détaillée, si multiple, si com¬ 
plète, qu’elle éloigne étonnamment l’oméga ; on 
n’y arrive qu’à travers l’acquisition de tous les 
talents manuels féminins. 

Oui, chère inconllue, tous y passent : 

Tapisserie, tricot, filet, frivolité, crochet de 
tous genres, impressions sur étoffes, chiffres, 
marques, broderies, jours, dentelles, appliques et 
passementeries de tous style», fleurs de laine, 
relevé des patrons, oonfeetion des vêtements, in¬ 
crustations, blanchissage des dentelles, etc. J'en 
passe et des meilleurs. 


L’édition est belle, avec des vignettes d’une 
clarté merveilleuse et des caractères excellents. 
C’est un trésor que ce petit livre. 

Ah 1 mon Dieu ! je puis bien le dire sans scru¬ 
pule, car je n’y ai pas trempé le moins du monde ! 
et, tenez, je ne ferais pas plus de façon si j'en 
étais Fauteur, car ee livre-là est une bonne 
œuvre, une œuvre d’utilité publique, et, croyant 
servir la société, je le signalerais, même au péril 
de ma modestie. 

Donc, puisqu’il est convenu que je suis aujour¬ 
d’hui votre sœur aînée, permettez-moi de vous 
offrir ce manuel avec un assortiment de laines, 
de fils, d’aigu illes, de crochets, etc. Servez-vous 
de tout assidûment et vous rendrez service aux 
autres et à vous-même; vous supprimerez les 
mémoires d’ouvrières, vous t entretiendrez l’ami¬ 
tié par les petits cadeaux », vous remplirez 
joyeusement et utilement de ternes matinées, des 
midis moroses, des soirées fumeuses; vous con¬ 
jurerez enfin pour jamais ce mortel ennemi de 
l’intelligence, de la santé et de... la beauté : 

Le bâillement! 

Telle est mon « ordonnance ». Puisse-t-elle vous 
servir ! 

Je vous l’adresse, chère inconnue, avec toute 
la sympathie de votre dévouée, 

JfeANNB. 


MODES 


La tunique Bretonne est un modèle gracieux et 
bien approprié aux jeunes filles. 11 faut l’exécuter 
en tissu de laine souple, en cachemire de llndc 
ou cachemire d’Écosse, par exemple. Voici le dé¬ 
tail d’un costume avec cette tunique : Le jupon 
est en soie ou en velours, de la nuance du cache¬ 
mire ou noir. 

La tunique, en cachemire, a, par devant, un 
plastron d’étoffe semblable au jupon, et sur le¬ 
quel elle s’attache de chaque Côté par des bou¬ 
tons non apparents, placés en dessous. Les bords 
de cette tunique sont ornés, tout le long, ou de 
petits boutons plats de la nuance du cachemire, 
brodés de soie blanche et placés touche à touche , 
ou d'une broderie blanche, ou simplement d’un 
galon blanc et encore d’une rangée de petits se- 
qufcis de nacre dépassant les bords. Le plastron, 
tout uni, est traversé deux fois dans sa largeur, 
par une bande brodée de soie blanche (au plume- 
tis ou au point russe). L’une, plaeée en haut, à 
10 oentimètres du cou ; l’autre à la même dis¬ 
tance du bas. 


Quant on veut ouvrir'là tunique, on rentre té 
plastron sous la bande du haut, et cela fait uno 
petite ouverture carrée très-suffisante. Les lés 
de devant sont très-plats; ceux de derrière, très- 
tendus, forment une draperie serrée et retenue, à 
25 centimètres de la taille, par une qutre bande 
de broderie blanche, qui se reproduit en revers 
sur les manches et sur les poches, si on les 
aime. Ces poches seront intérieures et brodées 
sur la fente d’entrée, Le bord de la tunique est 
liséré de blanc, en cachemire ou en popeline de 
soie. Paletot cintré derrière, long et très-étroit, 
simplement liséré de blanc. Col, revers et patte 
dans le dos, brodés de blanc. Boutons idem. 

Pour deuil, sur cachemire de l’Inde noir, avec 
jupon de faille, ce costume a beaucoup de cachet. 
En gros vert, jupon de soie de même nuance, li¬ 
sérés et broderies blanc de tilleul ; c’est très-dis¬ 
tingué. En couleur claire, pour la saison pro¬ 
chaine, ce sera fort élégant. En costume ordi¬ 
naire, également pour les jeunes personnes, la 
forme Laveuse est aussi très-adoptée. Le jupon 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


est généralement noir., La robe, que je suppose 
grise , unie,, sera faite princesse pour le haut. 
Dans le bas, elle sera retournée sur elle-même en 
formulant un envers haut de 40 à 50 centimètres. 
Si Tétoffe a un revers, il faudra faire une cou¬ 
ture à 1 intérieur. Par derrière, à la suite de la 
taille, sera placé un très-large nœud double en 
pareil, qui doit repasser en dessous de la jupe, 
dont il soutient et réunit l'ampleur, en laissant 
pendre deux larges pans. Ces pans, ainsi que les 
nœuds et le haut du révers, seront garnis d’un 
joli galon de velours noir frappé, qui ornera 
aussi un col et les revers des manches. Oros bou¬ 
tons de velours noir. — Ce modèle, fort simple 
et très-plat, a le mérite de n’employer que très- 
peu d’étoffe. On peut ne l’orner que de cinq ou 
six rangs de petit velours noir. 

Pour les toilettes habillées, soit pour le jour, 
soit pour le soir, on a complètement abandonné 
les pouffs, bouffants, retroussis, etc., etc. Tout 
tend à l’allongement et à l’aplatissement. 

Les tuniques tombent presque jusqu’au bas des 
jupons qui, naturellement, en profitent pour di¬ 
minuer beaucoup la hauteur de leurs garnitures, 
qui sont plus que jamais plissées. Il est rare, du 
reste, quand dans les combinaisons nouvelles le 
dessus et le dessous ne tiennent pas ensemble. 

Tout est généralement cousu et souvent diffi¬ 
cile à décrire. 

• Voici cependant quelques indications qui, je 
l'espère, seront comprises. 

C’est d’abord, pour la ville, un composé de 
laine unie et de brocatelle de laine Réséda. La 
traîne est en uni, ainsi que le devant de la tu¬ 
nique, polonaise ou princesse, qui est fermée droit 
tout le long par de petits boutons de soie marron. 
Le dos du corsage, le dessous des bras et les 
manches sont en brocatellç de laine de même cou¬ 
leur. Toutes le» coutures sont lisérées de soie 
marron. Les dessous de bras se prolongent en 
tombant droit jusque sur le bas de la robe. Le 
dos est coupé carré à la suite d’une hauteur de 
basques de 25 centimètres. Les petits côtés conti¬ 
nuent en s’accouplant aux lés de dessous les bras. 
L’échancrure des basques et tout le contour de 
la brocatelle sont ornés d’un plissé de soie marron 
recouvert à moitié par une dentelle blanche. 
L’ouverture produite par la coupe des lés du dos 
est fermée par deux larges nœuds de soie marron 
avec effilés. — Col et revers des manches en soie 
marron, recouverts de dentelle blanche. 

La traîne unie et tout le bas de la toilette ont 
un plissé de soie marron surmonté d’une bande 
de fourrure foncée qui pourra, si l’on veut, être 
remplacée par un bord de plumes marron. 

Ensuite, voici un arrangement de cachemire et 
de soie verts. Le devant est en soie vert clair. Il 
forme un plastron sur lequel est un lacé de grosse 
ganse vert foncé. Le bas, formant jupon sur le 
devant, est capitonné. Dans le milieu de chaque 


capiton se trouve un gland de soie des deux tons 
de vert. Le corsage, ainsi que tout le reste du 
costume, qui est à queue, est en cachemire vert 
foncé. C’est un composé de draperies plates se 
croisant et garnies à plusieurs reprises d’effilés à 
glands des deux verts. Manches en soie vert clair. 

Les robes de soirée ont presque toutes la forme 
princesse , avec plis ou manteaux de cour. 

On fait aussi des corsages-cuirasses, montants 
ou décolletés. Les écharpes qui les ornent sont 
posées en biais et à plat sur les basques, qu’elles 
emprisonnent étroitement. Souvent le corsage 
est en satin ou faille unie, lacé derrière; les 
écharpes en crêpe de Chine, pékin de soie 
Louis XV, armure de Cordoue, lampas, etc. Le 
bas de la toilette bouillonné de gaze, d’organdi 
plissé, etc. Le tout mélangé de dentelle blanche 
ou noire, d'effilés, de chenille, de galons, de pe¬ 
luche, etc., etc. 

Le barége blanc, comme fond de toilette de 
jeune fille, est joli et d’une grande solidité. On y 
adjoint des draperies de cachemire roçe pâle avec 
effilé moussu. C’est de très bon goût. 

Les fleurs découpées en galons de satin, pe¬ 
luche, chenille, velours, etc., sont encore un 
charmant ornement sur du blanc. 

On fait toujours de jolis fichus ouverts pou¬ 
vant se porter sur une robe montante, dont on 
rentre les premières boutonnières ; cela trans¬ 
forme immédiatement une toilette. Les plus jolis 
sont en crêpe lisse plissé et ruche de ruban effilée. 
Il y en a en dentelle coquillée avec mélange de 
nœuds à ruban. 

Pour les mères, je signalerai de jolies petites 
coiffures du même genre. Poufif de dentelle, 
ruches de soie effilées faisant couronne et chou. 

Pour mettre chez soi, de charmants bonnets 
forme Charlotte Corday, avec ornements de ve¬ 
lours noir, et coiffures très-originales en foulard 
broché, garnies de dentelle blanche. 

En coiffures de soirée, celles en dentelle noire 
sont les plus habillées. 

La forme mantille, plus ou moins longue dans 
le dos, ou venant se croiser par devant, est la 
plus distinguée. 

Il y en a de fort jolies en dentelle espagnole 
chenillée. — Bouquet de fleurs sur le côté, pou¬ 
vant varier à l’infini. — Les mouchoirs les plus 
en vogue et les plus habituels sont ceux qui ont 
un encadrement de batiste de couleur, brodé ou 
festonné. On les assortit aux costumes. En deuil, 
la bande est noire, brodée de blanc. 

On porte toujours des bas de couleur. Ceux 
unis, en soie ou en bourre de soie, sont forts 
goûtés. 

Les enfants ne mettent presque plus de bas 
blancs. 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


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VISITES DANS LES MAGASINS 


Je vais empiéter, mesdemoiselles, sur les attri¬ 
butions de votre courrier des modes en vous don¬ 
nant, dans cette visite des magasins, la descrip¬ 
tion de quelques costumes de deuil confectionnés 
dans la maison de la Scabieuse, 10, rue de la Paix. 
Cette maison n’a pas seulement la spécialité dés 
étoiles de deuil; ses ateliers confectionnent des 
costumes simples et très-habillés, d’un goût sobre 
et de grande distinction. Voici un costume'de 
grand deuil en cachemire et crêpe anglais, à très- 
longue jupe ; un plissé balayeuse en cachemire 
court autour, et une draperie en crêpe anglais 
découpée en créneaux fait tête en retombant des¬ 
sus. La longue polonaise se relève légèrement de 
plis souples, et se garnit d’un biais de crêpe qui 
remonte devant au milieu ; elle se ferme de côté 
par une rangée de petits boutons. La manche et 
la poche ont des garnitures de crêpe anglais. 
Cette façon, quoique élégante, n’enlève rien à 
l’aspect austère que le costume de grand deuil 
doit avoir. 

Pour demi-deuil, une robe de visite ou d’inté¬ 
rieur en faille noire, est de forme princesse ; elle 
est garnie dans le bas de plusieurs volants plis¬ 
sés, plis ronds qui forment une garniture de qua¬ 
rante centimètres de hauteur environ ; le devant 
est uni, et derrière, une écharpe en faille est dis- 
poséé en plusieurs capuchons retombant l’un sur 
l’autre, avec belle frange dans lé bas. 

Pour grand dîner, une robe princesse de de¬ 
mi-deuil est en faille mauve. Elle est garnie dans 
le bas d’une frange chenillée, qui tombe sur un 
indéplissable en faille de même couleur, haut de 
vingt-cinq centimètres; les côtés forment pan¬ 
neaux, coulissés perpendiculairement l’un sur l’au¬ 
tre. Une grande écharpe vient s’attacher par de 
grosses coques sur la traîne unie et reçoit, dans 
le bas, une frange chenillée. Le corsage-cuirasse 
est ouvert en carré et la manche duchesse est 
toute garnie de plissés et de frange. 

Les chapeaux de deuil mériteraient aussi que 
je vous les décrivisse, mais la place m’étant 
comptée, force m’est de remettre au prochain nu¬ 
méro à vous en parler. Je termine en signalant 
les siciliennes façonnées et les armures de soie, 
fabriquées spécialement pour la Scabieuse,—elles 
ont un grand succès — et les étoffes neigeuses gri¬ 
sailles pour tunique princesse : ces étoffes ont 
120 centimètres de largeur et coûtent 10 fr. 75 c. 
Quatre mètres cinquante centimètres sussent 
très-largement pour une tunique princesse. 

Quittons les magasins de la Scabieuse pour 
nous transporter rue Vivienne, 42, dans les sa¬ 
lons de mesdemoiselles Vidal. Nous y verrons, 
sous toutes les formes les plus nouvelles : tuni¬ 


que, polonaise, robe princesse, ooraage-cuirasse et 
armure-corselet, et toutes ces modes et toutes ces 
façons ayant chacune un type si différent, que 
l’on reconnaît tout de suite celles destinées aux 
jeunes filles. 

Plus simples dans la disposition des garnitu¬ 
res, d’un tissu à la mode qui n’atteint pas un 
prix exorbitant, mesdemoiselles Vidal établissent 
ces charmants costumes, dans des conditions de 
bon marché qu’apprécieront les mères de famille. 

A côté de ces très-heureuses et simples nou¬ 
veautés, nous voyons des toilettes plus riches 
destinées aux jeunes femmes : Costumes de 
ville, toilettes d’intérieur et de réception, toi¬ 
lettes de bal ; chacun reçoit, d’une garniture plus 
ou moins luxueuse, d’une étoffe riche, légère ou 
simple, le degré d’élégance qui lui convient. Le 
lainage de fantaisie aura toujours la vogue, com¬ 
biné avec la faille ou le taffetas, mais les effets 
nouveaux seront produits par des garnitures ap¬ 
propriées et faites tout exprès pour chaque costu¬ 
me, quelles soient en galon, en frange, en plume. 

Il y a un goût incontestable dans les drapés et 
les relevés des tuniques princesse, ainsi que les 
comprennent mesdemoiselles Vidal ; les décrire, 
est une tÀche difficile, pour ne pas dire impossi¬ 
ble; ces longs plis tombant, qui s’entremêlent 
sans faire poufif, ont une grâce qui n’a rien d'ap¬ 
prêté ; ces draperies rapportées, qui font corps 
avec la robe, sont posées de bien des manières, 
selon les étoffes employées; car telle draperie 
diagonale, qui fait très-bien en étoffe pointillée, 
serait d’un offet ordinaire en tissu rayé ou à car¬ 
reaux. Nous signalons pour les derniers jours de 
fête de charmantes toilettes de bal, depuis 200 fr. 
et même de prix inférieur; on peut être assuré 
de l’exactitude de mesdemoiselles Vidal. Envoyer 
ses mesures ou un corsage, en indiquant les 
rectifications, s’il y en a, et la longueur de la 
jupe, devant. 

Pour les costumes de ville ainsi que pour les 
toilettes de soirée, le cachemire de l’Inde est tou¬ 
jours fort employé. Les nombreuses nuances qui 
composent la collection de cachemires de la Com¬ 
pagnie des Indes, 42, rue de Grenelle-Saint-Ger- 
main, permettent son emploi pour les plus habillés 
comme pour les plus simples costumes. Les 
nuances crème, tilleul, angélique, Nil, roseau, 
gris-lapis, ciel, rosée, se combinent avec des 
failles assorties pour toilettes de grande récep¬ 
tion et de théâtre. Les demi-teintes : gris, feutre, 
tourterelle, etc., etc., peuvent en plus s’unir à la 
faille noire, surtout en tunique princesse. 

Quant aux teintes sombres, très-nombreuses, 
c’est la faille de même ton qui est obligatoire, à 


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62 


JOURNAL DBS DEMOISELLES 


moins que l’on ne fasse le costume tout en cache¬ 
mire. Les prix du cachemire de l’Inde sont très- 
divers : il y en a qui coûte 25 fr. le mètre en un 
mètre trente centimètres de largeur, et d’autres 
20, 15, 12, 10 et 8 fr. le mètre en un mètre vingt 
oentimètres de largeur ; à ce dernier prix le 
tissu un peu léger peut être employé en jupon 
et garni de plissés indéplissables, qui n’aèour- 
diront pas outre mesure le costume. 

Nous engageons nos lectrices à demander à la 
Compagnie des Indes la collection de ses échan¬ 
tillons, qui leur sera envoyée franco. 

Notre dernière visite, sorte de complément aux 
renseignements que je viens de donner, sera pour 
la maison de M® e de Plument, 33, rue Vivien»©. Je 
sortirai un peu de mes habitudes aujourd’hui, en 
vous parlant d’un très-luxueux corset en soie que 
M“®de Plument vient d’établir dans des conditions 
de prix très-avantageuses, si on considère que le 
prix habituel de ces corsets est de 120 à 150 fr. 
À 70 fr. le corset en faille blanche ou noire est 
doublé de soie, la ceinture Jeanne d’Arc qui le 
termine est en beau caoutchouc de soie et les 
baleines évantaillées de soie blanche ou de cou¬ 
leur assortie au ruban, qui fait transparent sous 
la vraie Valenciennes garnissant la poitrine et le 
dos. 


Il n est pas besoin, je pense, de m’arrêter sur la 
manière dont est fait ce corset: le soin qu’on met 
dans les moindres détails assure d’une exécu¬ 
tion irréprochable. Ce même corset doublé en 
fine satinette coûte dix francs de moins, soit 
60 fr. Il suffit d’envoyer les mesures suivantes’. 
Tour de la taille, largeur de la poitrine, dos 
compris. — Longueur de la taille sous le bras. 
— Longueur du buse. 

Je signale aux mamans une invention ingé¬ 
nieuse de M 01 * de Plument, pour tendre les bas.-- 
Grands et petits sont appelés à en profiter. — 
C’est une jarretière nommée jarretelle par son 
inventeur. Elle se compose d’un tour de taille en 
galon de soie blanche, qui s’attaohe par une 
boucle sans ardillons ; de chaque côté un galon 
semblable est retenu dans un passant, un autre 
passant le diminue ou l’allonge à volonté et dans 
la boucle qu’il forme est placée la pince dans la* 
quelle se place le haut du bas qui est ainsi tendu 
en perfection. Ce petit appareil se pose soit sur 
le corset, soit en dessous. Le prix en galon de 
coton est de 3 fr.; de 5 fr. en laine et de 6 fr. en 
soie. 

Prière de s’adresser directement à la maison de 
Plument. 

C. L. 


EXPLICATIONS DES ANNEXES 


GRAVURES DE MODES. 

PREMIÈRE GRAVURE 

Toilettes du Petit Saint-Thomas, 35, rue du Bac. 

Chapeaux de mademoiselle Tarot, 4, roe Fav&rt. 

Première toilette. — Jupe en cachemire bleu prune, 
ornée do deux volants plissés, en taffetas de même 
nuance, dont la tête est maintenue par un rouleauté. 
—Polonaise (1) en matelassé de même nuance, ouverte 
et boutonnée sur un devant en taffetas ; d est un peu 
plus court que la polonaise et orné do trois rangées 
de frange à houpes ; la poche large et carrée est garnie de 
la même frange ; la polonaise, très-longue, est droite 
et unie dans le dos; la couture du milieu, dans le bas, 
est couverte par une patte boutonnée de 30 centi¬ 
mètres; manche en taffetas, avec patte boutonnée en 
matelassé, remontant aur le milieu du dessus de la 
manche et bordée de la frange; col à angle brisé. — 
Petite toque en velours bleu prune avec aile, retenue 
par une agrafe en faille ; bord en plumes de lopho- 
phore et nœud en faille. 

Deuxième toilette. — Costume en faille bronze. 
Jupe garnie de deux plissés, celui du haut suf¬ 
fi) Les abonnés aux éditions verte et orange, rece¬ 
vront ce patron le 16 février. 


monté d’une petite tâte plissée; elle est montée avec 
un large pli derrière, sur lequel retombe un pan carré 
garni tout autour d’un plissé avec tête, et bordé dans 
le bas d'un effilé de même teinte plus foncé, avec tête 
en chenille. — Polonaise fermée par une rangée de 
petits boutons, bordée des deux côtés d'un petit plissé 
qui continue en tournant autour du cou ; la polonaise 
est de forme princesse devant et dans Je dos ; la jupe 
des petits côtés, taillée très ample, est drapée sur la 
couture, la draperie retenue par un nœud; la 
couture du dos, fendue au-dessous de la taille, est 
bordée d’une patte garnie d’un plissé ; le bas de la 
jupe forme pointe. La polonaise est garnie tout autour 
d’un effilé surmonté d’un plissé. Manche ornée dans 
le bas d’un double revers, posé au-dessus de deux 
plissés, et réunis par une petite draperie avec nœud. 
— Chapeau en dentelle noire avec guirlande de chry¬ 
santhèmes mélangées de feuillage bronzé; nœud en 
faille; diadème en velours noir avec brindilles de 
plumes bronze. 

Costume de petite fille. — Robe princesse (1) en 
velours de nuance loutre, boutonnée devant ot dans 
le dos ; petit côté en faille ; manche en velours et pièce 


(1) Voir la planche de patrons de ce mois, côté. 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


«3 


a-rrondie également en velours, redescendant sur le 
devant en simulant une poche pointue sur laquelle 
est posé’ un nœud en velours ; le bas du dos est bordé 
d’un haut plissé simulant la jupe; manche boutonnée 
dans toute la longueur.—Toque en velours loutre avec 
en plumes, aile avec agrafe en velours rose. 

DEUXIÈME GRAVURE 
Toilettes de madame Bréant-Castel, 

19, nie du Quatre Septembre. 

Première toilette. — Robe en faille garnie de 
plissés en crêpe ; voile on crêpe bordé devant de quatre 
»plis en faille, formant une draperie que termine un 
large nœud retombant derrière au bas du pouff* 
Poche plissée en crêpe, maintenue dans le bas par 
une petite draperie avec nœud ; chaîne de marguerites 
et boutons de teintes mélangées, terminée par une 
touffe de marguerites; une petite touffe est posée sur 
le côté de la poche. — Corsage-cuirasse (1) en faille, 
longues pointes dans le dos: une traîne de fleurs 
retombe entre les deux pointes; l'encolure taillée en 
carré est bordée d’un biais triple; le corsage est fermé 
par des barettes en crêpe drapé, fixées par des nœuds; 
manche bouillonnée en crêpe, avec bracelet en faille 
drapée; une agrafe en marguerites est posée en haut 
du corsage, et une sur la manche; sous le biais de 
l’encolure, on pose un plissé en tulle. — Dans les 
cheveux, pouff de marguerites avec traîne. 

Deuxième toilette .—Jupe en faille garnie de plissés; 
voile bouillonné en tulle, les bouillonnés sont bordés 
d’un gros liseré en faille, et fixés sur la jupe en 
laissant une space formant une quille sur laquelle sont 
posés des nœuds en faille. — Corsage-cuirasse en 
faille, terminé dans le haut par une draperie qui 
redescend en croisant sur le corsage et vient se 
perdre dans le premier nœud de la quille; une dra¬ 
perie, également en tulle, part du bas de la basque 
dans le dos ; elle est drapée au milieu par un gros 
nœud en faille. Manche drapée en tulle, retenue avec 
la draperie sur l’épaule par une agrafe en fleurs de 
bruyère, une touffe semblable est posée sur le devant 
du corsage. — Chemisette bouillonnée, terminée par 

(IJ Les abonnées anx éditions verte et orange en re¬ 
cevront le patron le IG février. 


une engrèlure. — Petit pouff de bruyère dans les 
cheveux. 

PLANCHE COLORIÉE REPOUSSÉE. 

Petit tapis de table. — Appliques en drap, sur 
tissu brésilien ; les lacct3 bleus, blancs et noirs mélan¬ 
gés au dessin, sont en laine ; toutes les appliques sont 
fixées par de la soie d’Alger dédoublée ou de ta hune. 
Ce travail se fait également sur drap, noir ou de 
eouleur. 

IMITATION DE PEINTURE A L’HUILE. 

LES ENFANTS AUX IMAGES 

GRANDE PLANCHE DE TRAVAUX. 
Modèles de mademoiselle Lecker, 3, rue de Rohan. 

l or CÔTÉ. 

Couverture de voiture ou de berceau pour baby. — 
Voir le croquis de la couverture et l’explication, 
page 3 du cahier de février. 

2 e CÔTÉ. 

Rideau ou store. — Application de tulle sur tulle 
grec; les tiges sont on plumetis fait avec du gros 
coton, ainsi que les nervures des feuilles; l’applica¬ 
tion est fixée par du feston ; la guirlande en colonne 
peut être répétée autant de fois qu’il est nécessaire, 
selon qu’on destine ce travail à un grand ou petit 
rideau, ou à un store; on peut également le faire en 
application de nansouk ou de mousseline, mais la 
broderie serait moins légère et moins riche. 

DEUXIÈME CAHIER 

Toilette de visite. — Toilette de mariée. — Garni¬ 
ture. — Cadre à photographie. — Corbeille à ouvrage. 
— Couverture de voiture pour baby. — Bonnet de . 
baby, lacet et crochet. — Chasuble. — Corbeille à 
cartes en Macramé. — Entre-deux. — Mouchoir. — 
Pochette à ouvrage.—Parure.—Marthe. — Valentine.— 
Pardessus en matelassé. — Costuma brodé. — Toilette 
en faille. 

PLANCHE II 

1 er CÔTÉ 

Pardessus en matelassé. \ 

Corsage à basque, cos- > Page 8, cahier de février, 
tume brodé. * ) 

2® CÔTÉ. 

Robe pour petite fille (gravure n° 4088). 


<iyrV f 6 * ts>' T * 


ÉNIGME 

J’étais jadis prêtresse des idoles; 

Pour un oracle on prenait mes paroles, 

. Et, grâce à leur ambiguité, 

J’ai pu parfois dire la vérité- 
Quelques siècles plus tard je suis une chrétienne 
De Jérusalem souveraine; 

Ou, comtesse de Flandre, on peut me voir encor 
Quitter tout pour Jésus, mon unique trésor. 
Aujourd’hui, d'un roman je deviens l’héroïne. 
Que guide un sentiment de foi toute divine, 

Et dont le zèle pur, trop longtemps repoussé, 

A, par sa mort, conquis à Dieu son fiancé. 


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64 


JOURNAL DBS DEMOISELLES 


MOSAÏQUE 


L’amour maternel est si admirable, il a quel¬ 
que chose de si profond, de si divin, il découle si 
sensiblement du cœur de Dieu même et des en-* 
trailles de son infinie bonté, qu'on peut dire sans 
exagération que le cœur des mères est le plus bel 
ouvrage de ses mains ; du moins. Dieu semble 
n’avoir pu trouver dans toute la nature une plus 
douce, une plus vive image de son amour pour 
nous. Voyez, quand il veut attirer à lui les âmes 
égarées : Venez à moi, dit-il; comme une mère 
caresse et console son unique enfant , ainsi je 
vous consolerai, je vous porterai, je vous allai¬ 
terai comme une mère ... J'aurai compassion de 
vous plus qu'une mère . Une mère peut-elle ou¬ 
blier son en faut ? C’est là l’expression suprême 
de la tendresse du Créateur, et le dernier effort 
de son amour pour nous persuader (1). 

(I) De VÉducation, par Mgr Dupànloup. 


Porte haut ton cœur, même avec fortune basse. 

Souffre pour savoir, travaille pour apprendre, 
qui a souffert a vaincu. 

(Proverbe castillan). 

Quand orgueil mène le cheval de l’homme par 
la bride, confusion monte en croupe. 

Amyot. 

Un grand obstacle au bonheur, c’est de s'at¬ 
tendre à un trop grand bonheur. 

Fontenelle. 

Vous vouiez mettre de l'ordre dans l’Etat? 
Commencez par en mettre dans votre ménage. 

Mirabeau . 


RÉBUS 



Explication du rébus de Janvier : Les iis ne filent point. 

Le mot de la charade de Janvier est : Annamite. 

Le Directeur-Gérant : J. Thiéry, 


7 — 207 Paris. 


Typographie Morris P*rb et Fils, rue àmelot. 


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imm m flifTOsulfâ 

ET PETIT T O UE P LEP DES DETTE S REUNIS 

%.} 11 J * l'j Atu» . t. !T 

P* S 1 Thomas . . 'Ij'jiHfrïd, ^//*«>/-/ 


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Journal 

des 

DEMOISELLES 


BOSSUET 


SUITE 


Dix années de la vie du grand orateur furent • naissance et la grandeur accumulées sur une 

remplies par les brillantes prédications des Avents » tête qui, ensuite, est exposée à tous les outra- 

et des Carêmes, à Paris, devant l’auditoire distin- * ges de la fortune ; la bonne cause d'abord sui- 

gué qui pouvait si bien le comprendre ; il avait » vie de bons succès, et depuis, des retours sou- 

trente-deux ans en 1659, lorsqu'il prêcha sa pre- » dains, des changements inouïs; la rébellion, 

mière station aux Minimes de la place Royale ; » longtemps retenue, à la fin tout à fait maîtresse: 

dii ans après, il terminait; il prêcha l’Avent au » nul frein à la licence; les lois abolies; la ma- 

Louvre, et il eut la joie de constater, du haut de » jesté violée par des attentats jusqu’alors incon- 

la chaire, la conversion de Turenne. Depuis cette » nus ; l'usurpation et la tyrannie sous le nom de 

époque, il ne se fit plus entendre que dans son » liberté; une reine fugitive qui ne trouve au- 
diocèse, où il prêcha dans les plus petites églises » cune retraite dans trois royaumes et à qui sa 

de oampagne ; il ne sortit de son silence, à Paris, » propre patrie n’est plus qu’un triste lieu d'exil ; 

que pour prononcer ses magnifiques oraisons fu- » neuf voyages sur mer entrepris par une prin- 
nèbres. » cesse malgré les tempêtes ; l’Océan étonné de 

Quel sujet pour ce génie, tout inspiré de l’Écri- » se voir traversé tant de fois en des appareils 

ture, que l’éloge funèbre d’Henriette-Marie, fille » si divers, et pour des causes si différentes ; un 

d’Henri IV, veuve de Charles I er , roi d’Angleterre! » trône indignement renversé et miraculeuse- 

EUe avait vu la royauté à son apogée, adorée et * » ment rétabli. Voilà les enseignements que Dieu 
triomphante sous les traits de son glorieux père ; » donne aux rois ; ainsi fait-il voir au monde le 

elle la vit conduite à l’échafaud par la haine des » néant de ses pompes et de ses grandeurs. » 

partis, se trahissant elle-même à force de faiblesses II parcourt, de sa parole rapide, le cercle de 

et d’irrésolutions et ne retrouvant la fierté du ces royales grandeurs ; il dépeint, en quelques . 

sang royal que dans les fers et sous le glaive. traits, le caractère d‘Henriette-Marie, enjouée et 

Elle vécut veuve et pauvre pendant dix ans, et gracieuse, ferme et fidèle ; il la peint épouse ten- 

Bossuet, pour la première fois, éleva la voix pour dre, mère accomplie, reine comme Esther, éfcen- 

un autre motif que le simple enseignement évan- dant le sceptre pour protéger les catholiques an¬ 
gélique. Mais de ce cercueil exposé sous les glais, si cruellement opprimés, et il saisit ce mo¬ 
yeux au milieu des tentures et des flambeaqx, et ment pour peindre avec la plus fière énergie les 

sur lequel reposait l’effigie en cire de la défunte ravages de l’erreur doctrinale au sein des peuples, 

reine, de ces funèbres images, il sut faire sortir II arrive à Cromwell et il trace ce portrait admi- 

la plus éloquente leçon : rable qui est dans toutes les mémoires : 

« Vous verrez, dit-il à ses auditeurs, dans une t Un homme s'est rencontré, d’une profondeur 

» seule vie toutes les extrémités des choses > d’esprit incroyable, hypocrite raffiné autant 

• humaines, la félicité sans bornes aussi bien que. » qu’habile politique, capable de tout entrepren- 

» les misères; une longue et paisible jouissance » dre et de tout cacher, également actif et infati- 

» d'une des plus nobles couronnes de l’univers ; » gable dans la paix * et dans la guerre, qui ne 

9 tout ce que peuvent donner de plus glorieux lp » laissait rien à lu fortune de ce qu'il pouvait lui 

Quarante-Cinquième année. — N° III. — MARS 1877. 5 

e 




66 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


» ôter par conseil et par prévoyance... enfin, un 
» de ces esprits remuants et audacieux qui sem- 
» blent nés pour changer le monde... » 

L’orateur ne nomme pas une seule fois Crom¬ 
well: il fait mieux, il le montre ; il le suit dans le 
cours « trop fortmné de ses entreprises, dans oes 
» fameuses victoires dont la vertu était indignée, 
» dans cette longue tranquillité qui a étonné l’u- 
» nivers, » et il Rajoute ce mot profond : f C’était 
• le conseil de Dieu d'apprendre aux rois à ne pas 
» quitter son Église. Il voulait découvrir par un 
» grand exemple, tout ce que peut l’hérésie, com- 
» bien elle est naturellement indocile et indépen* 
> dante, combien elle est fatale à la royauté et à 
2 toute autorité légitime. » 

Il reprend l'histoire d’Henriette-Marie, il la suit 
de sa parole ailée, dans ses courageux efforts, ses 
voyages, ses luttes, toutes ses entreprises aussi 
vaillantes qu’inutiles, qui ne devaient pas sauver 
le malheureux petit-fils de Marie Stuart; il la 
montre errante, fugitive, demandant un asile à 
la France, troublée elle-même par les révoltes de 
la Fronde; il la fait voir veuve inconsolable et 
chrétienne résignée, disant quelle remerciait 
Dieu de deux choses : l’une de l’avoir fait naître 
dans la vraie religion, l’autre de l’avoir faite reine 
malheureuse ; il raconte les dernières joies de sa 
vie, le rétablissement de la monarchie en Angle¬ 
terre ; il loue les hautes vertus de cette noble 
femme, et il termine par des vœux pour le repos 
étemel d’une âme qui depuis longtemps avait 
placé en Dieu seul toute son espérance. Sa péro¬ 
raison, tranquille et confiante, ressemble à la fin 
même d'Henriette-Marie, qui, après tant d’orages, 
s'éteignit paisiblement; de même Bossuet a par¬ 
couru avec l’éclat de la foudre les révolutions 
d’Angleterre, et il termine son oraison funèbre 
dans la sérénité de la prière. 

Une année après, en 1670, il reparaissait dans la 
chaire, et il avait sous les yeux le cercueil d’ffen- 
rintte-Anne d'Angleterre, fille de Charles I er et 
d’Henriette-Marie, épouse de Philippe d’Orléans; 
une prompte mort avait réuni la fille à la mère. 
Bossuet commence : 

t Elle que j’avais vue si attentive pendant que 
» je rendais le même devoir à la reine sa mère, 

» devait être sitôt après le sujet d’un discours 
• semblable; et ma triste voix'était réservée à ce 
» déplorable ministère : ô vanité ! ô néant ! 
i ô mortels ignorants de leurs destinées f L’eût- 
» elle cru il y a dix mois !... Princesse, le digne 
» objet de l’admiration de deux grands royaumes, 

» n’était-ce pas assez que T Angleterre pleurât 
» votre absence, sans être encore réduite à pleurer * 
» votre mort, et la France, qui vous revit avec 
» tant de joie, environnée d'un nouvel éclat, n’a- 
» vàit-elle plus d’autres pompes et d’autres triom- 
» phes pour vous!... Vanité des vanités, et tout 
» est vanité !... Non, après ce que nous venons 
» de voir, la santé n’est qu’un nom et la vie n'est 
» qu’un songe, la gloire n'est qu’une apparence ! 


» les grâces et les plaisirs ne sont qu’un vain 
» amusement ! tout est vain en nous, excepté le 
» sincère aveu que nous faisons de nos vanités, 
» et le jugement arrêté qui nous fait mépriser 
» tout ce que nous sommes !.. » 

Il continue, il contemple ce spectacle du temps 
et de l’éternité, de la fragilité du bonheur humain 
•t de la durée des espérances éternelles ; il con¬ 
sidère les rois et las aseptres comme de simples 
témoignagesde la grandeur divine, qui les anéan¬ 
tit quand elle le juge à propos, et les disperse 
comme la paille,au gré du vent. Il loue avec une, 
émotion tendre la jeune princesse dont les restes 
reposent à ses pieds, il loue sa bonté, la délica¬ 
tesse de son âme, le courage avec lequel elle a 
embrassé la mort, mais toujours il revient à son 
point de départ: la misère de l’homme; il énu¬ 
mère tout ce que la terre peut offrir de gloire et de 
bonheur pour en revenir toujours à la même pen¬ 
sée, triste couronnement de nos ambitions : Tout 
estvanitél Mais lorsque après avoir décrit la vie 
et les vertus d’Henriette-Anne, il arriva à l’instant 
fatal, il se troubla et fut interrompu par ses pro¬ 
pres sanglots; tout l’auditoire fondait en larmes : 

« S’il faut un coup de surprise à nos cœurs trop 

• enchantés de l’amour du monde, celai-oiest 
» assez grand et assez terrible. O nuit désastreuse f 
» ô nuit effroyable! où retentit tout à'coup-certto 
» étonnante nouvelle : Madame «e meurt! Ma- 
» dame est morte !... Quoi donc ! elle devait périr 

> ^sitôt! Madame a cependant passé du matin au 
j soir, ainsi que l’herbe des Champs. Le matin, 

» elle fleurissait,avec quelles grâces! vous la sa- 

> vez ; le soir, nous la vîmes séchée ; et ces fortes 
» expressions par lesquelles l'Écriture Sainte 
» exagère l'inconstance des choses humaines de- 
» vaient être pour cette princesse si précises et si 
» littérales !.. La voilà, cette princesse si admirée 

• et si chérie ! la voilà telle que la mort l’a ftkite ! 

» Encore ce reste tel quel va-t-il disparaître; cette 
» ombre de gloire va s ! évanouir, et nous l’allons 
» voir dépouillée même de sa triste décoration. 

» Elle va descendre à ces sombres lieux, 4 ces 
î demeures souterraines, pour y dormir dans 
» la poussière avec leB grands ‘de la terre dont 

> parle Job, avec ces rois et ces prince» anéantis 

• parmi lesquels à peine peut*on la placer, tant 

• les rangs y sont pressés, tan tiamorteat prompte 

> ^remplir ces places. Mais ici notre imagination 
» nous abuse encore. La mort ne nous laisse pas 
» assez de corps pour «occuper quelque place, 

• et l’on ne voit là que les'tombeaux qui fassent 
t quelque figure. Notre chair change bientôt de 
» nature ; notre corps prend un antre nom ; même 
» celui de cadavre, dit Tertuilien, parœ qu’il 
i montre encore quelque forme humaine, ne lui 

• demeure pas longtemps ; il devient un jonc sais 

• quoi, qui n'a plus de nom dans aucune langue, 

» tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu’à 
» ces termes funèbres par lesquels on exprimait 
t ses malheureux restes. » 


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JOURNAL DBS DBMOI&firLLBS 


67 


Quafie leçon î et c'était Louis XlV^itepogée de 
la gloire, qui la recevait ! 

Bossuet, en envoyant le» oraisons funèfaresde» 
deux Henriette à l'abbé de* fiancé-, lui écrivait: 

« J ai laissé ordre dé vou&j faire passer deux, orate* 
î sons ffiaiàbres, qui, parc» qu’elles font, voir le 
» néant du monde, peuvent.avoir place» parmi les 
9 livres d'un solitaire, efcqne, eu tous caa^ il-peut 
t regarder comme deux tétende, mort assez tou- 
» chantes, j Cesunota* jetés dans uneletto* intime, 
révèlent la pensée habituelle de Bossuet*.-Jamais 
la gloire et la puissance ne venaient se présenter 
à son esprit qu'il ne vît la mort à côté, comme 
dans ces danses du moyen âge, où le hideux sque¬ 
lette entraîne le roi qui a la couronne entête, le 
guerrier qui se bat et la jeûnai .fille- qui. arrange 
sa guirlande de baL 

L’oraison funèbre de Marie-Thérèse. d’Auttiohe', 
femme de Louis XI Vv fournissait peu de matière 
à l’orateur; car jamais femme rae fuit plue effacée, 
jamais retnc neifut plus humble que cette deaeen* 
dan te de Oharlen^Quiiiit; mariée au. plus puissant 
des monarques. Bile fut pieuse^ austère et ehaate 
et Bossuet parla admirablement de ses vertus en 
paraphrasant le. texte qu’il avait choisi et qui 
s’appliquait si bien : Ils sont sans tache'devant 
le trône de Dieu, (Apoci) Tout te.discours de 
Bossuet est 1e commentaire de cette' parole, et le 
dévetoppemeiiLdci mot de Louis XIV àla mort de 
son épouse : Voilà le premier chagrin qui elle 
m’aü donné, et il a fait 1e plusibeau panégyrique 
des plus modestes vertus. 

Autre est le discours prononcé dans l’église 
des Carmélites, sur tes vertus de la princesse 
Palatine Anne de Gonzague. La beauté, 
l’esprit, ïardeur de l’imagination, avaient entraîné 
cette princesse dans de grands désordres qu!eile 
répara et expia par une. austère et longue 
pénitence. Grand et admirable sujet que Bossuet 
analyse dans ses plus intimes, fibres,, que cette 
action puissante et «detce de Dieu sur l’âme 
pécheresse J Quel oharme* il répand sur les pre¬ 
mières années de la princesse Anne, passées)dans 
la solitude, au sein/ de l’abbaye de Farmoutiers, 
où. on la croyait destinée à prendre le voile des 
religieuses et à succéder, dans la maison de 
sainte* Fare, à tant de filles de sang royal qui 
l’avaient gouvernée. La mort de sa sœur aînée, 
Bénédicte, la rejeta dans le< siècle ; .elle épousa 1e 
prince * Edouard de Bavière, comte» palatin'du 
Rhin, qu’elle amena à la vraie foi* Elle le perdit 
trop tôt; elle resta veuve : c La princesse phia* 
» tine est dans l'état le plus dangereux de sa vie* 

> Que 1e monde voit peu de œs veuves, dont 
» parle saint Paul, qui, vraiment veuves et dé* 

> solèes , s’ensevelissent pour ainsi dire elles* 
» mêmes, dans le tombeau de leur époux, y 
w enterrent tout amour humain avec ces cendres 
y chéries et, délaissées sur la terre, mettent leur 
» espérance en Dieu et passent les nuits et les 
»* jours dans la prière! Voilà l’état d’une vetçve 


» chrétienne, selon tes préceptes de saint Paul, 

» état oublié parmi nous, où la viduité est regar* 

» dée non plus*comme un état de désolation 
« oaaoea mots ne sont plus connus, mais comme 
» lia. état désirable où, affranchi défaut joug,.on 
» n’a plus à. contenter, que soi-même, sans- son- 
» ger à la terrible sentence de saint Paul : La ' 
» veuve qui passe.sa vie dans les plaisirs / re- 
» marquez qu’il ne dit pas, la veuve qui passe 
» sa vie dans-les crimes; il dit.: La veuve qui 
» passe sa.vie dans les plaisirs . est morte toute 
» vive , parce- qu’oubliant te deuil éternel et le 
» caractère de désolation qui fait 1 e soutien et 

> comme la. gloire de son état,, elle s’abandonne 

9 aux joies du monde. » • 

Elle fut cotte veuve qui se plut dans le monde, 
dans les plaisirs^ dans les affaires, dans toutes les 
agitations de la vie ; § mais quel fruit lui en 

> revint-il, sinon.de connaître par expérience 
» 1 e- faible des. grands politiques, leurs volontés 
« changeantes, ou. leurs, paroles trompeuses, les 
i amusements des promesses, l’illusion des ami- 

> tiés de la terre, qui.a'en vont avec les années, 

9 et tes intérêts; et la profonde obscurité du cœur 
« de l’homme,, qui ne sait jamais ce qu’il, voudra, 

et souvent sa sait pas bien ce qu’il veut, et qui 
9 n’est, ni moins caché ni moins trompeur à lui- 
9 même qu’aux autres? O éternel Roi des siècles* 
i qui possédez seul l’immortalité, voilà, ce qu’on 
t vous préfère, voilà ce. qui éblouit les âmes que 
i l’on appelle, grandeal i 

Cette âme, il la. fait voir dans sa. beauté et dans 
son dévouement: c elle avait, dit-il, les vertus 
9 que le monde admire et qui font qp’une âme 
9 séduite s’admire elle-même : inébranlable dans 
i ses amitiés et incapable de manquer à aucun 
9 devoir humain. La reine sa sœur (1) en fLtl’.é* 

9 preuve dans un temps où leurs cœurs > étaient 
» désunis:. Un nouveau conquérant s’élève en 
9 Suède, on y voit un autre Gustave : non moins 
t fier ni moins hardi ou moins belliqueux que 
9 celui dont le nom fait encore trembler l’Alle- 
9 magne (2), Chartes-Gustave parut à la Pologne 
9 surprise et trahie comme un lion qui tient sa 
a proie dans ses ongles, tout prêt à la mettre en 

> pièces. Qu’est devenue cette redoutable cava* 

9 lerie qu’on voit fondre» sur l’ennemi avec la 
t vitesse d’un aigle? Où sont ces âmes guer- 

> rières,~ ces marteaux d’armes tant vantés, ces 
9 arcs qu’on ne vit jamais tendus en vain?NI 
9 les chevaux ne sont vîtes ni les hommes ne sont 
9 adroits que pour fuir devant 1 e vainqueur. 

> Tout nage dans le sang ; on ne tombe que sur 
9 dus corps morts. La reine n’a plus de retraite ; 

9 elle* a quitté le royaume, il ne lui reste qu'à 
9 considérer de quel côté allait tomber ce grand 
9 arbre ébranlé par tant de mains. Dieu en avait 


(1) Marie de Gonzague, reine de Pologne. 

(2) Gustave-Adolphe. 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


» disposé autrement : la Pologne était néces- 

> saire à son Eglise, il lui devait un vengeur. Il 
» la regarde en pitié : sa main puissante ramène 

> en arrière le Suédois indompté, tout frémissant 
» qu’il était. Dieu tonne au plus haut des cieux : 
» le redouté capitaine tombe au plus beau temps 
» de sa vie, et la Pologne est délivrée. Mais 

> le premier rayon d’espérance vient de la prin- 
» cesse palatine, honteuse de n’envoyer que cent 
» mille livres au roi et à la reine de Pologne; 
» elle les envoie du moins avec une incroyable 

> promptitude. Qu’admira-t-on davantage, ou 
t de ce secours venu si à propos, ou de ce qu’il 
i vient d’une main dont on ne l’attendait pas, ou 
» de ce que, sans clfbrcher d’excuse dans le mau- 
» vais état où se trouvaient ses affaires, la prin- 
» cesse palatine s’ôta tout pour soulager une 
» sœur qui ne l’aimait pas?.., » 

Voilà une haute vertu humaine; mais la grâce 
de Dieu ne l’a pas encore couronnée : elle avait 
perdu les lumières de la foi ; elle gémissait dans 
son incrédulité, qu’elle n’avait pas la force de 
vaincre. Un songe mystérieux la tira de cette 
langueur mortelle; ce songe, raconté par Bossuet 
avec une majesté et une poésie admirables, est 
peut-être un des triomphes de l’art oratoire, cdr 
l’histoire d’un poussin enlevé par un chien sous 
les ailes de sa mère n’était pas facile à dire. 
Avec quelle douceur et quelle suavité il redit la 
conversion de la princesse, et les vertus chré¬ 
tiennes, la charité, la patience qui remplirent les 
dernières années de sa vie ! Rien n’est plus beau, 
plus pieux, plus émouvant que la seconde partie 
de ce discours ; il atteste la fécondité de ce génie : 
rapide et profond dans sea morceaux sur la 
Fronde et sur la Pologne ; touchant et pénétrant 
lorsqu’il développe la beauté de la religion et 
les tendresses de Dieu envers l'âme pénitente. 

Nous passerons rapidement sur l’oraison funè¬ 
bre de Michel Le Tellier, chancelier de France, 
père de Louvois. On peut reprocher à ce discours 
l’excès de la louange. Disons-le en passant : 
Bossuet n’a pas flatté les rois, il a montré les fai¬ 
blesses de Richelieu, de Mazarin, d’Anne de ' 
Gonzague ; mais une secrète sympathie pour le 
sage Le Tellier, pieux, modeste, modéré, pour ce 
magistrat intègre, lui fit dépasser les bornes de 
l’admiration (1) : les grandeurs humaines le lais¬ 
saient insensible, une certaine beauté de lame 
humaine le transportait. 

Le même sentiment, plus justifié peut-être, 
dicta son magnifique discours sur le prince de 
Condé. 

La postérité s'unit à l’orateur pour célébrer 
cette noble mémoire et cette vie, qui ne fut pas 
sans tache, mais qui couvrit ses fautes sous tant 
de gloire, de religion et de grandeur. En vain 


(IJ Madame de Motteville dit que Le Tellier était | 
homme de bien, habile eu sa charge, mais peu capa- ! 
ble de la première place. J 


Bossuet parle de sa voix qui tombe, de son 
ardeur qui atteint, tout est feu, tout est jeu¬ 
nesse pour célébrer ce héros qui, à vingt-deux 
ans, avait égalé les plus grands capitaines de son 
siècle. Comme il chante cette première victoire 
de Rocroy! comme il célèbre la vaillance du 
prince, son insouciance du danger : < Il n’a pas 
» besoin d’armer cette tête qu’il expose à tant de 
t périls : Dieu lui est une armure plus assurée ; 
» les coups semblent perdre leur force en l’ap- 
» prochant et laisser seulement sur lui des mar- 
t ques de son courage et de la protection du 
» Ciel. » Avec quel bonheur il exalte le caractère 
de Condé, sa tendresse d’âme et sa fidélité envers 
ses amis : t Je l’ai vu, dit-il, simple et naturel, 
» changer de visage au récit de leurs infortunes, 

» entrer avec eux dans les moindres choses 
» comme dans les plus importantes ; dans les 
» accommodements, calmer les esprits aigris 
» avec une patience et une douceur qu’on n'au- 
» rait jamais attendues d’une humeur si vive et 
» d’une si haute élévation. Loin de nous les 
» héros sans humanité ; ils pourront forcer les 
t respects et ravir l’admiration, comme font tous 
» les objets extraordinaires, mais ils n’auront 
» pas les cœurs. Lorsque Dieu forma le cœur et 
» les entrailles de l’homme, il y mit première- 
» ment la bonté comme le propre caractère de la 
» nature divine, et pour être comme la marque 
» de cette main bienfaisante dont nous sortons... 

» La grandeur, qui vient par-dessus, loin d’affai- 
» blir la bonté, n’est faite que pour l’aider à 
» se communiquer davantage, comme une fon- 
t taine publique qu’on élève pour la répandre. 

» Telle a été la douceur et telle a été la force du 
t prince de Condé. Avez-vous un secret impor- 
» tant ? versez-le hardiment dans ce noble cœur ; 

» votre affaire devient la sienne par la confiance. 

» Il n’y a rien de plus inviolable pour ce prince 
» que les droits sacrés de l’amitié. Lorsqu’on lui 
» demande une grâce, c’Ist lui qui parait l’obligé, 

» et jamais on ne vit joie ni si vive ni si natu- 
» relie que celle qu’il ressentait à faire plaisir... 

» Sans envie, sans fard, sans ostentation, tou- 
» jours grand dans l’action et dans le repos, il 
» parut à Chantilly comme à la tête des troupes. 

» Qu’il embellît cette magnifique et délicieuse 
» maison, ou bien qu’il munît un camp au milieu 
» du pays ennemi ; qu’il fortifiât une place; qu’il 
« .marchât avec une armée parmi les périls, ou 
» qu’il conduisît ses amis dans ses superbes 
> allées, au bruit de tant de jets d’eau qui ne se 
» taisaient ni le jour ni la nuit, c’était toujours 
» le même homme, et sa gloire le suivait partout. 

» Qu'il est beau, après les combats et le tumulte 
» des armes, de savoir encore goûter ces vertus 
• paisibles et cette gloire tranquille qu’em n’a 
» point à partager avec le soldat, pas plusqu’a- 
» vec la fortune, où tout charme, où rien n’é- 
» blouit; qu’on regarde sans être étourdi par le 
» gon des trompettes, ni par le bruit du canon, 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


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t ni par les cris des blessés, où l’homme paraît 
» tout seul aussi grand, aussi respecté que lors- 
» qu’il donne des ordres et que tout marche à 
» sa parole. » 

Nous ne pouvons nous étendre davantage; 
mais lisez cet immortel discours, lisez ce paral¬ 
lèle entre Turenne et Condé ; lisez la mort du 
héros, si chrétienne et si tranquille, lorsqu’il 
répétait avec tendresse les paroles du Roi Pro¬ 


phète : O Dieu , créez en moi un cœur pur ; lisez 
les dernières exhortations de l’orateur, cette pé¬ 
roraison sublime où Bossuet revient à son idée 
favorite, le néant des grandeurs, où son langage 
s’empreint de mélancolie et de tendresse en ren¬ 
dant ce suprême hommage au prince qu’il avait 
aimé; lisez et vous saurez ce qu’est l’éloquence 
et ce que fut Bossuet. 

M. P. 


BIBLIOGRAPHIE 

Pour l’achat des livres dont nous rendons compte, prière de s’adresser directement ‘aux Libraires-Editeurs. 


LA SOEUR NATALIE NARISCHKIN 

Fille de Charité de 1 Saint-Vincent-de-Paul, 

PAR MADAME CRAVEN. (1) 

c La science étudie avec passion tous les 
» mystères de la nature ; elle contemple avec une 
t juste attention et un intérêt infini le développe- 
i ment des germes déposés au sein de la terre ; 
» elle se perd dans l’étude des transformations 
» diverses que peut subir la matière. Combien il 
» est étrange qu’à côté de ce monde extérieur, 
» déjà si beau et si rempli de mystères, tant de 
i savants négligent totalement cet autre monde, 
i non moins mystérioux, non moins digne d’étude 
» à coup sûr, dont les fruits apparaissent aussi 
i en dehors, et surprennent ceux qui les con- 
» tempiont ! Fruits qu’ils reconnaissent et qu’ils 
» admirent eux-mêmes, car un savant,même incré- 
» dule ( s’il n’est point en outre un homme cor- 
» rompu ), admet la beauté du dévouement sans 
» borne, de la pureté sans tache, de la charité 
t sans limites. Mais ce sont là, dans le fait, des 
» choses rares, il le sait mieux qu’un autre. Il 
» sait bien que l’égoïsme, la sensualité et l’orgueil 
» sont des tendances naturelles, et qui caracté- 
» risent tellement cette plante qu’il a sous les 
» yeux et qu’il nomme l’humanité, que c’est une 
t sorte de phénomène que de l’en trouver 
» exempte. Mais si ce phénomène se ’produit 
» cependant, s’il se répète au moyen des mêmes 
» lois, ces lois n’ont-elles rien d'intéressant à 
» étudier ?• cette humanité, n’est-ce point eux- 
» mêmes ? n’en font-ils pas partie ? et n’est-ce pas 
» inouï de consumer son temps et ses forces à se 

(i) Chez Didier, quai dos Grands-Augustins, 25. — 
Prix: 8francs. 


» rendre compte avec exactitude, de ce qui se 
» produit dans le monde extérieur et d’ignorer 
» profondément ce qui se passe dans ce monde 
» intérieur, qui les touche si directement, et où, 
» s’ils voulaient plonger dans le but de connaître 
» d’autres âmes, ils seraient conduits à faire de 
» si merveilleuses découvertes dans la leur ? Un 
» grand écrivain a dit qu'il fallait prêter Voreille 
» aux sons que rendent les âmes saintes avec 
» plus de respect qu'à la voix du génie. Combien 
t est-il plus vrai de dire qu’il faudrait s’ajjpro- 
» cher, avec plus de respect, d’attention et de 
» curiosité, des mystères que renferme le monde 
I de la grâce, que de tous ceux que contient le 
t monde de la nature ? » 

Cette belle et solide page de madame Craven, 
est la meilleure introduction que puisse souhaiter 
son nouveau livre. 

L’histoire de Natalie Narischkin est courte: des¬ 
cendant d’une des plus nobles familles de Russie, 
alliée à Pierre-le-Grand,née dans le schisme grec, 
vivant dans le monde, elle triompha de toutes les 
séductions que le rang, la richesse, la vie douce, 
fertile en plaisirs, féconde en affections, peuvent 
créer ; elle vit la vérité divine et elle l’embrassa 
avec une joie courageuse; elle devint catholique; 
elle se vit appelée à la vie religieuse, elle n’hésita 
point, et saint Vincent la compta au nombre de 
ses filles ; elle devint, elle si élégante, si accou¬ 
tumée à toutes les recherches de l’existence, la 
plus humble et la plus laborieuse des Filles de la 
Charité ; elle mourut après une existence toute 
cachée en Dieu, toute consacrée aux pauvres; ce 
flambeau ardent et luisant s’éteignit ici-bas, 
pour se rallumer au ciel. C’est tout, mais que 
c’est grand ! 

Madame Craven raconte, avec le charme péné¬ 
trant qui lui est propre, cette existence, qui fut 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


exempte de grands malheurs et pourtant ornée 
de sublimes vertusi Elle peint Natalie/ jeune 
Bile grave et candide, au milieu du monde, 
passant au milieu dfes fêtes avec la physionomie 
d'un jour de première communion, touchée 
dès l’enfance par la beauté du catholicisme, 
luttant contre sa famille, qui se refuse à son 
abjuration, plutôt par esprit de patriotisme que 
par zèle religieux ; elle raconte avec esprit les 
premières tentatives de conversion, dans les¬ 
quelles elle aida son amie avec plus de ferveur 
que de prudence, et elle arrive enfin au moment 
décisif, lorsque mademoiselle Narischkin, seule 
à Venise, sans appui, sans secours humain, 
revient dans le giron de l’Eglise. 

Quelques années s’écoulèrent pour Natalie, 
dans une vie encore mondaine, mais qui, chaque 
jour, se dépouillait davantage des pensées et des 
attachements du monde. Dieu lui laissait le 
temps d’asseoir son ârile dans la piété, de la 
nourrir de plus en plus de foi et de bonnes 
œuvres, jusqu’à ce qu’il lui montrât le but pour 
lequel elle était créée. 

Et alors, comme le dit excellemment madame 
Oraven, < sa vie ressembla à l’un de oea sons 
» justes et purs dès le début, qui se posent 
» faiblement d’abord, s’affermissent bientôt, se 

* fortifient, se soutiennent, en devenant toujours 
> plue puissants, plus* mélodieux, et ne s’évar- 

* nouisaent enfin qu’après avoir ravi l’oreille, 

* ému le cœur, et rempli l’air tout entier de leur 
» pénétrante douceur. » 

Natalie passa en religion vingt-sept années, 
qui furent pleines devant Dieu; toutes les vertus 
religieuses ornèrent son âme, et elle pratiqua de 
la manière la plus aimable et la plus forte à la 
fois, les vertus propres à son Institut: la charité 
et lhumilité. Et cette humilité a caché sesœuvres, 
car nous remarquons que madame Crswen a 
puisé presque tous ses renseignements dans la 
correspondance de sœur Natalie avec la famille 
Narischkin; les sœurs de &aint~Vinoen4*ie»Paul 
n'ont pas levé ce voile qui enveloppe leur vie et 
leurs œuvres, et on ne peut que deviner ou entre¬ 
voir leur existence angélique; on «ait que 
Natalie fat une dns plus saintes parmi tant de 
saintes, des plus dévouées parmi tant d’âmes 
dévouées et immolées. 

Elle passa dix ans au secrétariat de la maison* 
Mère, ot dix-sept ans à la tète de la Miséricorde * 
rue Saint-Guillaumo, à Paris. Cette maison con¬ 
tenait des classes d’externes, une crèche, un 
orphelinat et un asile de vieilles femmes. «On 

* peut à peine se faire l’idée de tout ce qu’il 
§ fallait d’ordre et de prévoyance pour faire mar* 

» cher de front toutes 1 ces œuvres diverses, et 
9 quelle économie, quelle habileté étaient néces- 
» saires dans remploi des ressources qui devaient 
» les faire toutes vivre et progresser. Natalie se 
» mit tranquillement à l’œuvre, et, en peu de 

» temps, elle sut si bien suffire à tout que, selon j 


» le témoignage de ses sœurs, on aurait toujours 
» pu croire que son unique affaire en ce monde 
» était celle qui réclamait son attention dans le 

> moment. 

» En effet, malgré le temps qu’exigeaient tant 
» d’affaires différentes, malgré ses visites qweti- 
» diennes aux pauvres et les courses répétées 
» que lui imposaient leurs besoins, malgré le soin 
» particulier aveo lequel elle allait chercher les 
» indigents qui cachaient leur misère, s et qu’on 
» ne peut secourir sans de grands ménagements, 

» malgré tant d’occupations diverses qui l’appe- 
» laient au dehors, Natalie semblait n’être jamais 
» absente de son poste à la tète de sa petite com- 
» munauté. La porte vitrée de l’humble petit 
» parloir s’ouvrait promptement et sans peine à 
» tous ceux qui, dans leurs besoins temporels ou 
» spirituels, venaient y frapper et demander à la 
» sœur Natalie, un conseil ou un secours. Alors 
9 ce parloir, dont la tristesse saisissait la vue au 
» premier abord, dont la pauvreté serrait presque 
» le cœur, paraissait se transformer; ces murs 
» couverts d’un sombre papier, ce petit poêle, 

» semblable à celai des pauvres, tout cela prenait 
» aux yeux des malheureux un aspect que 
» revêtent bien rarement pour eux les riches 
» demeures où ils vont parfois conter leurs mi- 
» sères, car sous la divine lumière de la charité 
» les mots consolation, espoir et courage 'sem- 
» blaient rayonner de toutes parts et réjouir 
® d’avance leurs regards et leurs cœurs. » 

Elle consuma sa vie dans ces labeurs, elle n’eut 
qu’une seule pensée en vue de Dieu : secourir 
et consoler les pauvres, enseigner les enfants, 
réjouir les vieillards, soutenir et raffermir les 
jeunes filles qu’elle avait élevées à l’orphelinat. 
Telle fut l’occupation des dix-sept dernières 
années de sa vie; sa santé s’affaiblissait, mais son 
âme était debout et vaillante ; cette généreuse 
fille travailla jusqu’à l’entier épuisement de ses 
forces, et elle voyait approcher avec impatience 
le moment où elle serait réunie à son Dieu. 

« Cet ardent désir de quitter la vie ne tenait 
9 point, chez Natalie, à celui d’être affranchie 
9 des souffrances de la terre. Elle répétait sou- 
9 vent, au contraire, qu’elle était indifférente à 
9 tout ce que pourrait souffrir son corps, et 
9 l’avenir prouva que ce n’était pas là, dans sa 
9 bouche, une vaine parole. Ce détachement et 
» cette aspiration n’étaient donc qu’un seul acte 
9 pur et parfait d’amour de Dieu et du désir de 
9 l’aimer plus parfaitement encore, une nouvelle 
9 expression de ce sentiment connu des saints 
9 et d’eux seuls, qui leur arrache des paroles 

> telles que: Je meurs de ne pas mourir, ou bien 
9 les ravit, au milieu de leurs souffrances, d’une 
9 joie mystérieuse si grande quelle dépasse leurs 
9 forces et les oblige à demander grâce, et à 
9 s'écrier: Assez, assez, mon Dieul » 

Ce fut le 5 août 1874 que cette belle âme prit 
son essor vers le ciel. L’écrit de madame Cravcn 


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JOURNAL ODES DEMOISELLES 


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inspirera à tous ceux qui >le liront une tendre 
affection pour'ce type de charité et do bonté; il 
laisse dans l’Ame oe même désir du bien et de la 
vertu que la vue et l’entretien de la sœur 
Narischkin inspiraient à ceux qui avaient le 
bonheur de la connaître. La Vie de la Sœur 
Rosalie avait montré la Fille de Chaffté dans son 
énergie; la me de la Sœur Natalie la montre 
dans son humilité ; une autre biographie/moins 
connue, moins célèbre (les livres ont aussi 
leurs destinées) oélie de la sœur Eugénie (1), la 
montre dans son bonheur et son amabilité, et 
toutes les trois contribuent à faire bénir le grand 
homme et le grand saint qui a fait du dévoue¬ 
ment une institution, et de l'immolation à autrui 
une habitude et une loi. II. B. 

LA PUPILLE DE SALOMON 

PAR MADEMOISELLE MARTHE LAClf ÈZE. (2) 

Le Journal des Demoiselles a publié, il y a 
quelques années, de jolis vers signés d’un pseu¬ 
donyme : Camille de Gérans, qui cachait le nom 
d'une jeune fille, bien distinguée à tous égards. 
Nous retrouvons ce nom au front d’un.roman, 
le premier écrit en prose de oette même plume 
qui a écrit tant de jolis vers, et ce début est un 
coup de rnaîtrg. La Pupille de Salomon réunit 
toutes les qualités qu’on peut désirer dans un 
livre de pur agrément : l’intérêt de l’action, la 
vérité des caractères, la touche délicate du style, 
le dialogue presque toujours coulant et naturel 


Cl) Par M. l’abbé Abel Gaveau. Chez Plon, 10, .rue 
Gasancière, Paris. Prix : 3 francs. 

(2) Chez. Blériot, 55, quai des Grande-Augustins. ~*— 
Prix, 3 francs. 


et la nouveauté des situations, que nous ne 
raconterons pas, de peur de les déflorer. 

Ce roman est un roman, o’eskêrdire qu'd'est 
en dehors delà vie réelle et des positions proba¬ 
bles : dans l’existence ordinaire, une jeune fille 
de vingt ans n’a pas un talent achevé de peintre, 
les müHons n’arrivent pas si facilement, toutes 
les peines et les difficultés ne se résolvent pas si 
lestement : ceux qui souffrent ici*bas le savent 
trop bien. Ne prenons donc pas ce livre comme un 
miroir du monde véritable, prenonsde comme un 
doux délassement de oe qui existe. La scène 
se passe, bien entendu, en Bretagae ; sur dix.ro- 
bmübs, neuf voient leurs scènes placées dans le 
Morbihan ou les Gôteshdu-Nord, préférence sin¬ 
gulière contre laquelle la belle Normandie, la 
vieille Bourgogne, la pittoresque Auvergne et les 
mystérieuses Ardennes auraient droit de récla¬ 
mer. Mais les lecteurs de mademoiselle Lachèze 
ne réclameront pas contre son charmant ouvrage. 


MADEMOISELLE DE KERVALLEZ 

PAR MADAME MARYAN 

Ce petit roman,écrit d'une plume correcte,faoile, 
peut être mis entre toutes les mains. Les situations 
do.oette œuvre ne sont pas neuves; le dialogue, 
faute d'expérience, manque peut-être un peu de 
naturel, mais il y a dans oes pages une certaine 
grâce qui les fait lire et qui permet de bien au¬ 
gurer de l’avenir du jeune auteur. Nous lui sou¬ 
haitons la bienvenue dans la nombreuse armée 
des femmes auteurs de notre temps qui essaient 
d’apporter au bien le concours de leur talent, et 
bous pensons que cette jeuaecoaseeury conquerra 
un rang.honorable (1). 


(i) Chez Bray et Rétanx, 82, rue Bonaparte. — Un 
volume ; prix, 2 iranes. 




ÉDUCATION 

XXX 

LA RÉPUTATION 


Il est un bien infiniment précieux, dont la perte 
ne se répare presque jamais, et qui, cependant, 
est peu apprécié par la jeunesse, doht l’esprit lé¬ 
ger et passionné fait un jouet de ce qui devrait 
être l’objet de sa continuelle sollicitude. Oe bien, 
on le devine, c’est la bonne renommée, l’hoiraeur 


du nom, cet honneur semblable à la neige qu’un 
peu de poussière et d’eau change en boue infecte, 
semblable à la glace brillante qu’un souffle ter¬ 
nit, semblable à cette belle étoffe des robes de la 
première communion et du mariage, sur laquelle 
la moindre tache apparaît/aussi laide que visible 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


Vous entrez dans la vie, vous entrez dans le 
monde, parées de tout l'éclat de votre jeunesse 
et de votre innocence; tout vous sourit et vous 
accueille, mais vous y entrez avec la présomption 
et l’inexpérience du jeune âge, et peut-être n’é¬ 
coutez-vous guère les voix amies qui conseillent 
la prudence dans les relations, la retenue dans 
le langage, la modestie dans l’attitude, la défiance 
la plus extrême dans tous les rapports qui ont le 
mariage pour but. Les écoutez-vous, ces conseils 
autorisés et sages qui vous disent qu'une médi¬ 
sance, si légère qu’elle soit, ne s’efface pas; qu’un 
écart, une imprudence, laissent toujours sur le 
nom une ombre que les années ne font pas dis¬ 
paraître? les écoutez-vous? La société, quelle 
qu’elle soit, celle des princes aussi bien que celle 
des plus obscurs bourgeois, n’est pas bien¬ 
veillante, n’est pas indulgente; elle a des yeux 
larges-ouverts sur les faiblesses d'autrui et une 
langue que le Psalmiste compare à un rasoir bien 
affilé et qui fait de redoutables blessures; cette 
société, où vous vivez, vous observe, vous juge, 
vous loue ou vous blâme. Vous pouvez compter 
là-dessus, et il nous faut garder avec un cœur pur 
un extérieur irréprochable, si nous voulons con¬ 
server l’honneur de notre nom dans toute son 
intégrité. 

Entrons franchement dans le cœur d’une ques¬ 
tion si grave. La réputation d’une femme se perd 
par les fâcheuses et compromettantes amitiés qui 
la lient à des femmes peu considérées : vous choi¬ 
sissez pour amie une jeune fille légère, babillarde, 
évaporée, une jeune femme hardie, et folle de 
plaisir : votre bonne renommée souffrira du voisi¬ 
nage; peu à peu la contagion vous gagnera; 
comme elle et avec elle, vous serez toujours hors 
de chez vous, on ne vous verra que trop dans les 
lieux publics, promenades, théâtres, concerts ; la 
correction et la modestie de votre attitude et, de 
votre langage s’altéreront, et, demeurassiez-vous 
impeccable, le fond de votre cœur gardât-il, 
comme la perle au sein des mers, sa pureté, sa 
virginité premières, le monde, implacable dans 
ses censures, vous confondra avec votre amie et 
vous enveloppera dans le même jugement, dans 
les mêmes médisances, dans les mêmes calomnies. 

Le monde (vous l’apprendrez si vous ne le savez 
encore) est un maître fort dur, et, sans aller au 
fond du procès, il applique toujours, et d’une fa¬ 
çon implacable, le vieux et laid proverbe : Dis- 
moi qui tu hantes , je te dirai qui tu es. Donc, 
réfléchissez avant de vous lier avec des femmes 
dont l’amitié pourrait vous contaminer et exercer 
sur votre bonne renommée la plus funeste in¬ 
fluence; résistez au penchant qui vous en¬ 
traîne verp ce qui est plus facile, plus gai, plus 
jeune, plus amusant, et dites-vous bien que 
l’honneur de votre nom mérite quelques sacrifices. 
L’apôtre Saint Jean a dit : Le monde est malin, 
il n'est même que malignité . Redoutez donc d j 
vous voir l’objet de son attention, évitez ce qui 


peut vous signaler à ses yeux, car la réputation 
d’une femme dont il s’occupe est bien vite flétrie. 

Si l’amitié peut compromettre la renommée 
d’une jeune fille ou d’une jeune femme qui n’a 
pas su choisir ses relations, que dirons-nous d’un 
autre sentiment? Là, tout est dangereux, tout 
peut être mortel pour cette fleur de pureté et 
d’honneur dont nous devons être si jalouses! 
J’ai vu une malheureuse jeune fille perdue à 
jamais pour une lettre écrite à un homme 
qu’elle croyait épouser. La lettre était bien enfan¬ 
tine, bien insignifiante, mais l’homme en fit tro¬ 
phée et le monde condamna. Une conversation 
dans un bal, des regards échangés, le plaisir évi¬ 
dent avec lequel certains hommages sont reçus, 
ont suffi à diviser profondément des époux jus¬ 
qu’alors unis, et, sous ce rapport, tout lieu de 
distraction est un lieu dangereux. Les fêtes 
enivrent; la campagne, le grand air grisent; les 
parties à la campagne, les voyages, les eaux, les 
séjours dans los châteaux sont dangereux, à 
cause de la liberté et de la familiarité dans 
lesquelles on y vit. Une jeune fille, une jeune 
femme ne sauraient assez commander à leur ima¬ 
gination pendant ces temps de joie ; il faut répri¬ 
mer l’exubérance de la langue, du geste, et veiller 
sur soi bien plus qu’on ne le fait at home ; le 
danger est là, mais il est si facile de l’éviter ! Un 
homme, si peu délicat qu’il puisse être, respecte 
la modestie et la retenue d’une jeune fille ou 
d’une femme ; n’encouragez pas et vous ne serez 
pas fatiguée de poursuites. Soyez,’*lans le monde, 
au bal, plutôt sérieuse que rieuse ; dans les par¬ 
ties de campagne, en voyage, demeurez auprès 
de votre mère ou de votre mari ; ne vous laissez 
. pas entraîner dans la compagnie des étourdies 
et des jeunes gens dissipés; vous garderez ainsi 
votre dignité et votre bonne réputation. Dans les 
voyages,aux bains de mer, aux fontaines célèbres, 
les relations familières s’imposent vite ; on se lie 
trop facilement, dans cette vie oisive, avec des 
gens que l’on ne connaît pas et, bien souvent, on 
a lieu de regretter des liaisons formées sans ré¬ 
flexion et par le seul besoin de s’amuser. Les sé¬ 
jours chez des amis, à la campagne, demandent 
de la prudence ; deux conseils k à ce sujet : ayez 
des témoins de toutes vos actions, et, parmi les 
hommes qui peuvent être rassemblés en même 
tçmps que vous dans cette maison, n’en dis¬ 
tinguez aucun, n’en choisissez pas un seul pour 
vous faire danser, pour vous accompagner au 
piano, pour vous promener, pour vous servir de 
Sigisbè ; ayez pour tous la même politesse, agis¬ 
sez envers tous avec la même simplicité, et votre 
nom sortira de cette épreuve (c'en est une) sans 
une ombre ni une tache. 

Ces conseils de l’expérience vous semblent-ils 
sévères? Trouvez-vous minutieuse et fatigante 
cette barrière mise à vos penchants, ce frein im¬ 
posé à votre enjouement, à votre vivacité, ce soin 
de réserver pour la famille] la confiance, l’abau- 

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JOURNAL DES DEMOISELLES 


73 


don et la gaieté? Peut-être. Mais songez au fruit i 
inestimable que vous en retirerez. Rien, ici-bas, 
ne remplace la pure et sainte renommée qui en¬ 
vironne une honnête femme, et oe bien précieux 
ne se restitue pas lorsqu’on l’a perdu. Les pre¬ 
mières étourderies de la jeunesse pèsent sur la 
vie entière. Voyez la noble et infortunée Marie- 
Antoinette : quelques plaisirs pris aux dépens des 
bienséances et de la dignité de son rang, des 
promenades avec les dames au clair de la lune, 
un bal masqué, des excès de toilette, lui firent 
perdre le prestige qui s’attachait à sa personne ; 
on la calomnia, on la fit haïr, et, reine découronnée 
avant que d’être descendue du trône, elle fut traî¬ 
née à l’échafaud. Un peu de coquetterie d’Anne 
d'Autriche envers le brillant Buckingham jette 
encore une ombre sur sa mémoire. Non, 
rien n'efface le soupçon qui s’est élevé contre une 
femme : la vie entière en porte la peine, et le su¬ 
surrement de la médisance bourdonne encore 
autour de celle dont la jeunesse fut légère, alors 
même que ses cheveux ont blanchi. 

Cette sérénité dans l'honneur, qui entoure les 


femmes irréprochables, ce droit d’aller partout 
la tête haute, d’abriter la jeunesse sous sa propre 
irréprochabilité, ne valent-ils pas la peine d’exer¬ 
cer sur soi, pendant quelques années, une vigi¬ 
lance sévère? C’est peu de chose que ces plaisirs 
et ces intimités dont vous serez privée par votre 
volonté, mais la paix de la conscience, le respect 
du monde, la confiance d’un mari, la vénération 
des enfants, ne sont pas peu de chose. Voyez, 
dans le monde, au sein de la famille, l’attitude 
des femmes vieillies qui n’ont pas su garder in¬ 
tact le dépôt d’un nom respecté. L’autorité leur 
manque, elles sont trop timides ou trop hautaines ; 
elles cherchent des égards qu’on ne leur accorde 
pas, une considération qui leur est déniée; elles 
ont perdu jusqu'à ce droit au conseil qui est l’a¬ 
panage d’une vieillesse respectée. Le Sage a dit, 
avec raison : Aie soin d'une bonne renommée : 
ce bien sera plus durable pour toi que mille 
trésors . La vie n'a qu'un nombre de jours , 
mais la bonne réputation ne s'efface jamais . 

M. Bj 



LES PREMIERS & LES DERNIERS 

SUITE 


VI 

A ROME. 

Les pressentiments peuvent-ils se produire 
dans la jeunesse ? non ; la sévère expérience n’a 
pas enseigné la défiance de l’avenir, le jour qui 
luit au fond de l’âme est trop éclatant et trop 
serein pour que l’ombre des jours futurs s’y pro¬ 
jette; Je concert intérieur est trop gai, trop eni¬ 
vrant, pour qu’un glas vienne s’y mêler. Peut-on 
dans Un beau jour de printemps entrevoir l’hi¬ 
ver, et se persuader, alors que tout est lumière 
et joie, que tout deviendra obscurité et froidure? 
peut-on,quand l’aube sort triomphante de la nuit, 
se figurer les ténèbres et le silence? et lorsque le 
cantique intérieur chante en nous, lorsqu’on est 
heureux d’être, prévoit-on les catastrophes où 
trop souvent vient sombrer le bonheur d’ici- 
bas? 

Certes, Michel ne les pressentait pas : il croyait 
avoir payé sa dette au malheur, comme si cet 
impitoyable créancier ne gardait pas toujours 


quelque droit sur les hommes, ses débiteurs ! Il 
allait, le front levé, non vers l’inconnu, mais 
vers un horizon qui no pouvait fuir et qu’il se sen¬ 
tait la force d’atteindre. Rome l’enchantait de 
plus en plus ; il se pénétrait de son esprit, et il 
goûtait chaque jour davantage la mélancolique 
majesté de la ville des consuls et* de la ville des 
pontifes ; de cette Rome, la seule ville qui semble 
avoir une âme et une vie immatérielle, Rome 
dont on a dit qu’elle était un monde animé par 
le sentiment , sans lequel le monde lui-mème 
est un désert . 

Le sculpteur avait choisi son logement dans 
un lieu solitaire, près des vieux arceaux de l’a¬ 
queduc de Néron, non loin des deux grandes ba¬ 
siliques Sainte-Croix-en- Jérusalem et Saint-Jean 
de-Latran, la mère et la maîtresse des églises. 
Une prairie séparait en ce temps-là ces deux mo¬ 
numents, dédiés, l'un à Jésus-Christ souffrant, 
l’autre à Jésus-Christ ressuscité, et parmi les 
solitudes de Rome, il en était peu de plus nobles 
et de plus recueillies. Michel avait passé l’après- 
midi dans, une des galeries du Vatican; il reve- 


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74 


JOURNAL DSS DEMOISELLES 


nait seul vers lu maison, et il jouHgudtidé&icieiir- 
Bernent de la beauté du soir; il regardait le 
fronton de Sain t-Jeaa-<k-Latran, dont le diadème 
de statues ressortait sur la draperie rouge du 
couchant; des* remparts ruinés, les débris d'un 
cirque, les voûtas indestructibles de r aqueduc, 
parlaient du passé romain^ sabin, païen, à jaaifltfs 
disparu; les deux nobles églises élevaient jus* 
qu’au ciel l’immortelle parole de Celui qui est la 
la Voie, la Vérité et la Vie. Lejeune hommaseoh 
tait oee contrastes d’une manière confuse ; il m 
s’y appliquait pas; ce qui lepréoocupaif c'était* la 
splendeur des formes, l’éclat de la lumière, lharr 
monte de ce beau site; ses yeux se délectaient, 
son cœur nageait dans un océan do joie : qu’il 
était donc loin ce sombre bureau où s étaient 
oonsumésies jour» do sa première jeunesse! loin; 
ce labeur stérile pour la pensée, ce labeur qui 
brisait les ailés de son jeune esprit et qui ne rapr* 
portait à la pauvre famille qu’un maigre saloitaf 
loin, oes heures de tristeaso pendant lesquelles il 
avait souhaité mourir parce que les douces 
perspectives de la vie se voilaient à ses regards ! 
loin,, bien loin, le découragement et la douleur! 
il doutait presque que la douleur existât. 

Mgr Qerbet, qui a si bien décrit les lieux dont 
nous parlons, n’a-t-il pas ajouté : Les bonheurs 
de la terre ressemblent bien vite à ces vieux 
murs usés et à ces aqueducs taris... 

Michel entra dans la maison où il occupait, 
avec son maître, un do ces vastes appartements 
qu’on ne voit qu’en Italie ; il monta lestement à 
sa chambre, immense, mal meublée, presque 
vide, mais au matin, éblouissante de lumière, et 
le soir remplie de paix et d’ombre, et regardant 
par ses larges fenêtres un superbe horizon. Il 
entra et se sentit tout joyeux en voyant une lettre 
sur sa table. 

C’est de France! se dit-il, de Clotilde, sans 
doute... 

Il ouvrit et lut : 

c Mon frère, mon cher frère, 

» Tu es heureux, n’est-ce pas? tu jouis de ce 
bonheur si longtemps attendu, si désiré, et qui 
semblait t’avoir fui pour toujours? tu es heureux, 
6 mon pauvre Michel! et nous, nous sommes dans 
la désolation. Notre digne père est... je ne puis 
pas écrire ce mot, il le faut pourtant, nous n'a¬ 
vons plus de père ! Michel, ce bon, ce tendre père; 
qui ne vivait que pour nous, Dieu nous l’a pris... 
subitement, oette nuit... Notre pauvre imumui 
était auprès de lui (il souffrait depuis la veille}; 
elle a envoyé Emmerio chercher à la fois le mode» 
ein et le prêtre. Elle n'avait vu que trop juste : 
notre digne père expira au moment où M*. le 
vicaire finissait de l'absoudre. Jamais, jamais je 
n’oublierai son dernier regard désolé qui s'atta¬ 
chait sur nous. O Miohel ( si tu l'avais*vu comme 
moi! que de choses tu y aurais lues».. Je t’en 
parlerai, je te dirai plus tard... tu ne sais pas 


tout, mai* il m’est impossible d’éowre plus, long¬ 
temps; maman a besoin de moi; on.préparela 
maison pour l'horrible cérémonie, et noa. robes 
noires sont déjà, prêtes». Tout va ai vite... Nous 
serons. toujours en .deuil maintenant... nous 
ofanron* plus detpère,et [\ était si boni Que je te 
plains et que noua sommes donc malheureux 1 
Adieu, ohert frêne, !**& le bon Dieu pour, l ime 
dapapa. 

« Ta sœur, Clotiuæ. » 

« Je suis fou! se dît le pauvre Michel, cela 
n’est pas possible ! mon pauvre père! r 

Il ressaisit là lèttre, et voulut la relire; mais là 
voix vibrante dfc M. P. l’interrompit r 

— Allons Michel, nous- allons souper; la fri¬ 
ture d*agneau et la salade sont sur la table. 

Le sculpteur entra, regarda Michel et courut 
à lui : 

— Qu’as-tu ? s’écria-t-il, qu'as-tu dône, mon 
enfant ? 

Michel lui donna la lettre, il lût rapidément. 

— Voilà un coup de foudre! dit-iî, mon parc- 
vre garçon ! 

— C’est donc vrai? demanda Michel ; j’avais 
bien lu? 

— Hélas! » 

Michel se laissa aller dans les bras qui l'étrei¬ 
gnaient et il pleura amèrement, tout en balbu¬ 
tiant des mots confus:—Mon père est mort! l’ai-je 
assea aimé? lo lui ai-je asses dit? je ne le verrai 
plus... 

— Que dois-je faire ? demanda-t-il enfin en re¬ 
levant la tête, dois-je partir ? 

— Non, Michel, il faut attendre. 

— Devrai-je partir? demanda-t-il encore, en 
faisant sur son propre sort un retour involon¬ 
taire. 

— Non, non ; pourquoi ? Je m'arrangerai avec 
ton oncle, et tu ne seras pas interrompu dans tes 
études... Encore quelques années, tu deviendras 
toi-même le soutien de ta famille. > 

Ces paroles^toutes d’espoir cependant, arrachè¬ 
rent de nouvelles larmes à ce cœur désolé : 

c Oh ! cet avenir que. mon père désirait tant et 
qu’il ne verra pas I ». 

Le sculpteur le traita comme un enfant, comme 
son enfant ; il le ût coucher, il resta auprès de 
lui, et lorsqu’il le vit assoupi dans ses pleurs, i! 
relut la lettre de Clotilde, en remarqua quelques 
passages et se dit à lui-même : c Elle n’a pas 
tout dit, il y a un second malheur à côté du pre¬ 
mier; l’un est le résultat do l'autre, c’est évi¬ 
dent. » 

Trois jours après arriva une seconde lettre de 
Clotilde, elle renfermait ceci : 

t Mon bon frère, 

Combien j’ai souffert, avec toi et pour toi du 
coup qui nous a frappés ensemble ! je sais mieux 
qiue personne combien tu aimais notre cher père; 


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JOURNAL DBS DEMOISELLES 


jasons par mon propre oœur . ce que tu éprouves, 
combien tu le regrettes, combien ta gémis d e 
n’avoir pu mieux lui montrer ton aflfectionet ta 
tendresse; je revois mille eireonetenees du passé 
oé j’aurais pu lui montrer de l'amour, du dé- 
vœfteme&t, et que j’ai négligées* 

» Si je pouvais reprendre le passé, de combien 
deoartsees je couvrirais ce front si souvent «s- 
SOmbri, assombri peur nous, peur notre avenir ! 
comme je m’oublierais moi-même pour ne penser 
qu/à lui et au fardeau qu’il ; portait, ee tendre 
père, qui nous a élevés avec tant de peine et à la 
sueur de son front ! Je Le lui ai bien dit en bai¬ 
sant ses mains froides; je liai dit plus encore à 
Lieu, et toiiaussi, j’en suis sûre, mon bon frère, 
tu éprouves ce môme regret et ceméme repentir. 
Jamais, je l’ai bien senti depuis que Pirrépanable 
est venu, jamais on ne .peut solder la dette du 
cœur à son père ni à sa mène; nos caresses ne 
valent pas leurs caresses, et les soucis que noos 
ressentons pour eux n’égalent pas, n’égaleront ja¬ 
mais l’inquiétude qui a veillé >sur nos berceaux. 

9 Je m’égare en réflexions, cher frère, je crains 
presque d’en venir au vrai sujet de ma lettre. 
Notre père n’est plus, mais sais»tu oe qui ja pré¬ 
cédé sa mort? sais-tu quel motif a brisé son 
cœur, si dévoué pour les siens? C’est la ruine de 
notre pauvre onde Edrae qui a porté .à notre 
père eette blessure dont il ne s’est pas relevé. 
Notre onde a tout perdu dans une faillite, il ne 
lui reste plus que son emploi, et nos espérances 
sont englputies avec ce malheureux argent qui 
en était la base. O Michel, que j’ai lu de navran¬ 
tes inquiétudes dans le regard et le geste de notre 
père mourant, et comme à oe moment il pensait 
à notre mère et à nos chers jumeaux, qui restent 
sans appui ! Son cœur si sensible n’avait pu ré¬ 
sister au malheur de tous les siens; car tu sais 
comme il chérissait son frère, maman et nous. 

» Mon oncle Edme a été atterré de la mort de 
notre.père; il a tant pleuré avec nous ! et quoi 
qu’il fût devenu pauvre, il nous a encore com¬ 
blés de bienfaits: il nous fait vivre en partageant 
avec .nous son traitement; il a payé les modestes 
funérailles... on voit que son cœur aouffre de 
ne pouvoir faire plus : c'est /un ami incompa¬ 
rable. 

« Notre pauvre mère est bien .accablée; elle 
pleure sans cesse, surtout lorsqu’elle regarde les 
jumeaux; elle ne leur dit rien, mais, lorsque mous 
sommes ensemble le soir, car je couche auprès 
d’elle, elle m’ouvre son âme. Elle a été bien 
heureuse avec notre père, elle l’a tendrement 
aimé: juge quel vide après viogt-atxa&s d’union ! 
quelle perte qùe celle d'un si fidèle ami ! Elle m’a 
raconté mille trait» touchants de l'affection de 
mon père, qui me rendent sa mémoire encore 
plus chère; elle est abreuvée d’inquiétude pour 
Les enfants : que deviendront-ils ? Je pleure avec 
eticsur notre père et sur noms tome, demeurés au 
milieu de la tempête. 


75 


Que de choses j’aurais encore à te dire! tu ks 
devineras. Je te plains, je t’aime^je t’embrasse; 
mon pauvre Michel, quel malheur d’être si loin 
l’un (de l’Outre ! 

Ta sœur, Clotilde. » 

i FauWl que je parteet que j’aille les retrouver? 
demanda Michel à M. P... » 

Celui-ci, comme le prophète Daniel, était ün 
homme d'espérance et de désir : il ne pouvait 
moire que cette belle vocation vint se briser contre 
un obstaclematériel, ni qu’on éteignit le feu dti 
génie sous 1a marmite d’une cuisine bourgeoise. 

*« Partir ! sfécria-t-il, no», mon cher garçon, il 
faut «au moins attendre. Que diable ! je ne puis pas 
croire que ton oncle, qui est un homme d’esprit, 
ait tout perd»; en mettant tous ses œufs dans un 
panier. Ta sœur s’explique mal... les femmes 
Obsntendentxien en matière d’argent.. Attendons! 
nous aurons de meilleures nouvelles. 

—* Je doute que nous en ayons, dit Michel en 
secouant la tète; les malheurs ne viennent pas 
seuls... je crains tout maintenant. Jusqu’à ce ma¬ 
riage de matsœur, n’est-il .pas rompu ? Elle n’en 
dit rien ! 

— J’espère mieux, mon cher ; il faudrait être 
un pleutre pour renoncer à une fiancée parce 
qu!eïle perd sa dot. 

— Ah ! monsieur, cela s’appellerait de la pru¬ 
dence. 

—Et moi j’appellerais oda une lâchoté! Fi donc! 
il avait une bonnè> figure, ce jeune homme, oe 
fiancé; je m’en souviens. Tu sais que j’ai la mé¬ 
moire des physionomies ? un front découvert, de 
jolis yeux... une bouche, ah !... oui ! une bouche 
étroite, un sourira un peu discret, un peu pru¬ 
dent, comme tu dis... Octte bouche ne me dit 
rien de bon... Vois plutôt Lavater... L’artiste qui 
veut traduire par les traits les sentiments de 
l’âme doit «s’inspirer de ce grand maître! les 
parties mailles, la bouche surtout, montrent le 
caractère... * 


VII 

ADRJEïf 


« Ni si haut, ni si bas, » doit être la devise des 
humains. Adrien Coûtai n'était pas un héros. 
Biais iL ne méritait pas non plus la trop énergique 
expression du sculpteur. Il s’était reoonnu lui- 
même un caractère faible, et il devint prudent et 
rebelle aux entraînements; à peu près comme un 
homme déaarmé qui place un bouclier devant 
lui, il abritait sa faiblesse derrière sa défiance de 
lui-même jetées (autres. Lorsque le premier bruit 
delà ruine de M. Edme M&urand parvint jusqu’à 
lui, il y crut aussitôt; son humeur un peu pessi¬ 
miste adoptait vite Le mauvais côté des choses, 
et agité par la crainte d’être ému et, dans cette 
émotion, de prendre plus d’engagements qu’il 


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76 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


n’aurait voulu en tenir, il se tint coi et ne courut 
pas chez sa fiancée. La mort de M. Prosper 
Maurand le tira de sa léthargie ; il sentit 
son cœur en ce moment ; Clotilde et sa mère le 
virent à leurs côtés, affligé de leur douleur, em¬ 
pressé de les servir, dévoué comme un fils et un 
frère. Durant ces premiers jours de deuil, les 
sentiments tendres, les riants projets étaient 
ensevelis sous le drap noir du cercueil qui venait 
de passer la porte de la maison. Clotilde ne quit¬ 
tait sa mère que pour la suppléer au dehors ; elle 
s’activait dans le ménage, elle répondait aux 
lettres indispensables, elle veillait sur Claire et 
sur Emmeric, et Adrien ne la voyait qu'entourée 
du cortège des sérieuses pensées et des soucis 
maternels. 11 pensait beaucoup à ce dont il ne 
parlait jamais, à ce mariage si prochain huit jours 
auparavant, si éloigné,si incertain peut»ôtre,et plus 
il voyait de près Clotilde, plus aussi il appréciait 
ce cœur généreux et tendre, qui se dépensait pour 
les autres, sans compter jamais et sans rien leur 
demander. Mais que ne devrait-il pas demander à 
cette abnégation si, de commun accord, ils 
entraient dans l’étroite existence qui s’ouvrait 
maintenant devant eux? Il se souvenait de la 
maison paternelle et de la gêne où il avait vécu 
avec ses parents ; il se souvenait de ce triste sort 
des petits employés, à qui l’éducation a donné 
les exigences délicates de l’esprit et des habitudes, 
et que la pauvreté marâtre refoule parmi les 
pauvres... il revoyait sa mère, jeune, gracieuse, 
élégante, perdant dans de rudes labeurs sa jeu¬ 
nesse et sa beauté; il se souvenait de ce teint 
délicat rougi au feu de la cuisine, de ces jolies 
mains durcies dans les travaux du ménage, de 
cette santé usée dans les travaux combinés de la 
femme, de la mère, de la servante. Tel serait 
donc le sort de Clotilde ! il la verrait, courbée 
sous ce joug, attristée par les mesquins soucis 
d’une vie gênée, tenant sans cesse les balances 
avares où se pèsent le pain et la joie, le bien-être 
et la distraction, les plaisirs du jour et la sécurité 
du lendemain ! Et lui-même, que deviendrait-il ? 
L'avenir serait donc absolument muré devant lui, 
et toute sa vie, ses heures et ses jours, suffiraient 
à peine à fournir à la subsistance de sa femme 
et de ses enfants, fardeau de Sysiphe, toujours 
soulevé, toujours retombant, et usant à la fin, 
par son poids, la force, la vigueur et jusqu’à l’être 
de celui qui l’a tant de fois ébranlé ! Il souffrait 
de ces pensées; mais près de lui une autre souf¬ 
frait plus encore. L’âme de Clotilde, énergique et 
bien trempée, avait accepté, avec le malheur que 
Dieu envoyait, toutes les conséquences fatales de 
ce malheur : elle les regarda d’un œil ferme, 
elle attendit pendant quelques jours une parole 
d’Adrien, et le voyant irrésolu et triste, elle se 
décida à parler. 

C’était le soir, quinze jours après la mort de 
M. Maurand; sa veuve était assise auprès du feu 
Claire auprès d’elle, toutes deux occupées à un 


petit travail d’aiguille ; au bout de la pièce, près 
de la table, à la lueur de la lampe, Clotilde écrivait, 
et Adrien, assis à ses côtés, adressait des lettres 
de faire-part aux parents et aux amis que la 
famille comptait en province. Il s’autorisait de 
ces petits services pour passer tous les jours une 
heure ou deux près de Clotilde, et le courage lui 
manquait ou pour la quitter ou pour se fixer à 
toujours près d’elle. Tout à coup elle posa la 
plume et lui dit à demi-voix : 

t Monsieur Adrien, écoutez-moi; ne vous 
fâchez pas, ne vous attristez pas... 

— Que voulez-vous me dire, Clotilde ? vous 
n’exigez pas que nous nous... 

— Vous m’avez devinée, répondit-elle avec 
tristesse; il faut que nous nous séparions : la 
mort de mon bon père a changé notre situation ; 
je ne vous apporterais que la plus entière pau¬ 
vreté; mon cher ami, mon cher fiancé, notre 
mariage n’est plus possible. 

— Cependant, dit-il avec!hésitation, cependant, 
avec|de l’ordre, on vivrait, et puis j’avancerais 
peut-être... 

— Vous savez que ni l’ordre ni un petit avan 
cernent ne pourraient suffire et nous permettre 
de nous marier ; non,[Adrien,' il faut du courage., 
notre devoir est là, soyez-en sûr. » 

Elle ne put pas achever; il pleurait lui-même, 
la tête cachée dans ses mains ; madame Maurand 
devinait sans doute ce qui se passait, car elle ne 
troubla pas leur entretien. Adrien leva enfin les 
yeux. 

— Clotilde, dit-il, laissez-moi, à mon tour, vous 
parler à cœur ouvert. Il est vrai, les circonstances 
rendent notre union difficile; mais les circon¬ 
stances peuvent changer... » 

Elle secoua la tête. 

c Qu’attendre maintenant de l’avenir? dit-elle. 

— Écoutez-moi : il y a longtemps qu’un parent 
de ma mère, qui habite Lyon et qui est négociant, 
demande que je fasse partie de ses bureaux. J’ai 
refusé jusqu’ici; j’accepte maintenant; je travail¬ 
lerai, je me créerai un avenir, et ce sera, Clotilde, 
pour le partager avec vous. Nos projets ne seront 
que retardés. Acceptez-vous? Dites, dites oui, je 
vous en conjure ! Avec un tel but, j’aurai tant de 
cœur et de courage I » 

Elle sourit avec mélancolie. 

c Oui, Adrien, j’accepte votre départ, j’ap¬ 
prouve vos efforts, je vous garderai mes pro¬ 
messes; mais, songez-y bien, vous n'êtes plus lié 
par les vôtres. Je ne veux pas vous enchaîner à 
mon sort et au sort de ma famille; soyez bien 
libre, soyez heureux... Si nous pouvons nous 
unir, vous trouverez en moi une femme dévouée; 
si le bon Dieu ne permet pas notre mariage, vous 
me serez toujours cher comme un ami et un 
frère ! 

— Vous êtes ma fiancée à toujours ! dit-il en 
lui serrant la main ; tous mes souvenirs et toutes 
mes espérances sont avec vous ! i 


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JOURNAL’ DES DEMOISELLE^] 


77 


Madame Maurand se rapprochait de la table. 

« Ces adresses sont-elles finies, mon bon 
Adrien ? demanda-t-elle. 

— Il en reste quelques-unes à écrire, maman ; 
je les ferai demain. Maman, monsieur Adrien va 
nous quitter; il part pour Lyon... 

—J’y vais'tenter la fortune, madame, afin de 
revenir vous redemander Clotilde... Il le faut, je 
le vois bien ; mais rien n’est changé : tout est dif¬ 
féré seulèment... 

— Votre mariage est, en effet, impossible, dit 
madame Maurand avec tristesse ; Clotilde l’a bien 
compris : son frère et sa sœur ont tant besoin 
d'elle ! Si je venais à leur manquer comme leur 
pauvre père ! » 

Clotilde entoura de ses bras le cou de* sa mère 
et cacha dans son sein les larmes qu’elle ne pou- 
* vait plus retenir ; madame Maurand lui baisa la 
joue et, tendant la main à Adrien, elle dit : 

« Il faut nous séparer pour ce soir, Adrien; 
je vous engage à poursuivre votre voie et à croire 
que, quoi qu’il advienne,nous penserons toujours 
à vous avec amitié. Bonsoir; tous nos souvenirs à 
vos bons parents. » 

Adrien prit la main de Clotilde, la serra forte¬ 
ment : 

« Adieu, dit-il, adieu, Clotilde, ma femme, mon 
amie, adieu ! Je partirai le plus tôt possible, pour 
revenir. Adieu, chère madame ; adieu, ma petite 
Claire, parle de moi à ta sœur. » 

Ge fut ainsi qu’ils se quittèrent ; Adrien partit 
pour Lyon trois jours après, satisfaisant ainsi au 
désir secret de ses parents, aux inspirations de 
sa prudence et aux espérances, prudentes aussi, 
de son cœur. Clotilde ca&a à tous les yeux sa 
peine et son déchirement, et ses larmes, lors¬ 
qu’elles coulèrent, se confondirent avec celles que 
lui coûtaient chaque jour la mort de son père et 
la situation de tous les siens ; le voile noir les ca¬ 
cha. Madame Maurand compatissait au chagrin 
de sa fille, au chagrin qu'elle devait causer à son 
fils; mais les deux jumeaux attiraient, bien plus 
que leurs pauvres aînés, la compassion tendre 
de leur mère. Elle écrivit à Michel le jour même 
du départ d’Adrien : 

« Montmorency, septembre 18... 

» Mon cher fils, 

t C'est ta bonne sœur qui t’a seule écrit depuis 
notre commun malheur; je l’ai chargée de mes 
sentiments et de mes tendresses pour toi, mon 


enfant; mais aujourd’hui, comme je dois te de¬ 
mander un bien grand sacrifice, ce n'est pas à sa 
plume que j’imposerai cette fâcheuse demande. 
Michel, nous avons besoin de ton travail ! Par¬ 
donne-moi, mon fils I la plus impérieuse nécessité 
peut seule me faire dire ces tristes paroles; il faut 
le besoin pressant où je me trouvé, avec ces doux 
pauvres enfants, tes filleuls, pour que je réclame 
de toi un renoncement absolu à ton art et à ta 
vocation. 

» Nous n’avons rien pour vivre; ton bon oncle 
ne peut plus nous venir en aide; le travail acharné 
auquel ta sœur aînée voudrait se livrer épuise¬ 
rait sa santé sans nous donner du pain; toi 
seul, mon pauvre. enfant, peux nous sauver! 
Écoute : on t’offre de remplacer ton père dans 
Tusine où il était employé et où tu as travaillé 
toi-même; tes appointements seront moindres 
que les siens, mais on les augmentera selon ton 
zèle et ta capacité. J’ai la parole du directeur, 
qui m'a écrit pour me faire cette proposition. 
C’est le salut pour ta famille. 

• Pardonne, mon enfant; je pleure en t’écri¬ 
vant : Ah ! je sens chaque jour plus vivement ce 
que nous avons perdu I 

» Ta mère, 

» Octavie Maurand. » 

Lorsque cette lettre parvint à Michel, il mode¬ 
lait une tête d’Antinoüs d’après l’antique, et il 
était absorbé dans la joie du travail. Il lut deux 
fois, et tout à coup il renve rsa sou ébauche ; il 
tendit la lettre à M. P..., qui travaillait près de 
de lui : 

< Que vas-tu faire? lui dit le sculpteur. 

— Obéir. 

— Tu es un brave garçon ! L’art est une belle 
chose, mais le devoir est plus beau encore. Sou- 
viens-toi, quoi qu’il advienne, que ma maison, 
mon atelier, mes bras, mon cœur, te seront tou¬ 
jours ouverts. 

— Merci, monsieur, » dit Michel, en serrant 
fortement la main de l’artiste. 

Il jeta un regard sur l'atelier, puis sur le beau 
paysage que la vaste fenêtre encadrait comme 
un tableau : il vit les arbres verts, les arceaux 
de l’aqueduc, l’antique façade de Sainte-Croix et 
le ciel de saphir où voletaient des colombes. 

< Adieu, dit-il; adieu vie, adieu bonheur! » 

M. Bourdon. 

(La suite au prochain numéro.) 



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78 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


PIERRE ET CÉCILE 


I 

Madame de Faventine était seule dans son bou¬ 
doir. Volontiers elle passait de longues heures en 
oette élégante retraite, et vraiment elle «vait rai¬ 
son de s! y plaire; elle était là comme une perle 
dans «on écrin, comme un portrait dans son oadre : 
la dame, beauté fanée, ot le boudoir, mode suran¬ 
née, dataient de la même époque. Ce jour-là il tom¬ 
bait une neige épaisse, mais chez madamede Faven- 
tine on ne rencontrait que les-riantes images du 
printemps, des tableaux qui représentaient Tyccis 
et Daphné dansant sur la vferdure, des dessus de 
portes où les Grâces, les Ris et les Jeux tressaient 
des Chaînes de flews, un plafond qui ressemblait 
à un bocage peuplé de divinités sylvestres, et par¬ 
tout des amours bouffis aux ailes écourtées. 

A >forco de contempler ces scènes mythologi¬ 
ques, oes pelpuses qui ine jaunissaient point, ces 
petits personnages toujours jeunes, toujours gais, 
toujours charmants, à force de marier le rose 
tendre au bleu céleste, madame de Faventine en 
était venue à oublier l hiver et ses glaces, l’âge et 
seB cheveux blancs. Entourée de riants souvenirs, 
elle confondait le passé aveo l’heure présente, ne 
comptait point les années, et laissait dire le monde 
qtU avait le mauvais goût de ne plus la trouver 
jolie, et l'audace de prétendre qu’elle n’avait point 
su vieillir. 

En ce moment, elle rangeait un petit meuble 
qu’elle appelait son coffre-fort, et elle examinait 
avec une douce mélanoolie les chers trésors — 
fleurs, rubans, albums, lettres,. bijoux —<que ren¬ 
fermait chaque tiroir. Toutes oes choses dispa¬ 
rates, jaunies, défraîchies, lui remémoraient des 
jours heureux, des joies mondaines, des succès 
de salons. Cette guirlande, elle l’avait portée à un 
bal dont elle avait été la reine; ce joli sonnet, c’é¬ 
tait pour elle qu’un amateur de ] oésie l’avait rimé 
à la sueur de son front; cette miniature sur 
vélin, c’était le portrait de madame de Faventine 
en sa brillante aurore ; c’est ainsi qu elle s’était 
montrée pour la première fois au monde ébloui ; 
ces photographies, c’était elle encore dans son âge 
mûr, toujours belle, imposante, admirée. Tour¬ 
nons les feuillets : voici les premières rides. Que 
ces photographes sont désobligeants ! Les peintres 
ne disent point ainsi aux gens leurs vérités; mais 
après tout qu’importent les rides lorsque l’esprit 


sait demeurer jeune? Celui de madame de Faveiv 
tine avait toujours vingt ams ; o’était un esprit ai¬ 
mable, folâtre, qui ne s’alambiquait pointeur des 
questions sérieuses. Veuve avant diavedr .atteint 
l'Âge de majorité, riche, Bans enfante, cette ►jolie 
mondaine avait lait de la vie une fête perpétuelle * 
Pour elle, il n'y avait eu ni privations, ni -sacri¬ 
fices, ni devoirs austères, et dans sa frivolité elle 
n’en avait point aperçu autour d’elle. Heureuse, 
elle s’était efforcée de croire que le bonheur est le 
lot du plus grand nombre. 

Elle commençait à vieillir, lorsqu’il lui .tomba 
sur les bras une nièce charmante^ Ce iat une 
bonne aubaine, un prétexte pour courir de plus 
belle les baisât les fêtes. Vite, elle dressa la pe¬ 
tite Cécile à la coquetterie, lui enseigna l’art de 
plaire, la produisit dans le monde >avec succès, 
partagea ses triomphes et se sentit (rajeunir en sa 
compagnie. 

Comme on savait que la jeune orpheline hérite* 
rait de la grande fortune de sa bienfaitrice, les 
demandes en mariage ne tardèrent point àabonder 
dans le boudoir rose. Cela ne faisait pas le compte 
de madame de Faventine : elle voulait bien établir 
sa chère nièce, mais elle n’entendait point la ma¬ 
rier ainsi sans préambule. « La belle chose que 
oe serait si d Abord Cyrua épousait M ait dan e, et 
qu’Àronce, de plein pied, fût marié à délie ! » 
Mademoiselle Cécile n était pas plus pressée que 
les Précieuses de Molière; les louanges qu’on lui 
prodiguait l’enivraient un peu; cependant elle 
n’entrait point encore dans sa vingtième année, 
lorsqu’elle se décida à épouser M. Pierre de Ver- 
nés, orphelin comme elle, riche et fort bien doué. 
Ce fut un mariage d’inclination, il n’est pas besoin 
de le dire : madame de Faventine n’en .admettait 
pas d’autres. 

.11 serait difficile d'expliquer comment un jeune 
homme sérieux, raisonnable, distingué par son 
mérite, avait pu sympathiser avec une petite fille 
frivole, capricieuse, étourdie, si l’on ne savait que 
l'amour vit de contrastes. Peut-être aussi M. de 
Vernes avait-il deviné que les défauts de Cécile 
provenaient de sa mauvaise éducation, et n’avaient 
point pris racine en son cœur. 

Après le départ de ces jeunes gens, madame de 
Faventine so trouva un peu esseulée; mais elle 
n’était pas femme à broyer du noir : d’ailleurs, 
pour se consoler et se distraire, elle avait les let- 


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JOURNAL D£S DEMOISELLES 


79 


très de* la nouvelle mariée. Et qui n’eût pria 
plaisir à les lire, ces longues missives dans les¬ 
quelles l'heureuse Céeile, épanchait son cœur ? 
Elle était aimée comme* elle avait désiré l’être; 
elle vivait dans un enchantement perpétuel r au 
milieu des régions les plus éthéréea ;. notre monde 
sublunaire, triste vallée* de larmes, a'existait plus 
pour elle* 

Après, l avoir conduite- en Suisse^ en Italie, son 
mari venait de l ameuer au bord de la Seine dans 
un vieux, très-vieux château, si bien conservé 
qu’il semblait défier les siècles. C’était justement 
le nid que la jeune femme avait rêvé, la retraite 
où elle avait souhaité de cacher, son bonheur. Le 
paysage était ravissant, le fleuve à peindre; le 
castel excitait l’admiration des touristes. Et ja¬ 
mais asile plus romantique n’avait abrité félicité 
plus parfaite. Pierre s’ingéniait pour procurer des 
distractions à sa bien-aimée; non pas des diver¬ 
tissements prosaïques, vulgaires, mais des fêtes 
pour l’esprit et le coeur. C’étaient des rêveries au 
clair de lune, des poèmes que l’on allait lire en¬ 
semble dans une grotte ressemblant à celle de 
Fingal, des surprises continuelles, des cadeaux, 
des gerbes de fleurs rares; de la mùsique, des 
illuminations au fond d’un parc aux arbres cen¬ 
tenaires ; des promenades sur la Seine, dans un 
petit yacht aussi élégant et plus confortable que 
la trirème de Cléopâtre. Madame de Faventine li¬ 
sait tout cela avec june joie attendrie mais sans 
étonnement; elle avait bien compté qu’il en serait 
«ainsi et, suivant elle, M. de Vernes n’accomplis¬ 
sait que son strict devoir. Puisqu’il s’était chargé 
de conduire Cécile dans les sentifers de la vie, il 
était juste qu’il s’efforçât d’aplanir les aspérités 
du chemin. 

Hélas ! rien de stable sous le soleil ! Peu à peu 
les lettres de la jeune femme devinrent rares, 
courtes, semées de réticences et de réflexions mé¬ 
lancoliques. Elle ne parlait plus guère de son 
bonheur et des surprises que lui ménageait son 
mari ; en revanche elle ne manquait pas de dire 
que les jours de toute créature mortelle sont né¬ 
cessairement remplis d’amertume, et que les joies 
de oe monde passent comme la flepr de» champs. 
Gela faisait sourire madame de Faventine qui avait 
beaucoup d’expérience, et connaissait un peu les 
secrets du cœur humain. 

i Cécile s’ennuie et regrette Pari®/ disait-elle. 
J’avais bien prévu qu’il en serait ainsi ; le mal 
nteat pas grand puisqu’elle touohe au terme de 
soa exil. Pauvre petite* combien je désire aussi 
la revoir 1 Qu’il me tarde que Noël arrive! v 

M. et Madame de Vernes devaient quitter la 
oampagne aussitôt après Noël. Selon la.cootuma 
anglaise; ils avaient prié quelques amia.de venir 
passer les fêtes au château ; la bonne tanta avait 
été la première invitée, et il était convenu qu’on 
retournerait ensemble à Paris. 

Tout arrive à pointa qui sait attendre : si nous 
voyons madame de Faventine seule dans son, 


boudoir, c’est qu’elle fart ses préparatifs de départ 
et met ses trésors sous clé. Aujourd’hui même elle 
ira rejoindre sa chère Cécile: elle a tant chanté 
Noël qu’à la. fin il est venu. 

ir. 

Tandis que madame de Faventine arrivait à 
toute vapeur chez sa nièce, les jeunes époux 
étaient en tête à tête au fond de leur 1 demeure so¬ 
litaire. Pierre lisait un-journal au coin du foyer, 
Cécile feuilletait un album auprès d’une fenêtre; 
tous deux semblaient préoccupés sinon tristes, 
agacés sinon maussades. La bise d’hiver se la¬ 
mentait dans la haute cheminée, et le balancier 
de l’horloge antique oscillait avec une monotonie 
fatigante; pas d’autres bruits ne troublaient le 
silence lorsque Pierre élèva la voix : 

t Neige-t-il encore, chérie? 

— Beaucoup, répondit Cécile; la plaine est toute 
blanche, on ne distinguerait plus les chemins si 
des volées de corbeaux n’allaient s'abattre dans 
les ornières. C’est un tableau charmant, qui ins-* 
pire le goût de la vie champêtre. 

— Comme tu dis cela, ma Cécile! T’ennuierais- 
tu ici, par hasard? 

— Oh certes! en doutez-vous? iî faudrait être 
l’areule de Mhthusalem pour se plaire dans votre 
château. » 

Un nuage se répandit sur le front de M. dé 
Vernes qui reprit sa lecture. Un instant après il 
essaya de renouer la conversation. 

t Ma chère amie, dit-il, ne trouvez-vous pas 
que la cheminée fume ? 

— Je ne m’en étais point aperçue, mais -puisque 
vous le dites je le crois, répliqua la jeune femme 
d’un ton bref. Et elle se remit à feuilleter son al¬ 
bum comme pour ccuper court. 

Pierre froissa le journal, contint son dépit et 
dit encore : 

< Sais^tu; ma bonne Cécile* si* l’on a rangé 
mon cabinet ? J’avais recommandé ce matin de 
faire quelques cÿkaogements/ de mettre uu autre 
tapis... 

Madame de Vernes jeta album, et s’écria avec 
a!&reur : 

— Il neige... la cheminée fume... a-tron épous¬ 
seté ma chambre?... Vous ne sortez pas; de là. 
Vraiment vous aVez une conversation, des plus 
intéressantes. > 

Pierre impatienté lança son journal sur l’album. 

« Ahl madame, que voulez-vous qpe je voua 
dise? Je suis un homme tout simple, tout uni, moi, 
je ne saurais vous suivre dans les nuages où 
vous vous égarez sans cesse. Pendant bien, des 
semaines, j’ai respecté vos illusions et feint de 
partager vos idées fausses. J ai eu tort, je me 
repens et je suis au bout dé mon rouleau. On ne 
peut poijnt passer ses jours à effeuiller des mar¬ 
guerites et à pourchasser des chimères. La poésie 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


c’est très-beau, mais à côté il y a beaucoup de 
prose, une maison à gouverner, des domestiques 
à surveiller, des comptes à examiner. On ne se 
doute pas de cela, chez madame de Faventine: on 
y vit comme dans un rêve, on se nourrit d’encens, 
on s’enivre de fumée, on se figure que le rôle 
d’une jolie femme ressemble à celui des divinités 
indoues. » 

Madame de Vernes leva la tète avec dignité. 

« Vous pourriez, dit-elle, exercer votre élo¬ 
quence sur un autre sujet.; il ne faut pas tourner 
ma tante en ridicule,parce qu’elle a été fort recher¬ 
chée dans le monde, fort admirée. 

— Fort admirée ? sauf le respect que je lui dois, 
il me semble que ses admirateurs existaient sur¬ 
tout dans son imagination. » 

Qécile pinça ses jolies lèvres. 

« Vous confondez madame de Faventine avec 
Délise des Femmes savantes , fit-elle sèche¬ 
ment. 

— Non, en vérité, j’apprécie très-bien la diffé¬ 
rence. Je veux dire seulement que votre tante, 
comme beaucoup d’autres, s'en faisait un peu 
accroire. Il n’est pas aussi facile que ces belles 
mondaines le supposent de subjuguer les cœurs, 
et telle coquette, qui attribue à ses charmes un 
pouvoir merveilleux, serait fort surprise si elle 
savait ce que pensent d’elle ceux qu’elle a voulu 
pétrifier d’admiration. Mais nous nous écartons 
de notre sujet, chérie. Que nous importe tout 
cela? Si ma petite Cécile n’est point encore une 
maîtresse de maison accomplie, du moins elle 
n’est pas coquette et ne le sera jamais; elle ne 
cherchera à plaire qu'à son mari... 

— Sans doute. Mais vous savez, Pierre, on 
peut plaire sans avoir de la coquetterie, être en¬ 
tourée d’hommages sans l’avoir désiré... 

— Qu’entendez-vous par là, ma chère amie ? 
Certainement une femme vertueuse, une bonne 
mère de famille mérite l’estime, le respect, la vé¬ 
nération même. Voilà ce que vous voulez dire, 
j’aime à le croire, » 

Madame de Vernes ne répondit point : un do¬ 
mestique apportait un télégramme de madame de 
Faventine. La chère tante annonçait qu’elle serait 
à six heures du soir à la gare la plus rapprochée 
du château. 

«Quel bonheur! s’écria Cécile, j’irai la cher¬ 
cher moi-même. 

— Je vous accompagnerai, dit Pierre, et nous 
pourrions nous arranger pour arriver un peu 
avant le train; j’ai à parler au maire du village: 
je passerais chez lui, si vous vouliez bien attendre 
quelques minutes à la station. 

Madame de Vernes regarda la pendule. 

— Alors je n’ai que le temps de m’habiller,dit- 
elle. Nous prendrons la voiture, je pense, ma 
tante serait fort mal en traineau. 

— Evidemment. » 

Madame de Vernes monta chez elle toute sou¬ 


riante; son front s’était rasséréné quand elle avait 
appris la prochaine arrivée de sa tante. 

« Hâtons-nous, Lydia, dit-elle à la femme de 
chambre. Et d’abord écartez les rideaux des fenê¬ 
tres ; le jour baisse tellement 1... » 

L'appartement de Cécile avait vue sur la Seine 
qui, de ce côté, baignait le mur du château. Au¬ 
trefois les jeunes époux venaient souvent se pen¬ 
cher aux fenêtres, pour pêcher à la ligne et jeter 
des fleurs que le courant entraînait; mais Pierre 
n’aimait plus la pêche à la ligne, et souriait d’un 
air de pitié lorsqu’on lui parlait de faire des ronds 
dfcns l’eau, de sorte que Cécile avait pris la Seine 
en grippe et voilait obstinément ses croisées. 

Mademoiselle Lydia s’était empressée d’obéir 
et tenait à deux mains les épais rideaux ; mais, 
au lieu de les relever en draperies, elle fit un 
geste de surprise et laissa retomber l’étoffe 
soyeuse. Elle venait de voir sur le fleuve, en face 
des croisées, une barque conduite par un jeune 
homme qui luttait contre la bise et le courant 
pour maintenir en place son frêle esquif. 

« Madame, dit-elle, répondant à un regard 
de sa maîtresse, c’est ce monsieur qui est 
toujours à rôder autour du château. Le voilà dans 
une yole, juste en face...et si près!... Il empêché 
la yole d’aller à la dérive; c’est difficile,car le vent 
la pousse. Et il regarde les fenêtres, il les dévore 
des yeux... Ah ! mais il a un compagnon aujour¬ 
d’hui; c’est étonnant : on était habitué à le voir 
seul. Je me demande ce qu’on peut faire sur la 
Seine par un temps comme celui-ci. » 

Cécile était un peu hautaine et savait mieux 
que personne tenir ses gens à distance; mais elle 
accordait quelques privilèges à mademoiselle 
Lydia, qui était la fille d’une ancienne femme de 
chambre de madame de Faventine; elle écouta 
donc ce babillage avec assez de patience. 

« Fermez les rideaux », dit-elle ensuite d’un^ 
voix brève. 

Puis elle s’assit loin des croisées, et s’entretint 
avec elle-même 'aussi longtemps que dura sa 
toilette. 

Or voici ce que madame de Vernes se disait,tout 
en regardant sa gracieuse image que réfléchis¬ 
saient trois ou quatre glaces placées avec art de¬ 
vant elle. 

« C’est pour contempler mes fenêtres que cet 
inconnu brave le froid et le vent du Nord; c’est 
pour me voir, pour essayer d’entendre le son de 
ma voix, qu’il erre dans la neige depuis huit 
jours. Que cela est donc fâcheux, regrettable, 
compromettant!... Et si j’attire ainsi les 
regards au fond de cette solitude, à quelles 
obsessions ne serai-je point en butte à Paris? 
Vraiment tout n’est pas roses dans la vie d’une 
jeune femme, et je ne sais pourquoi on désire 
tant d’être jolie. C’est un don bien funeste que la 
beauté, puisqu’il nous vaut de telles admira¬ 
tions. • 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


81 


III. 

Lorsque M. et madame de Vernes se rendirent 
à la gare, le ciel s’était éclairci, le croissant de la 
lune brillait mince et pâle à l’horizon ; il faisait 
froid, et la voiture passait aveo un bruit aigre 
sur la neige durcie. Les chevaux glissaient telle¬ 
ment que l’on dut les mettre au pas, et se décider 
à les faire ferrer à glace pour revenir au château. 

On n’arriva à la station que peu de minutes 
avant le train. Pierre courut chez le maire du 
village, Je cocher alla chez le maréchal-ferrant, 
et Cécile demeura seule pour recevoir la voya¬ 
geuse. 

Madame de Faventine était transie ; elle apprit 
avec satisfaction qu’elle aurait le loisir de se 
chauffer dans les salles d’attente. Sans perdre de 
temps, elle s’installa auprès d’un énorme poêle, 
fit asseoir sa chère nièce à ses côtés, et entra en 
conversation comme si elle eût été dans son bou¬ 
doir. Aussi bien personne ne pouvait l’entendre * 
deux trains venaient de se croiser, on n’en atten¬ 
dait pas d’autres, les employés dînaient, et les 
salles étaient désertes. D’ailleurs il n’y avait ja¬ 
mais beaucoup de voyageurs dans cette petite 
gare. Une seule lampe éclairait la première pièce, 
laissant dans l’ombre tout le reste mais surtout 
le coin où s’étaient réfugiées les deux dames. 

Cette obscurité, cette solitude, ce profond si¬ 
lence conviaient aux épanchements de l’amitié, et 
Cécile, qui avait hâte de verser ses chagrins dans 
le cœur de sa tante, en vint promptement aux 
confidences. Après avoir répandu quelques larmes, 
elle déclara d’une voix, émue que l’arrivée de 
madame de Faventine était pour elle un grand 
sujet de consolation. 

La voyageuse l’interrompit: 

« Que dis-tu donc, enfant? On ne console que 
fes affligés, et tu es heureuse, je l’espère? 

Madame .de Vernes leva ses beaux yeux au ciel, 
c’est-à-dire vers la lampe qui se balançait au 
plafond. # 

— Heureuse, moi! murmura-t-elle. Ah! ma 
tante, je suis bien à plaindre, au contraire : Pierre 
ne m’aime plus ! > 

Madame de Faventine fit un soubresaut. 

« Pierre ne t’aime plus? répéta-t-elle abasourdie* 
En es-tu sûre? 

— Trop sûre, hélas! et bientôt vous l’aurez 
aussi, cette triste certitude, vous verrez com¬ 
ment il me traite. 

— Mais c’est incroyable ! Quoi ! Pierre de Vernes 
ce bon et loyal jeune homme, ce caractère cheva¬ 
leresque!... i 

Cécile sourit avec amertume. 

c Étrange chevalier! dit-elle, qui voudrait 
transformer la dame de ses pensées en une sorte 
de femme de charge. Savez-vous pourquoi il m’a 
épousée? Pour que ses domestiques soient sur¬ 
veillés, qu'il n’y ait pas de gaspillage dans sa 
Quarante-Cinquième année. — N° III. — 


^ maison, pour que je tienne les comptes, que je 
fasse ràccommoder le linge... 

— Quelle abomination ! ah ! ma pauvre enfant !... 
— Et ce n’est pas tout. Non-seulement il veut 
me réduire à cet abaissement, mais encore il est 
sans égards. Je pourrais vous citer mille traits, 
un seul suffira : Hier, oui, hier au soir, je m’étais 
mise au piano, et je chantais ce lied de Schubert 
qu’on applaudissait tant à Paris : Mein Ruh'ist 
hin, 

— Tu le chantes comme un ange, interrompit 
madame de Faventine. J’ai vü des hommes remar¬ 
quables tressaillir au son de ta voix, t’écouter 
avec recueillement, et se plonger ensuite dans 
une profonde rêverie. Ceux-là, ma Cécile, ne 
t’oublieront pas de longtemps, je le crains pour 
leur bonheur et leur repos. 

— M. de Vernes ne leur ressemble guère, répli¬ 
qua tristement la jeune femme. Elle soupira, 
essuya ses beaux yeux humides et reprit : 

— Ces mélodies de Schubert sont si émouvantes 
que je ne pourrais même les fredonner de sang 
froid ; or, hier, j’avais mis dans mon chant plus 
d’expression enoore que de coutume, et lorsque 
j’eus fini mes joues étaien inondées de douces 
larmes. Je m’approchai de Pierre, convaincue 
qu’il partageait mon émotion : Oh! cher, m’é¬ 
criai-je, si la pauvreté venait à nous atteindre, et 
s’il nous restait une cabane dans les bois, un 
piano et notre bibliothèque, ne dirions-nous pas : 
A quoi sert la fortune et pourquoi la désire-t-on ? » 
Madame de Faventine baisa le joli front de sa 
nièce. 

« Petite folle, lui dit-elle, il ne faut pas ainsi 
faire fi de la fortune ; mais enfin ton exaltation 
était assez naturelle. Que te répondit M. de Vernes ? 
Cécile sourit dédaigneusement : 

— Il ne me répondit point, ma tante, il dormait. 
— Il dormait? Juste ciel! 

— Cela me navra; je me mis à sangloter; il 
s’éveilla un peu confus et s’excusa sur ce qu’il 
était plus de minuit. 

— La belle excuse! 

— N’est-ce pas ? Et, je le répète, il me serait 
facile de vous citer une foule de traits du même 
genre. 

— Mais alors, ma chère enfant, ton sort est 
déplorable. Combien tu dois m’en vouloir! car 
enfin c'est moi qui t’ai mariée. 

— Non, non, ma tante, vous n’avez aucun 
reproche à vous faire; c’est moi qui ai choisi 
M. de Vernes, qui l’ai préféré à tous, et si j’étais 
libre encore, c’est toujours lui que j’épouserais. 
— Comment? tu l’aimes malgré tout? 

— Plus que jamais! jugez si je suis malheu¬ 
reuse. 

— Pauvre petite! Mais je ne te quitterai plus, 
nous pleurerons ensemble. 

— Et vous me guiderez, vous me protégerez.. 
C’est que j'ai bien besoin de vos conseils, comme 
vous allez le voir... car je ne vous ai pas tout dit. 
MARS 1877. 


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JOURNAX DBS DEMOISELLES 


— Vraiment? Il y a autre chose encore? 

— Oui, ma tacite, une chose fâcheuse : quel¬ 
qu'un a, deviné oombien je suis malheureuse, 
quelqu’un compatit à mon affliction. 

— Un jeune homme? interrompit la tante sagace 
et expérimentée. 

— Il est très-jeune en effet. Figurez-vous que 
tout le jour il vague mélancoliquement autour 
du château ; il feint d'examiner les tourelles, les 
bas-reliefs, il se promène le long du parc, il va et 
V|ient dans un oanot sur la Seine, et? quand il 
m’aperçoit, ce qui arrive rarement, il me regarde 
avec un respect si profond, une compassion' si 
discrète !... 

—Tu le oonnais? 

— Pas du tout ; mais il est probable qu*il m’a 
rencontrée autrefois dans le monde. 

— Et qu’il n’a pu t’oublier. Pauvre jeune 
homme! 

— Vous comprenez, cher tante; oombien c’est 
regrettable. 11 faut absolument que «et étranger 
s’éloigne, qu’il no me revoie jamais, qu’il ne 
pense plus à.moi. Mais comment faire? Je n’ose 
en parler à M. do Veroee, d’abordi parce qu’il 
prétend qu’une femme vertueuse n’inspire pas de 
passions romanesques. 

— Ton mari dit cela? Quel paradoxe! Il ne 
connaît guère le cœur humain. Est-ce que Laure 
de Noves n'était pas une femme vertueuse ? et 
Béatrice Portinari ? et... et tant d'autres? ajouta 
la bonne dame qui faisait un retour sur edler 
même. 

— Ce qui m’a déterminée surtout à garder le 
silence, reprit Cécile, o’est quej’ai craint de courir 
au-devant d'un malheur... d’un duel., que sawr*je? 
Oh ! ma tante, si Pierre devait se battro en duel 
j’en mourrais de chagrin, i 

Madame de Faventine parut réfléchir, 
c Ce jeune homme est-il ici depuis longtemps ? 
demanda-t-elle. 

— Je l’ai aperçu il y a huit jours pour la pre¬ 
mière fois, chère tante ; mais j’ai lieu de^ croire 
qu’il est arrivé en même tempe que nous, ou du 
moins qu’il m’a vue au printemps. J’ai trouvé dans 
un livre que j’avais laissée sur un banc, au bord 
do la Seine, des stances qu’il a dû composer à 
mon intention, et plaoer furtivement entre les 
pages. Or ces vers commencent ainsi : 

Le rossignol chantait dans les bosquets fleurie, 
Quand sous le vert feuillage, un matin, ie la vis. 
Rêveuse, elle effeuillait des grappes de cytise. 

Et je disais aux vents, je disais à la brise: 

Apportez sur votre aile.... 

« Qu est-ce que tu me récites là? interrompit 
madame de Faventine; ces vers ont été écrits pour 
moi, il y a un quart de. siècle; dans quel livre les 
as-tu trouvés ? Dans un d© ceux que je t’ai en¬ 
voyés, sans doute ? 

— Précisément, répondit Cécile' ma peu inter¬ 
dite. 


— C’est cela. J’ai la mauvaise habitude d’éga¬ 
rer dans mes livres toutes sortes de paperasses. 
Mais, chère innocente, comment n’as-tu pas vu 
que o’était de vieux papier et d’ancienne écri¬ 
ture? Au reste, cette poésie ne ohange en rien la 
.situation qui me paraîtembarrassante. Il est vrai 
que.tu vas revenir à Paris, mais cet inconnu t f y 
suivra... il t’ÿ suivra très-certainement; je le sais 
par expérience ; jo me souviens que le baron'de... 

Cécile interrompit la vieille dame, lui serra la 
main et montra deux hommes qui entraient à la 
gare. 

— C’est lui, dit-elle bien bas en désignant le 
jeune homme. » 

Les nouveaux venus riaient et causaient 
bruyamment; ils s’assirent dans la première salle 
et continuèrent leur conversation à très^haute 
voix. Une cloison les séparaient des deux dames 
qu’ils n’avaient point aperçues et qu’ils ne pou¬ 
vaient voir maintenant, lors même qu’elles n’eus¬ 
sent pas été tout à fait dans l’obscurité. 

t J’étais sûr que not^e promenade sur la Seine 
nous ferait manquer le train, disait le plus âgé 
des deux voyageurs. Sans reproche, mon cher 
Ludovic, je me serais bien passé de cette distrac¬ 
tion. Comme cela va être amusant de rester ici 
jusqu’à huit ou neuf heures I 

— Nous n’y resterons:pas, réponditM. Ludovic. 
Dès qu'un employé subalterne apparaîtra, je lui 
graisserai la patte, moyennantquoiil.se chargera 
do prendre nos billets et de venir nous chercher 
à l’auberge quand il faudra partir. 

—Et vous persistez à vouloir voyager en 
teoÎHième classe par oe froid aigu ? 

— J’y suis bien forcé : mes fonde baissent énor¬ 
mément ; songez que j’ai parcouru presque toute 
la France. 

— Sans doute, sans doute, voua devez dépen¬ 
ser gros. Le travail que vous avez entrepris vous 
coûtera bon. 

— Ah! cher, vous savez: il faut semer pour 

recueillir. * 

— Mais, mon pauvre Ludovic, o î estque vous 
nTêtes pas* sûr du tout ds recueillir. Si le public 
n’allait pas goûter votre livre? Voue avez choisi 
un sujet qui a été traité si souvent... L’histoire 
de tous les anciens châteaux de France!... Cha¬ 
cun la connaît cette histoire. Il n’est pas de petit 
castel qui n'ait été décrit par le menu, il n'est 
pas de ruine qui n’ait eu ses poètes; ses peintres, 
ses historiens. 

— Qu’importe, mon ami Gustave ? je ne me 
vante point devoir fait mieux que les autres; 
mais j’ai fait autrement, et me suis donné ph*8 
de peine peut-être. Non^seulement j’ai vu de mes 
yeux les choses dont je pari», mais encore j’ai 
écrit mon ouvrage en présence de oes anciens 
monuments, j’ai passé de longue» semaines, dans 
de misérables auberges... 

— Vous avez vu, vous avez tu... interrompit 


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Gc ;le 


JOURNAL DBS DEMOISELLES 


83 


Gustave ; œ n est point l'intérieur du château de 
M. de Vernes que vous av.ez vu. 

— Ah! c’est le seul... partout ailleurs on m'a 
promené des caves aux greniers. 

— Quoi ! ces grands seigneurs... 

— Cher, la vérité avant tout : j’.ai eu plus sou¬ 
vent affaire aux portiers qu’aux châtelains, mais 
enfin, si pauvre, si inconnu que je sois, on m’a 
f permisdetout visiter, absolument tout... c’est 
au surplus, une chose que l'on ne refuse guère. 

— Alors comment se fait-il que M. de Vernes ? 

— C'est depuis son mariage. Auparavant on 
laissait voir les salles antiques aux touristes, lors 
même que le maître du logis était là. Maintenant, 
on ne peut entrer qu'en l’absence de Monsieur et 
de Madame. Du reste il n’y a rien de bien re¬ 
marquable : tout a été bouleversé, détruit ; on 
m'a parlé seulement de quelques rosaces, d’une 
cheminée soutenue «par des cariatides, d’un pla¬ 
fond dont les poutres sculptées ressemblent à 
une dentelle. 

— Est-ee onadame de Venues que nous avons 
aperçue à tune fenêtre f 

— Madame de Vernes ! vous rêvez, Gustave ; ce 
n'était que la soubrette. 

— Possible; la bise glacée avait mis des larmes 
dans mes yeux et j’ai entrevu vaguement une fi¬ 
gure de (femme. 

M. Ludovic eut un iére moqueur. 

— Cher, dit-il avec ironie, madame de Vernes 
n’est pas une femme, c’est une petite déité, ou du 
moins une créature d!une -essence particulière et 
très-parfaite. 

— Vraiment? Un peu mijaurée, n'est-ce pas? 

— Un peu ! Je vous dis qu’elle se croit pétrie 
d’un autre limon que nous, pauvres plébéiens. 

— Elle est jolie? 

— Euh... elle n'est pas laide. 

. — Riche? 

— Oui, assez riche. Malgré cela, oe n’est pas 
moi qui aurais voulu l’épouser; si l’on m’eût of¬ 
fert sa anain j’aarais répondu Merci bien, c'est 
trop cher. n 4 Cette petite personne-là,; onon bon, 
ruinera son mari. 

— Bah 1 

— Oh ! ce sera bientôt fait, m'a-t-on dit à l’au¬ 
berge. Elle a été si drôlement élevée... Ce qu'elle 
sait le mieux, c’est gaspiller sa fortune. 


— Elle est prodigue ? 

— Pas précisément; d’ailleurs ici, à la campa¬ 
gne, elle ne peut faire de grandes dépenses ; mais 
chez elle topt và à la débandade, tout est au pil¬ 
lage. C’est une maîtresse de maison absolument 
nulle. Ne lui parlez pas de gouverner son mé¬ 
nage, de s’assurer si ses domestiques sont probes 
et gagnent leur salaire. Ah bien oui ! elle eroirait 
se commettre. Je l'ai comparée à une déesse, mais 
c’est une véritable idole ; elle ne voit rien, n’en¬ 
tend rien, ne se mêle de rien... 

— Et son mari la laisse faire ? 

M. Ludovic haussa les épaules. 

— Le pauvre homme ! Que voulez-vous qu’il 
lui dise? Il l’aime à en perdre la yaison. Il voit 
bienqu’elle n’a pas assez de fortune pour vivre, 
en princesse et ne prendre aucun intérêt aux 
choses du ménage ; mais il n'ose point la mettre 
au pas. Il risque timidement quelques objections, 
quelques oonsetis ; madame se fâche et il baisse 
pavillon... Mais voici un facteur... Eh! facteur, 
écoutez <un pou ; je voudrais vous prier de nous 
rendre un service, mon garçon. » 

L’employé de la gare accourut, prêta l’oreitie, 
promit de Caire ce qu’on lui demandait, et êes 
deux voyageurs sortirent aussi bruyamment 
qu'ils étaient entrés. Il était temps : madame de 
Favenftine ne pouvait plus se contenir. Dès qu'ils 
eurent disparu, elle se dressa majestueuse¬ 
ment. 

« Quelles espèces ! dit-elle avec un profond 
mépris. 

— 'Quelle leÿen ! murmura Cécile confuse, * 
— Plaît-41, ma nièce? Vous appelez cela une 

leçon! 

— Oui, ma tante, et, Dieu aidant, jesmirai la 
mettre à profit. » 

C’est une grande chose que la bonne volonté ; 
c’est parfois tout oe que la miséricordieuse Pro¬ 
vidence demande aux pauvres humains. « Paix 
aux hommes de bonne volonté » disaient les anges 
à Bethléem. « Aide-toi, le Ciel t’aidera » dit la 
sagesse des nations. .Madame de Vernes a bonne 
volonté; Dieu bénira ses efforts, espérons-le, et 
ee sera un heureux ménage que celui de Pierre et 
de Cécile. 

Miqhel Aubaay 




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84 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


LEQU 


EL CHOISIR 

SUITE 


Le jeune homme, en se retournant, avait retiré 
sa main des mains qui la retenaient ; ce mouve¬ 
ment suffit pour interrompre le sommeil agité 
de l'inconnue. Elle se dressa dans un soubresaut 
fébrile et ouvrit les yeux, deux grands yeux 
mélancoliques et décolorés, dont le regard vague 
ne se fixait pas, ce regard révélateur de le 
folie ! 

« Qu'y a-t-il? demanda-t-elle avec angoisse; 
viendraient-ils nous réclamer... 

— Vous savez bien, mère, que nous n'avons 
plus rien de commun avec eux. Dormez en paix, 
vous avez tant besoin de repos ! » 

Madame Lecomte referma les yeux et Paule 
n'osa plus remuer. Sa situation commençait à lui 
inspirer des réflexions assez désobligeantes : sur 
le grand chemin un tapage qui l’effrayait juste¬ 
ment; ici, un silence presque solennel qu'elle 
n’osait troubler en s’éloignant. 

c il/ea culpaî songeait-elle, j’aurais mieux fait 
d’attendre monsieur le curé. Ah ! l’on ne me pren¬ 
dra plus à courir la campagne sous la conduite 
d'un enfant de chœur. 

Cependant, intéressée malgré elle par la scène 
dont elle se trouve le témoin forcé, de nouveau 
elle regarde dans la grande chambre. 

La malade a rouvert les yeux et balbutie 
comme en rêve : 

t Tu n’as oublié personne, n’est-ce pas?... Ils 
sont cruels, vois-tu... ils iraient le tourmenter 
là-bas... sous terre, dans sa tombe noire... s'il 
leur restait dû quelque chose! Jette dans sa 
fosse notre château, notre luxe... mes diamants 
et notre galerie de tableaux... et les porcelaines 
de Saxe et les chinoiseries... et les armes de 
prix... et tout! tout! tout!... c’est de l’argent 
cela! Jettes-y encore mon anneau de mariage... 
et ce morceau de pain... mon dernier morceau 
de pain ! Que ^nous importe la faim, n’est-il pas 
vrai? Nous n'avons jamais redouté que le dés...» 

Henri Lecomte arrête le mot fatal sous un 
baiser. Il fait rasseoir sa mère, et la berce dans 
ses bras, comme un enfant malade : 

c Mais vous savez bien que l’honneur est 
sauf! Vous savez bien que personne n’a souffert 
à cause de nous ! Vous savez bien que pas une 
larme n’a coulé de notre faute! Vous savez bien 
que je... 


— Ah ! oui... je sais... je sais que je t'aime et 
je te bénis! » 

Un silence succède à cette explosion de ten¬ 
dresse. Paule croit la pauvre mère rendormie et 
veut de nouveau s’échapper. Dans sa précipita¬ 
tion maladroite, elle agite les branches de l’if, 
qui heurtent les vitres. 

« Qu'est-ce? fait encore l'insensée. Ah! oui... 
c’est le souffle... c'est le souffle qui passe... Que 
t'a-t-il inspiré depuis hier? je veux l'entendre... 
dis-moi tes vers f dis-les tout de suite ! » 

Elle devient impérieuse; un éclair d’impatience 
brille dans son regard; son fils soupire profon¬ 
dément. 

« Tu le désires? Écoute donc », lui dit-il. 

Et lentement, à demi-voix, scandant les vers, 
pour accentuer musicalement le rhythme, le poète 
dit : 

BONJOUR 


Après toute une nuit d’insomnie et de fièvre, 

La marche déjà lasse et lourde avant le temps, 

II s’en allait songeur, un soupir à la lèvre 
Et l’esprit fatigué par ses désirs flottants. 

Sur le même chemin, d’une joyeuse allure. 

Œil vif, sourire gai, splendide chevelure, 

Çhantant à pleine voix un enfant s’avançait. 

Sans interrompre alors ses refrains de quadrilles : 
c Bonjour au voyageur! » dit-il entre deux trilles. 

Et le marcheur s’émut à ce simple souhait. 

La bise s’élevait, orageuse et sifflante. 

Faisant trembler l’ogive au sommet des vieux murs 
Et, dans un tourbillon de poussière brûlante, 
Enveloppant, tordus, grappe verte, épis murs. 

Le pèlerin farouche, éperdu, l’àme aigrie, 

Comparait la tourmente aux luttes de la vie, 

Et sa plainte, en blasphème, était près do jaillir : 
c Bonjour au voyageur! » dit, en passant, la veuve. 
Et ce vœu sympathique exhalé dans l’épreuve 
Arrêta son blasphème et le fit tressaillir. 

Plus loin, c’était midi... surgissant de la brume, 

Le soleil, de la terre avait fait un brasier ; 

Le sol brûlait, pareil au cratère qui fume, 
EtToiseau n’avait plus de chants dans le gosier. 
Deux fiancés, pourtant, marchaient sans lassitude, 
L’un sur l’autre appuyés, tout à leur solitude; 


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85 


La solitude à deux, ce doux rêve du cœur... 

Mais en voyant assis, au détour de la route. 

Le marcheur las et seul qu’ils-plaignirent sans doute, 
Ils dirent à la fois : c Bonjour au voyageur l » 

« Bonjour ! » lui dit encore, en passant, le vieux prêtre 
Cherchant une brebis ravie à son bercail, 
c Bonjoûr ! » dit un soldat blessé, mais fier de l’être. 
« Bonjour 1 > dit un vieillard, vétéran du travail. 
Bonjour I... le voyageur, à force de l’entendre 
Ce mot, ce simple mot, sut enfin le comprendre 
Et son cœur se fondit pour le dire & son tour... 

Le bonjour!... c’est le mot de céleste origine 
Traduit de l’Évangile, .à la page divine 
Où Jésus enseignait l’universel amour... 

Eh bien ! bonjour à vous, frères de la pensée 
Qui dévorez la route où se traînent mes pas ! 
Chantres mélodieux à la voix cadeno^e, 

Bonjour, nombreux amis que je ne connais pas ! 

S’il en est parmi vous que la torture étreigne, 

Dont la douleur se taise et stoïquement saigne, 

Jo souhaite, pour eux, la force tout le jour... 

Si d’autres ont trouvé, pour leur charmer la voie, 

Do l’ombre, des gazons, des parfums, de la joie, 

Ah! que Dieu les épargne!... A tous, frères, bonjour. 

Bonjour... bonjour... répète tout bas la vieille 
mère, apaisée par la mélodieuse déclamation, 
comme Saül par la harpe de David. 

Et bientôt sa respiration bruyante et régulière 
annonce qu’elle dort cette fois profondément. 

< Enfin ! » soupire Paule, émue et soulagée en 
môme temps. Alors, sans se soucier davantage 
d’attirer l’attention, elle quitte précipitamment sa 
cachette et regagne le ohemin. Le groupe batail¬ 
leur l’a quitté ; mais Tony l’arpente dans tous les 
sens avec des appels désespérés. 

c Demoiselle, crie-t*il, demoiselle, où donc que 
vous êtes ? demoiselle, demoiselle I 

Ah! seigneur Dieu, poursuit-il en l’aperce¬ 
vant, quelle peur que vous m’avez faite! Je vous 
croyais perdue pour tout de bon ! C’est pas pour 
me vanter, mais tout de même ce chemin-ci n'est 
pas le vrai : il nous faut rebrousser jusqu’à chez 
la Marianne. Un fameux coup de pied, pas moins! 
Mais bah! en courant tout le temps... l’agilité, 
la promptitude, je ne connais que ça, moi! » 

Le soleil disparaissait au couchant ; de grandes 
ombres s’allongeaient dans les vallons, et les va¬ 
peurs du soir flottaient jsur les prairies. Là-bas, 
la Saône entre ses vertes rives, scintillait encore 
par endroits sous les dernières flèches d’or de 
l’astre mourant ; et très-loin, à l’extrême horizon, 
le mont Blanc plongeait dans l’éther sa silhouette 
imposante, légèrement teintée de rose. 

C’était poétique et saisissant, mais de trop 
pressantes préoccupations avaient envahi Paule 
pour qu’elle demeurât sensible aux charmes du 
paysage ; elle comptait les minutes et luttait de 
vitesse avec le crépuscule qui tombait rapidement. 

Tout à coup, au brusque détour du chemin, elle 
s’arrêta épouvantée : les batailleurs de tout à 
l’heure, maintenant réconciliés, se ravisant, ro- 


tournaiènt sur leurs pas pour regagner la Vogue. 

A la lueur douteuse du crépuscule, la vue 
troublée par de récentes libations, ils prirent la 
jeune fille pour une danseuse villageoise qui dé¬ 
sertait le bal, et voulurent l’y reconduire : 

« On ne passe pas ! > crièrent-ils d’une seule 
voix, en lui barrant le chemin. 

— On ne passe pas? C’est ce que nous allons 
voir ! » riposta l’enfant de chœur, brave comme 
un coq de bruyère; et les poings crispés, les che¬ 
veux plus hérissés que jamais, il s’apprêtait à 
charger seul ce redoutable front de bandière. 

Les huées qui l’accueillirent ne promettaient 
rien de bon, quand le galop d’un cheval fit ré¬ 
sonner le chemin. * 

« Au large! ordonna le cavalier, qui jugea la 
situation d’un coup d’œil. 

— Au large vous-même ! » répliqua brutale¬ 
ment la bande. 

Le cavalier leva silencieusement sa cravache 
et fondit sur les récalcitrants. 

c Ah ! c’est vous, monsieur Lecomte ! s’écrièrent- 
ils subitement dégrisés. Si l’on vous avait re¬ 
connu plus tôt... » 

Le reste de la phrase se perdit dans une dé¬ 
bandade générale. 

« Faut pas croire que je n’en aurais pas tiré la 
demoiselle tout seul ! affirmait Tony le plus sin¬ 
cèrement du monde. On est Français tout comme 
un autre, voyez-vous, la bravoure, les coups de 
poing, je ne connais que ça, moi ! C’est égal, con- 
tinua-t-il en changeant de ton, puisque vous 
v’ia, monsieur Lecomte, votre cheval ne serait 
peut-être pas de refus pour porter la demoiselle 
des Ormes jusque chez son papa... » 

La demoiselle des Ormes, qui venait de se fou¬ 
ler le pied en essayant* de fuir, voulut protester 
contre cette insinuation peu voilée ; mais la fati¬ 
gue, la souffrance et l’émotion faisaient trembler 
sa voix, qui s’éteignit dans son gosier. 

Peu d’instants après, à demi affaissée sur la 
selle, Pàule se laissait machinalement conduire 
par son nouveau guide qui cheminait à pied, di¬ 
rigeant la monture. Peu de paroles s’échangeaient 
entre eux et malgré la facilité de la jeune fille à se 
mettre à l’aise, elle se sentait troublée, cette fois, 
et ne se dissimulait pas l’étrangeté de l’aventure. 

Les rayons du couchant avaient fini de s’étein¬ 
dre un par un ; les étoiles s’allumaient au ciel ; et 
la lune, en se levant, jetait sur les feuillages de 
longues traînées lumineuses. L’angelus ne tin¬ 
tait plus dans les villages voisins; mais tandis 
que les bruits du jour s’apaisaient, le marteau 
d'un forgeron troublait encore le silence de la cam¬ 
pagne, et la rouge lueur de sa forge servait de 
point de repère aux vignerons attardés. 

Paule, tournée vers Montaigu, regardait le 
sombre profil de la ruine se détachant sur l’horizon 
que blanchissait la lune; aucun mouvement ne 
R’y révélait ; le silence et l’ombre l’enveloppaient 
tout entière. A force de l’examiner cependant, et 


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86 


à mesure quelles’orieatait mieux, 6ite:Reeoan<u£ 
cette masse noire pour l’avoir activent «perçue le 
aoir, quand une rêverie pro^ongéeJa netonait à la 
fèftâtere. Maie alors une lomièire yrsofatillait... 

« C’est le comte qui veiüe (ainsi chaque nuit, > 
dit-elle en regardant te jeune henameà la dérebée. 

Il s’était alors déoouvert la /tête et marchait le 
front nu, eomme s’il avait besoin4a farafraîchir 
en le baignant dan» l’air du. noir. 

A quoiuongeatt-il? 

Piaule , se rappela la scène ienhrcwic<iun pou plus 
tôt; l'éloge de Henri Lecomte, prononcé devant 
die par des bouches différentes, lui revint en 
mémoire ; et devant cette jeune vie pleine de mé¬ 
rites et visitée par l’épreuve, elle le savait roatn- 
tenaat, la fille de Pierre Baranee se.sentii prise 
de respect et se mit à songer. 

Elle songeait encore, quand la vue des ormes 
familiers la tira de sa rêverie ; à l’autre extrémité 
4e l’avenue, la maison, paternelte s’ouvrait comme 
un port de salut ; un arnavemomt inusité se pro¬ 
duisait dans la grande cour; les.lanternes s’agi¬ 
taient en divers sens, et Tony prétendit même 
distinguer quelques torches. 

« Dame ! on s’inquiète de ne pas voir la demoi¬ 
selle rentrer, supposa-t-il ; et Ton* fait» branle-bas 
général pour y courir à ses avances^ » 

C’était vrai : le père et l’aieul, pressant leur dé¬ 
part de Màconpeur revoir pluB tôt leur fille à ku- 
cpielle ils ramenaient Antoinette, jiavaient trouvé 
au logis qu’une déception : 

* Ce petit sans cervelle de Tony aura perdu 
mademoiselle dans, la campagne ! * affirmait Ca¬ 
therine. Et la grosse fille leva, sea mains mx Pair 
pour s’arracher les cheveux,, au grand dommage 
d’une pile d’assiettes qu’elle laissa échapperrdans 
oe mouvement. 

L’inquiétude de M. Chauvel n’était guère 
moins bruyante ; et. il entamait la longue nomen¬ 
clature des maladies et des infirmités qu’on 
peut ,gagner au clair de lune, quand Pierre Ba- 
rsrnoe coupa conrt à oes stériles daléanœs en ar¬ 
rêtant Jacques qui dételait. 

« C’est inutile : nous remontons «en voiture. Tu 
as compris ? 

— Compris ! t 

Et, renseigné par Catherine qui connaissait la 
veuve, te père anxieux allait courir à la recher¬ 
che 4e saillie quand,oeUoHÛ apparut dans l’équi¬ 
page que l’on sait. 

« Nous devons une grande reconnaissance et 
bien des excuses à M. le, comte du Maine, fit-elle 
en désignant le jeune homme à son père. 

— Monsieur le comte me permettra, je l’espère, 
d’aller acquitter ma dette chez Lui, mon enfant ; 
mais, en'attendant que j’aie cet honneur, je le 
prie instamment de vouloir bien prendre quelque 
repos sous mon toit, t 

Pierre Baranee avait mis tant de cordialité dans 
son invitation, que Henri Lecomte ne crut pas 
pouvoir la refuser. A la droite de Paule que l’on 


dut porter à taible, Tenfhire de son pied l'empê¬ 
chant de marcher, fl s'assit au dîner de famille, 
fortretardé pactes Circonstances. Une maîtresse 
de maison en possession de toute s* liberté d'es¬ 
prit aurait souffert, sans doute, d’offrir À un 
étranger un jxrtagfrsâlé outre mesure par une 
ébullition prolongée, un ragoût veuf cfe sauce 
et un rôti desséûbé; M. Ofcauvel en éprouvait 
une évidente humiliation ; mais Paule était sous 
l'empire d’impressions trop multiples pour-s’ar¬ 
rêter à cas détails. Elle prenait une part active, 
cependant, !* la^ conversation et déguisait mrrestc 
d’embarras sons un feint enjouement. 

Antoinette l'écoutait avee intérêt,' lar regardait 
avec admiration,, et se félicitait à chaque* instant 
d’être venue si à propos: 

« Je te servirai de sœur grise, disait-elle ; sois 
tranquille, ma petite Paule : je sais appliquer les 
compresses, enrouler les bandes, et je m’engage 
à te guérir en peu 4e jours ! » 

Au salon ta causerie s’anima davantage: 
M. Chauvel surexcité par les incidents de la 
journée ne s-’ewdormrt pas; M. Baranee, tout 
au f bonheur dtevofcr retrouvé sa fille à peu 
près saine et sauve, oublia sa meute et scs projets 
pour ne s’occuper que d’elle avec une sollicitude 
enjouée; et tes jeunes filles se laissèrent aller 
sans contrainte à un babil intime plein 4e charme 
et d'abandon. 

Henri Lecomte, pkui sérieux qu’elles,* arvec une 
ombre de mélancolie sur son visage sympathique, 
«ut les. faire sourire et les intéresser oependant. 

Habitué au beau monde parisien, fl connaissait 
tous tes grands noms ; il avait coudoyé tous les 
personnages en évidence, et il narrait de pi- 
-quanteaanecdotes aveo esprit et convenance. Ses 
devoirs ou ses goûts l’avaient entraîné souvent 
A l’étranger; non^seulementles capitales lui sem* 
blaient familières, maie les humbles sites, les 
paysages ignorés, chers au touriste qui tes dé¬ 
couvre, lui avaient «dit leur secret, et rf’ll n’épan- 
ch4t;queNK)bremcat ses souvenirs personnels, on 
devinatbdu. moins, en l'écoutant, un artiste et un 
poète. 

f Comment touvea^vous oe jeune «homane T ... 
demanda M. Chauvel aux jeunes filles, après 
cou départ. 

•—■Fort bien, mon onde, > répondit Antoinette. 

Paule feignit de s'absorber dans 1e débrouille¬ 
ment d’un écheveau et u’abatifitde toute réflexion. 

Maispkie tard, dons la soirée, quand elle revit 
la lueur' lointaine, BOlitàire comme uni phare : 

c Le voilà qui veille... penea-t-ette ; que tait- 
il?... 11 écrit, sans doute; il rêve... pauvre jeune 
homme! » 

Et Panée s'endormit en murmurant : 

S'il en est, parmi vous, que la torture étreigne, 

Dont la douleur se taise et, stoïquement saigne, 

Je souhaite pour eux la force tout le jour... 

(A suivre.) Mélanie Bourqtte. 


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LE 18 MARS 


L’hiver a fui vers la montagne, 

La neige a quitté les vallons, 

Et le nrisseau dans la campagne 
Hôule ses mobiles sillons. 

La violette se parfume 
Sonata haie, au bord du chemin; 

Dans son lit couronné d’écume 
L’eau'dèa sources tressaille et fume 
An souffle attiédi du matin. 

Le»fraiftxboutons g erment sans nombre; 
L’herbe reluit sous les vergers ; 
Lamouaeei de son vert plus sombre 
Tapims le ilaac des rochers. 

Le muguet arrondit sa; perle 
Au soleil clair, luisant «et beau; 

Dans, les bois, la chanson du merle 
Ré veiUa enfin la pâle Écho. 

La sève aux bourgeons monte et glisse; 
Déjà l’abricot diligent 
Sur la pourpre de son calice 
Épanouit sa fleur d’argent. 

La Mâurfii qui recommence; 

Étale: à nos regards épris 
Toute la grâce de renfonce. 

Toute la »fraicheur d'un souris. 

Notre joie est d’autant plus vive 
Au .retour de ce temps si beau, 

Que. votre fête noua arrive: 

Sur le* ailes du renouveau. 

Ah î puisse, telle est ma prière, 

Puisse votre Ghaste patron 
Faire que votre vie entière 
SoiA toujours la jeune saison ! 

Ainsi .que vous, j’ai de la vie 
Vu le printemps épanoui ; 

Mais.de ces beaux jours qu’on envie 
Le parfum .s’est évanoui. 

Au déclin des froides années 
Je ne puis, hélas ! que cueillir 
Quelques fleurs dès longtemps fanées 
Au rameau d'or du souvenir. 

Éue Pl'ffenet. 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


REVUE MUSICALE 


Théâtre-Italien : Reprises. — Johann Strauss. — 
Madame de Sparre. 

Décidément le Théâtre-Italien a la vogue cet 
hiver, et quand nous disons la vogue, ceci n’a 
rien de commun avec la mode passagère qui 
attire, pour quelques jours, le public vers un 
théâtre. Le nouveau directeur a compris qu'à 
cette époque où l’art semble mort, il fallait le ré¬ 
veiller avec de grands artistes, de belles œuvres 
et de puissantes voix ; alors il a choisi dans le 
répertoire des maîtres, les ouvrages les plus 
admirés, il a engagé à prix d'or des cantatrices 
et des ténors célèbres ; enfin il a parlé à la foule 
dilettante le langage qui lui convient, et cette 
foule intelligente l’a suivi avec enthousiasme. 
D’abord on a entendu mademoiselle Borghi- 
Mamo, bien jeune encore, mais déjà pleine de 
feu,et qui promet de belles soirées à la salle Ven- 
tadour; puis est arrivée madame Sanz, si grande, 
si touchante, si admirablement dramatique dans 
la scène des tombeaux de la Giulietta de Vaccaï ; 
puis enfin nous avons retrouvé mademoiselle 
Albani, ce type de la perfection lyrique, complété 
•par le travail quotidien des représentations en 
tous pays. Qui ne se rappelle avoir applaudi la 
Frezzolini,en 1857, dans Rigoletto, deVerdi? Qui 
n’a gardé en soi le souvenir de cette apparition 
flamboyante qui remua tout Paris artiste ? Eh bien! 
mademoiselle Albani vient de .'réveiller ces émo¬ 
tions indicibles en jouant le rôle de Gildadu Rigo^ 
letto: l’étendue et la flexibilité de ce gosier de ros¬ 
signol, les nuances délicates de son chant, l’ex¬ 
pression chaude des sentiments qu’elle interprète 
se révèlent dans le premier duo de Gilda avec le 
vieux bouffon. Quand la cantatrice s’est écriée : 

Çhe temete, padre, Dio, veglia, un angel’ prottatore 

l’auditoire, profondément ému, comprenait si 
bien que la vierge pure invoquait l’appui du ciel, 
qu’il ne savait s’il fallait applaudir avec frénésie 
ou garder un silence respectueux...l’enthousiasme 
l’a emporté et la salle a tremblé jusqu’à la base de 
ses colonnes ; et quand vint le tour de l’aria,cette 
mélodie divine qui exprime toutes les grâces d’un 
amour pur, quel bis tumultueux est parti de la 
foule I 

On a fait aussi répéter le quatuor célèbre : 
Belta fîglia del a more. 

Mais il nous est impossible de donner une 
idée bien nette et bien complète de l’Albani dans 


Rigoletto ; il est de toute évidence que cette œu¬ 
vre, devenue pourtant si populaire, laisse à dési¬ 
rer, surtout dans ses premières parties. Toute 
autre que l’éminente cantatrice y eût échoué, 
dans notre temps où les artistes les plus distin¬ 
guées, faute de rôles à créer, se bornent à imiter 
leurs grandes devancières. 

La reprise de la Sonnanbula vient de donner 
à rAlbani un nouveau titre de gloire. Les mélo¬ 
dies si tendres et si rêveuses de Bellini ont besoin 
d’une âme, plus que d’une femme, pour être bien 
traduites; personne n’a, au même degré que la 
cantatrice, ces demi-teintes nuancées et douces 
qui caractérisent PAmina du compositeur; la 
grâce, le sentiment vrai de la situation, des per¬ 
fections infinies de détails, des notes qui pénè¬ 
trent jusqu’à la moelle, prêtent à ce rôle, ainsi 
chanté, un charme inexprimable. 

L’Albani a dit son premier air : 

Coma per me sereno 

en vfrtuose sûre de son succès, dans la scène 
du sommeil magnétique d’où éclate la justifica¬ 
tion de l’innocente paysanne. Ce qu’elle a apporté 
de sentiment ne saurait se rendre. Mais tout 
ce qui est en dehors de l'inspiration drama¬ 
tique , tout ce qui est science chez elle, ne 
saurait atteindre à la perfection de la Patti ; ses 
vocalises savamment étudiées et admirablement 
réussies sentent le travail ardu plus que le goût 
naturel; la naïveté, la simplicité, la tendresse, la 
passion, la trouvent toujours dans le vrai. Les 
arabesques ne sont pas de son domaine, elle sait 
les dessiner, mais elle ne les aime pas ; elle les 
apprend, mais elle ne s’y livre pas à plein gosier. 
Ce côté faible de la cantatrice n’a pas empêché le 
public de l’acclamer avec un enthousiasme effréné. 
Tout Paris voudra entendre mademoiselle Albani 
dans la Sonnanbula de Bellini. 

Puisque les compositeurs ne composent rien de 
nouveau, il faut bien que nous nous contentions 
des reprises. Avouons que les richesses qu’ont 
accumulées les maîtres morts peuvent parfaitc- 
tement suffire à nos appétits artistiques; on a 
repris avec succès, à l'Opéra, Robert le Diable , 
cette œuvre qui défie le temps; en effet cette 
belle et grande musique n’a pas vieilli, les 
interprètes seuls ont changé : Nourrit, Levas¬ 
seur , mademoiselle Falcon sont partis en 
nous laissant des souvenirs impérissables; mais 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


89 


• d’autres grands artistes ont remplacé ceux qui ne 
sont plus. Madame Carvalho est une ravissante 
Isabelle à la voix toujours jeune, au style ample 
et correct; quant à mademoiselle Krauss, elle a 
pris très-brillamment possession du rôle d'Alice, 
et s'est élevée à des proportions on ne peut plus 
dramatiques, sans enlever au rôle qu’elle avait 
accepté, le caractère niuf de la légende. 

On a repris le Barbier de Séville au Théâtre 
Lyrique; on a repris Martha; on a repris la Fête 
du village voisin ; on a exhumé des répertoires 
les meilleures partitions, et le public n’a pas été 
mécontent. On le gâte si peu par le temps qui 
court ! 

On n’a pas oublié les séances caractéristiques 
organisées par mademoiselle Marie Dumas l’an¬ 
née dernière, et qui obtinrent de légitimes succès. 
Cet hiver les matinées caractéristiques vont avoir 
lieu sur la vaste scène de la Porte-Saint-Martin: 
la première, la matinée russe, est fixée pour un 
temps très-proche ; puis l’espagnole, l’italienne, 
l’anglaise, la gauloise, suivront de dimanche en 
dimanche. Aux poésies et saynètes vont succéder 
des pièces jouées avec costumes et décors; la mu¬ 
sique sera dirigée par M. Maton. Ce nom seul 
affirme l’importance et l’éclat que devra garder 
la partie musicale comme choix d’œuvres et d’in¬ 
terprètes. Chacune de ces représentations-con¬ 
certs sera précédée d’une conférence. 

Johann Strauss a offert à l’Opéra une petite fête 
de famille à des auditeurs choisis parmi les mu¬ 
siciens et les journalistes de Paris. C’est Métra 
quia conduit Strauss sur la scène, et c’est Strauss 
qui a présenté Métra au public; tous deux ont 
affirmé leur fraternité par une vigoureuse poi¬ 
gnée de main. 

L’orchestre entame la première valse de Strauss : 
Aimer, boire et chanter. Cet orchestre, recruté 


par Métra, se oompose d’excellents musiciens, les 
uns viennent des Folies-Bergère, les autres du 
concert Besseiièvre; parmi eux se trouvent plu¬ 
sieurs solistes de l’Opéra. Hélas î faut-il le dire? 
on n’a plus trouvé dans cet allemand endiablé, 
le rhythme étrange et ravissant qui ajoutait, aux 
concerts de l’Exposition, tant d’originalité, de 
verve et d’entrain à ces danses, à ces polkas, à 
ces valses bizarres, passant d’une mélodie lan¬ 
goureuse aux explosions joyeuses et folles; on 
eût dit que les neiges du Nord avaient blanchi les 
cheveux et l’inspiration du musicien. Seules les 
deux valses : Le Sang . viennois et La Vie d'ar¬ 
tiste ont obtenu un véritable succès. On a de¬ 
mandé le Danube bleu qui a été exécuté plus 
mollement que les compositions précédentes; cet 
ouvrage est véritablement un petit chef-d’œuvre, 
mais soit que les répétitions aient été trop peu 
nombreuses, soit que les exécutants ne s’enten¬ 
dissent pas entre eux, la valse n’a pas produit 
son effet accoutumé. 

Faure que tout Paria a tant aimé et tant ap¬ 
plaudi, Faure qui a quitté l’Opéra, parce qu’il 
était malade, Faure fait, en chantant, le tour de 
la France avant de se rendre en Angleterre, où 
il est engagé au théâtre de Drury-Lane. 

Nous avons le regret d’annonoer la mort de la 
comtesse de Sparre qui fut l’amie et la compagne 
de madame Malibran. Madame de Sparre, avant 
son mariage, avait débuté au Théâtre-Italien; 
elle s’appelait alors mademoiselle Naldi. Elle fut 
bien connue dans le monde parisien, où sa cha¬ 
rité était aussi appréciée que son talent de canta¬ 
trice ; les pauvres et les musiciens porteront 
dans leur cœur le deuil de cette femme dis¬ 
tinguée. 

Mahib Lassaveur. 




ÉCONOMIE 

POTAGE DE CHICORÉE A L’EAU 
Hachez assez fin cinq ou six chicorées frisées, 
dont vous ôterez les grosses côtes, ou, ce qui 
vaut mieux, autant de scaroles. Passez-les au 
beurre sans les faire roussir. Mouillez avec de 
l’eau et mettez du sel, du poivre et un peu de 
muscade; laissez bouillir trois-quarts d’heure. 
Au moment de servir, liez avec trois jaunes 
d’œufs, et versez sur le pain. 

+ 

♦ * 

NETTOYAGE DES TAPIS 

Mettez un fiel de bœuf dans un seau d’eau ; 


DOMESTIQUE 

prenez une brosse douce que vous humectez de 
ce mélange et frottez-en le tapis ; il naîtra une 
écume que vous ferez disparaître en brossant 
avec de l’eau claire. 

Séchez avec un linge propre. 

Des solutions très-légères de soude ou d'alun 
. sont employées avec succès pour raviver les cou¬ 
leurs. 

Enfin, un mélange de terre à foulon et de fiel 
de bœuf jouit d'une puissance détersive considé¬ 
rable qui peut être mise avantageusement à profit 
pour nettoyer non seulement les tapis, mais les 
parquets tachés de graisse. 


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90 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


CORRESPONDANCE 


FLORENCE A JEANNE 


Lu Roussette» W février 1877. 

Ah ! mademoiselle Jeanne la voyageuse, il te 
ftuit renoncer à prendre avec moi,maintenances 
airs .de supériorité « ambulatoire ! » 

Moi aussi, je sais faire des paquets, emplir une 
caisse et la vider ! moi aussi, je voyage ! 

Ce n’est plus l’horizon de 'ma petite ville que 
j’ai sous les yeux ; eé ne *scmt plus ; les oiseaux 
familiers de ma longue charmille que j'entends 
gazouiller; et, cette *èharmille éHe*même, je*la 
chercherais en vain du regard... 

Elle est lâchas, par delà ces cdteaux penchants ; 
là-bas, là*bas, aux lieux d’où nous ‘vient la ri¬ 
vière qui bouillonne à mes pieds ; 1 là-bas, là-bas, 
lài4>aa... à quatre lieues d’ici 1 

Eh bien ! quoi? Tu te'moques de mes préten¬ 
tions au déplacement ; tu te drapes dans ta supé¬ 
riorité locomotrice ; ;tu soutiens que quatre lieues, 
quatre pauvres lieues ne sont pas un voyage, mais 
une promenade; moins encore qu’une prome¬ 
nade : une demi-enjambée du Petit-Pouoet 
chaussé des bottes légendaires. 

Ce langage dédaigneux siérait à peine à ma¬ 
dame IdaPfeiffer ou à d’autres voyageurs célèbres 
que je n'ai point à nommer ; cependant, ils ne le 
tiendraient pas et se montreraient généreux pour 
mon infériorité, je le gage. Et même, me trouve¬ 
raient-ils si inférieure, en vérité?... A force de 
parcourir la terre, ne se sont-ils pas convaincus 
que, des pôles à l’équateur, les montagnes, les 
plaines et les vallons se ressemblent? A force 
de comparer les habitudes, les mœurs, les usages, 
n’en sont-ils pas venus à répéter ce mot connu : 

« Plus ça change, plus c’est la même chose, i 

Qui sait, ma petite Jeanne, si, à la fin de leur 
pèlerinage, ces illustres errants, pris de lassitude, 
ne se disent pas : 

« A quoi bon ?» 

. A quoi bon cette marche aventureuse qui a 
duré des années ? cette course rapide et prolon¬ 
gée qui n'a point toujours laissé à l'œil le temps 
de se fixer, ni à l'esprit le loisir de méditer ? cet 
amas confus de souvenirs mouvants jetés pêle- 
mêle dans la mémoire comme en un kaléidoscope? 
^ quoi bon?... 

C’est seulement la manière de voir, d’entendre 
et de sentir les spectac es terrestres qu les rend 


fraefaeftix : tandis que. tel voyageur trouverait à 
peine quelques épis^à glaner «tons l'immensité, 
tel observateur immobile - récoltera des trésors 
dans un espace d ! un mètre carré. Alphonse Karr 
a étudié tout un monde entre deux murailles ta- 
pissées de lierre : son Voyage autour de mon 
jardin remplit un gros volume, et sans peine il 
y ex» ajouterait un vautre. Lord Digwin, le spleeni- 
tâqueaarchi*anillionnaire, n’a rien à raconter à ses 
pettts^eafante de ses différente < tours du monde », 
rien, siuxe n’est des courbatures et des insola¬ 
tions ! 

* Laisse-moi donc croire que j’ai changé de 
place, que j’ai vu et retenu quelque chose, que 
j’ai voyagé I • 

D’ailleurs, ma mignonne, il n’est, point néces¬ 
saire d’aller de Valenciennes à Perpignan pour 
rester longtemps en chemin : les voies ferrées 
n’aboutissent point partout... heureusement! 11 
se trouve encore, parrci par-là, de bonnes petites 
routes défoncées par l’hiver, avec des ornières, 
des cailloux, des pentes difficiles et de brusques 
détours, pour allonge^ le plaisir de la locomo¬ 
tion; l’on peut, à son gré, s’y embourber dans une 
fondrière, y verser sur un tas de pierres mal 
placé ou s’y tromper de direction à quelque bi¬ 
furcation imprévue 1 On jouit de la perspective 
d’y monter les côtes à pied, si les chevaux, trop 
chargés, refusent d’avancer! on a la ressource 
d’y faire des bouquets de violettes le long des ta¬ 
lus, quand le cocher déclare que ses hôtes ont 
besoin de souffler! et d'incidents en incidents, de 
pauses en arrêts, de flâneries en gaspillage de 
temps, on arrive à se dire avec une oertaine sa¬ 
tisfaction vaniteuse : 

« Déjà, quatre .grandes heures de locomotion! 
voilà ce qui s’appelle voyager! » 

Eh T mon Dieu, oui : il nous a fallu quatre heu¬ 
res pour faire quatre lieues, ni plus ni moins ; 
c’est comme je te le dis ! J'ai le courage de mes 
faits et gestes, moi, et je ne me sens pas humi¬ 
liée de n'avoir à ma disposition què des chevaux 
de bois et des chemins dans lesquels il faut, par 
endroits, porter soi-même sa voiture pour la 
tirer de peine 1 

J’aurai même un autre courage : celui de t’a¬ 
vouer que les détails imprévus de ce voyage me 


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JOURNAL DEÆ D&M01SELLE3 


91 


semblaient un jeu. Chaque bâton jeté dan» nos 
roues m'amusait; je savais bien qu'en défiai* 
tive r nou8 21 e courrions aucun danger sérieux; 
je ne voyais, de tous nos mécompte»* que ie oèté 
plaisant , et plus d’un rire que je ns comprimai 
point faillit impatienter mon mari qui supportait 
Fépreuve avec moins de philosophie. 

Quant à mes enfants, absorbés par la non* 
veauté de la situation, tout entiers 1 à l'heur» pré- t 
sente, ils ne songeaient pas plus à notre maison, 
qu’ils venaient de quitter,qu’à celle où nous news 
rendions : attentifs à tous les incidents dé la 
route, ils s'en affectaient diversement, et leur 
conversation animée, que je semblait ne pas «w- 
tendre, me traduisait fidèlement leurs impres¬ 
sions: 

Jacques, prudent et laborieux, trouvait cent 
moyens plus naïfs qu’ingénieux de vaincre les 
difficultés en les tournant. 

Louise prétendait qu’elles fussent vaincues, 
mais non tournées^ et que l’on sautât pai^dessuev 
à condition toutefois de ne point participer elle*- 
même à la fatigue du mouvement et de se< faire 
porter en lieu sûr sans avoir la peine de ren¬ 
dre: Quoique tout lui fût nouveau, elle ne s’éton¬ 
nait de rien, et quand Jacques lui dit .* 

« Sais-tu, sœurette, que nous allons voir dés 
montagnes? 1 

Elle répondit tranquillement : 

t La belle nouveauté ! k Est-ce que je ne connais 
pas celles de Veyle ? » 

Veyle est un faubourg de notre petite ville, dont 
les masures font une crête irrégulière à un talus 
de deux mètres, où s’entremêlent de jaunâtres 
érosions et des touffes d’orties. 

Ce talus figure pour Louisette les montagnes 
de Veyle. Jacques ne put s’empêcher de rire, sa 
sœur s’en aperçut à peine, en train quelle était 
d’ajouter à ses aises en prenant sur les nôtres. 

Ce travail intéressant l'occupait encore quand 
un violent cahot la jeta sur son frère. i 

c Ah! que.tu as l’épaule dure, Jacques! c'est 
comme une pierre ; elle m’a fait mal. 

— Et elle, donc! crois-tu lui avoir fait grand 
bien? repartit doucement le frère aîné en frottant 
la partie accusée. 

— C’est le cheval qui est cause de ça. La mal¬ 
adroit ! 

— Non : c’est le chemin ; maisnous le quittons : 
tant.mieux! * 

Nous entrions alors dans. ce que madame .R* 
nomme plaisamment l'avenue de son château. > 

c L’avenue 1 n’est pas antre chose qu’uni large 
sentier g&zonné où deux, voitures se< rencontre¬ 
raient difficilement; le tohâteau » ne se dresse 
pas majestueusement au fond d’une cour d’hon-» 
neur : c’est une simple maison de campagne com*- 
rnode, bien distribuée, et surtout admirablement 
tenue. Si l’on y a restreint l’espace réservé, aux 
vestibules, aux antichambres et aux. salons, en I 


revanche les chamhresd’ainis y sont nombreuses, 
oonfor table» et souvent occupées. 

L'acquisition de La Roussette, acquisition qui 
remonte à Tan dernier, a retenu monsieur et ma¬ 
dame R. loin de nous, depuis cette époque : les 
terres, négligées de longue date, la maison aban- 
donnée,avaient besoin de leur présence. Lemavise 
chargea des améliorations extérieures; la femme, 
en peu de temps, métamorphosa l’habitation : 

L’inégal pavé de la cour remplacé par une cou¬ 
che de sable ; des plantea grimpantes le long des 
murs, des plates-bandes à leur pied, égaient l’a¬ 
bord de la maison. Dans 1 celle-ci notre amie a su 
badigeonner elle-même plus d’un corridor, coller 
plus d’un papier, et les bonnes inspirations ne 
lui ont pas manqué pour l’aménagement général. 
Partout les cabinets de toilette manquaient, et 
les chambres trop longues avaient de disgracieu- ' 
ses proportions ; madame IL, avec des rideaux de 
toile perse onde cretonne, aoupant ces longues 
pièces, y a fait de larges alcôves, avec assez d'es¬ 
pace àla tête et.au pied; des * lits,, pour y trouver 
de commodes réduits^. Quelques portes percées à 
propos, une eleison enlevée ici, une autre ajou¬ 
tée là, ont amélioré les. conditions! de bien-être de 
cette demeure; et le mobilier suranné d» la villa, 
remis à neuf petit à petit.par les soins, de notre 
amie, fait encore bonne figure dans; ce milieu 
champêtre. 

Madame R. a découvert, dans le grenier, de 
vieilles toiles enfumées dédaignées par les rats... 
f Qu’y a-t-il sous cette poussière et sous cette 
crasse? a-t-elle dit, je veux le savoir ! » 

Elle le sait maintenant : 

Ce sont de belles natures mortes qui enrichis¬ 
sent aujourd’hui sa salle à manger. 

Et devine quel fut son procédé de restaura¬ 
tion!... Tu donnes ta langue au ohat ! 

Eh bien! ce fut l’ognon, ma chère amie! le 
vulgaire ognon qui fait la soupe- rousse et.semr 
ble n’avoir rien de commun avec les arts! 

Madame R„ prend des bulbes d’une certaine 
grosseur, les coupe en deux, frotte la toile avec 
la partie coupée; et petit à petit, grâce à pas mal 
de temps et de patience, la peinture se dégage et 
reparaît au jour avec son coloris primitif et ses 
effets d’ombre et de lumière! 

Le potager de madame R. lui fournit des.in¬ 
grédients non moins précieux au point de vue 
artistique. : 

Toujours dans le grenier aux découvertes, 
elle a déniché un antique buffet de salle à maaN 
ger dont elle a remis promptement le vieux chêne 
en bon état; mais les cuivres, des cuivres splen¬ 
dides,merveilleusement travaillés,disparaissaient 
sous.d’humiliants stigmates : quelques poignées 
d’oseille, en guise de tampon, les en délivrèrent, 
ma chère amie ! Tout cela étincelle comme au jour 
de sa fabrication, et ce vieux meuble, ainsi res¬ 
tauré, fait pâlir d'envie les amateurs d’anU- 
quités. 


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92 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


De ce qui précède, ne va pas conclure que l’on 
se matérialise ici et que Ton y tourne à Tarai- 
gnoire ou au tampon ! Non, Jeanne : la bibliothè¬ 
que est aussi soignée que le reste de la maison 
et nous la fréquentons assidûment ; les lectures, 
les causeries et les promenades s’entremêlent; 
nous faisons de la musique et... nous allons au 
sermon. 

Mais oui, nous allons au sermon. Qu’y a-t-il 
d’étonnant à cela ? N’est-ce pas notre habitude, 
en carême surtout? * 

Ah ! je devine... tu ‘soupçonnes le curé du 
village de prêcher en patois et ton amie de n’y rien 
comprendre, n’est-ce pas?... 

Si ce n’est point du patois qui tombe de sa chaire, 
je dois reconnaître que ce n’est pas toujours du 
français parfaitement pur ou élégant. 

Monsieur A.,qui porte ses préoccupations artis¬ 
tiques jusqu’au pied des autels, reprocherait à 
notre prédicateur l’exiguïté de sa taille et l’irré¬ 
gularité de ses traits. 

Notre ami B., si fier de son larynx, trouverait 
la voix du bon curé tour à tour aigre et sourde. 

L’avocat C., qui attache tant de prix à l’attitude 
et au geste, critiquerait ceux de notre apôtre. 

Et le manque d’ampleur de ses périodes mettrait 
au supplice mademoiselle D., qui assimile les 
offices religieux à des représentations théâtrales 
ou à des séances académiques ! 


Mais que nous importent,nous chrétiens soumis, 
l’imperfection de la forme, les défectuosités de 
Tenveloppe, l’insuffisance de l’instrument?... 
Nous voyons, nous] sentons la main de l’ouvrier 
divin qui le manie, et nous courbons nos volontés, 
et nous livrons nos cœurs ! 

Les vérités éternelles sont trop sublimes pour 
avoir besoin du concours de l’éloquence humaine. 
En quelque langage qu’elles se traduisent, c’est 
la voix de Dieu qui parle ! c’est sa loi qui s’im¬ 
pose! 

Et nous, créatures infirmes et infimes, nous 
pygmées, nous irions stupidement discuter la 
lettre quand l’esprit souffle!... 

Ah ! taisons-nous, pitoyables censeurs que nous 
sommes! Taisons-nous pour écouter Dieu, de 
quelque manière qu’il lui plaise de se faire en¬ 
tendre! Ne laissons pas les oiseaux du ciel 
dévorer les semences divines ! N’entassons pas 
les épines pour les étouffer ! Mais faisons de notre 
âme, humble et soumise, la bonne terre où elles 
fructifient. 

Je m’aperçois trop tard que, moi aussi, j’aborde 
la chaire... 

Je m’empresse donc d’en descendre en sollici¬ 
tant ton indulgence, ma chère Jeanne, pour le 
sermon improvisé de ton affectionnée. 

Florence. 


modes 


Les chapeaux d’hiver proprement dits vont 
être remplacés, du iqpins dans les toilettes de 
visite habillées, par les chapeaux de printemps. 
Ceux tout en fleurs ont toujours beaucoup de 
vogue; les plus jolis sont composés d’une guir¬ 
lande de feuillage foncé, vert et brun, avec 
bouquet de couleur, roses rouges ou roses roses 
sur le dessus. 

Pour une femme qui n’est plus jeune, je con¬ 
seillerai le modèle suivant, qui est extrêmement 
réussi : Tout en feuillage velouté de différentes 
teintes de brun, du plus clair au plus foncé; 
petites brindilles flexibles de muguet blanc, 
retombant sur le devant du chapeau et, par 
derrière, en bavolet. Brides de faille marron ou de 
tulle brun. 

Pour une jeune femme élégante, comme chapeau 
de voiture, de spectacle ou de concert, j’aime 
beaucoup celui-ci : il est en tulle brun, brodé 
d’or fin, joliment bouillonné. Larges brides sem¬ 
blables, et par côté deux grappes de raisin d’or, 
la seconde retombant assez bas. Petit voile égale¬ 
ment brodé. 

On voit toujours énormément de chapeaux 


blancs. Ceux en crêpe de Chine sont très comme 
il faut. 

La forme petit fichu plissé, commençant à la 
suite d'un diadème de velours noir, est la 
préférée en ce tissu ; cela se termine de chaque 
côté en brides plissées en long, dont le bas est 
orné de dentelle. 

J’ai remarqué de charmants modèles en gaze 
rayée noir et blanc, qui ont un grand succès ; le 
devant avec un diadème de velours noir ; fichu 
ou fanchon venant à la suite en formulant cinq 
ou six plis en gaze rayée ; la pointe et les brides 
garnies d’effilés de soie blanche. Sous la pointe 
se trouvent deux coques de velours noir posées 
sur une troisième coque plus large et plus pen¬ 
dante. De côté, en arrière, petit bouquet de 
roses de couleur. Le chapeau sera encore fort joli 
en gaze toute blanche, ou en gaze noire, orné 
de dentelle blanche.Pour demi-deuil, en gaze noire 
ornée d’effilé blanc et bouquet de roses blanches 
ou de boules de neige. En tout noir, gaze ou crêpe 
de Chine, les effilés peuvent être en jais, et 
les fleurs noires. 

Pour jeunes filles et enfants, la forme toque 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


93 


est toujours la mieux portée. En général les 
chapeaux sont moins élevés et les coiffures aussi. 
Elle sont surtout moins volumineuses, et c’est un 
effet du plat et de l’étroit des costumes, avec 
lesquels il faut que la tête soit en rapport. 

Les fleurs aux corsages ouverts élégantisent 
de suite une toilette^ Aussi la mode en est très- 
adoptée pour le soir ; on voit de très-jolis petits 
fichus se plaçant sur des robes montantes. Les 
formes diffèrent; une do celles que je préfère est 
celle en dentelle blanche avec velours noir, des¬ 
cendant droit assez bas sur le devant de la robe, 
en formant un grand gilet carré. Si la robe n’est 
pas ouverte, ôn a soin de rentrer un peu le haut 
du corsage; on ferme l’ouverture par un bouquet 
de fleurs. L'usage de se décolleter est bien moins 
général qu’autrefois, et à moins d’aller au bal 
pour y danser, il est parfaitement reçu d’assister 
aux plus grandes réceptions en robe ouverte, 
surtout quand elle est de couleur claire. 

Le blanc persiste à primer toutes les autres 
nuances. Plusieurs toilettes destinées aux soirées 
d’après Pâques m’ont été montrées : l’une, très- 
élégante, était ainsi composée : le devant, assez 
étroit, en faille citroh ; les côtés en damassé de 
soie blanc crème, très-froncés et très-tendus; ils 
sont garnis, tout le long, de deux rangs de valen- 
ciennes blanche tuyautée, les tuyaux portant sur 
le devant, qui, en outre, est orné en long de 
rangées de perles grenat et or. Le corsage-cui¬ 
rasse en soie citron, est ouvert en carré. Il forme 
par derrière, à la suite de la taille, deux plis se 
déployant en une queue garnie de plusieurs rangs 
de Valenciennes tuyautée.Les manches, n’arrivant 
guère qu’aux coudes, sont en damassé froncé, 
retenues par un biais de soie citron, avec perles 
grenat et or; Valenciennes en garnitures. L’ou¬ 
verture du [corsage est ornée de même; bouquet 
de roses grenat. 

Pour les femmes âgées, il est facile d’arranger 
en draperie un châle de dentelle noire ou 
blanche, le noir sur des nuances claires, et le 
blanc sur une robe princesse noire, gros vert 
ou autre couleur foncée. Un châle de dentelle de 
lama, par exemple, produit de très-heureux 
effets : sur le corsage et les manches on pose des 
entre-deux, ou l’on organise un fichu avec des 
dentelles semblables. — Coiffure analogue, avec 
fleurs ou plumes de couleur. 

Beaucoup de fleurs aux robes de bal, surtout 
des guirlandes de feuillage. Elles partent d’une 
épaule, traversent la poitrine, tournent autour de 


la taille, et serpentent jusque dans la queue. 

Pour qu’une draperie ou un ornement quel¬ 
conque soit réussi, il faut que cela soit organisé 
sur la personne même, et que tout en ayant l’air 
de la contenir, elle laisse cependant assez de jeu 
pour lui permettre d’agir et de s’asseoir sans 
difficulté. 

Les écharpes s’enroulant, se croisant, se nouant, 
sont toujours très-goûtées. Ainsi,sur une robe de 
soie blanche, des écharpes de gaze avec effilés ; 
un lé de damas blanc vient les couper par côté 
en faisant de jolis plis qui vont mourir dans la 
traîne. Roses dans les cheveux et au corsage. 

Les toilettes des jeunes filles se composent sou¬ 
vent d’une robe princesse en soie, ou simplement 
en barége ou en cachemire. Draperie en imitation 
de crêpe de Chine blanc ou de nuances douces. 
J’ai remarqué un mélange de gaze blanche unie 
avec de la gaze bleu do ciel qui était d’aspect 
simple et séduisant, ce n’étaient que des plis gra¬ 
cieusement alternés et disposés. Pas de volants. 
Bleuets bleu pâle au corsage et dans les cheveux. 

En toilette de ville, c’est également le plat qui 
règne. Le cachemire de l’Inde mélangé à la soie 
est le costume du jour le plus pratique. 

Les nuances foncées sont les plus choisies. 
Tuniques longues sur jupons de soie. Corsages-* 
habits à longs pans, ou corsages cuirasses à dra¬ 
peries à queues, et écharpes sur le devant, ou 
bien encore draperies sur la robe princesse à 
queue. 

Lesjupons se font complètement plats : pas une 
fronce autour de la taille ; un pli double seule¬ 
ment par derrière, et l’ampleur de la queue bien 
rassemblée et fixée, ce qui, du reste, en facilite 
beaucoup le relèvement dans la rue. Les jupons 
de dessous les plus commodes sont en taffetas 
noir, la moire anglaise étant beaucoup trop 
lourde et trop bouffante. On met à ces jupons un 
ou deux petits volants plissés, dont le bord et la 
tête sont garnis d’une petite dentelle noire ou 
d’une petite Valenciennes. Quelques-uns ont une 
broderie de soutache blanche. 

Les robes de cachemire se font quelquefois 
tout à fait sans garnitures, avec un grand gilet 
de velours frappé comme la suivante : 

En cachemire beige, forme princesse avec un 
long gilet de velours frappé grenat. Cette robe a 
les lés de côté un peu plissés en travers ; ils sont 
retenus par deux larges pans aux longues aumô- 
nières de velours grenat. Col et parements aux 
manches, en velours de même couleur. 


VISITES DANS LES MAGASINS 


Voioi le châle de l'Inde qui revient à lamode;j’en 
avise les mamans et les jeunes femmes qui seront 
bien aises, je pense, de les tirer de leurs cartons, 
et les jeunes filles qui ne seront pas fâchées, non 


plus, d’en trouver un au fond de leur corbeille 
de mariage. Il était certain que le changement de 
nos modes devait lui être favorable. Les costu¬ 
mes plats et les jupes longues permettent 


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94 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


de draper le châle long avec, toute rélégance 
qu'il comporte. La femme a grand air ainsi 
enveloppée dans ces plis; elle le comprend si» 
bien que c'est avec empressement qu elle a saisi 
la possibilité de reporter le cachemire long. 
Quant au cachemire carré, il a toujours joui de# 
faveurs féminines ; son utilité aux changements 
de saison et la fantaisie qui le faisait porter en 
écharpe, lui ont assuré un succès... éternel. Il se 
prête à toutes nos modes : avec le pooiff il était 
charmant; mis en écharpe, il présentait^ ainsi 
plié, la forme du péplum, long des côtés et s'ap¬ 
puyant sur le pouff qu’il dégageait. Aujourd’hui,* 
il est préférable de relever les pointes et de les 
draper dans les bras; il dessine, de cette manière, 
le bord inférieur en cintre et n’augmente en au¬ 
cune façon la tournure. S’il est des modes que 
l’on regrette de voir revivre, il en est d’autres 
dont on applaudit le retour : c’est le cas présent. 

Après m’être permis cette petite échappée 
dans le domaine général de. la mode, je reviens à 
la visite des magasins en vous apportant de.bons 
renseignements sur les foulards et le cachemire 
de l’Inde, les deux étoffes préférées du printemps 
et de l’été. La Compagnie des Indes, 42, rue do 
Grenelle-Saint-Germain, est soigneuse de la répu¬ 
tation qu’elle s’eat acquise de ne vendre que de 
bons et beaux tissus, laine ou soie; c’est donc avec 
confiance que nous vous transmettons, les rensei¬ 
gnements suivants : 

Les tissus de cachemire de l’Inde présentent de 
grandes différences de prix. Les plus épais, qui 
se trouvent dans tous les tons à la mode, s’em¬ 
ploient pour les tuniquas-princcsse, les draperies 
et le corsage; ils coûtent, en un mètre trente cen¬ 
timètres de largeur, 25 fr. et plus. Les garnitures 
en chenille, les belles franges et les galons de 
plumes, en font un très-élégant costume de ville 
ou d’intérieur, suivant la couleur choisie. Dans 
les prix de 18 à 15 fr., largeur un mètre vingt 
centimètres, on peut faire le costume complet et 
le garnir de galon brodé camaïeu; enfin, de 10 à 
8 fr., le tissu, plus léger mais non moins souple 
et non moins joli de couleurs que les précédents, 
fera un charmant costume pour jeune fille. On la 
garnira à volonté de plissés en pareil ou de galon 
ou de plissés en mousseline blanche. 

Nous ne croyons pas utile de vous désigner 
‘les couleurs; on trouve toutes celles à la mode et 
dans différents tons. 

Quant aux foulards,je ne ferai que vous rappeler 
que la Compagnie des Indes en a un choix des plus 
grands, me réservant de vous en parler en détail 
dans la visite du mois prochain. Je dirai, toute¬ 
fois, que la collection étant complète, la Compa¬ 
gnie enverra des échantillons' à choisir; de même 
pour les tissus de cachemire do l'Inde, véritable 
Ces échaatillons sont envoyés franoo, mais» 
comme chaque collection représente u>a certain 
prix, nou$ engageons nos. lectrices,. leur choix 
lait, à couper un morceau de l’étoffe, qu’elles 


conserveront afin de s’assurer que l’envoi répaa* 
cira à l’échantillon et à renvoyer la co7.cLon 
ensuite. 

♦ ♦ 

MACHINES A COUDRE DE LA COMPAGNIE WHEELER 
ET WILSpN 

Concessionnaire, IL Séeling, 70, boulevard.Sébastopol. 

Il me paraît juste, mesdemoiselles; de vous 
faire part des récompenses qu’obtiennent les in¬ 
dustriels chez lesquels je vais prendre les rensei¬ 
gnements que je vous donne. C’est'une sécurité 
pour vous et un contentement personnel pour 
moi, qui ai une certaine responsabilité vis-à-vis 
de vous. L'Exposition de Philadelphie vient de 
fournir à la compagnie Wheeler et Wilson l’oc¬ 
casion d’assurer encore une fois la supériorité de 
ses machines à coudre. Le jury de l’Exposition, 
basant son rapport 1 sur c la perfection dans l'art 
mécanique — les principes nouveaux — l'appli¬ 
cation à une grande variété de travaux —la 
beauté du point, la douceur et la vitesse, » lui a 
décerné une récompense spéciale : deux médailles 
de mérite et deux* diplêmes d’honneur 1 ; la com¬ 
mission du Centenaire a ratifié, à Punanfmité, 
cette décision du jury. Nous nous bornerons au¬ 
jourd’hui à vous faire connaître ce nouveau suc¬ 
cès, en vous rappelant que M. Séeütog, de Paris, 
est le concessionnaire de la Compagnie Wheeler 
et Wilson, et que c’est à lui que vous devez 
adresser toutes les demandes d’achat et de ren¬ 
seignements sur les prix et les facilités de paye¬ 
ment qu’il offre à nos abonnées. 

♦ 

* * 

La Crème, l’Eau et la Poudre de Ninon, cos¬ 
métiques qui se trouvent, 31, rue du Quatre-Sep.- 
tambre, chez madame veuve Leoonte, sont excel¬ 
lents, entretiennent la fraîcheur du teint, l’em¬ 
pêchent de se hâler etde se plisser prématurément. 
II n’entre dans leur composition rien qui puisse 
endommager la peau; bien au contraire, leur 
usage continu, s’il n’enlève pas les tache# de 
rousseur et les petites rougeurs du teint, le# at¬ 
ténue beaucoup ; on nous a dit en avoir * vus de 
très-bons effets. La crème est un genre de eold- 
cream que l’on essuie avec uni linge* fm avant de 
saupoudrer le visage de duvet. On se sert en¬ 
suite de la main pour enlever la poudre. L’eau 
coûte* 6 fr. le flacon, la crème 4 fr. 50 et le 
duvet ou poudre 3 fr. 50 c. La pâte épilatoire de 
madame Leçon te est une très-bonne préparation 
qui sert à enlever le duvet trop prononcé des 
bras et de la figure. Nous prions nos abonnées 
de s’adresser directement à madame Leconte, 
pour se procurer des détails plus précis. Faire 
la demande du .catalogue. 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


95 


Los renseignements qui nous sont demandés 
par une vieille abonnée, sur différents articles 
préparés par M. Guerlain, pouvant être utiles à 
nos lectrices, je crois bien faire en les plaçant 
ici. Il s’agit des dents et des soins à leur donner. 
Notre abonnée désire savoir si elle peut faire 
usage de l’opiat blanc de quinine et du tartrate 
de quinine, en toute sécurité. Voici la réponse 
que nous transmet M. Guerlain : * L’opiat blanc 
de quinine est une très-bonne préparation, qui 
blanchit les dents et dont nombre de personnes se 
trouvent bien ; cependanf pour les personnes dont 
les dents sont susceptibles, il ne faudrait en faire 
usage qu’une fois par semaine. La poudre Rus- 


pini et quelques gouttes d’élixir Ruspini dans 
un demi-verre d’eau tiède seraient préférables, 
et si les gencives sont très-sensibles, quelques 
gouttes de teinture d’arnica. 

La fleur d’iris, pour dégraisser les cheveux, se 
pose avec une houppe comme la poudre de riz ; 
on brosse les cheveux, puis on passe le peigne 
fin. On préfère souvent à la fleur d’iris la poudre 
d’amidon purgée à l’esprit-de-vin, qui s’emploie 
de même. Pour nettoyer simplement les cheveux, 
la meilleure préparation est l'eau lustrale. 
M. Guerlain, 15, rue de la Paix. 

C. L. 


EXPLICATIONS DES ANNEXES 


GRAVURE DE MODES 

Toilettes de mesdemoiselles Vidal, 42, rue Vivienne. 

Costume de petite fille, de madame Day-Fallettc, 
boulevard de la Madeleine, 15. 

Première toilette . — Jupe en vigogne brochée, 
bordée d’un volant pareil surmonté d’un volant uni. 
—• Tunique drapée en broché avec volant uni, au- 
dessus de laquelle est drapée une écharpe en étoffe 
unie. — Corsage-cuirasse en broché à longue basque ; 
manche unie à parement évasé, double, surmonté d’un 
revers plat boutonné et bordé de galon broché.—Cha¬ 
peau en velours ivoire avec draperie en faille bleue; 
touffe do plumes et piqué de roses thé; dessous,draperie 
bleue retenue sur le côté par une branche de rose thé 
passant derrière, et se terminant par un nœud retom¬ 
bant sur le chignon. 

Deuxième toilette. — Jupe en tissu de soie rayé; 
volant pareil sur lequel retombe un effilé en chenille 
à tête grillagée. — Polonaise garnie du même effilé; 
le devant, long et ampte/zeatnettré en arrière et drapé 
sur le lé de derrière du Jupon. Ifondhe avec revers en 
biais, fixé par un nœud qtte termine un petit effilé as¬ 
sorti à celui de la jupe.—Chapeau en gros grain avec 
guirlande de fleurs de pécher et ieuillage bronze ; 
petit pouff de plumes. 

Costume d’enfant. — Robe princeoso en matelassé, 
plate devant, plissée dans le dos. — Pardessus ajusté 
avec coutures lisérées ; il est ouvert dans le dos et 
bordé d’un plissé; poche sur le côté; col découpé à 
dents lisérées, bordé d’un plissé plus bas ; manche à 
revers arrondi garni de même. — Chapeau en feutre 
avec draperie en velours bleu; aigrette de plumes 
bleues. 

GRANDE PLANCHE COLORIÉE 

Modèle de mademoiselle Lecker, 3, rue de Rohan. 

Grande bande. Appliques de drap sur drap, peur 


ameublement > rideau, portière, fauteuil, pouff, 
phant,etc.;les appliques sont fixées par de la soutaehe, 
les branches sont en broderie au passé en grosse soie 
floche. Cette disposition peut être utilisée pour tapis¬ 
serie ; il suffirait de calquer sur canevas les contours 
du dessin. 

PETITE PLANCHE REPOUSSÉE 
Trois dentelles. Dentelle Renaissance en lacet 
grillagé (voir, pour lee jours, le Manuel du Journal 
des Demoiselles ); le travail est en fil enroulé et 
roues; dans la première, les branches de l’étoile sont 
fixées par du point tissé. 

DEUX ALPHABETS 
TROISIÈME CAHIER 

Fichu en crêpe de Chine. — Parure. — Robe de petite 
fille de six à sept ans. — Toilette en cachemire de 
l’Inde. — Robe pour petite fille de quatre à cinq ans. 

— Écran en satin. — Dentelle en travers au crochet. 

— Coussin en drap blanc. — Garniture. — Robe en 
faille.—Dentelle lambrequin crochet et lacet-amandes. 

— Costume en matelassé. — Petite garniture. — 
Garniture. — Cache-pot en macramé. — Mouchoir den¬ 
telle renaissance. — Petit fichu en laine. — Dessous 
de lampe en drap. — Angle pour voile de fauteuil, 
crochet et lacet. — Robe brodée pour enfant, devant 
et dos. — Lucie. — Paletot assorti. — Écusson avec 
D. G. — Toilette en cachemire d’Écosse. — Garniture. 

— Entre-deux assorti. 

PLANCHE III 

Patrons à pièces indépendantes pouvant se 
découper . 

Modèles de madame Lebel-Delalande, 348, rue 
Saint-Honoré. 

Robe brodée pour enfant, { page 8, cahier de 
Paletot assorti, \ Mars. 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


MOSAÏQUE 

Mon premier, un village, est dans les Pyrénées, 

De riante verdure en ce beau site ornées ; 

C'est le val de Campan, lieu cher aux voyageurs 
Dont les eaux de Bagnères apaisent les douleyrs. 

On trouve mon dernier : dans les jeux, à la bourse, 
A !a guerre surtout, parfois dans une course; 

En explorant au loin les terres et les mers ; 1 

En traversant la flamme ; en montant dans les airs ; 
A la chasse; à la pêche; à cheval ; en voiture; 

Sur les chemins de fer; dans la mine; en la bure; 
Mémo au lit, même & table, et jusqu’au coin du feu. 
Il est un peu partout... Où n’est-il pas, mon Dieu! 

Mon entier, seulement toute petite étoile, 

N’a pas pour mission de guider une voile : 

Elle est, sur le papier, un signe indicateur. 

Vous l’aurez remarquée assez souvent, lecteur. 


RÉBUS 




Explication du rébus de Janvier : Hors de vue, hors de souvenir . 

Le mot de la charade de Janvier est : Sibylle. 

Le Directeur-Gérant : J. Thiéry 


7 — 516 Paris. — Typographie Morris Pèrb b y Fils, rub Amblot. 


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mki' A- Wk 



lî 

ET PETIT COURRIER DES DAMES REUNIS 

Je lUtui. .H«# 

K //y Vidal /// s . / / /* em+tr _ 

r/ . /f*ur»trrt/ri tr+/ s/^Y< 

’ Y/ ' n Q ,rP„n«n» //'S/ s\ // J./ 




d* P* S! Thomas . VA >. 


*Sr.', (T>*t*pn 

'r, Ville de Lvon . /. t/ Asf 6Si *** //. 6 * 6 t\J As r* ts ,6 , 6 /r/tJ/rS s/s 

>"/ . S /s 7 . /O" /A»'- 































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Journal 

DES 

DEMOISELLES 


O 


BOSSUET 

SUITE 


Bossuet a analysé lui-même, et d'une manière 
supérieure, le Discours sur VHistoire universelle, 
dans sa lettre au Pape Innocent XI. c Dans cet 
3 ouvrage, on voit paraître la religion toujours 
3 ferme et inébranlable depuis le commencement 
3 du monde; le rapport des deux Testaments lui 
3 donne cette force, et l’Evangile, qu’on voit s’éle- 
» ver sur les fondements de la Loi, montre une 
3 solidité qu’on reconnaît aisément être à toute 
3 épreuve. On voit la vérité toujours victorieuse, 
3 les hérésies renversées, l’Église, fondée sur la 
3 pierre, les abattre par le seul poids d’une auto- 
i rité si bien établie, et s’affermir avec le temps, 
» pendant qu’on voit au contraire les empires les 
i plus florissants, non-seulement s’afîaiblir par 
i la suite des années, mais encore se défaire mu- 

• tuellement et tomber les uns sur les autres. 

» Nous montrons d’où vient, d’un côté, une 
i si ferme consistance, et, de l’autre, un état 
3 toujours changeant et des ruines inévita- 
» blés. Ainsi, nous tirons deux fruits de l’His- 
i toire universelle : le premier est de faire voir 
3 tout ensemble l’autorité et la sainteté de la 

• Religion par sa propre stabilité et sa durée 
3 perpétuelle; le second est que, connaissant ce 

• qui a causé la ruine de chaque empire, nous 
» pouvons, sur leur exemple, trouver les moyens 
3 de soutenir des états si fragiles de leur nature, 
3 sans oublier toutefois que ces soutiens mêmes 
3 sont sujets à la loi commune de la mortalité,qui 
3 est attachée aux choses humaines, et qu’il faut 
3 porter plus haut nos espérances. » 

Voilà le plan de l’ouvrage, qui fut admirable¬ 
ment conduit jusqu’à la fin ; le style est nerveux, 
coloré, rapide, mêlé de traits sublimes et tou¬ 
chants : il s’émeut lorsqu’il parle de la personne 
divine du Sauveur du monde, alpha et oméga, 


angle qui réunit les deux murailles, centre vers 
lequel l’histoire providentielle du monde con¬ 
verge, but que les peuples ne peuvent oublier 
sans se perdre. Aux jours où nous sommes,quand 
les dogmes les plus saints sont attaqués, il fait 
bon de relire ces passages où la foi, appuyée sur 
la raison et sur la science, parle un si noble lanr 
gage. « Une même lumière, dit-il, nous parait 
3 partout : elle se lève sous les patriarches ; 
3 sous Moïse et sous les prophètes, elle s’accroît. 
» Jésus Christ, plus grand que les patriarches, 
3 plus autorisé que Moïse, plus éclairé que tous 
3 les prophètes, nous la montre dans sa pléni- 
i tude. 

i A ce Christ, à cet Homme-Dieu, à cet homme 
i qui tient sur la terre, comme parle saint Augus- 
3 tin, la place de la Vérité et la fait voir person- 
i nellement, résidant au milieu de nous; à Lui, 
3 dis-je, était réservé de nous montrer toi^c vérité, 
i c’est-à-dire, celle des mystères, celle des ver- 
i tus, et celle des récompenses que Dieu a desti- 
i nées à ceux qu’il aime. » 

Et s’étendant sur ces récompenses de la vie 
future, il a dit avec une onction admirable : « Dieu 
3 n’est pas le Dieu des morts, il n’est pas‘digne 
» de lui de ne faire, comme les hommes, qu'ac- 
3 compagner ses amis jusqu’au tombeau, sans 
3 leur laisser au delà aucune espérance, et ce 
3 lui serait une honte do se dire avec tant de 
3 force le Dieu d’Abraham, s’il n’avait fondé dans 
» le ciel une cité éternelle où Abraham et ses en- 
3 fants pussent vivre heureux... » 

Tout le livre de la Religion serait à citer : on 
doit le lire et le relire. Les Révolutions des Em¬ 
pires sont pénétrées avec le coup d’œil de l a i :1 ■ ; 


on peut remarquer surtout ce qui se rage e 
à l'antique Egypte et à Rome : avant toute ies 

Quahajctb-Cinqujème anné!'. — N» IV. — AVRIL 1877. " 7 

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JOURNAL DES DEMOISELLES 


découvertes archéologiques, épigraphiques, anec¬ 
dotiques de la science moderne, par l’essor de 
?<on génie, Bossuet avait compris le caractère des 
anciens, et jugé leurs arts, leurs mœurs, leurs 
monuments et leurs lois, on sent en lui une vive 
prédilection pour la grandeur romaine, prédi¬ 
lection autorisée par l’Ancien Testament où, dans 
le livre des Machabées, on lit l’éloçe de la nation 
maîtresse qui devait donner à l’Eglise tant de 
saints et tant de martyrs. 

Il poursuit son travail jusqu’au règne de Char¬ 
lemagne, fondateur du second Empire, et, jusqu’à 
a fin, la force et la majesté de son discours se 
poursuivent sans aucune défaillance. 

Les Sermons de Bossuet sont des œuvres élo- 
r lentes, touchantes, persuasives, où le zèle et la 
; ; été paraissent beaucoup plus que l’art et 1* 
;* cherche : Bourdaloue raisonne d’un tissu plu» 
y rré, Massillon est plus égal à lui-même, mais 
b >ssuet a des endroits où nul ne l’égale : lisez 
c-'passage sur la Vie humaine, combien vrai et 
combien effrayant : 

< La vie humaine est semblable à un chemin 
j dont l’issue est un précipice affreux. On nous 
» avertit dès le premier pas ; mais la loi est por- 
» tée, il faut avancer toujours. Je voudrais re- 

> tourner en arrière. Marche! marche! Un poids 
» invincible, une force invisible nous entraîne; il 

* tout sans cesse avancer vers le précipice. Mille 

* n averses, mille peines nous fatiguent et nous 
y inquiètent dans la route. Encore si je pouvais 
i éviter ce précipice affreux! Non, non, il faut 

* marcher, il faut courir; telle est la rapidité des 

> années. On se console pourtant, parce que de 

> temps en temps on rencontre des objets qui 

> nous divertissent, des eaux courantes, des 

> fleurs qui passent. Oti voudrait s’arrêter : Mar- 

> che! marche! Et cependant on voit tomber der- 
ï Tibre soi tout ce qu’on avait passé : fracas 
» effroyable ! inévitable ruine ! On se console 
» parce qu’on emporte quelques fleurs cueillies 

* en passant, qu’on voit se faner entre les mains 

> du matin au soir, et quelques fruits qu’on perd 

> en les goûtant : enchantement ! illusion ! tou- 

> jours entraîné, tu approches du gouffre affreux : 

> déjà tout commence à s’effacer, les jardins 

> moins fleuris, les fleurs moins brûlantes, leurs 

> couleurs moins vives,les prairies moins riantes, 
y les eaux moins claires ; tout se ternit, tout s’ef- 

> lace. L’oqibre de la mort se présente ; on com- 

* menop à sentir l’approche du gouffre fatal. 
» Mais il faut aller sur le bord. Encore un pas : 

* déjà 1 horreur trouble les sens, la tête tourne, 

> les j eux s’égarent: Il faut marcher; on voudrait 
y retourner en arrière : plus de moyens; tout est 

> tombé, tout est évanoui, tout est échappé! » 
Citons cette forte apostrophe aux incrédules : 
• Qu’ont-ils vu, oes rares génies? qu'ont-ils vu 

> <! î plus que les autres? quelle ignorance est la 

> î *ur, et qu’il serait aisé de les confondre si, 

> Uiibles et. présomptueux, ils ne craignaient 


» point d’être instruits ! Car pensent-ils avoir 
» mieux vu les difficultés parce qu’ils y succom- 
» bout, et que les autres, qui les ont vues, les ont 
» méprisées? Ils n’ont rien vu, ils n’entendent 
» rien, ils n’ont pas même de quoi établir le 
» néant après lequel ils aspirent après cette vie. • 

Remarquez cette dernière expression, si éner¬ 
gique et si vraie. Le sermon sur la Providence 
est un des plus convaincants, ceux sur la Passion 
de Jésus-Christ touchent et brisent le cœur, ce¬ 
lui sur la Dignité des pauvres dans VÉglise mé¬ 
riterait d’être cité tout entier. Les discours sur les 
différents mystères delà sainte Vierge respirent 
la plus vive piété; les paroles prononcées dans les 
maisons religieuses, pour des vêtures et des pro¬ 
fessions, sont presque tous admirables de simpli¬ 
cité et de profondeur; nous citerons ce beau 
passage du sermon que Bossuet prononça à l’é¬ 
mission des vœux de mademoiselle de LaVallière. 
Il peint sous les traits les plus délicats cette âme 
chrétienne, faite pour Dieu, disputée entre deux 
amours, l’amour de soi-même, poussé jusqu’au 
mépris de Dieu, et l’amour de Dieu, vainqueur, 
poussé jusqu’au mépris de soi; il montre les 
égarements, les défaillances et le vide affreux où 
elle se trouve, pleine d’elle-mème et privée de 
son Créateur; elle revient, elle retourne à sa 
vraie destinée, elle s’irrite contre tout ce qui l’a 
égarée, elle sacrifie son cœur et son corps sur 
l’autel de la pénitence. 

« C’est à elle-même quelle en veut encore ; dé- 
» çue par sa liberté, dont elle a fait un mauvais 
» usage,elle songe à la contraindre de toutes parts : 
» des grilles affreuses, une retraite profonde, une 
» clôture impénétrable, une obéissance entière, 
» toutes les actions réglées, tous les pas comptés, 

• » cent yeux qui vous observent ; encore trouve- 
» t-elle qu’il n’y en a pas assez pour Pempôeher 
» de s’égarer. Elle se met de tous côtés sous le 
» joug ; elle se souvient des tristes jalousies du 
» monde et s’abandonne sans réserve aux douces 
» jalousies <fun Dieu bienfâisant, qui ne veut 
• avoir les cœurs que pour les remplir de dou- 
» ceurs célestes. Ainsi resserrée de toutes parts, 
» elle no peut plus respirer que du côté du ciel; 

> elle se donne en proie* à l’amour divin ; elle 
» rappelle sa connaissance et son amour à Leur 
» usage primitif... 

> Et vous, ma sœur, qui avez goûté ces chastes 
» délices, descendez, allez à l’autel ; victime de 
i la pénitence, allez achever votre sacrifice : le 
» feu est allumé, l’encens est prêt, le glaive est 
» tiré; le glaive, c’est la parole qpi détache l’âme 
» d’ayec eliermême* pour l’attacher uniq^em^nt 
» à son Dieu. Le sacré pontife vous* attend avec 
» ce voile mystérieux que voua* demandez j Euve- 

> loppez-voue dans ce voüej vivez cachéeà vous- 
. » même aussi bien qu’à tout le monde, et connue 

» de Dieu; échappez-vous ^ vous-même, sortez 
» de vous-même, et prenez un si noble essor que 

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JOURNAL DES DEMOISELLES 


> vous ne trouviez de repos que dans l’essence du 
i Fère, du Fils et du Saint-Esprit I • 

Ici l’aigle lui-même a pris son essor, il a plané i 
dans les plus célestes hauteurs, mais le ton ordi¬ 
naire du Sermon de Bossuet est la simplicité et ; 
la persuasion. Le mérité littéraire et oratoire n'y 
vient que par surcroît, incidemment ; l'orateur 


Sacré, du haut de la chaire, ne cherche que le 
salut des âmes et non sa propre gloire ; il semble 
pressé par la parole de saint Paul : Malheur A 
moi si je rièvangélisel et cette ardeur, après 
doux sièolec écoulés, donne toujours à cette parole 
admirable la vie et la oonviotion. Mort il parle 
encore I M B 


BIBLIOGRAPHIE 

Pour 1’aohat des livres dont nous rendons compte, prière de s’adresser directement aux Libraires-Editeurs. 


LE PAIN QUOTIDIEN 

PAR iLâOâJHE BOIHDOM (1). 

S 

S’il est utile d’esquisser habilement les traite 
distinctifs des classes aisées et lettrées, d'en 
reproduire d’une main sûre la physionomie et 
d’en indiquer les beautés et les laideurs, en vue 
du perfectionnement moral,il est plus utile encore, 
et aussi plus difficile, de peindre avec une vérité 
minutieuse les traits saillants d’un milieu qui 
n’est pas le sien, qu’on ne connaît que par oui- 
dire et par des regards profonds, jetés en passant 
sur toutes choses, œ qui est le fait de l’observa¬ 
teur. Si celui qui observe voit juste et trace jd’un 
crayon pur des Kgnes eXaçtes, s’il sait ensuite 
manier les couleurs de manière à mettre en relief 
rce qui doit être éclairé, et à jeter ,çà et là des 
ombres qüi fassent ressortir les traits, on dit que 
son œuvre est bonne et peut devenir, sous la 
main de la Providence, un moyen de faire le bien. 
Le pain quotidien est cette œuvre; madame 
Bourdon est ce peintre. 

L’auteur semble avoir vécu sous le toit de 
Madeleine et d’Anne, types élevés, mais réels, de 
la femme et de la fille aînée d’un ouvrier. Deux 
petits enfants sont confiés à fiamour et au travail 
du père, de la mère et de la fille aînée. Claude et 
Nathalie sont heureux parce qu’ils sont petits, 
qu’ils ne voient et ne prévoient rien, et que Made¬ 
leine et Anne, prenant pour elles toutes les amer¬ 
tumes d’une vie étroite et inquiète, donnent aux 
petits autant de joie qü'il en peut tenir dans la 
mansarde. 

11 y a là quantité de tableàux d'une extrême 

(1) Librairie Saint-Germain-dee-Prée, 13, rue de 
’Abbaye. — Prix, 2 fr. 


vérité et d’une vérité gracieuse : l'insouciance 
aimable de l'enfance, le compliment de bonne 
•année, le manque* d*étrennes causéparla pauvreté 
du moment, le mot charmant de la petite 
Nathalie à sa mère malade ?-*-# Embrasse encore, 

! maman, cela ne fait rien, tu me laisseras jouer 
sur ton lit toute la joümée. » 

Boivent des peintures frappahtes des vicissi¬ 
tudes qüi naissent d'une interruption de travail, 
du découragement du père, homme bon, maie 
inculte, et négligeant ses devoirs sous les pré¬ 
occupations de la vie matérielle. L’hôpital est le 
refuge de oet homme que l’amour de sa femme 
et de sa fille ne peut guérir parce ue tout leur 
fait défaut. Anne travaille, toute jeune, pour 
gagner le pain quotidien; elle connaît avant le 
temps les cœurs secs, les esprits égoïstes qui 
pressurent, qui tirent du paisvre tout ce qu’il 
peuvent tirer et se vantent de lui rendre service 
paroe qu’il ne mangeait pas assez et qu’aujoui^- 
d’hui il mange... comme si tout se trouvait dans 
un morceau de pain, comme si ce morceau de 
pain devait payer tous les sacrifices, même celui 
des forces entièrement épuisées chaque soir, 
même celui de la messe du dimanche, devoir 
sacré, et lien puissant entre les enfants de la 
famille chrétienne. 

Ges mauvais jours passent. Le père a affligé la 
bonne Madeleine en prenant l’habitude de boire. 
Femme et fille aînée sont encore là qui veillent à 
la garde de tous, au bien-être des chers petits, au 
pain quotidien. 

Une vue saisissante d’un intérieur de fabrique 
détourne Gervais, le père de famille, d’y faire 
entrer le petit Claude, l’honneur de l’école des 
Frères. 11 se jette dans l’excès contraire . Claude 
sera un monsieur. Il l’élève en dehors de sa 


position. Au lieu d’un honnête et robuste ouvrier. 

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KO 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


il fera un déclassé de plus, et, après la mort de 
son père, il' se lassera de travailler chez un 
honorable architecte d'Amiens, sa ville natale, et 
de vivre sous l'égide de Madeleine. 11 n'aura 
qu'une pensée, qu'un point de mire : Paris I 

Paris, dont il ne connaîtra que le côté brillant, 
illusoire et dangereux, lui donnera, sous les 
dehors aisés du commis de magasin, toutes oes 
misères d'isolement moral qui attendent un exilé. 
Ni les cafés chantants, ni les bals, ni les boule¬ 
vards ne donneront rien à son cœur et il n'y 
aura pas, dans l'immense ville, l'ombre de ce 
qu’il y avait dans la mansarde d’Amiens, l'amour 
d'une mère et d’une grande sœur. Claude s’étour¬ 
dira, la souffrance le retirera brusquement de ce 
tourbillon de vie qui l'entraînait à l’abîme. Au 
plus fort de sa peine, il se rappellera le pauvre 
toit sous lequel on l'a tant aimé, on l’aime tant 
encore, malgré sa froideur. 

Viennent les jours du revoir, les joies du retour 
à la famille et par conséquent à Dieu. Il arrive 
juste à temps pour empêcher Nathalie, sa jeune 
sœur, de s'en aller elle-même, la tête pleine 
d'illusions, travailler à Paris toute seule, sans sa 
mère ! y paraître une grande dame parla coiffure, 
par la robe de faille, par la traîne; y être en 
réalité un mannequin sur lequel on essaye les 
parures du jour. Pauvre petite ! elle ne savait pas 
quelle souffrirait, qu'elle tomberait peut-être I 
son frère le lui apprend. Le cœur de la jeune 
hile, un moment séduit par l’amour de la toilette, 
se rejette tout tremblant dans le cœur de Made¬ 
leine. C'est encore le refuge de l’innocence; 
hélas I c’eût été peut-être celui du repentir. 

La famille est réunie, on vit simplement et 
jouissant de tout ce que la bonté de Dieu avait 
autrefois caché dans la mansarde : la religion, le 
travail, la santé et cette facile aisance de la 
province. 

Il faut non-seulement lire oe livre aimable, 
plein d’un charme vrai, mais il faut le prêter; 
c’est un des rares ouvrages que puissent lire sans 
danger, et avec grand profit, les familles d’ou¬ 
vriers. M m * DE S. 

GHISLAINE 

PAll LA COMTESSE DE BUISSERET. 

Le nom de Simple Histoire pourrait s'appli¬ 
quer à ce charmant récit, qui va, de son début à 
sa fin, par une série de scènes spirituelles ou tou¬ 
chantes, sans intrigue et sans effort, et qui prouve 
ce qu'il veut prouver, sans propos austères, ni 
pompeuses prédications. 

Le grand monde de notre temps est raconté 


dans ces pages de main de maître; l’auteur y 
occupe une place haute et respectée, elle parle de 
ce qu'elle connaît, de oe qu'elle a étudié de près ; 
ses appréciations, éclairées et sûres, ne sont pas 
celles d’une pauvre femme auteur qui a entrevu 
par le trou de la serrure les mœurs qu’elle 
prétend analyser ; si les jugements de ma¬ 
dame de Buisseret sont fréquemment sévères, 
qui donc pourrait s’en étonner ? elle est 
ohrétienne, et notre époque retourne au paga¬ 
nisme. Elle montre comment, au milieu de oe 
monde brillant, enjoué, frivole, l’âme la plus 
pure pourrait se perdre, comment une vie de 
plaisirs oorrode les principes en apparence les 
plus solides, et comment, à oe jeu, le bonheur 
périt en même temps que la vertu. Ghislaine 
échappe au danger, parce qu’elle possède une 
mère éclairée, un mari excellent et que Dieu lui 
envoie, à l'heure du péril, un enfant qui la ratta¬ 
che â tout ce qu’elle doit aimer. Toutes les jeunes 
femmes, exposées aux bêtes dans le cirque, je 
veux dire dans le monde, n’ont pas les mêmes 
appuis : un livre, un phare qui montre la profon¬ 
deur du gouffre, peut les servir ; et combien ce¬ 
lui-ci n’est-il pas habile dans sa douceur et sa 
simplicité 'savante I La vérité du tableau, le sel 
du dialogue ne sont pas choses communes dans 
les bons romans de notre époque ; les meilleures 
intentions n’y sont que trop souvent trahies par 
l’ignorance du monde et par le peu de connais¬ 
sance du cœur humain. Celui-ci, amusant, vrai, 
sérieux sous une forme légère, répondra à toutes 
les exigences (1). 

M. B. 

JEANNE D’AURELLES 

par Étienne Marcel (2) 

Ce roman a fait pleurer de beaux yeux, et il 
est arrivé à sa quatrième édition, c’est dire assez 
qu’il n’est pas sans valeùr. Le caractère de la 
jeûne orpheline, immolée par un père stupide¬ 
ment égoïste, à une cruelle belle-mère, est inté¬ 
ressant et bien conçu dans sa naïveté presque 
enfantine ; tous les autres personnages sont sa¬ 
crifiés à cette aimable figure, tous, sauf la bonne 
marraine qui revient à point d’Amérique, et qui 
donne à Cendrillon, non une pantoufle de vair , 
mais, oe qui vaut mieux, un cœur de mère qui la 
protège et un cœur d’époux qui la rend heureuse. 

(U Chez Bray et Rétaux, 82, rue Bonaparte, Paris. 
— Un fort volume. Prix : 3 fr. 50. 

(2) Chez Blériot, quai des Augustine. Prix : 2 fr. 




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JOURNAL DES DEMOISELLES 


101 


On nous demande fréquemment la liste complète des ouvrages de M-* M. BOURDON ; noua 
la donnons pour obéir à nos lectrices, avec de sincères remerciements de ce témoignage de sympathie 


pour une plume qui leur est consacrée. 

Chez H. Allard, 

Volumes in-12 à 2 fr. 

Denise, Scènes de famille. 

Ie> Trois Sœur*, id. 

Un© faute d’Orthographe. 

Pulohérîe. 

Nouvelles Historiques. 

Abnégation. 

Souvenirs d'une famille du peuple. 

Histoire de Marie Stuart. 

Xes Servantes de Dieu. 

Heures de Solitude. 

Maroia. 

La Ferme aux Ifs. 

Types féminins. Fille, sœur, épouse et mère. 

Marie Tudor et Elisabeth. 

Oroheiine. 

Fabienne et son père. 

.Andrée d’Effanges, Histoire de nos jours.' 


3, RUE DE l’àbbaye : 

L’Adoption. 

Famille Revdel. 

Catherine Hervey. 

ÉTUDES POPULAIRES 
Volumes in-12 à 2 fr. 

Antoinette Lemire, ou l'Ouvrière de Paris. 
Marthe Blondel, ou l'Ouvrière de fabrique. 
Les Veillées du Patronage. 

L’Héritage de Françoise. 

Euphrasie. Histoire d’une pauvre femme* 

Le pain quotidien. 


LIVRES DK PIÉTÉ PORT 

Agathe, on la première Communion .... 2 50 

La Journée de la jeune fille. S 

Mois Eucharistique.I 50 

Mois des Serviteurs de Marie . . . . .... 1 50 


Chez Bray et Rétaux, 82, rue Bonaparte: 
Volumes à 2 fr. 


La Vie réelle. 

Souvenirs d'une Institutrice. 
Le Droit d’Afnesse. 

La Charité. 

Xes Béatitudes. 

Léontine. 


Une parente pauvre. 

Marc de Lhciningen. 

Le Ménage d’Henriette et Le Trait d'union. 

Le M4in et le Soir, journal d'une femme de 50 ans. 
Nouvelles variées. 


Chez Lethielleüx, 


Anne-Marie..2 fr. 

Mademoiselle de Neuville.2 


4, rue Cassette : 

Les Belles Années . . . 
La Femme d'un Officier 


Chez René Haton, 33, rue Bonaparte 

Le Val Saint-Jean, 2 fr 


2 fr. 
2 


Chez Lecoffre, 80, rue Bonaparte 

Le Mariage de Thécle, 2 fr. 


Chez Castermann, a Tournai, et 64, rue Bonaparte, Paris. 


Tahlaaux d’intérieur.1 50 

Lettres à une jeune fille.I 50 

Conseils. . . » 80 

Mademoiselle d’Epernon.1 


Onze Nouvelles.. ..1 50 

Les Homonymes de l'Histoire.I 

Politesse et Savoir-vivre.» 75 

Quatre Nouvelles.I 50 

Chez V*« Mollie, 60, rue de Vaugirard 


Viviane.2 fr. | 


Manuel à l’usage des Tertiaires 


2 fr. 




LA LECTURE PAR CURIOSITÉ 


I 

On ne lit pas seulement par oisiveté, par désœu¬ 
vrement et pour combler le vide de ses heures ; 
on cherche souvent aussi dans la lecture la satis¬ 
faction de sa curiosité. 

Il ne faut pas se montrer inconsidéré, ni dire du 
mal de la curiosité, sans 4 avoir soin de faire des 
réserves. Ce besoin de savoir n'est-il pas le point 
de départ de la science? N'est-ce pas lui qui en 


provoque les recherches et qui en soutient les 
efforts? 

A côté de cette curiosité élevée, digne de deve* 
nir un des mobiles de notre destinée et capable 
de nous imposer des devoirs, il faut, sous une 
forme tout à la fois moins noble et moins utile, 
savoir aussi reconnaître oette inquiétude sou¬ 
vent mesquine que nous portons au dedans 
de nous. Nous aimons à savoir, à être rensei¬ 
gnés, et surtout à le paraître. Nous voulons ap- 


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M2 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


[prends non pas pour ia noble jouissaaœ do 
connaître, .mais pour la puérile satisfaction do ne 
point paraître ignorer. Nous attachons du prix 
aux informations, non pas en raison de oe qu’elles 
présentent do solide et. de profitable à notre en¬ 
tendement, mais en proportion de ce qu’elles 
offrent de nouveau à notre indiscrétion. Pourvu 
quo nous ayons l’air de savoir, nous n’en deman¬ 
dons pas davantage; nous sommes ainsi curieux 
tout à la fois par tempérament et par amour- 
propre. 

11 faut bien ici aborder, sans vouloir faire le 
procès à son temps ni déclamer contre son siècle, 
les périls que nous font courir le conseil de notre 
orgueil et l’indiscrétion de notre témérité. 

Dès qu’on cède aux suggestions de la ouriosité 
et qu’on en accepte l'influence, il {aut suivre 
la pente où elle nous entraîne. Elle ne tarde pas 
à nous incliner du côté des recherches sca¬ 
breuses et des observations compromettantes. 
Il y a dans toutes les âmes, même les plus hon¬ 
nêtes, un besom et une tentation de s’aventurer 
dans les régions provocantes du mal. Ceux-là 
mêmes dont la vertu refuserait de consentir «à une 
action méchante ou équivoque, croient pouve r 
contempler sans péril les fautes qu’ils ne vou¬ 
draient pas commettre. Us se donnent à eux- 
.Hiêmes, pour excuser leur conduite, l’un ou l’autre 
do ces trois arguments, qui ne leur paraissent pas 
souffrir de contradiction : 

1* Je ne puis décemment être le seul à ne pas 
connaître ce mauvais livre dont tout le monde 
parle. 

2° Mon caractère et ma conduite me mettent 
au-dessus de toute tentation et de tout inconvé¬ 
nient. 

3° La connaissance du mal lui-même ne laisse 
pas, malgré les répugnances qu’il inspire, d’agran¬ 
dir et d’éclairer notre expérience. 

Chacune de oes trois affirmations n'est au fond 
qu’une erreur et qu’un danger. 

II 

Notre curiosité et notre amour-propre nous 
persuadent aisément que nous ne saurions, dans 
notre situation personnelle et au milieu du monde 
où nous vivons, rester complètement étranger à 
ce que I on appelle, par un langage emprunté à 
un tout autre ordre de faits, une nouveauté litté¬ 
raire. En vain le bruit malsain et odieusement 
préparé qui se fait autour d’un livre nous a-t-il 
révélé d’avance, de façon à n’en pouvoir douter, 
que nous avons affaire à une œuvre du plus 
mauvais aloi, à une exploitation scandaleuse des 
pire* iastiuots de notre cœur : nous ne laissons 
pas, la plupart du temps, malgré oet avertisse¬ 
ment ou peut-être même à cause de cet avertis¬ 
sement, de nous jeter sur cette littérature suspecte. 
Noms craignons de paraître prudes,et nous aimons 
mieux passer par-dessus notre délicatesse que 
par-dessus notre amour-propre. 


Il est bien à craindre qu’ici le motif dont nous 
nous couvrons ne soit qu'un prétexte pour dissi¬ 
muler aux autres, et peut-être à nous mêmes, la 
secrète eonvoitise qui nous porte à ces fréquen¬ 
tations malséantes. Nous imitons ainsi, sans le 
savoir, ces femmes honnêtes qui, sûres, à œ 
qu’elles disent, de ri’être point compromises, ne 
sauraient réprimer un secret mouvement de joie 
lorsque des circonstances plus ou moins impé¬ 
rieuses les exposent à entrer en relation avec telles 
personnes auxquelles elles ne sauraient officielle¬ 
ment parler. Au fond, et malgré la nécessité chi¬ 
mérique qu’elles allèguent, elles ne laissent pas 
de blâmer elles-mêmes leur conduite et d’en sen¬ 
tir, sinon d’en avouer le péril. 

L’opinion publique se montre indulgente à ex¬ 
cuser ces faiblesses et complaisante à les provo¬ 
quer. 

Dès qu’on se place par la pensée en dehors des 
habitudes de ce qu’on appelle le monde, dès qu’on 
se prend à regarder les ohoses, sinon d’une façon 
absolue, au moins d’un point de vue plus élevé, 
il est bien permis de trouver étrange cette sus¬ 
ceptibilité qui se défend d’ignorer un livre sans 
valeur et destiné à disparaître demain malgré sa 
réclame de scandale, lorsqu'on professe en même 
temps avec tant d’aisance et de publicité son 
ignorance complète des plus.grands ohefa-d œuvre 
de l’esprit humain. 

Comment! vous, femmes du monde, douées 
tout àja fois d’intelligence et de loisir, préparées 
par une éducation exceptionnelle à comprendre 
si aisément les beautés et les délicatesses de la 
littérature, vous supportez sans impatience de 
rester absolument étrangères à tout ce que l’an¬ 
tiquité a produit de plus grand pour les déliées 
du genre humain 1 O’est à peine si tous savez 
bien le nom des grands orateurs et des grands 
poètes dont les traductions peuplent chez vous 
la bibliothèque de votre mari i 

Si' les Grecs et les Romains effrayent votre lé¬ 
gèreté et vous font redouter quelque mauvaise 
odeur d’érudition, ne pouvez-vous donc pas 
trouver au moins, dans l'ordre de vos idées et de 
vos aspirations, Quelque écrivain de notre pays 
qui mérite vos sympathies et nourrisse au besoin 
votre pensée? Chrétienne, vous ignorez Y Intro¬ 
duction à la vie dévote de saint François de 
Sales; mère, le Traité de l'éducation des filles, 
de Fénelon ! Vous n’avez jamais eu l’idée, dans 
un jour de ferveur ou d’occupation spirituelle, 
de reprendre quelqu’un des grands orateurs qui 
ont illustré la chaire française et de suivre d’un 
bout à l’autre les serinons de Bossuet, de Bour¬ 
dalou# ou de. Massillon ! Comment pouvez-vous 
vous résoudre si aisément à ne connaître que de 
nom les Mémoires de Saint-Simon ou du car¬ 
dinal de Retz, les Lettres de madame de Sévigné, 
ïn&Pemsèes de Pascal, lus œuvres de Montesquieu? 

Avez- vous peur encore do quelque soupçon de 
péu ? Cor cfidvs Vous* paraissent-elles 


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JOURNAL DES DEMOïSBLLRS 


103 


avoir quelque chose dei trop oiaasdqnaf fl voua 
est bien facile à» trouver parmi les auteurs du 
siècle* présent, dans les œuvres de ceux-là* mêmes 
qui vivent encore et qui hantent peut-être vos 
salons, des livres faits pour rester et pour conti¬ 
nuer, sans déchoir, la gloire et la grandeur de 
notre littérature. Ceux-là, il n’est pas besoin de 
vous lès nommes ; il y a longtemps que vous les 
connaisses ; il y a longtemps que vous- éprouvez 
autant de satisfaction à les connaître que de répu¬ 
gnance à les lire. Dès qu'un ouvrage est utile, 
ié. ieux, élevé, on a vite prie son parti, quels que 
soient le mérite et la renommée de l’auteur, de ne 
s’en faire uàe idée que par l’analyse des critiques. 
Au contraire, si le sujet est scabreux, lemérite'dis- 
cutable, la moralité suspecte, il devient immédia¬ 
tement nécessaire d’en p l'en dre connaissance par 
le détail^ et d'introduire jusque dans le sanctuaire 
du foyer domestique tel homme que son langage, 
ses antécédents, ses intentions nous auraient dans 
le monde fait mettre immanquablement à la porte. 

m 

Après tout, reprend-on pour s’excuser de tant 
de condescendance, si notre curiosité ainsi guidée 
par la vogue du moment n’est pas toujours heu¬ 
reuse dans ses choix, elle a au moins cet avantage 
d’être sans inconvénient dans ses résultats. 

On ne saurait me soupçonner, ajoute-t-on avec 
une ferme et orgueilleuse assurance, de me com¬ 
plaire dans ces peintures qui me révoltent. Je 
n’éprouve que du dégoût pour ces intrigues, que 
de l’averoion pour ces fautes, et le retour que je 
fais inévitablement sur moi-même élève mon 
âme au lieu de l’abaisser. 

Voilà le langage que Ton tient. 

Mais je répondrai à mon tour : « En êtes-vous 
bien sûr? » 

On ne se rend pas assez compte de l’effet que 
produit sur nous une lecture passionnée, ou sim¬ 
plement d’une moralité douteuse. 

L’âme de l'homme ressemble par un certain 
côté à la nature physique : nous avons comme 
elle nos calmes et nos criées, nos heures de pla¬ 
cidité ou de tempête Personne n’est à l’abri des 
«retours, des tentations, des doutes. 

Il ne faut donc pas, lorsqu’il s’agit en quelque 
sorte du régime auquel doit être soumis notre 
tempérament moral, perdre de vue les différentes 
phases que nous devons un jour ou l’autre tra¬ 
verser. 

Il est hors de doute qu’au moment où, calmes, 
reposés, maîtres de nous-mêmes, nous poursui¬ 
vons avec toute la puissance de notre sang-froid, 
à l’abri de toute excitation et de toute mauvaise 
pensée, quelqu’une de ces lectures suspectes, 
sans y chercher ce jour-ià autre chose que la sa¬ 
tisfaction rapide de notre curiosité, nous pou¬ 
vons, à cet instant-là peut-être, attester avec une 
parfaite bonne loi que nous ne nous sentons ni 
émus, ni tentés. Il n’est pas impossible même 


que nous éprouvions pour ostte littérature cor¬ 
rompue un sentiment'de répulsion, d'autant plue 
vif que l’auteur aura osé davantage. L’intérêt 
que nous pouvons ressentir se trouve donc ainsi 
condamné en principe par nous-mêmes, et si le 
talent du style ou l’intérêt de l’intrigue tend à 
surprendre notre admiration, nous nous armons, 
pour nous en défendre v d’une juste sévérité. 

Il n’est donc pas trop étonnant qu’en de pa¬ 
reilles circonstances, on ait pu se faire quelque 
illusion, et croire qu'on sortait de pareils excès, 
éclairé et non pas compromis. 

L’erreur de ce raisonnement consiste à ne tenir 
compte dans l'homme que des périodes ou des 
instants pendant lesquels il est calme et en 
parfaite possession de lui-méme. Ce n’est pas k 
ces moments-là que les lectures dangereuses 
aboutissent à leurs- effets pernicieux. Alors notre 
mémoire ne ramène devant notre imagination au¬ 
cun tableau, sans que la pudeur de notre juge** 
ment y j-ette un voHe. Notre souvenir ne fait re¬ 
vivre aucune erreur et aucun paradoxe, sans que 
la présence d’esprit de notre critique y ajoute uni 
correctif. 

>éais le temps ne tarde pas à adoucir dans üne 
certaine mesure les délicatesses de notre suscep¬ 
tibilité ; nous nous familiarisons avec les étran¬ 
getés qui noue avaient d’abord choqués ; les hyi 
pothèses les plus inadmissibles nous paraissent 
d’abord moins absurdes, et ensuite plus accepta¬ 
bles : la fermeté de nos jugements se sent ébran¬ 
lée; nous sommes disposés à faire des concessions, 
alors même qu'on ne nous en demande pas, et tel 
ouvrage dont nous ne pouvions parler naguère 
qu’avec répugnance ou avec horreur, ne trouve 
plus sut* nos lèvres, pour toute condamnation 
qu’un sourire de raillerie et peut-être d'indul¬ 
gence. 

Cet affaiblissement progressif de nos antipa¬ 
thies donne beau jeu à la séduction dont l’auteur 
a su déployer les ressources. A mesure que nos 
souvenirs se dégagent de ce qui avait pu nous 
choquer et nous causer quelque amertume, nous 
voyons reparaître dans notre pensée, avec plus 
de vivacité et de fraîcheur, le» séductions et les 
paradoxes dont l’écrivain s’était armé contre 
notre bon sens et nos vertus. Ce côté suspect du 
livre reprend soudainement pour nous tout son 
éclat et son attrait. Il exerce ainsi à distance une 
espèce de fascination dont, à la première heure, 
le sentiment du péril présent et le parti pris de la 
lutte nous avaient d’abord préservés. 

Ce n'est pas seulement le temps qui devient 
l’instigateur de cette faiblesse : il trouve une 
complicité inévitable au fond njême de notre na¬ 
ture. 

Personne, et je n’excepte pas ici les plus par¬ 
faits et les plus saints, personne n’échappe, du¬ 
rant le cours de sa vie, à l’épreuve de certaines 
heures moins calmes et moins faciles que les au¬ 
tres. A ce moment-là, suivant lé degré que nous 

e 




104 


JOURNAL DBS DEMOISELLES 


oocupons dans l'échelle des âmes, nous sentons, 
par des tentations proportionnées à notre mérite 
moral, notre force qui tend à nous échapper, no¬ 
tre vertu qui chancelle, nos habitudes les plus 
affermies qui nous deviennent onéreuses, la rec¬ 
titude de nos jugements les plus certains qui 
nous parait suspecte. 

Il n’est pas à dire que, pour avoir été tentés, 
nous succomberons en effet. Les natures dont je 
parle ne sont pas si voisines de leur défaite. Il 
n’en est pas moins vrai qu’à ce moment-là, 
comme à l’heure des grands orages et des tem¬ 
pêtes profondes, on dirait que notre nature mo¬ 
rale tressaille jusque dans ses fondements et 
qu'elle se trouve remuée jusque dans ses derniers 
bas-fonds, qui dormaient d’un perfide sommeil. 

Un grand écrivain a dit avec éloquence qu’on 
s!était étonné de la quantité des larmes conte¬ 
nues dans les yeux d’une reine. Si l’on pouvait 
jeter un coup d’œil qui pénétrât dans les âmes, 
on s’étonnerait peut-être des crises par lesquelles 
l’infirmité de notre nature condamne à passer les 
meilleurs d’entre nous. 

Alors, dans ce conflit que notre bonne volonté 
soutient avec tant de courage et de résolution, 
nous sommes tout surpris de voir apparaître 
parmi nos pensées, des sentiments, des vues, des 
arguments même et des démonstrations dont 
nous aurions peut-être bien de la peine à retrou¬ 
ver l’origine II nous semble qu’il y ait au de¬ 
dans de nous je ne sais quel contradicteur étran« 
ger, semblable à cet avocat auquel on remet, 
dans les procès d’information canonique, la 
charge de plaider la cause du diable. Nous en¬ 
tendons de même une voix, qui ne manque point 
d’éloquence, ressusciter une objection mille fois 
combattue et réfutée, traduire les gémissements 


de la vertu opprimée, rappeler les succès et dé¬ 
crire les ivresses du vice triomphant. 

Qu’on ne s’y trompe pas : il se passe alors en 
nous-mêmes et dans les limites de notre propre 
cœur, un phénomène analogue à celui dont nos 
révolutions politiques nous ont rendus si souvent 
les témoins. 

A de certains moments, l’ordre des sociétés le» 
plus robustes et les plus fortement constituées se 
trouve tout d’un coup suspendu et remis en 
question. On voit alors, comme dans une liqueur 
dont on soulève la lie, certains éléments grossière 
et brutaux dont l’équilibre général dissimulait 
la présence, monter à la surface et arriver avec 
le flot qui les pousse jusqu'à la hauteur des 
sommets. 

Cet élément étranger qui se retourne contre 
nous, cette espèce d’ennemi qui vient donner la 
main aux révoltes de notre propre nature, et que 
nous avons eu l’imprudènce d’introduire nous- 
mêmes dans la place, cé sont les idées, les im¬ 
pressions, les sentiments que, en dépit de notre 
attitude défensive et de notre résistance appa¬ 
rente, les lectures dangereuses ont laissés après 
elles et dont nous retrouvons l’hostilité à l'heure 
du combat. Il arrive ainsi que ces germes funes¬ 
tes, dont la régularité de notre conduite et la 
discipline de notre esprit ont empêché si long¬ 
temps l’éclosion, ne laissent pas de trouver, 
comme ces grains de blé ensevelis depuis tant de 
siècles dans le tombeau des Pharaons, une heure 
et un moment qui les rendent à la vie et leur 
permettent d’étouffer dans leur ivraie les plus vi¬ 
goureuses moissons. 

Antonin Rondelet 
(La suite au prochain Numéro .) 




LES PREMIERS & LES DERNIERS 

S UITE 


VIII 

LE DEVOIR 

La mer est d'huifè, disent les marins, lorsqu’ils 
veulent décrire le calme plat le plus monotone et 
le plus continu : aucune tempête ne soidèvo les 
flots lourds, mais le ciel azuré ne s’y îeflèiç pas 
non plus: le vent ne fait pa- palpiter 1rs voiles, le 
navire est endormi sur ses ancres, ci 'a n< ■ mîeio 


aux yeux mouillés, le spleen aux ailes noires 
hantent la chambre du capitaine comme le pau¬ 
vre dortoir des matelots. 

Cette image aurait pu s’appliquer à l’existence 
de la famille Maurand. deux ou trois ans après la 
mort du chef de famille : ils avaient vécu, rien 
que cela; la gêne, et presque la pauvreté avait 
été leur inséparable compati,#, une union nffec- 
lueus*., leur consolation unique. Madame Mau- 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


105 


rand n'était distraite de son idée fixe, Emmeric 
et Claire, que par de tristes retours vers le passé 
ou des préoccupations pressantes, despotiques, 
qu'amenaient les néœssités de chaque jour. Ceux 
que la fortune comble ici-bas, dont tous les sou¬ 
haits sont accomplis dès qu'ils sont formulés, ne 
savent pas, ne peuvent pas deviner ce qu’est la 
pression des besoins matériels, quel chiffre d’in¬ 
quiétude représente le loyer de ce pauvre toit 
qui abrite, le payement du pain, de la viande qui 
nourrissent, l'achat des vêtements, l'entretien 
strict de oe qui sert à la dignité de la vie! Cha¬ 
que date nouvelle représente une angoisse pour 
les pauvres, pauvres connus et secourus, pau¬ 
vres* honteux et d'autant plus à plaindre : car 
•chez eux les plaies saignent en dedans et nul ne 
les plaint ni ne les soulage. La famille Maurand 
n'avait jamais pu sortir de cet état de gène qui 



imagée et si juste ; depuis sa mort, il s’en fallait 
toujours de quelque chose que les deux bouts se 
rencontrassent, et ce vide, sans cesse renaissant, 
«était une cause permanente de soucis. Michel 
travaillait cependant avec un ferme courage ; il 
tenait la correspondance de cette maison où 
M. Prosper Maurand avait gagné si longtemps le 
pain des siens; mais ses appointements n’éga¬ 
laient pas encore ceux de son père; Clotilde s'ef¬ 
forçait de combler cette lacune dans le budget 
maternel ; elle employait sa belle écriture à faire 
des rôles pour les contributions directes, triste 
besogne qui prenait beaucoup de temps et rap¬ 
portait bien peu, et pourtant oe labeur ne suffi- 
aait pas encore. La vie devenait plus chère : ce 
qui enrichit les marchands et les fermiers, ce qui 
double la valeur des propriétés, est la ruine des 
classes moyennes. 

Ce n’est qu’un jeu pour vous, 

Mais c'est la mort pour noua ! 

pourraient dire les employés et les petits rentiers; 
madame Maurand lՎprouvait cruellement : lՎ 
ducation de ses jumeaux absorbait le peu qui 
restait après la satisfaction des besoins les plus 
atricts, et chaque mois, chaque année, la laissait 
plus dépourvue de ressources et plus anxieuse de 
l’avenir. Comment vivre ? comment payer ? com¬ 
ment frayer un chemin à ces deux chères créa¬ 
tures?... 

On était à la fin de l'année : Michel venait de 
rentrer de Saint-Denis ; il secouait la neige qui 
étoilait son paletot, et il dit à sa mère, qui le re¬ 
gardait tristement : 

c Maman, j'ai touché mes appointements ? 

— Et rien de plus ? 

— Rien. J’espérais, cependant; mais le patron 
ne comprend pas qu’on puisse avoir besoin d'ar¬ 
gent ; il en a tant ! il ne se figure pas que d’autres 
en manquent. » 

Il vint s’asseoir près du feu. Clotilde mettait le 


couvert, et l’on entendait dans la pièce voisine la 
voix faible et fêlée du piano sur lequel Claire 
étudiait sa leçon. Il compta devant sa mère les 
cent cinquante francs qui étalent le salaire d’un 
mois de travail; elle les recompta machinalement 
et soupira : 

« Qu'avez-vous, maman f dit-il. 

— Jamais cela ne pourra suffire, mon pauvre 
enfant I Vois donc : le loyer, le mlnerval du ly¬ 
cée, le ménage... j’ai tout annoté, et j’arrive à 
cent quatre-vingts francs. Déficit : trente franos, et 
nous aurons à payer encore le marchand de bois, 
le vêtement d’Emmerio,* les bottines de Claire et 
les tiennes. 

— C’est vrai! dit-il avec une sorte d’effroi. 
Comment faire ? J’ai horreur des dettes i 
— Et moi, donc! Du vivant de ton pauvre père, 
nous pouvions suffire, à la rigueur ; mais main¬ 
tenant, il y a toujours un écart entre la recette et 
la dépense. Et pourtant, mes pauvres enfants, 
vous travaillez fort tous les deux. » 

Michel réfléchissait, et sa sœur, qui le connais¬ 
sait bien, voyait qu’il avait une pensée difficile à 
exprimer. Il prit enfin la parole : 

« Chère mère, j'ai cherché de toutes les façons 
à équilibrer notre budget, mais je n'ai pas 
réussi. On n’augmente pas mes appointements, et 
je ne trouverais pas ailleurs mieux que chez 
M. Labriche : je m’en suis informé. Clotilde ne 
peut pas travailler plus qu’elle ne le fait ; c’e6t 
une besogne bien ingrate que celle qu'elle a ac¬ 
ceptée. Il faudrait autre chose, et je crois que j’ai 
trouvé... » 

11 s’interrompit; sa mère le regardait avec 
anxiété. 

c Poursuis, dit-elle. 

— C’est une idée qui m'a été suggérée par 
M. Labriche lui-même; écoute : il y aurait au bu¬ 
reau un emploi vacant pour un tout jeune homme; 
il serait occupé au magasin et aux écritures... 

— Tu ne veux pas qu’Emmeric aille faire les 
courses et remuer les potasses et les soudes? 
s’écria-t-elle avec angoisse. Mon Dieu! nous 
n’en sommes pas là, malgré tout! Sacrifier 
ce pauvre enfant ! > 

Michel la regarda avec compassion ; il lui prit 
la main : 

i Maman, dit-il, ne faudra-t-il pas cependant, 
et malgré tout, qu’il subisse la loi commune, 
qu’il travaille ? 

— Oui, oui, sans doute, mais pas comme cela, 
pas comme un manœuvre, sous le commande¬ 
ment d’un chef d’atelier, pas en remuant des 
tonneaux, des brocs de vitriol et des caisses d’in* 
digo... Je veux certainement qu'il travaille, qu’il 
devienne un homme utile; j’espérais qu’il aurait 
relevé la famille, lui; mais... 

— Que vouliez-vous pour lui, chère mère? 
Expliquez-vous, demanda Clotilde. Dites-nous 
votre pensée, nous ne demandons qu'à vous 
obéir, i 


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006 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


Modalite Jtfauraad hésita ; Basais, enfin, oe «eoret 
fcitn gardé jwflqu'ahwrs sortit de son cœur : 

< J’espérais, dit-elie (et.itte faible rougeur sté- 
tetoditeur ses ^oues pèles), j’espérais qu'il aurait 
pu achever ses études et taire «on droit... il a de 
l’esprit, de la facilité, et avec l’appui d’Edœe il 
pourrait se faire jour au hareau ou dans la ma¬ 
gistrature... « 

Clotilde regarda •Bon frère ; il baissa les yeux : 
l’ambitieux Têve maternel les consternait; il * 
semblait qu’un enfatit leur demandait une étoile, 
et s'étonnât de ne point l’obtenir. Us se compri¬ 
rent, et Michel répondit avec douocur à sa mère ; 

« C’est un beau rêve, chère maman, et quoique . 
nous ne soyons paa très-heureux en oe moment, 
il faudra que nous tâchions de le réaliser. Ne 
pensons plus à cette place chez M. Labriche... 
une autre idée m’est venue ; je vais tâcher;de la 
mûrir et nous en recauserons. Ne vous touarmon- 
tez pas, surtout ! 

— Et comment veux-du que je nsie pas de 
souois? tu t’exténues à travailler, Clotilde aussi ; 
mes pauvres petits grandissent sans que l’hori¬ 
zon devienne clair; cela oppresse mon cœur... 

— Maman, dû Cldtrlde en <l'embrassant, tant 
que nous serons ensemble l'horizon awra tou¬ 
jours un petk ooin (bleu. » 

Elle allait répandre, mais lEmmeric*entra, l’air 
fort animé; il jeta sa easquette dans un coin et 
dit : 

c Mère, je suis premier en vers latins et en ré¬ 
citation, et «eoond en histoire... Qu'est-ce que tu 
me donneras pour mes étrennes ? » 

Elle Tattira à elle et l’enrirrassm, en. contem¬ 
plant avec amour cette tête pleine de vieiet de 
sève. Claire accourut aussi, et s’écria : 

< Tu parles .d’étrenneq, Emménie? saon Dieu ! 
fSi mon oncle Edme pouvait avoir la bonne pensée 
de nous en envoyer ! 

— Ne compte pas trop là-dossus, chérie, ré¬ 
pondit Clotilde; mais allons souper; nous som¬ 
mes en retard... » 

Quand la mère et les enfants furent couchés, 
Michel monta chez sa sœur, comme il le faisait 
autrefois : elle était devant sa table, elle écrivait; 
mais, hélas ! ce n’étaient plus des vers : elle rem¬ 
plissait les blancs d’unrêle, et écrivait, pour la 
millième lois, les sèches formules qui rapportent 
tant d’argent au Trésor. Elle jeta sa plume en 
entendant Michel, et lui dit vivement ; 

i Ja t’attendais t 

— Qu'allons»nous faire, Clotilde ? tu vois quelle 
est l’idée de maman ! 

— Cher ami, il faut la contenter. Que pouvons- 
nous 4e mieux sur la terre, puisque nous n’axis- 
tfcms plus pour nous, mais pour elle , et pour oc s 
enfants, qui sont bien un peu les nôtres! 

— Tu as le talent d’exprimer ma pensée : oui, 
il faut la*satisfaire, mais comment? 

— Tu avais une idée. 

— Je pensais à demander une augmentation à 


M. Labriche, en lui offrant de faire «npetit tra¬ 
vail supplémentaire. 

«— Mon pauvre frère, tu travailles dqjà tant ! 

— Il le faut, Clotilde ; si nous n’agissons pas 
i*vec énergie, nous ferons des dettes; Emmerde 
ne serait qu’à demi élevé, et notre pauvre mère 
•souffrirait. Quand on aooepte un devoir, c’est 
dont eaatier qu’il faut l'accomplir. * 

Elle l’embrassa et, prenant parmi les registres 
et les papiers qui surchargeaient sa table, une 
petite Lettre, elle 1a lui mit sous les yeux. Il lut : 

« Cher oncle, 

3 Je puis disposer de quelques heures par 
i semaine, mes rôles faits, et je.serais bien heu- 
» reuse si elles pouvaient me servir 4 gagner un 
• peu plus d’argent. Je demande des eopies, et je 
» trace ceci de ma plus belle écriture afin que 
» vous puissiez, sur l’échantillon, me procurer 
3 des acheteurs. 

» Je jette la plume pour vous sauter au cou et 
« vous embnasser. » 

3 Votre nièee Clotiide. * 

* Nous avions la même pensée ! dit Michel 
avec émotion. Pourvu que tu ne te fatigues pas 
trop! • 

IX. 

UN K APPARITION 

Le lendemain Michel entra, le cœur palpitant, 
dans le bureau particulier de Kf. Labriche ; il 
allait tenter une démarche qui coûtait fort à sa 
timidité, fille d’une extrême fierté, et l’aspect 
froid, roide et sec de son patron n'était pas fait 
pour l’encourager. Il avait été jeune cependant, 
ce patron, et petit commis, et pauvre, mais comme 
il avait bien oublié son grenier Ct la misère de 
vingt ans! il traitait en ce moment avec un 
étranger une grosse affaire d’alun et do borax. 
Michel se retira et attendit dans le bureau voisin, 
calculant intérieurement ses chanoes de succès 
ou de refus. M. Labriche reconduisit enfin son 
client, en répétant : 

» A trente jours n’est-ce pas? et voyant Michel, 
il lui dit : 

— Vous voulez me parler, monsieur Maurand, 
entrez! que demandez-vous? je suis pressé. » 

— Monsieur, répondit Michel tihme voix émue, 
je sollicite une augmentation d’appointements... 
Je travaille avec zèle, vous devez le reconnaître; 
je suis au courant de ma besogne autant que mon 
père a pu l’être, et pourtant.... » 

Tl fut interrompu : la porte venait de s’ouvrir; 
une svelte figure glissa à côté de lui et vint 
s'accouder familièrement sur le bureau de 
M. Labriche. Michel reconnut ce jeune visage, 
ce teint transparent, <oee cheveux d’un blond 
cuivré et ces ye\ix pleins d'étincelles; il avait vu 
souvent passer cette apparition dans les sombres 
cours <le l’usine, au milieu des sacs et des ton¬ 
neaux; ü l’avait vue en-OflJèciK*, partant powrJa 
promenade en robe rose et des fleurs sur les 
genoux; il bavait vue un soir.partant pour le bal 


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JOURNAL DBS DEMOISELLES 


tout environnée (Fun liuag» de crêpe blanc et 
portant un diadème de rose \hé: il la connaissait: 
«'était Isabelle, la fille- unique de M*. Labriche, 
Lui-même, le pa*nen, aotirit k cette aimable 
figure, et lui dit en badinant, de sa voix la plus 
douce : 

m Eh bien ! tu> viens encore me déranger? je 
suie en affaire areo M, Maurand qui veut une 
augmentation; et toi, tu vaux de l'argent aussi, 
nlesé-'oe pa* ? » 

Elis tourna son regard? vers Michel d’un air, 
doux? et étonné 

« Une augmentation d’appomtemects ! dit-elle; 
•efc bien?! mon petit père, il faut la donner. Pour¬ 
quoi refuserais-tu ? Je ne viens pas te demander 
de l'argent; j>n ai? beaucoup; je viens te consul¬ 
ter. » 

Michel fit un mouvement pour 9 e retirer; 
M. Lr'ibricbe- ne le retint pas; Isabelle continuait 
son discours. Le jeune homme retourna à son 
poste habituel, et il se trouvait que son pupitre 
était adossé à une porte, condamnée depuis long¬ 
temps/ qui ouvrait dans le bureau de son patron. 
La voix nette et vive d’Isabelle le poursuivit, et 
il ne put se défendra d'entendre, sans* toutefois 
écouter... 

« Père, écoute-moi donc!... tu sais que grandi 
mère m’a donné cinq cents francs pour mon 
cadeau de Noël; que vais-je en faire? dis ! Mère 
me conseille de les garder tout simplement; mais 
cela m’ennuie. Toi, que dis-tu?... ne reprends 
pas ta plume, je ne veux pas? écoute... mène-moi 
à Paris, rue de la Paix, je trouverai bien là à 
employer mon argent. Veuxdu.? 

— Tu crois que j’ai le temps, grande enfant ? 
Vois, on est dérangé à chaque instant*.. tantôt,, 
c’était un client, puis, ce commis quiveut qu’on* 
l’augmente*.. 

— Et maintenant,. c’est moi, tu fille, dit- 3 lle,, 
et son rire tinta comme une musique aux oreilles 
de Michel. Mais, mon petit père, tu n’avais qu’à 
dire oui au commis, il serait parti content. Il n’a 
pasd’air heureux, j’ai bien vu ça, moi, du coin de 
l’œil. Il est pâle et il a une redingote usée. Il faut ; 
lui donner ce.qu’il, demande. 

— Vas-tuma laisser Ja T paix, enfin ! tu ne sais 
ce que tu dis. 

— J’en suis convaincue; mais tu vas me con¬ 
duire à Paris, et tu donneras une belle augmen¬ 
tation au commis. Ce n’est pas si : amusant de 
passer sa* vie les yeux cloués sur un registre. 
Viens-tu ? 

— Dis qfi’on attelle, va mettre ton chapeau, ne 
scia pas-longue, et puis laisse-moi tranquille 
pour le reste de l’année. > 

Michel entendit la jolie voix qui fredonnait une 
petite fanfare; la porte du bureau se ferma, le 
silence se fit; un quart d’heure après, une voiture 
sortit légèrement dans cour : il alla à la fenêtre 
avec un mouvement aussi prompt qu’involontaire, 
et il vit passer, emportée au ftrot.de deux ohe- 


107 


vaux gris, M. Labriahe et Isabelle, dont lea che* 
veux blonds sortaient d’.un, pétri ohapeau dq 
feutre noir et qui était enveloppée jusqu’au oou 
dans ses fourrures. Il se rassit devant ses regis- 
très en soupirant Le soir M. Labriche le fit 
appeler et lui dit : «J’ai examiné votre demande» 
elle me parait équitable,.monsieur» et nous aug¬ 
menterons de.six cents francs vos appointements*. 
Quant au travail, supplémentaire dont vous avez 
parlé au caissier, je pourrai vous le confier; voua 
le ferez chez vous.... C’est entendu t Bonsoir et 
bonne année. » 

Michel sortit; il retourna à pied à Montmo¬ 
rency : son pas allègre frappait la terre durcie ; 
dans le brouillard du soir, il voyait flotter une 
tête blonde, et au , milieu du silence de la campa¬ 
gne, il entendait cette jeune voix qui avait plaida 
sa cause, et qui avait dit avec douceur ; 

« Il n’a pas l’air heureux.,. 1 

Il était heureux, en ce moment, il était un peu. 
fou. 

XL 

Le surlendemain Clotilde reçut par la poste un 
paquet assez volumineux, où s© trouvait un billet 
de son oncle Kdme : 

• Chère Clotilde/ 

» Voici un savant manuscrit cmr les rapporta 
» de la langue basque et. de la langue berbère» 
» barbouillé, couvert de surcharges et de ratu- 
» res ; le travail du copisU intelligent sera payé A 
t proportion dos difficultés vaincues. 

> Courage, ma. chêne* petite. De meilleurs jours 
» viendront peut-être; mais* quoi qu’il, arrive» tu. 
1 auras l’immense satisfaction du devoir accom~ 
• pli. Je n’ai d’autres étrenneaà vous offrir à tous* 
1 que ma tendresse, qjui n’est pas chose nouvelle, 

1 partagezrla, et gardf-s-en une* bonne part pour, 
» toi/ ma chère et vaillante filleule. 

» Edme Mauband. 9 

— Et pas d’étrennes l demanda Claire qui avait, 
assisté' avec un certain désappointement à l’ou¬ 
verture du paquet; rie» qu!un affreux tas d’opri-, 
turcs! 

— J'aime mieux cela que des étrennes, répondit, 
Clotilde, en emportant son trésor dans sa cham¬ 
bre. » 

Les deux lampes» à dater de ce jour, veillèrent 
bien, avant dans la nuit» et quand vint L’été» le 
soleil, si matinal qu’il fut* trouva Clotilde et Mi¬ 
chel au travail. Beaucoup de savants.et de gens 
de lettres confièrent leurs hiéroglyphes à la jeune 
fille qui déchiffrait si bien les plus- mauvaises 
écritures, et Michel ne cessa de réclamer des 
travaux supplémentaires; les deux bouts se re¬ 
joignirent, Empneric. fit sa seconde, et son frère 
lui acheta tous leaüvres classiques qui lui ôtaient 
nécessaire*; Claire eut une*maîtresse de piano,, 
car sa mère envisageait, vaguement, dans un. loin¬ 
tain avenir, la possibilité qu’elle donnât des le¬ 
çons» largement payées», daasle*beaux château;* 

e 





108 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


d'Ermont, de Deuil ou d’Herblay, jusqu’à ce 
qu’Emmerio eût acquis une position brillante et 
stable, qui lui permît de faire sortir les siens des 
limbes de la pauvreté. Elle rêvait. 

Michel rêvait aussi. Depuis son retour d’Italie, 
il avait contracté l'habitude d’écrire à son maître 
M. P...; c’était le seul épanchement et la seule 
distraction qu’il se permît. Plus d’une de ces let¬ 
tres n’était pas allée à sa destination ; plus d’une, 
les plus intimes peut-être, avaient été brûlées 
aussitôt qu’écrites : le cœur oppressé qui les 
avait dictées était déchargé, et la feuille confi¬ 
dente s’était vue jetée au feu. M. P... recevait ré¬ 
gulièrement les lettres qui parlaient de la fa¬ 
mille, de la situation présente,, mais les troubles 
et les combats de son pauvre élève n’étaient mis 
bous ses yeux que bien raremènt. Michel lui écri¬ 
vait, au début de cette année, au seuil de la¬ 
quelle nous l’avons vu : 

c Vous qui aimez le beau classique, sévère, 
peut-être ne trouveriez-vous pas charmante cette 
vision qui a glissé devant moi et qui m’a fait 
penser au vers du poète : 

Un ange a passé dans ma nuit ! 

Elle ne ressemble pas à ces figures grecques, 
impassibles et belles, ni à ces profils romains si 
réguliers et si fiers; non, elle n’est que jolie, mais 
quelle physionomie enjouée et douce! Quelle fête 
pour les yeux que ce front limpide, quelle joie 
pour les oreilles que cette voix au timbre argen¬ 
tin, quelle fête surtout pour le cœur que cette 
bonté d’ange et cette gaieté d’enfant ! Elle mène 
toute la maison, je le crois bien ! M. Labriche ne 
s’est enrichi que pour elle, dit-on... Ah! voilà le 
malheur : elle est riche, et moi... 

» Pourtant, mon cher maître, si sous vos aus- 
pioes il m’avait été donné de poursuivre ces étu¬ 
des auxquelles j’étais prédestiné, j’aurais pu ar¬ 
river à la réputation... Mon nom serait parvenu 
jusqu'à elle, non pas comme le nom d’un obscur 
oommis de son père, objet de sa pitié... cette pi¬ 
tié, Croyez-le bien, ne m’offusque pas, non; je me 
sais bon gré de la lui avoir inspirée... J’entends 
toujours sa délicieuse voix, disant : Il n'a pas 
l'air heureux ... elle ne me dira jamais autre 
chose, mais c’est quelque chose que d’avoir un 
jour, un seul jour, attiré son attention. 

» Mon cher maître, je suis un fou. Pardonnez- 
moi ; je déraisonne, mais néanmoins je travaille 
et je suis ma route. Elle n’est pas gaie : elle res¬ 
semble à ces routes des environs de Paris, blan- 
ohes au soleil, poudreuses, sans ombre, sans 
fraîcheur, que les pauvres chevaux parcourent à 
grand renfort de muscles et la sueur aux flanos. 
Iis vont, ils vont jusqu’au bout, j’irai jusqu'au 
bout : le devoir le veut ainsi, et la seule consola¬ 
tion que j’aie, c’est l’idée que ma pauvre mère 
doit un peu de repos à mon labeur et à mes sa¬ 
crifices. 

» Il y a Dieu. Depuis que je suis malheureux, 


je pense à lui sans cesse. Il voit mon âme et il est 
mon père, cela suffit. 

• Allons, je sens que je ne vous enverrai pas 
encore cette lettre-oi. Je vais vous écrire que je 
suis augmenté. » 

Il reprit sa plume quelques jours plus tard : 

€ Je l’ai rencontrée dans une rue de Saint-De¬ 
nis, près de la basilique ; elle était avec sa mère, 
je les ai saluées. M’a-t-elle reconnu ? Oh ! qu’im¬ 
porte ! que suis-je et que serai-je jamais*pour 
elle ! Le même jour, je l’ai entendue chanter : 
j’aidais à une grosse besogne pressée au maga¬ 
sin; j’annotais les touries d'acide sulfurique qui 
allaient être expédiées, et tout à coup cette voix 
d’oiseau, juste et dopce, vint jusqu’à moi. Que 
chantait-elle ? une romance, un rien, mais jamais 
la plus céleste harmonie ne ravit davantage... Je 
voudrais entendre cette voix au moment de la 
mort .. Mon cher maître, il est donc vrai que 
tout homme doit payer tribut à cette folie ? Je me 
crçyais à l’abri : je pensais n’avoir d’amour et de 
regret que pour l’art auquel j'ai renoncé ; je me 
croyais marié avec un devoir austère; je croyais 
toutes les portes fermées aux rêves insensés de 
l’imagination. Eh bien, non! Une enfant vient, 
elle rit, elle parle, et voilà une âme bouleversée. 
Je vis machinalement au bureau ; j’écoute si un 
pas léger résonne dans la cour, si une voix parle 
dans le bureau à côté... à la maison, mon idée 
fixe flotte devant moi, et, comme le malheureux 
de la fable, j’étreins une nuée, une image, une 
apparition. Isabelle ne sera jamais autre chose 
pour moi... 

» J’ai repris mon ébauchoir, j’ai fait un médail¬ 
lon... il ressemble... que ne puis-je vous le mon¬ 
trer! Ici, personne ne l’a vu, non, pas même Clo- 
tilde, cette douce compagne de mon travail et de 
mes peines. Elle ne me comprendrait que trop 
bien, elle; son rêve d’affection et de mariage n’est 
pas fini : elle espère encore. Moi, je n’ai jamais 
espéré... Si je pouvais espérer, si, dans cette nuit 
obscure, je découvrais un point lumineux... Mais- 
rien, tout est sombre dans mon âme et dans l’a¬ 
venir. 

> Encore une lettre qui ne partira pas; elle n’ira 
pas à Rome... Rome et Isabelle: deux noms qui 
me font battre le cœur. • 

Nous ne citerons que ces pages : elles en disent 
assez, mais combien d’autres furent écrites et 
lacérées, combien de larmes versées, combien de 
soupirs silencieux! Et Michel vivait de sa vie 
terre à terre de tous les jours; il devenait un 
excellent commis; sa volonté s’attachait au devoir, 
pendant que son imagination et son cœur fuyaient 
vers des régions idéales qu’il ne devait pas 
atteindre. 


M. Bourdon. 


1 (La suite au prochain numéro .) 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


100 


LEQUEL CHOISIR 

SUITE 


Antoinette n’entrevit aucune étoile terrestre à 
l’horizon ; elle ne se récita point de vers ; mais 
elle rêva que son frère André, de retour des anti¬ 
podes, laissait tomber de ses lèvres autant de, 
fleurs que do paroles; elle les rassemblait en 
gerbe; cependant, la gerbe étant liée, Henri Le¬ 
comte la lui enlevait pour l’offrir à Paule. 

Cette chère Paule, un peu pâle le lendemain, 
dut s’abstenir de marcher. Elle fit rouler son fau¬ 
teuil dans le jardin et y reçut la douairière de 
Chabrols, flanquée de son neveu : 

c J’avais ce matin la plus maussade migraine 
du monde, ma petite belle! affirma la tante es¬ 
clave; mais mon tyran n’y regarde pas de si 
près : il mourait d’envie de vous apporter son 
hommage, et il m’a fallu marcher quand même ! 
Je ne le regrette pas, il est vrai, car le charme 
opère déjà: à mesure que je vous regarde je sens 
le mal diminuer. » 

Georges, qui s’était fait prier pour venir aux 
Ormes, faillit protester de son innocence; mais il 
s’y trouvait si bien en ce moment, qu’il remercia 
mentalement sa tante de l’y avoir entraîné. 

La douairière avait recueilli de minutieux ren¬ 
seignements depuis la visite de ses voisins : 

Dot suffisante, fortune bien équilibrée, moitié 
terres et moitié capitaux. Aucune maladie hérédi¬ 
taire dans la famille; nulle tante à succession, mais 
pdfnt d'oncle banqueroutier. Education complète, 
du sérieux et du brillant. Physique... en vérité, 
le physique plaidait sa cause lui-même... et la 
gagnait ! 

c Parité dans les situations, dans les fortunes 
et dans les familles, s’était dit madame de Cha¬ 
brols; parité dans les personnes, les éducations 
et les goûts, parité sur toute la ligne; c’est rare ! 
Toutes choses égales d’ailleurs, ce mariage est 
convenable pour Georges, et, décidément, je veux 
qu’il épouse... non, c’est lui qui est déjà fou de 
cette belle enfant et qui saura bien me forcer à 
la prendre pour nièce. » 

En attendant cette obligation, la douairière 
commençait son siège, et il faut convenir qu’elle 
le menait habilement. Ni trop, ni trop peu d’ama¬ 
bilité, des compliments délicats sous une appa¬ 
rente brusquerie, juste ce qu’il fallait pour flatter 
l’amour-propre sans éveiller la défiance ; un dé¬ 
gagement complet et une manière de regarder 


les choses de très-haut, qui donnait un grand 
prix à ses suffrages, mais une petite pointe d’at¬ 
tendrissement au moment opportun. Enfin, ce fut 
parfait ! 

Malheureusement, cette prodigieuse dépense 
de menus moyens confirma Georges dans sa ré¬ 
serve timide ; sa tante faisait tant de frais à son 
intention qu’il se crut dispensé de s’en mêler. Il 
ne parla guère que par monosyllabes ; mais sa 
physionomie expressive disait assez l’intelligent 
intérêt qu’il prenait à la conversation. Seulement 
Paule ne le regarda pas une fois, et demeura per¬ 
suadée que s’il ne disait rien... il n’en pensait pas 
davantage. 

En descendant l’avenue pour retourner chez 
eux, madame de Chabrols et son pupille rencon¬ 
trèrent Henri Lecomte qui la montait à cheval. 

« Il a vraiment de la race ce garçon-là, remar¬ 
qua la douairière, en lui rendant son salut; le con¬ 
nais-tu, Georges? 

— C’est le solitaire, fit le neveu, en pensant à 
autre chose. 

— Ah ! oui, cet original qui a refusé de so 
laisser présenter dans nos châteaux par le curé. 

— Dame ! le bruit court qu’il donne tout son 
temps au travail, et même que, les jours ne lui 
suffisant pas, il passe debout une grande partie 
des nuits. 

— Je serais curieuse de savoir à quoi faire, pnr 
exemple ! En tout cas, ce n’ est point ici qu’il 
viendrait chercher un collaborateur, j’imagine! 
Je trouve donc étrange qu’un monsieur aussi peu 
soucieux d’être accueilli chez la douairière de 
Chabrols et dans les villas voisines ait ses entrées 
aux Ormes. Qu’est-çe que cela signifie? » 

La tante esclave se fit cette question tout le 
long du chemin, sans pouvoir y répondre. Il lut 
•poussa bien par-ci par-là quelque velléité de 
soupçon jaloux; mais elle eût pensé faire injure 
à son neveu en s’y arrêtant. Qui était assez fort 
pour se placer en travers de son chemin ? assez 
audacieux pour lui disputer une conquête? assez 
triomphant surtout pour le distancer? Et si 
Georges eût manqué de tous les avantages qu’on 
se plaisait à lui reconnaître, si l’aveugle destin 
l’eût dépouillé de toutes ses supériorités, si le 
premier venu avait pu lui dire : 

« QUe te reste-t-il? 

e 




lia 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


— Moi ! aurait fièrement répondu madame de 
Chabrols, se dressant comme Médée dans la 
conscience de sa force, t Moi, dis-je, et c’est 
assez! > 

Elle reprit donc bientôt sa triomphante quié¬ 
tude, et quand la grande porte de s» eour s'oiur 
▼rit devant elle, en imagination elle meublait la 
chambre de sa nièce future. 

« Du reps mauve? non... c’est demi-deuil. Du 
* tin bleu ? toutes les petites bourgeoises de 
Flacé, de £aint-Clément et de la Madeleine se 
donnent ce ton-là maintenant. Du velours vert? 
fi ! cela fait songer aux antichambres ministé¬ 
rielles. Du damas blanc ? c’est prétentieux et passé 
de mode. Du rose! peuh !... quel choix embarras¬ 
sant ! t 

Honri Lecomte, sans se douter des préoccupa¬ 
tions qu'il causait à la curieuse dame, avait pour¬ 
suivi son r chemin, très^préoooupé lui-même et 
tenté de retourner en arrière. 

Le matin, en s’éveillant après peu d’heures 
d’un 5*>m*neil loger, il s’était dit et répété qu’une 
visite aux Ormes s’imposait d’elle-mème à lui 
pour ce jour-là ! c’était vraiment d’une politesse 
élémentaire; il ne pouvait se dispenser d’aller 
prendre des nouvelles de Paule, sous peine de 
passer pour un rustre ! 

Il n’eut pas de mal à s’en convaincre et, l’état 
de sa mère lui permettant de la confier aux soins 
d’une servante, il mit son cheval au trot pour 
quitter Montaigu. A mesure qu’il avançait, tou- | 
tefois, cette allure lui sembla trop rapide; il la 
ralentissait de minute en minute; et c’est au pas 
qu’il enfila l’avenue des Ormes. Irait-il même 
jusqu’au bout ? 

Après tout, cette démarche n’était-elle pas in¬ 
discrète ? Ne semblerait-il point se targuer d’un 
service rendu pour imposer sa visite ? Qu’était-il 
pour oette famille heureuse, lui ? et qu’importait 
à ces privilégiés l’intérêt plus ou moins vif qu’il 
pouvait leur porter?... décidément : non, il n’irait 
pas plus loin ! 

Il était sur le point de rebrousser chemin,quand 
Fidée d’un accommodement lui vint : 

Il ne s’arrêterait point aux Ormes ; il ne met¬ 
trait même pas pied à terre ; mais il s’informerait, 
auprès des domestiques si l’accident de la veille 
n’avait pas de suites fàoheus^s. Déjà même il 
cornait sa carte à l’avance, quand une voix so¬ 
nore le fit tressaillir. 

« Rencontre opportune! s’écriait Pierre Barance; 
j’allafs chez vous, monsieur le sauveur; mais une 
fois hors de cette avenue, qui sait si j’aurais 
justement choisi les chemins par lesquels vous 
m’arriviez. Il me tardait de vous renouveler mes 
remercîments, voyez-vous, et de vous dire que votre 
protégée en sera quitte pour la semonce paternelle 
et pour quelques jours de repos. J’aime autant, 
d’ailleurs, que vous vous en assuriez vous-même. 
Venez au jardin rejoindro cea demoiselles. 

« Ces demoiselles, » en ce moment, ressem¬ 


blaient à deux bambines; on leur aurait donné 
dix ans, si leur taille n’avait pas, du premier 
coup, démenti cette conjecture, tant leurs rires 
en fusées et leurs mouvements espiègles se rap¬ 
prochaient du premier âge. 

Biles avaient entrepris d’enlever à M. Chau- 
vel une grappe de Mormans, une belle grappe 
dorée qu’il défendait plaisamment contre leurs 
convoitises. Il l’agitait devant leurs yeux en ré¬ 
pétant : 

# Vous ne l’aurez pas! t 

Et les petites mains blanches se démenaient, 
agiles, menaçant fort le fruit défendu. 

< Vous l’aurez, vous! » s'écria soudainement 
le vieillard, s’adressant cette fois au visiteur que 
les jeunes (M'es Revoyaient pas venir. Et, se le¬ 
vant d’un bond presque juvénile, il lui lança la 
grappe par-dessus la tête des rieuses, quî se re¬ 
tournèrent vivement : 

« Ah ! grand-père, quelle trahison ! il fallait 
nous avertir, au moins ! murmura Paule confuse. 

— Si c’était une pommé, reprit le vieillard dans 
une réminiscence mythologique, si c’était une 
pomme, je vous dirais de l’offrir càlaplus belle; t 
mais... Eh! bien, mon gendre, quels signaux me 
faites-vous donc là ?... Me croiriez vous capable 
de dire des folies? » 

L’tentreticn commencé ainsi semblait peu facile 
à poursuivre. Paule changea la situation en de¬ 
mandant à rentrer. 

Monsieur Barance prit un bras de son fauteuil ; 
Henri, l’autre ; et tous deux Fenlevèrent sans 
que ce charmant fardeau leur pesât aucune¬ 
ment. 

Sur le piano du salon, s’étalait une partition 
nouvelle. M. Chauve!, quelque peu mélomane 
à ses heures, pria Antoinette d’en déchiffrer 
l'ouverture; et la jeune fille, très-bonne musi¬ 
cienne, s’y prêta gracieusement. 

« A ton tour ! fît-elle ensuite, se tournant vers 
sa cousine; voici un,air qui me semble merveil¬ 
leusement dans ta voix ; ne l’essayeras-tu point? 

— Je le veux bien ; mais à la condition que tu 
diras avec moi le duo suivant. 

— C’est cela, c’est cela ! j’adore les duos! af¬ 
firma Faieul; il est vrai que jeteur préfère encore 
les trios. 

— En voici justement un qui me parait facile, 
remarqua Antoinette en feuilletant le gros vo¬ 
lume : deux soprani et un baryton. 

— Malheureusement, je ne puis m’offrir comme 
baryton, et mon gendre, qui chantait jadis le rôle 
du roi dans la Favorite , vient de nous fausser 
compagnie pour dire bonsoir à son chenil ! Màûr 
j'y pense... peut-être monsieur le comte. 

Henri voulut se récuser ; le vieillard insista. 

« Je vous assure, monsieur, que je n’ai pas filé 
un son depuis deux ans, et que je ne saurais... 

•— Allons donc, mon voisin : si vous chantiez 
il y a deux ans, c’est que vous aviez de la voix ; 
si vous en aviez alors, pourquoi donc en man* 


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JOURNAL DBS DEMOISELLES 


111 


queriez-vous aujourd'hui ? ét si vous n’en man¬ 
quez pas, est-ce généreux de nous refuser le plai¬ 
sir de vous entendre ? » 

Les pensionnaires elles-mêmes ne se font plus 
prier. 

Alors, ’potr ne pas < se faire prier », Henri s'ap¬ 
procha du piano et se pencha vers la partition. 
Dans ce mouvement, son front effleura les che¬ 
veux dé Faille, qui avançait la tête en même 
'temps : tcAis deux rougirent en se reculant avec 
iriVaèifé. 

• Eh bien ! vods ne commencez pas ? demanda 
le grand-père; qu'attendez-vous donc? » 

La voix dAntoinétte, une voir de velours, s'é¬ 
levait d'Ubord seule dans un récitatif mélancoli¬ 
que en mineur ; celle de Paule, brillante et sou¬ 
ple, y répondait bientôt ; puis, dans un majeur 
hnprévu, les trois voix s'unissaient pour se divi¬ 
ser, alterner, sè répondre ensuite, et se confondre 
dans un ensemble final. 

t Bravo ! errait le grand-père en frappant l’une 
centre l'autre ses mains ridées ; bravissimo ! avec 
un peu d’étude, vous enlèverez cela merveilleuse¬ 
ment. Quelles notes pleines et vibrantes vous 
lancez, monsieur le comte! Quel timbre distin¬ 
gué ! Vraiment, nous venons de faire en votre ta¬ 
lent musical Une découverte merveilleuse ; et si 
Vous consehtez à nous -accorder souvent le plaiBir 
de vous entendre, vous me rajeunirez à n’y pas 
croire, je lesehs bien. » 

HeûH se promit de ne répondre à cette invita¬ 
tion que le plus discrètement possible. Il trouve¬ 
rait des prétextes, il inventerait des obstacles, il 
se tiendrait en garde, enfin, contre l'attrait de 
cette maison. Il se le promettait en s’éloignant, 
Torettle encore charmée par la voix des jeunes 
filles; et certes, il était sincère avec lui-même. 
Néanmoins, quarid il reçût le lendemain la visite 
de Pierre Barauce, quand celui-ci lui réitéra cor¬ 
dialement l’invitation de son beau-père, il sentit 
sa résolution faiblir; et, dèux jours plus tard, il 
se prouvait, par un ingénieux Tâtonnement, qu’il 
ne pouvait tarder davantage à s’informer de la 
éaüté de Pauïe. 

Elle n’était pas mieux, au contraire; impa¬ 
tiente de reprendreUes J habitudes, elle avait voülu 
marcher trop tôt et la douleur reparaissait. Deux 
-tou trois autres tentatives de mouvement, tout 
aussi peu opportunes, prolongèrent encore sa ré¬ 
clusion; et le t sèlitaite»» se vit forcé de multi¬ 
plier scs visites. Chaque fois, même, il les allon¬ 
geait un peu plus; et, vraiment, ce n’était point 
sa faute. Pierre ©avance avait tant de beaux 
Coups de fusil à lui racohter! L’aïeul prenait si 
grand plaisir à lui faire chanter la Dame blanche, 
cette vieille pasfckm de*son jéune temps. Et puis, 
ne fallait-il pas aider chartttablement 1 la famille 
des Ormes à distraire Paule? Ï1 lui lisait, com¬ 
plaisamment lés revues en vogue; et Pierre Ba- 
rance le laissait faire; car il pressentait les passa¬ 
ges un peu Vifs aveeun tact merveilleux, et sau¬ 


tait par-dessus si habilement que l’on ne devinait 
pas les coupures. 

Enfin, une sérieuse ôt douce intimité s’établis¬ 
sait peu à peu entre le t solitaire » et ses voisins, 
et les progrès en étaient si naturels qu’ils ne son¬ 
geaient pas à les remarquer. 

La douairière, absente, bien à contre-cœur, pen¬ 
dant quelques semaines, n’avait ,pu suivre les 
phases de cette liaison ; aussi au retour fut-elle 
frappée de son épanouissement : 

« Peste ! songea-t-elle, voilà das assiduités qui 
ne me disent rien de bon... Ce beau ténébreux, 
avec ses airs de prince déguisé, pourrait bien^. 
Hum'! je crois qu’il devient temps d’ouvrir le feu 
sans faire plus amplement de la diplomatie. 
Georges ! 

— Ma tante? 

— Depuis quelque temps, tu m’inquiètes ; je ta 
l’avoue sans préambule. 

— Moi? 

— Ne joue pas l'étonnement; tu devrais me 
faire l’honneur de penser que j’y vois clair. 

— Mais, ma tante... 

— Mais, mon neveu, à moins de me poser un 
bandeau sur les yeux, comment ne serais-je point 
frappée de ta pâleur depuis... depuis certaine vi¬ 
site... » 

Georges se regarda naïvement dans la glace : 
jamais il ne s’étaft vu si vermeil. 

< Non-seulement tu pâlis, mon enfant, mais 
tes joues se creusent, tes yeux se cernent, U 
santé... » 

Georges faillit consciencieusement se tâter Je 
pouls. 

c Et tes nuits!.,, tes nuits sans repos ni som¬ 
meil !... » 

Georges affirma qu’il dormait à poings fermés. 

< Allons donc! est-ce que je ne sais pas à quoi 
m’en tenir ? Ta chambre n’est-elle pas au-dessous 
de la mienne? Ne suis-je pas réveillée en sursaut 
par des plaintes étouffées, par de bruyants sou¬ 
pirs? Tu troubles mon sommeil, mon pauvre 
ami ! » 

Georges, en vérité, ne se Soupçonnait pas cou¬ 
pable à ce point. 

< Écoute, mon enfant, trêve à la sentimen¬ 
talité. » 

Et la vieille dame rajustait son bonnet. 

< Il faut savoir ce qu’on veut; et connue vou¬ 
loir c^est pouvoir, il me semble inutile de gas¬ 
piller ses forces dans les bagatelles du préam¬ 
bule. » 

Et la vieille dame enfilait s»e mitaines. 

< Or, pour s’entendre il faut parler, comme di¬ 
sent les bonnes gens ; et ils ajoutent : « Il n’y a 
qu’un mot qui serve. » 

Et la vieille dame massait Sa prise. 

« Donc, ce mot, je vais le prononcer : Tu es 
amoureux! amoureuxfota! afnüUreux archi-fou! 
cela se voit de reste ! » 


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112 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


Et la vieille dame pinçait fortement ses lèvres 
minces. 

c Eh bien! mon ami, je ne m’opposerai pas à 
ton bonheur. Je souscris des deux mains à l’ac¬ 
complissement de ton vœu le plus cher. Ton idole 
sera la mienne. Épouse-la f puisque tu le veux ab¬ 
solument. Je te donne mon consentement formel. 
C’est ainsi. t 

Et la vieille dame huma lentement sa prise en 
ôtant ses mitaines. 

c Mais, ma tante.!. 

— Ferai-je la demande par écrit ou verbale¬ 
ment? 

— Mais, ma tante... 

— Par écrit... c'est plus digne; verbalement... 
c’est plus adroit. 

— Mais, ma tante... 

— Mais, ma tante ! mais, ma tante ! que signifie 
ce refrain ? Voyons : me suis-je trompée ? L’ai¬ 
mes-tu ou ne l’aimes-tu point, cette jolie Paule? 

— Je l’adore! mais... 

. —Désires-tu ou ne désires-tu pas l'épouser, 
cette belle enfant? 

— C’est mon vœu le plus ardent! mais... 

— Mais? 

— J’ignore de quel œil elle me voit; peut-être 
rira-t-elle de ma présomption; peut-être... 

— Peut-être ne verra-t-elle point que l’Apollon 
du Belvédère n’est qu’un magot auprès de toi, 
n’est-ce pas ? Peut-être lui cachera-t-on que tu 
es de bonnes mœurs, de jugement sain et d’es¬ 
prit cultivé? Peut-être n’entend-elle jamais parler 
de ta fortune et de ta parenté ?... Innocent, va !.. 
Tiens, je hausse les épaules en t’écoutant, et tu 
mériterais... 

— N’achevez-pas, je vous en prie ! Ainsi, réel¬ 
lement, vous croyez.,. 

— Je crois que, avant un mois, j’aurai pour 
nièce la plus jolie femme du pays ; laisse-moi 
faire. Quand je veux une chose, d’avance cette 
chose est faite. C’est ainsi, i 

★ 

4 4 

Ma Révérende Mère, 

Vous éorirai-je cette fois sans interruption et 
viendrai-je à bout de ma lettre tout d’une haleine ? 
Je l’ignore ; ce que je sais, du moins, c’est que je 
vais le tenter. Pour y parvenir, je me suis éveillée 
avec l’aube ; me voici levée de bonne heure 
comme on se lève au couvent... au cher couvent 
que vous dirigez... ah! mon Dieu! que je m’y 
trouvais bien ! Je ne peux songer à lui sans squ- 
pirer et j’y retourne en esprit cent fois le jour, 
malgré les plaisirs que m’offre en ce moment la 
vie de château. 

Ne croyez pas que je décore notre maisonnette 
des Ormes de ce titre ambitieux; non vraiment ! 
Ce n’est donc pas des Ormes que je vous écris ; 
ce n est pas le toit paternel qui m'abrite, mais je 
date mon épitre d’un château pour tout de bon, 


avec des ailes, des tours, des colonnades, une 
foule de belles choses dont l’ensemble oompose, 
dit-on, un style Renaissauoe d’une correction suf¬ 
fisante. Malheureusement, c’est un château neuf! 
Je ne lui découvre que ce défaut; mais, véritable¬ 
ment, c'en est un pour un château, n’est-ce pas ? 

Ce n’est pas toutefois une race nouvelle qui 
l’habite : les de Lubecque remontent aux croisa¬ 
des. Je croirais volontiers qu’ils peuvent cher¬ 
cher leurs aïeux beaucoup plus loin môme et 
que les temps bibliques les ont chargés de trans¬ 
mettre jusqu’à nous les traditions patriarcales, 
tant chaque branche de cette famille se charge de 
fleurs et de fruits. Jaoob n’avait pas plus d’enfante 
que le vieux Contran de Lubecque dont le por¬ 
trait me fait des yeux sévères quand je valse de¬ 
vant lui. Ses nombreux fils se sont éparpillés par 
le monde, au vent capricieux de destinées, diffé¬ 
rentes. Le plus jeune est celui qui nous reçoit 
en ce moment. Il a épousé à Paris une femme 
charmante qui appartient à la haute finance, et 
bien qu’il ne se soit pas trouvé dans son trousseau 
la moindre brindille d’arbre généalogique, il pa¬ 
raît charmé de la manière dont elle porte son 
tortilde baronne; elle perpétue d’ailleurs les tra¬ 
ditions de cette famille et notre hôte compte déjà 
autant de fils et de filles que de frères et de 
sœurs. Tout ce petit monde en baverons et en ju¬ 
pons gazouille, sautille, papillonne autour des 
invités plus que ceux-ci ne le voudraient; mais 
monsieur et madame de Lubecque ont pour prin¬ 
cipe de laisser toute initiative à leurs enfants et 
de ne les gêner en rien; à mon avis,c’est les rendre 
fort gênants eux-mêmes ! Ces anges lutins dor¬ 
ment encore ; en attendant qu’ils fassent bruyam¬ 
ment irruption dans ma chambre, je m’empresse 
de tracer quelques lignes que leurs petits doigts, 
enduits de confitures, n’effaceront pas, je l’espère. 
Ils ne sont pas d’ailleurs les seuls interrupteurs 
que j’aie à redouter : nous menons ici une vie 
très-mouvementée et ce n’est point au château 
de Lubecque, en vérité, qu’il faudrait chercher le 
calme champêtre, la solitude et le silence I 

On s’y lève assez matin, mais non pour jouir 
des charmes de l’aurore, pour aspirer la brise ma¬ 
tinale et boire la rosée au bord des corolles qui 
s’effeuillent : c’est afin de recevoir et de préparer 
son courrier, disent oes dames; en réalité, c’est 
pour prendre le temps de soigner sa toilette du 
déjeuner I durant ce premier repas, toujours 
très-animé, on discute l’emploi de la journée et 
l’on dresse le programme des divertissements à 
venir ; c'est la chasse qui réunit le plus d adhé¬ 
sions : autre costume à endosser. Les unes sui¬ 
vent les chasseurs en voiture : hypocrite sim¬ 
plicité, robes de rien, une étoffe de coton, un 
cotillon de toile qui coûte deux cents francs! 
Les autres, pour monter à cheval, exhibent un 
costume d’amazone du faiseur en vogue; la coupe 
en est sévère : pas d’ornements, grande sobriété 
i de détails; mais cette sobriété-là fait justement 


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-H- 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


113 


froncer le souroil aux pères et aux maris ! ils 
savent ce qu’ils la paient. 

Quand nous avons fait retentir la forêt de 
Chapaize du son du cor et des aboiements de la 
meute, nous rentrons pour dîner, mais, avant de 0 
se mettre à table, il est urgent de changer de 
toilette. Ah I de combien de caisses il faut se 
faire suivre pour aller passer huit jours à la 
campagne chez des amis ! 

Vous croyez, chère Mère, qu’alors nous avons 
dit notre dernier mot de la journée et qu'il ne 
nous reste plus à compter avec les « changements 
de décorations ». Ah ! que vous vous trompez ! et 
les charades, les proverbes, les comédies, les opé¬ 
rettes, vous n’y songez donc pas ? C’est là qu’il 
nous faut déployer de l’invention, de l’activité, 
du savoir-faire et du bon goût! Costumes de 
soubrettes et de grandes dames, costumes na¬ 
tionaux et étrangers, costumes du jeune âge et 
de la vieillesse, costumes d’autrefois et d’aujour¬ 
d'hui, costumes de toutes formes et de toutes 
couleurs, oosturaes de tous les états et de toutes 
les saisons, nous n’avons plus que ce mot sur les 
lèvres et cette préoccupation dans l’esprit. C’est 
égal, c’est bien fatigant de s’amuser de la sorte! 

Voilà d’étranges confidences, ma bonne Mère ! 
vos oreilles habituées aux pieuses causeries ne 
s’en étonneront-elles point ? et leur permettrez- 
vous plus longtemps de se montrer attentives à 
mes réeits mondains ? 

Oui I car de loin comme de près, vos filles sont 
vos filles I Elles ont besoin que vous sachiez tout 
oe qui les touche et que vous les suiviez, du cœur 
sinon des yeux, pour leur dire : C’est bien ! ou 
pout* leur crier : casse-cou l 

C’est ce dernier avertissement qu’il me Semble 
parfois recevoir de vous, à travers le bruit de 
nos plaisirs... alors je me modère; je veux me 

recueillir, je médite une retraite savante. 

Mais est-on libre de ses mouvements et peut- 
on faire à sa guise dans le tourbillon auquel 
je me trouve mêlée! Si vous vouliez compter 
les anneaux vivants de la chaîne qui m’enserre, 
il vous faudrait le faire sur vos doigts, ma bonne 
Mère, pour n’en pas perdre le nombre ! Essayez 
seulement et vous verrez : 

Voici d’abord très-haut et très-puissant sei¬ 
gneur le marquis de Bois-Raucourt d'Anzac de 
Ferlusse. Celui-oi ne peut pas s’agiter autant 
qu’il le voudrait... et pour cause! mais il n’en est 
que plus agitant. 

Viennent ensuite la douairière de Chabrols et 
son neveu Georges Naire... Ah ! les terribles gens ! 
En post-scriptum je vous dirai pourquoi je les ai 
si fort en grippe. - 

Après eux je vous présente mon cousin André 
Vallier, un militaire enragé qui ne sera jamais 
bon qu’à guerroyer. Je lui conseille de ne pas se 
marier. Evidemment son amour de la gloire l’em¬ 
porterait sur sa tendresse conjugale et Dieu sait 
l’aimable intérieur que cela préparerait à sa 
Quàrantb-Cinquièmê année. — N° IV. — A 


femme ! Antoinette, sa charmante sœur n’est pas 
des nôtres; sa mère un peu rigoriste, prétend 
qu’une jeune fille destinée à une existence bour¬ 
geoise et modeste ne peut, sans inconvénients, 
respirer l’air d’un milieu qui ne sera point le 
sien. Elle a parfois d’étranges préventions, ma 
tante Vallier ! 

Nous avons encore le sous-préfet de Charolles, 
et sa femme, le juge de paix de Cluny et ses deux 
filles, le député qui habite Saint-André-le-Désert 
et le percepteur de Cormatin, un enfant prodigue 
de grande famille qu’on a dû mettre quelque peu 
au régime fortifiant de la « vache enragée. » 

Tout ce beau monde semble avoir pour mot 
d’ordre de me gâter. Il faut convenir que la maî¬ 
tresse de la maison donne l’exemple. L’aimable 
petite femme, ma chère Mère! et que vous l’aime¬ 
riez! Je ne lui crois pas une intelligence vaste 
comme le monde... mais elle a la répartie si ori¬ 
ginale ! peut-être son jugement n’est-il point 
toujours parfaitement droit... mais elle change 
si facilement d’appréciations qu’on lui fait aban¬ 
donner sans peine une idée fausse ! on lui repro¬ 
che quelque frivolité, une manière superficielle 
d’envisager la vie, mais il ne se rencontre pas un 
plus gai caractère, une humeur plus égale, et 
vraiment ce sont des grâces d’état : ne lui faut-il 
point voir un peu la vie en rose pour y faire mar¬ 
cher tant d’enfants à côté des fossés, des ornières 
et des cailloux? 

En somme, telle qu’elle'est, je raffole de cette 
jolie baronne et c’est justice. Ne m’a-t-elle point, 
la première, donné son joyeux petit cœur ? ce 
cœur-rossignol qui me gazouille de fraîches mé¬ 
lodies toutes vibrantes de tendresse ?... 

Eh ! bien qu’est-ce que cola ? Je vous le disais 
bien, ma révérende Mère, ici l’on ne s’appartient 
pas et, entre la coupe et les lèvres, il se trouve 
place pour une foule d’interruptions qui donnent 
le temps au breuvage de se volatiliser et de se 
perdre ! 

Cette fois l’interruption avait l’œil vif, les 
dents blanches et le bonnet coquet; l’interruption 
souriait d'un air fûté tout en ne disant mot. Elle 
tenait en ses mains un gros bouquet des dernières 
fleurs de la saison et le déposa, tout en baissant 
les yeux hypocritement dans un cornet de cristal, 
un Baccarat authentique de bon style. Apiès 
quoi, l’interruption qui s’appelle Juliette et qui 
est une femme de chambre au service des visi¬ 
teuses, l’interruption pirouetta sur ses talons 
comme une soubrette de Marivaux et me laissa 
seule sans qu’il m’eût semblé convenable de 
l'interroger. 

En avais-je besoin d’ailleurs? 

Ce bouquet bellâtre et fadasse ne portc^t-il pas 
sur chacun de ses pétales la signature de son au¬ 
teur? Ces insipides parfums mal choisis ne flot¬ 
tent-ils point comme le symbole d’un amour de 
convention tout prêt à se replier sur lui-même 
au premier obstacle et à prendre celui qui l’é- 

tlL 1877. _ .. 8 > 

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JOURNAL DES DEMOISELLES 


prouve pour son propre objet?... Le papier roide 
et tuyauté qui l’entourait méthodiquement rap¬ 
pelait bien la^ collerette empesée et correcte de 
la douairière de Chabrol*; mais tout le reste, 
herbe ou fleurs, sentait son Georges Naire d'une 
lieue... pas moyen de's’y méprendre. 

Or ce Georges Naire et sa tante m'agacent le 

«ystème nerveux de plus en plus. En post- 

scriptum je vous dirai pourquoi. 

Que faire de ce bouquet ? Le jeter par la fe¬ 
nêtre? Non: cette impertinence est indigne de 
votre élève, ma révérende Mère. 

L’offrir à quelqu’une de ces dames ? 

Je m'en garderai bien : elle voudrait en con¬ 
naître la provenance! 

Le porter à la chapelle ? 

Ah ! bonne sainte Vierge, que r penseriez-vous 
d’un ricochet de cette façon ? 

Je ne peux pourtant pas le conserver là comme 
un salem sentimental, ni le pôrter à la sauterie 
de oe soir, ni l’effeuiller d’un air penché avec un 
point d’interrogation sur chaque pétale... Je sais 
trop la réponse monotone qu’il me servirait à 
satiété. 

Que faire donc de ce bouquet?.. 

t Pan ! pan ! tic ! toc ! ouvrez ! ouvrez ! c’est 
nous ! c’est nous ! vite ! vite ! • 

Il n ! en manque pas un ! les voilà tous ! ce sont 
les anges-lutins. 

Anges-lutins, à la rescousse, Bauvez-moi du 
bouquet ! 

C’est en dedans ma bonne Mère que j’avais jeté 
oe cri de détresse. Mais la légion de sauvetage 
a a même pas besoin du demi-mot pour com¬ 
prendre. .. elle devine avant la lettre. 

Comme autant de papillons, de sauterelles ou 
de chevreaux échappés, les petits de Lubecque 
filles et garçons s’abattirent sur cette proie fleurie 
pour se la disputer... Les tiges volaient en mor¬ 
ceaux, les feuilles s’éparpillaient hachées ; les 
calices émaillaient le parquet; les corolles s’ef¬ 
feuillaient en nuées multicolores; il pleuvait des 
étamines, il neigeait des pistils; les petits doigts, 
les petites dents, les petits pieds enfantins dé¬ 
chiraient, broutaient, écrasaient à l’envi tout cela 
pour conquérir « un souvenir de Paule ! » 

Il faut convenir que si ce souvenir est sym¬ 
bolique, l’imaigodo Paule ne vivra pas longtemps 
dans ces cœurs-là ! 

Quoi qu’il en soit, je suis sauvée du bouquet ! 
sauvée!! Si la phrase n’était point déchue et 
tombée aujourdhui dans la trivialité, j’ajou¬ 
terais : 

c Merci,, mon Dieu ! » 

Oui... mais le bouquet renaîtra de ses cen¬ 
dres... comme le Phénix. Maudit Phénix! 
non... o’est maudit bouquet que je voulais dire. 
Après celui d'hier oat venu celui d’aujourd’hui, 
-et celui d’aujourd’hui n'en empêchera pas un 
autre de ileurir demain à mon préjudice. 

Ces bouquets opiniâtres empoisonnent mon 


existence, décidément ! eux supprimés, je joui¬ 
rais de la promenade, de la chasse, de la pèche, 
des quadrilles et des concerts d’amateurs sans 
arrière-pensée, comme une heureuse pensionnaire 
> que je suis encore à moitié. Mais avec les Naire- 
Chabrols en perspective... des Chabrols-Naire, 
délivrez-moi, Seigneur ! 

En post-scriptum, je vous dirai pourquoi cette 
tante est ce neveu me causent... 

Qu’est-ce encore ?... 

Cette fois, la baronne elle-même entre dans ma 
chambre comme une fée matinale avec son au¬ 
réole de cheveux blonds et son peignoir bleu 
céleste. Elle a tout un programme sur les lèvres, 
et quel programme ! 

Jamais nous ne viendrons à bout de tant de 
plaisirs en un seul jour. 

D’un coup de baguette, la petite fée disperse 
les mélancoliques impressions qui commençaient 
à me gagner... elle a besoin do mon concours; elle 
compte sur moi... je me dois à cette amicale con¬ 
fiance, ma révérende Mère; aussi, vais-je vous 
quitter bien à regret pour me consacrer à oe 
devoir d’amitié. Je ne le ferai pa9 toutefois sans 
vous demander la permission de déposer sur vos 
chères mains les baisers de tendresse, de respect 
et de reconnaissance que vous ne refusez jamais 
de votre élève. 

Paule Bàrànce. 

P.-S. — Eh bienl ces Chabrols-Naire, je ne 
peux pas les supporter, parce que... parce que... 
parce qu’ils sont insupportables 1 

Cette lettre enjouée, dont la lecture eût charmé 
peut-être Pierre Barance et monsieur Chauvet, 
ne produisit pas cet effet sur la révérende Mère; 
une ombre voila son visage; un soupir souleva 
sa guimpe et la Mère des novices, en venant 
prendre ses ordres une heure plus tard, la trouva 
plongée encore dans une mélancolie pensive dont 
Paule était l’objet... 

Avant d’ensevelir sons la bure monastique une 
beauté dont son âge mûr gardait les traces, la 
sainte femme avait occupé dans le monde une 
place enviée; un instant le parfum de 1 encens 
mondain, l’enivrement des louanges, l’admiration 
de tous l’avaient troublée... son cœur tétait gon¬ 
flé de plaisir devant l’hommage,-l’orgueil avait 
enflé son esprit, et volontiers elle se fût assise 
sur l’autel au lieu de-se prosterner à son ombre... 
Mais Dieu, dans sa miséricorde,-daigna lui parler 
un jour du fond du sanctuaire .. le mirage s'était 
vite effacé; la Foi, soufflant sur l’illusion, l’avait 
anéantie et la jeune flllo détachée de tout oe qui 
flatte, de tout ce qui trompe, de tout ce qui passe, 
ne se souvenait plus de la tentation que pour 
mesurer la profondeur de Fabîme auquelDieu 
l’avait arrachée. 

Mais cet abîme, il était toujours béant sous les 
pas de la foule ! Combien d ûmes s’y étaient per- 
1 dues ! combien -d’autres s’y perdraient encore ! 

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Et la révérende Mère tremblait en songeant 
que quelques-unes de ses filles en effleuraient le 
bord,et, entre olles toutes, la plus aimée peut-être, 
sa obère Paule! 

Elle pria longuement dans l’«ngoisse de son 
âme, et quand elle se sentit éblairée par les 
lumières d'en h-aif... le respect qu? nous impose 
une* aussi vénérable personne nous empêche de 
lrr» in discrètement derrière son épaule ; peut-être 
garderions-nous moins de retenue avec la jeune 
élève; maïs quand ceflo-oi reçut des mains du 
facteur oette missive toute maternelle, elle mon¬ 
tait à cheval en tête d*une bande joyeuse et la 
glissa dans sa poche si précipitamment et avec 
une telle maladresse... qu’elle ne l’y retrouva 
pas quand eUe voulut la lire! 

BUe était bien jolie ce jour-là dans son ama¬ 
zone de drap vert sombre, la fille de Pierre 
Barance! cela semblait du moins l'avis général, et 
Paule ne put méprendre au sens des regards 
fixés sur elle. Elle en éprouva une sorte d’exci¬ 
tation joyeuse qui donnait plus d’animation à son 
teint, plus de grâce à ses mouvements, et plus 
de vigueur au poignet nerveux qui maniait son 
cheval arabe. Le sous-préfet de Charolles engagea 
sa femme à copier sa manière de faire siffler une 
cravache; et il se trouva que la femme du sous- 
préfet de Charolles ne conçut aucun dépit de ce 
conseil 1 

Le juge de paix de Cluny fit remarquera ses 
fillës que cet aplomb viril seyait mal à une 
femme; et les filles du juge de paix de Cluny ne 
ressentirent aucune satisfaction de cette criti¬ 
quer 

Le député de Baint-Àndré-îe-Désert oublia de 
reproduire pour la huitième fois depuis une 
semaine le compte-rendu de la seule séance où il 
eût tenté de parler; et le député de Saint-André- 
le-Désert n’éprouva aucune souffrance de oette 
relation rentrée ! 

Décidément, Paule devait être une bien grande 
charmeuse pour que les cœurs se trouvassent 
ainsi disposés ! 

Un nuage flottait .dans son ciel, cependant: un 
beau nuaere, cost vrai, mais enfin un nuage. Il 
Rappelait Georges Xaire! Poussé par la bise sous 
les traits de la douairière, il projetait son ombre 
sur toutes les joies de la jeune fille, à force d’as¬ 
siduité. 

Xaturellement, cette assiduité n’avait pu passer 
inaperçue; des sourires significatifs, des demi- 
mots approbateurs la consacraient en quelque 
sorte, et peu s'en fallait que le beau neveu ne 
passât pour le fiancé avoué de Paule; encore 
quelques jours de cette galante persévérance et le 
vide se ferait petit à petit autour d’elle : la ba¬ 
ronne, fine observatrice, pressentait le moment 
où le député reprendrait la reproduction de son 
discours embryonnaire; elle avait l’intuition de 
la désertion prochaine du percepteur grand sei¬ 
gneur, et prévoyait pour Paule le rôle prochain 


des c promises » avec son isolement et ses con¬ 
traintes. 

Or ce rôle effacé aurait-il sa raisonid’ètre T 

Marieuse par essence, madame«de Lubecque 
. tenait à le savoir... il ne fallait pas que l’opinion 
publique s’égarât: 

c S’ils doivent sc marier, qu’ils l’avouent car¬ 
rément, dit-elle à son mari, resté avec elle en 
arrière de la bande; mais, si le beau Georges ne 
doit jamais donner son nom à cêttè charmante 
enfant, qu'il n’écarte du moins pas les soupirants, 
avec ses poses d'homme agréé. 

— Lui des poses ! il en est bien innocent, Ie< 
timide garçon ! si quelqu’un pose ibi pour le ma¬ 
riage, ce ne sera jamais Georges, mais sa tante. 
Elle esrt habile, la douairière ! 

— Habile ! souligna la jeune femme avec un fin 
sourire de supériorité féminine ; habile! noua le 
verrons bien ! Il lui faudrait en effet pas mal 
d'habileté pour transformer d’un coup ce grand 
collégien en mari ! ma petite reine vaut mieux 1 
que cela, et, soit dit entre nous, elle commence, 
je crois, à s’en douter. 

— Mais je ne vois pas... ‘objecte le maori, moine 
ébloui que sa femme des perfections de Paule; je 
ne vois pas... 

— Est-oe que les hommes voient quelque chose 1 

Et avec un gracieux haussement d’épaules, 
madame de Lubecque, lançant son chfeval, rejoi¬ 
gnit sa jeune amie. 

André Vallier causait alors avec sa cousine. 
Pendant quelques jours il s’était tenu à l’écart 
dans une attitude qui paraissait plutôt froide que 
timide; non vraiment, personne n’eût soupçonné 
cet officicr-là de timidité, pas plus dans un salon 
que devant l’ennemi ; la jactance et la forfanterie 
lui demeuraient inconnues; mais il ignorait de 
même ce malaise qui prend sa source dans un 
désir immodéré de succès plutôt que àans une 
modeste opinion de soi-même. 

Sans humilité comme sans orgueil, il se mon¬ 
trait franchement ce qu’il était, c’est-à-dire éner¬ 
gique, loyal et confiant. Une observatrice moins 
attentive que la baronne se fût trompée à son 
attitude envers Paule ; ce dégagement apparent, 
ce manque de déférence pour ses opinions qu’il 
contrecarrait sans façon quand elles lui sem¬ 
blaient erronées, cette sobriété d’attentions, ce 
peu de soin de la prévenir et de lui plaire, tout 
cet ensemble enfin d’apparente indifférence, ont 
attesté pour elle le silence du cœur; mais ma¬ 
dame de Lubecque ne s’arrêtait point à lxsurfaoe : 
elle avait de merveilleuse» révélations et peu 
d’énigmes lui refusaient leur mot. 

Elle suivait donc du coin de ses yeux mi-clos 
des indices inaperçus par d’autres; elle observait 
certaines pâleurs de Fofflcrer, certains éclairs 
mécontents de son regard quand Paule était trop 
entourée, et si monsieur de * Lubecque lui eût 
demandé : 


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JOURNAL ,DES DEMOISELLES 


f Lequel des admirateurs de votre amie est le 
plus fervent ? » 

Elle n'eût point répondu : 

« C’est Oeorges Naire. » 

Quant à Paule, l’intention suppléait sans doute 
en elle à l’expérience et à l'habitude d'observer, car, 
elle aussi semblait devenir perspicace d’heure en 
heure; elle examinait curieusement son cousin 
comme s’il se fût révélé subitement sous un nou¬ 
veau jour ; et l'on eût dit qu'elle cherchât à se 
rendre compte de ce qu’elle n’avait pas compris 
encore; elle allait des taquineries innocentes aux 
provocations amicales, des petites querelles inof¬ 
fensives aux concessions généreuses, et tout 
inconsciente qu'elle fût de ce rôle inquisiteur, elle 
variait incessamment ses moyens ingénieux d'é¬ 
tudier ce terrain nouveau. 

Ce jour-là, fatigués un peu des exercices vio¬ 
lents par lesquels ils venaient de remplir les pré¬ 
cédentes journées, les hôtes du château se pro¬ 
menaient en flâneurs. Aucun nouveau projet ne 
hantait leurs cerveaux : la guerre déclarée aux 
fauves de Chapaize faisait trêve un instant, et ce 
n’est pas d’effroi que les écrevisses des ruisseaux 
voisins reculaient devant eux. Les uns explo¬ 
raient en artistes les sites environnants à la 
recherche d’une opposition de couleurs, d’un effet 
de lumière, d’un mouvement du sol; les autres 
se promenaient pour se promener, le regard 
vague et l’esprit somnolent; le percepteur, un 
tenorino de salon, imitait le chant des oiseaux à 
l’aide d’une feuille roulée entre ses lèvres; le 
sous-préfet, quelque peu naturaliste, cherchait 
de toutes petites bêtes dans des brins de mousse; 
et le juge de paix récoltait des plantes médici¬ 
nales dont il expliquait les propriétés à ses filles 
qui pensaient à autre chose. 

Et le marquis de Bois-Raucourt d'Anzac de 
Ferlusse? 

Le marquis de Bois-Raucourt d’Anzac de Fer- 
lusse manquait à la partie ! 

Sans doute il se ménageait pour les danses de 
la soirée, car il projetait toujours de danser ou de 
faire danser, bien qu’il ne pût jamais exécuter ce 
projet. 

Et Pierre Barance? 

Belle question ! Pierre Barance pouvait-il con¬ 
descendre à flâner désarmé, par un temps où les 
chiens ont le nez bon, et quand il avait découvert 
la veille des pistes intéressantes ? 

Pierre Barance avait donc pris une autre direc¬ 
tion. Le fusil sur l'épaule, la carnassière au dos, 
les chiens sur ses talons, il eut bien voulu entraî¬ 
ner à sa suite Georges Naire dont il appréciait 
fort les aptitudes cynégétiques ; et peut-être 
Georges Naire se fût-il laissé faire sans trop de ré¬ 
sistance; mais, réflexion faite, il s’abstint. 


Fut-il retenu par un regard foudroyant de la 
tante-esclavQ? 

Un frais sourire destiné par Paule à la baronne, 
sourire qui se trompa d’adresse en s’égarant sur 
lui, trancha-t-il la question f 

Ce point reste encore à éclaircir. 

Toujours est-il que Pierre Baranoe partit seul, 
abandonnant sa fille à des chaperons presque 
aussi jeunes qu’elle. Il se souciait bien de l’âge 
des femmes vraiment ! Qu’est-oe que oela pouvait 
lui faire? à quoi cela se distingue-t-il? 

S’il se fût agi d’un dix-cors ou d’un ragot, 
c’eût été très-différent, toutefois. Il ne se serait 
pas trompé de trois mois, je vous le certifie ! 

Donc, Paule, drapée dans son indépendance, 
courait la campagne en grande compagnie, sans 
autre mentor que sa bonne éducation. Elle en 
prit d’abord insoucieusement son parti ; mais 
bientôt une mélancolique impression d’isolement 
lui pesa sur le cœur; la plupart de ceux qui l’en¬ 
touraient tenaient les uns aux autres par des 
liens de famille : ce mari guidait la monture de 
sa femme avec une attentive sollicitude ; cette 
fille souriait tendrement à son père ; cette mère 
suivait son fils d'un œil heureux; cette sœur 
recourait constamment à l’affectueux appui de 
son frère. 

Les amitiés sont douces, pensa-t-elle; mais les 
liens de famille, qui les remplacera? 

André Vallier, qui faisait bande à part depuis 
quelques instants, vit sa tête s’incliner; il devina 
que ses longs cils voilaient une larme et se rap¬ 
procha d’elle avec inquiétude. 

Elle leva les yeux et le regarda. Leur degré 
de parenté s’éloignait quelque peu, mais ce jeune 
homme était l’un des siens et le même sang cou¬ 
lait dans leurs veines. Sa présence lui fortifia le 
cœur, et dans un élan tout fraternel : 

• C’est vous! ah ! tant mieux ! »lui dit-elle avec 
un beau sourire. 

La petite baronne crut le voir pâlir. 

Elle voyait bien ! 

< C’est égal, pensa-t-elle ; il se trompe et fera 
fausse route. Elle n'aura jamais pour lui que la 
tranquille amitié ‘d’une cousine pour son cousin. 
Tant mieux ! ce jeune soldat ne serait nullement 
mon candidat. J’aime mieux la marier à Paris. » 

Cependant l’après-midi s’avançait; le goûter 
envoyé d’avance par madame de Lubecque atten¬ 
dait les promeneurs dans une clairière de la forêt, 
et les appétits, surexcités par le grand air, se 
montraient impatients ; ils pressèrent donc le pas 
des chevaux et c’est avec satisfaction qu’ils en¬ 
trevirent bientôt, entre les vieux troncs qui l’en¬ 
touraient, le campement improvisé. 

Ce fut une heure charmante que cette heure 
de repos. 

(A suivre .) Mélanie Bourotte. 


-^ WÛ Ê Wmrn r 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


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RONDEL 


Puisque Dieu nous tient dans sa main, 
N'ayons jamais d’inquiétude; 

Laissons à sa mansuétude 
Le soin de notre lendemain. 

Dieu pour nous ne fait rien en vain : 
Défiance est ingratitude. 

Puisque Dieu nous tient dans sa main. 
N’ayons jamais d'inquiétude. 

Si grande est sa sollicitude 
Qu’il aplanira le chemin, 

Si le chemin devient trop rude 
A notre faible pas humain.. 

Puisque Dieu nous tient dans sa main, 
N’ayons jamais d’inquiétude. 


Paul Collin. 


REVUE MUSICALE 


Linda di Chamounix. — La Marjolaine. — Le 
monument d’Auber. — Concerts. 

La Linda di Chamounix, du Théâtre-Italien, 
n’a jamais été bien sympathique au public pari¬ 
sien. A travers quelques beautés du*premier or¬ 
dre se glissent des faiblesses peu habituelles au 
génie de Donizetti. Il a donc-fallu en tout temps 
que tles interprètes remarquables fissent adopter 
à l'auditoire une œuvre qui ne savait pasTen- 
traîner. La Persiani, la Sontag et la Patti y ont 
laissé des souvenirs absolument personnels. Ma¬ 
demoiselle Albani y a produit un effet tout nou¬ 
veau, un effet d’admiration générale. Elle a fait 
trouver à l’ouvrage un charme qu’on ne lui con¬ 
naissait pas. Aucune de ses devancières n'avait 
ohanté aussi bien la cavatine Pollaca du premier 
acte : 

O Luce di quesf anima 1 

Quel art, quel goût exquis, quel sentiment 
profond de la situation ! Au deuxième acte, après 
la malédiction, nous retrouvons la grande artiste 
doublée d’une tragédienne hors ligne. Qui pour¬ 
rait exprimer avec plus de douleur cette phrase 
dramatique : 

Ohl non potrei nascondermi al mondo, al genitor ! 


et comme la cantatrice chante et joue tout cet 
acte ! 

Aussi quelle ovation, que de rappels ! partagés 
par Pandolfini, un Antonio pathétique, entre 
tous. 

Madame Sanz est un charmant Pierroto qui 
se tire à merveille de ce rôle, si nouveau pour 
son genre et sa musique d’adoption. Enfin la 
Linda di Chamounix a eu-le rare privilège d’at¬ 
tirer la foule au théâtre Ventadour. 

De l'opéra passons à l’opérette. 

La Marjolaine, opéra comique en trois actes, 
livret de MM. Vanloo et Leterrier, musique de 
M. Charles Lecocq, a été représentée tout récem¬ 
ment au théâtre de la Renaissance. Nous avons 
tous entendu dans notre enfance ce gai refrain 
des compagnons de la Marjolaine; mais la pièce 
ne nous rappelle en rien ces bons souvenirs d’au¬ 
trefois. La fiction a établi son quartier général 
dans chacun des trois actes qui nous deviennent 
un monde absolument inconnu. Occupons-nous 
donc de la musique. Elle appartient à cette veine 
heureuse d’où sont sorties la Fille de Madame 
Angot, Giroflè-Girofla et la Petite Mariée. C’est 
la même grâce mélodique, touchant encore à l’o¬ 
pérette par sa belle humeur, mais visant à l’opéra 

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JOURNAL DES DEMOISELLES 


comique par la distinction des motifs, la forme 
vooale des couplets et le rhythme musical des 
morceaux d’ensemble. De temps à autre, quel¬ 
ques pointes vulgaires se jettent fi travers cet 
esprit de bonne compagnie et y font tache. On 
sent cependant que M. Lecocq les évite autant 
que possible; mais il veut sortir le théâtre mo« 
derne de l’ornière dans laquelle il se plonge de¬ 
puis trop longtemps; il veut passer de la parade 
à l’opéra comique par des nuances, et non par 
de brusques changements. Il veut, fondre les 
teintes, et arriver, sans faire défaut au goût popu¬ 
laire, à le conduiredoucement et mélodieusement 
vers une Muse plus élégante et plus choisie. 
Pour ne parler que des meilleurs morceaux, ci¬ 
tons dans le premier acte, le rondeau des Blés si 
finement chanté par mademoiselle Granier; l’air 
du Carillon avec ses sonneries pittoresques; le 
duo des Adieux construit sur un joli air de valse, 
et le finale où nous avons applaudi un délicieux 
parlante dont le motif distingué contraste ave.c 
le rhythme un peu vulgaire du chœur des Mé¬ 
dailles. 

Au deuxième acte il faut citer une jolie ronde : 

Magu’lonne allant à la fontaine, 

un trio charmant, et l’andante du finale, où se 
reconnaît la main d’un maître habile. 

Le troisième acte est le meilleur des trois et le 
plus original ; les couplets de la marchande, 
aussi bien que la complainte des rues, sont deux 
morceaux qui, pour viser au succès populaire, 
n’en sont pas moins de fort agréable musique. 

* 

* * 

Toute la pléiade des artistes musiciens, tous les 
dilettanti, tous les journalistes ont inauguré, au 
cimetière du Père-Lachaise, le monument élevé 
à la mémoire de l'illustre maître français Auber; 
une foule énorme se pressait autour de la tombe, 
désireuse de rendre un. dernier hommage à l'au¬ 
teur de tant d'œuvres charmantes et populaires. 
Messieurs Chenevières, directeur des Beaux-Arts, 
Ambroise Thomas, Gounod, Beyer, baron Tay¬ 
lor, etc., assistaient à-cette touchante cérémonie. 
Après que le prêtre attaché à la chapelle des 
Morts eut consacré le monviment, la musique de 
la garde républicaine a fait entendre l’ouverture 
de la Muette , et les élèves du Conservatoire, 
placés sous la direction de M. Cohen, ont chanté 
le cantique du Domino noir, dont M. Bosquin a 
dit le solo d’une voix émue et touchante ; puis 
M. Vauoorbeil a placé, sur la pierre turaulaire, une 
grande couronne d’or et de feuilles de laurier, 
au nom de la société des compositeurs dont il est 
le président. A quatre heures tout était terminé 
au cimetière; mais le soir, tout recommençait 
aux théâtres : en effet l'Opéra, l’Opéra-Comique 
et le Théâtre-Lyrique ouvraient leurs portes à la 
foule qui allait écouter les oa.vrages du maître. 

Une cérémonie religieuse du plus grand intérêt 
a eu lieu récemment, à- l’occasion de la cinquan¬ 


tième session de la société des concerts du Con¬ 
servatoire, et en mémoire de son célèbre .fonda¬ 
teur, François Habeneck. Tout le personnel vocal 
et instrumental de la société y a exécuté, sous la 
direction de l’auteur, une messe de Requiem 
écrite pour la circonstance, par M. Deldevez, qui 
après avoir fait partie, tout jeune, de la classe de 
violon d’Habeneck, est son suooesseur actuel, 
comme chef d’orchestre, à la fois du Conserva¬ 
toire et de l’Opéra. M. Deldevez consacre les rares 
loisirs que lui laissent ses importantes fonctions, 
à des travaux de composition d’un ordre sérieux 
et élevé. L’année dernière, il nous a donné 
une symphonie qui a obtenu tous les suffrages 
des amateurs éclairés. Le Requiem qu’il a fait 
entendre dernièrement est aussi une œuvre de 
valeur, fortement pensée et habilement traitée, 
dans laquelle l’inspiration et la science sont 
heureusement mises au service du sentiment 
religieux. Nous ne pouvons, après une seule 
audition, en rendre compte avec.détail ; bornons- 
nous à dire rapidement que le Requiem do 
Deldevez, comme celui de Cherubini, est écrit 
uniquement pour chœur ; que Yintroït a l’accent 
triste et sombre voulu ; que le Dies iræ exprimant 
tour à tour l’épouvante ou la supplication, est 
riche de beaux et grands effets, et qu’on y a 
beaucoup remarqué le Recordare, dans lequel 
l’orchestre laisse la parole à l’orgue de M. Ouil- 
mant, accompagnant seul les voix de soprani des 
enfants placés dans la tribune; que le Sanctus a 
de la grandeur et de l’éclat, et enfin que le Pie 
Jesu et YAgnus Dei sont deux prières d’une 
grande suavité d'expression. 

Il suffirait à la gloire de François Habeneck 
d’avoir été le professeur de notre gfand violoniste 
François Alard qui, à l'Offértoire, a joué un solo 
de violon de la composition de son maître, avec 
l’incoinparable virtuosité et l’exquise pureté de 
stylo qu’on admire si justement en lui. 

A liiôtel du ministre de^ l'agriculture et du 
commerce, il y a eu une grande soirée musicale 
très-habilement organisée et conduite par M.Dan*- 
bé. On a bissé le menuet du Bourgeois gentil - 
homme do Lulli, et la gavotte de Mignon .... 

Nous recevons la lettre d’une jeune fille qui 
certainement n'a consulté pour l’écrire crt pour la» 
jeter à la poste, ni ses parents, ni son professeur. 
D'abord, tous se fassent opposés à l’emploi do 
certaine formules,^-comme celle-ci, par exemple;: 
musique à jeter aux vieux papiers , etc., etc.; 
ensuite, ils eussent su que beaucoup d’auteurs ont 
écrit des poèmes dramatiques auxquels les 
accords servent seuls d’accompagnement ; c’est 
le cas de Y Orpheline, qui est, comme le porte le 
sous-titre, une ballade récitée. 

M. Ch. L. Hess, quoique moins connu que 
T auteur de Paul et Virante, est un compositeur 
de talent, et nul ne s'aviserait de jeter les œuvres, 
de ces messieurs • aux vieux papiers l » 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


119 


ÉCONOMIE DOMESTIQUE 


alcool cakphkê. (Recette demandée.) 

60 grammes de camphre pour un litre d’eau-de- 
vie blanche^. On fait dissoudre d'abord le cam¬ 
phre dans un décilitre d’alcool à 40 dagrés> on le 
mêle apres à l'eau-de-vie» et Ton conserve la pré¬ 
paration dans un flacon bien bouché. 


ÉCLAIRAGE A L’HUILE. 

La meilleure huile à brûler est claire, pres¬ 
que incolore. Il faut avoir soin de tenir l’huile à 
l'abri de toute exposition à l’air atmosphérique, 
ià raison de sa grande affinité pour 1*oxygène 
de l'air dont elle absorbe une quantité énorme, 
en d’autres termes, à raison de sa facilité à s’é¬ 
venter. Si votre huile est devenue épaisse et vis¬ 
queuse, et que vous ne vouliez néanmoins pas 


renoncer à vous en servir, vous y ajouterez quel¬ 
ques gouttes de térébenthine. 

£i la mèche est trop montée, l'huile ne montera 
que lentement ; de même si elle est trop serrée 
sur le bec de la lampe, si elle est trop lAohe, trop 
large, la puissance a attraction capillaire en sera 
augmentée et il montera trop d’huile ; une mèche 
taillée inégalement ou insuffisamment produira 
une lumière inégale, tremblotante, la lampe filera 
et fumera. 

Indépendamment d’une taille imparfaite de la 
mèche et de la mauvaise qualité de l’huile, une 
lampe peut fumer, si la mèche elle-même n’est 
pas de qualité irréprochable. 

Dans ce oas, trempez votre mèche dans du 
vinaigre fort, faites-la bien sécher, puis employez- 
la comme à l’ordinaire. Elle donnera alors une 
lumière claire et brillante qui vous dédommagera 
de l’embarras insignifiant résultant de cette pré¬ 
paration fort simple. 




CORRESPONDANCE 


JEANNE A FLORENCE 


Celles de nos chères lectrices qui veulent bien 
s’intéresser à nous, ma Florence, apprécient- 
elles justement nos situations, en ce moment si 
différentes? 

Quelques-unes se seront dit : 

« Pauvre madame Florence ! quel héroïsme 
dans son sourire ! sa lèvre chante ; mais sa lèvre 
seulement, car son cœur doit soupirer dans ee 
triste silence de la campagne, sous les giboulées 
de mars et les homélies de carême. Pas une seule 
occasion de s’habiller ! pas d’autre spectacle à 
contempler que celui du réveil de la sève luttant 
contre les dernières rigueurs de l’hiver! aucune 
distraction, si ce n’est le whist en famille ou la 
causerie à quatre... Pauvre madame Florence! » 

Et ces mêmes amies inconnues auront ajouté : 

« Heureuse mademoiselle Jeanne! Gâtée par 
ses amis; en relations sympathiques avec la 
plus grande partie du Paris élégant, lanoéebeau- 
c )up dans le monde, où elle rencontre un aimable 
«accueil, elle est privilégiée; et sans doute il ne se 
trouve pas un brin de laine parmi l oi* et la soie 
dont ses jours sont tissés. Heureuse mademoi- 
sy.le Jeanne! » 


Eh bien ! moi, je renverse les deux exclama¬ 
tions et je m’écrie, en toute connaissance*!© cause : 

« Heureuse Florence!«Pauvre Jeanne! » 

En effet, ma chérie : 

Retenue à la campagne plus longtemps que 
tu ne le voulais, par la rougeole de tes enfante, 
tu viens d'y passer quelques semaines sur les¬ 
quelles peu de plaisirs ont lui, c’est vrai ; mais 
à défaut de plaisirs, tu possèdes le bonheur, et 
cela vaut mieux : 

Tu jouis de l’union de famille, de l’intimité 
amicale avec les R..., de la vie du cœur enfin, 
dans toute son intensité, sans que les indifférents 
et les fâcheux viennent distraire ton attention 
des êtres aimés qui t’entourent, te disputer à eux 
ou te les prendre eux-mêmes. 

Dans un calme absolu qui permet de se recueil¬ 
lir, dans une solitude relative qui laisse du 
temps pour penser, tu conscrves4on individua¬ 
lité ; tu as te loisir de l’étudier et de te connaître; 
tu Ils ; tu compares ; tu te souviens. Ta mémoire 
s’enrichit; ton goût s’épure; ton jugement s’affer¬ 
mit; tu vison fin de la vie de it intelligence, dans 


le sens large du mot. 

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120 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


Et si Y ange a tout à gagner à oe régime moral, 
comme la bête y trouve son compte aussi ! 

Les jours remplis mais calmes préparent le 
sommeil sans rêves agités, lie bon sommeil des 
consciences satisfaites, qui repçse et fortifie. 

L’exercice au grand air fait circuler le sang 
-dans les veines rafraîchies, maintient l’équilibre 
dans tout l’organisme et... assure les bonnes 
digestions. C’est un point capital, dit-on. Cela ne 
s’avoue pas sans honte... mais la paix d’un mé¬ 
nage et, par conséquent, le bonheur de la vie 
dépendent souvent des dispositions de l’estomac. 
Conservez dono une humeur égale et un aimable 
caractère avec des crampes ou des spasmes, des 
suffocations ou des pesanteurs ! 

Or, tu aimes librement ; tu penses à loisir ; tu 
manges comme une fermière; tu dors de même 
et tu te portes comme une Lorraine ou une Nor¬ 
mande. 

Je puis donc répéter, en toute vérité : 

« Heureuse Florence! » 

Quant à moi, chère amie, j’ai arboré, cet hiver, 
des toilettes charmantes... mais je sais ce qu'elles 
m’ont coûté d’invention, de combinaisons, d'ima¬ 
gination... et surtout d’argent ! 

J’ai reçu tant de compliments musqués, am¬ 
brés, fins et surfins, qu’il ne tiendrait qu’à moi 
de me croire jolie comme une demoiselle de Z..., 
distinguée comme madame de G..., et spirituelle 
comme la petite comtesse d’A.... Mais je n’ignore 
• pas le peu que vaut l’encens des salons, car j’ai 
moi-même à me reprocher, hélas ! d’en avoir par¬ 
fois brûlé qui n’était guère de bon aloi ! 

J’ai jonché les parquets de l’Elysée des lam¬ 
beaux de ma traîne. J’ai chanté des opérettes 
chez madame d’O., très-applaudie par l’audi¬ 
toire. J’ai conduit les plus jolis cotillons du 
monde avec de « beaux danseurs. > Mais la foule 
me fatigue et m’attriste quand je m’y môle trop 
souvent : des pensées funèbres viennent m’assail¬ 
lir devant ces cohues bruyantes et parées.... 
Devançant, malgré moi, la marche du temps, je 
vois les jeunes fronts se flétrir, les fraîches cou¬ 
leurs s’effacer, les chevelures blondes et brunes 
blanchir, les corps souples et gracieux s’immobi¬ 
liser dans la mort.... et, face à face avec ces 
cadavres de l’avenir, je me demande anxieuse¬ 
ment : 

« Quel sort éternel est réservé aux âmes qui 
les habitent ? Dans cette foule enivrée qui bour¬ 
donne et s'étourdit maintenant, beaucoup sont 
appelés, mais peu seront élus... Quels sont les 
réprouvés?... Peut-être cette belle jeune femme 
qui boit à longs traits l’orgueil de la vie dans la 
ooupe du plaisir... Peut-être ce vieillard comblé 
de dignités et d’honneurs, mais avide encore de 
ces vains hochets... Peut-être moi-même!... 

Oh ! ma Florence, l’atroce vision que ces mirages 
d’outre-tombe, quand l’orchestre lance ses joyeu¬ 
ses fusées sur les blanches épaules et sur les fronts 
ceints de diamants ! 


Elles ne me poursuivent pas incessamment, 
toutefois : dans les moments de trêve, je me livre 
au plaisir sans arrière-pensée; et, moi aussi, je 
bois à la coupe où tant d’autres s'abreuvent. Mais, 
faut-il te l’avouer, ma Florence ? si je n’en trouve 
pas toujours le breuvage amer, la plupart du 
temps il me semble insipide.... En dépit de son 
perpétuel mouvement, de ses fluctuations, de ses 
changements apparents, la foule est toujours la 
même, il faut le reconnaître... Elle reproduit 
constamment les mêmes scènes sur le même 
théâtre, avec les mêmes acteurs, sous des noms et 
sous des masques différents.... Et c'est d’un 
monotone ! 

Et la danse? 

Oh ! la danse, qu’on l’aime à dix-huit ans, cela 
se conçoit; mais plus tard, si l’on n’en est plus épris 
pour elle-même, si l’on n’en raffole pas, si enfin 
l'on se prend à l’analyser... ah! le froid plaisir! 
le stupide exercice ! 

C’est ainsi que je tourbillonne, chère amie, 
tantôt dans les bras d’un petit monsieur dont la 
barbe n’est pas éclose encore et que je dépasse 
de toute la tête ; tantôt dans ceux d’un vétéran 
de la danse qui dissimule les ravages du temps 
sous les efforts du badigeon ; tantôt. 

Mais ne disons pas de mal de nos danseurs ; 
leur rôle n’est pas toujours si agréable : songe 
dono... 

Notre bonheur est en leurs mains tout le temps 
d’un quadrille ou d’une polka; ils en sont res¬ 
ponsables ! C’est leur devoir de se montrer spi¬ 
rituels à notre profit; de nous soutenir d’un 
bras ferme dans la cohue tourbillonnante; de 
nous manoeuvrer savamment pour faire valoir 
nos grâces; nous préserver des chocs, des coups 
de coude et des chutes; et de conserver enfin 
l’équilibre eux-mêmes, dans ce fouillis de traînes 
dans ce frétillement de queues allongées qui leur 
enlacent les pieds et leur tendent des pièges ! 

Ah ! certainement, eux aussi ont le droit de 
trouver que la danse n’est pas un plaisir sans 
mélange! 

Et les concerts où nous faisons notre partie? 
les comédies de salons où nous remplissons un 
rôle? tous ces divertissements intellectuels et 
artistiques, enviés de ceux qui les ignorent, ne les 
payons-nous pas plus qu’ils ne valent? 

Que de précautions, que de petites gênes et de 
menues privations à l’approche d’un concert où 
ma bonne mère espère un succès pour moi ! 

c Jeanne, ne sors pas aujourd’hui : le temps est 
humide ! 

« Jeanne, ne t’approche pas du feu : la forte 
chaleur dessèche le gosier et nuit à l’émission de 
la voix! 

c Jeanne, ne respire pas le parfum de ces fleurs : 
ton larynx s’en trouverait mal ! 

c Jeanne, ne mange ni salade, ni cornichons, 
ni farineux, ni graisse, ni sucre, ni ceci, ni oela, 
ni autre chose encore... etc., etc., etc.II! t 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


121 


Les préparati fe des représentations dramatiques 
nous réservent bien d’autres supplices : 

Pour quelques détails amusants dont s’émaillent 
les répétitions, combien d’autres fastidieux si ce 
n’est plus! Quel ennui d’apprendre un rôle môt 
à mot comme une page de grammaire à l’école ! 
Quel autre ennui de le répéter à satiété pour 
fournir la réplique au père noble qui se fourvoie, 
à l’amoureux qui se trouble, à la soubrette qui 
reste court, à la grande coquette qui perd pied, 
ou pour améliorer ses propres intonations, ses 
gestes et son attitude ! 

Et quand le grand soir est venu, que la rampe 
s'allume et que le rideau se lève, quel battement 
de cœur et quel étranglement nerveux on éprouve, 
si fort en fonds de vanité que l'on puisse être ! 

Justement on ne se trouve ni en voix ni en 
beauté ; on découvre des fautes de style dans son 
costume et des erreurs de goût dans sa diction; 
l’on redoute le jugement partial de tel auditeur 
ou la critique envieuse de telle auditrice qui eût 
volontiers pris un rôje aussi. 

Les applaudissements sont-ils enthousiastes, on 
s’en réjouit peu parce qu’on soupçonne alors le 
public d’y mettre de la complaisance. Sont-ils 
sobres, on l’accuse au contraire d'une flagrante 
injustice et l’on se sent digne d'une ovation ! 

Décidément, pas plus que la danse, ces plaisirs-là 
ne sont des plaisirs exempts d’alliage; qu’en 
dis-tu? 

Si encore cette agitation n’avait qu’un temps! 
si elle cessait avec le bruit des grelots du car¬ 
naval ! 

Mais hélas!... hélas!... sous les cendres du 
carême, le feu mondain couve encore pour éclater 
de temps en temps ! 


Le monde est un incomparable tyran, ma chère 
amie : ses esclaves, volontaires ou forcés, lui 
obéissent quand même. Il ne tient compte ni de 
leurs protestations ni de leurs efforts pour lui 
échapper... Quand il les enserre dans ses redou¬ 
tables engrenages, malheur à eux ! Ils n’en sor¬ 
tiront pas facilement et surtout ils n’en sortiront 
pas intacts ! 

C’est mon histoire : 

Je n’ai pu traverser impunément tant de veilles, 
tant de fatigues; d’un salon à l’autre, j’ai récolté 
des maux de dents, des rhumes de cerveau et pas 
mal d’autres avaries. Depuis la mi-carême, j'ai 
dû m’enfermer, me soigner et me priver d'entendre 
de beaux sermons, desquels j’avais pourtant bien 
besoin après une existence aussi mondaine. 

Maintenant, voici le soleil ; voici le printemps t 
voici la Résurrection ! Mais moi je suis tenue en 
dehors de toutes ces douces et grandes choses... 
Je me ménage et je me soigne! Quelle horreur! 
respirer le parfum des violettes... en infusions! 
Se promener... de son fauteuil à sa fenêtre ! avoir 
pour soleil printanier... un feu de charbon de terre 
dans une grille de fonte ! 

Cependant les rayons du vrai soleil d’en haut 
pénètrent par instants jusqu’à ma prison. Mais 
je ne leur en sais pas gré, ma chérie; car, s’ihr 
favorisent au dehors l’éclosion et l’épanouisse¬ 
ment de toutes choses, ils accusent avec cruauté 
les avaries de mon visage : j’ai les yeux battus 
jusqu’au menton, comme madame de Blainville 
(voir le Caprice) ; mes joues sont creuses et pâles... 
positivement, je me trouve laide ! C’est bien fait : 
Meâ culpâ ! 

Tu me plains, n’est-ce pas? tu vas soupirer avec 
moi : « Pauvre! Jeanne. » 


MODES 


L’obligation de venir en aide aux ouvriers 
lyonnais et de relever la fabrication des belles 
soieries aura pour effet de modifier un peu les 
usages actuels de la mode. 

Il est évident qü’une toilette composée avec des 
tissus de soie, d’un prix toujours élevé, devra 
avoir une durée différente de celle des années 
précédentes, dont les lainages faisaient le fond 
principal. Il est donc probable que nous ne verrons 
plus surgir, à chaque renouvellement de saison, 
des modèles et des formes de costume rendant 
presque ridicules ceux qui datent d’une autre 
année ou même de quelques mois. 

Les façons de robe sont si compliquées et si 
chères qu'il est vraiment bien à souhaiter que 
nous revenions à des proportions un peu plus 
restreintes et plus raisonnables. 


Les soieries qui vont nous être fournies par la 
Ville de Lyon sont d’une souplesse et d’un moel¬ 
leux remarquables ; elles se prêtent admirable¬ 
ment bien aux draperies, biais, écharpes, etc. 

J’ai pu admirer des pékins indiens de différents 
tons, merveilleux d'effet. Il y en a un mordoré et 
bleu pâle tirant sur le vert d’eau, que j’ai trouvé 
ravissant; le tout broché de plusieurs nuances 
chàngeantes et chatoyantes. Employé avec de la 
faille unie d une des couleurs dominantes, cela 
fera une délicieuse toilette. 

Un autre est à rayures gris de fer, broché du 
différentes nuances dçuees, et jaune d’or; garni 
d une frange de toutes les couleurs, avec brindilles 
d'or, et disposé sur de la faille gris fer, cela sera 
élégant et original. 

On trouve de supjrbes rubans brochés dans le 


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122 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


même genre. Ils ont l'avantage de n’avoir pas 
d’envers, ou du moins de pouvoir se porter de 
n’importe quel côté. Car tout en étant différents 
d’effet, ils sont aussi jolis l’un que l’autre. 

Pour enfant, ces rubans, fort larges et très- 
souples, s’emploient avec succès en ceintures à 
larges coques ; il y en a de splendides écossais. 

J’ai encore .vu de beaux tissus de soie à rayures 
brochées en long; il sera faoile de découper ces 
rayures, qui sont au nombre de sept ou huit par 
lé, et de s’en servir comme ornement. Quelques 
dessins sont charmants et feront de trèsrbelles 
garnitures sur de l’uni. 

En étoffe de laine et soie, j’ai remarqué le même 
genre ; entre autres une broderie blanche sur fond 
bleu qui ornerait admirablement bien un costume 
bleu de ciel, et sans grand frais, car l’étoffe dont 
je parle contenait huit bandes dans sa largeur, 
et ne coûtait que 5 fr. 90 cent, le mètre. 

En soie, c’est plus cher, mais aussi plus élégant. 

On m’a encore montré de fort beaux, brochés 
blancs sur fond écru, et des brochés nuance sur 
nuance tout nouveaux. 

Mais si toutes ces belles étoffes' sont destinées 
à reparaître, nous n'en conserverons pas moins 1 , 
pour l’habitude, et toujours pour les jeunes filles 
les costumes de lainage. Ceux en petit drap blanc 
uni, gaufré, façonnés* matelassés,-ont beaucoup 
de vogue ; on les garnit de dentelle, torchon, d’ef¬ 
filés de laine et de broderies anglaises. Le cache* 
mire bleu de ciel convient toujours. 

Une polonaise garnie de petits volants plissés 
dont la tête et le bord sont ornés de vaienciennes 
blanche, est de bon goût. D’autres, égalementbleu 
clair, ont des galons gros bleu brodés de blanc, 
entourés de petites soutaches de soie blanche ; 
sequins d’argent autour du cou, des manches et 
des poches. 

Le petit drap café au lait, ornements de soie de 
même nuance, fait un costume distingué. 

On plisse beaucoup le devant des robes en tra¬ 
vers. Les plastrons d’étoffes ou de nuances diffé¬ 
rentes du costume se voient souvent, et quelque¬ 
fois en dessous d’un laçage qui va du haut en 
bas. 

On fait sur drap des pékins rappelant ceux des 
tissus de soie. Les couleurs sont très'-pàles. 

Le oosiume suivant est fait avec un de oes 
pékins». rayé en long. 

Le jupon, en> soie noire., est presque caché. 
Il a dans le bas, et seulement sur le devant, deux 
volants, les rayures placées en travers. Le haut 
jet le bas de ces volants, qui sont plissés, sont garnis 
d’une dentelle torehoni 

La polonaise est ornée de deux volante sem¬ 
blables, seulement dans le bas du devant. Les 
lés de côté sont cousus tout le long sur le jupon, 
et le dos se compose, dans le milieu, de cinq plis 
évasant vers le cou, resserrant à la taille et s’ou¬ 
vrant à la suite, en formant un volant plissé large 
de deux mains. Treize volants semblables lui 


succèdent en allant jusque dans la traîne, en 
éventail. Les manches sont en soie noire, avec 
volant plissé garni de dentelle. 

Ce même modèle est extrêmement joli disposé 
coftune suit : 

En gaze noire, à petites rayures claires. 

Le corsage de la polonaise est doublé de soie et 
ouvert en carré. Les manches restent claires. Les 
volants sont garnis d’une petite dentelle noire, 
et chacun est précédé d'un autre en soie crème 
effilé; semblable garniture à l’ouverture du cor¬ 
sage et aux manches. Les plis du dos sont mé¬ 
langés noir et crème. 

Pour des fillettes, de jolis petits costumes 
simples et solides, en toile de Vichy à petits car¬ 
reaux bleu et bl&no; le tout pareil, et liséré 
deux fois en percale blanehe, et en percale noire. 
Boutons noirs lisérés de blanc. 

Les formes des oostumes sont à peu près les 
mêmes; il y a pourtant ûne légère tendance, dans 
les costumes bien faits, k un peu moins resserrer 
la femme, qui ne pouvait plus marcher ni s’as¬ 
seoir gracieusement. 

Les chapeaux de printemps sont remplis de 
fleurs ou tout en fleurs. Toujours beaucoup de 
guirlandes, et tout à fait rondes. 

Les violettes de différente^ teintes, le coucou, 
les primevères sont les fleurs préférées du mo¬ 
ment. On mélange aussi atec les fleurs des ohoux 
ou des ruches de faille découpées, nuance crème 
ou autre. Les brides sont en faille en biais; dé¬ 
coupées ou effilées. 

Beaucoup de chapeaux sont sans brides., 

La forme capote convient bien aux femmes qui 
ne sont plus* jeunes, ainsi que les guirlandes de 
fleurs avec brides de tulle, ou de faille. Voiles à 
pois d’or, ou à pois de paille. 

En finissant je recommanderai un joli genre de 
paletots-peignoirs blancs, en piqué, en brillanté. 
Ils sont presque aussi longs que le jupon, qui doit 
être assorti, et généralement avec un haut volant. 
Il y en a en cachemire rouge, rose, bleu, etc., 
ornés de dentelle torchon ou de guipure. 

Les blancs sont garnis de broderie anglaise et 
les plus jolis de dentelle torchon et d’entre-deux, 
sous lesquels 1 passent des rubans de couleurs rose 
et bleu pour les jeunes femmes ; caroubier ou de 
velours noir pour les plus âgées. Ces dernières 
auront un bonnet forme Charlotte Corday orné 
de même. 

Ce» paletots ont de larges poches avec entre¬ 
deux et rubans, et se boutonnent tout le long. 


LEÇON DE COIFFURE 

La coiffure d’une jeune fille n’est pas chose 
facile à imaginer, surtout de seize à dix-huit ans; 
à cet âge on craint de coiffer trop vieux ou trop 
enfant. Il ne faut généralement point ou peu de 

e 




JOUANAL DBS 


postiohes : les mamans, avec raison, n’en veulent 
pas entendre parler ; des ondulations sur le front, 
il n’«n faut point, cola vieillit ; des chignons, des 
ooqnes en tout sens ne conviennent guère non 
plus, et pourtant on veut que la tète soit entière¬ 
ment garnie afin qu’il ne reste pas de vides dé¬ 
sagréables à l'œil. Nous pensons que la coif¬ 
fure en exécution et terminée, que représentent 
les quatre figures contenues dans le cahier, con¬ 
viendra au plue grand nombre et satisfera les 
mamans. 

Le n« i représente la division des cheveux. On 
fait d’abord une raie, partant d’une oreille à l’au¬ 
tre, 'à dix centimètres de la naissance du front ; 
ensuite on divise les cheveux de derrière en deux 
parties, par une raie transversale ; la partie 
la moins épaisse — celle du sommet de la tête — 
■ s'attache, afin de donner une fondation solide à 
la coiffure'. La partie la plus épaisse — celle du 
bas, se partage d'abord en deux mèches, se divi¬ 
sant elles-mêmes en deux, ce qui donne quatre mè¬ 
ches d'égale grosseur; on les crêpe légèrement à 
l’intérieur, on les roule afin de former des tubes 
creux, <Jue l'on rattache ensuite deux par deux, 
comme ^indique le a* 4. 

Faire ces torsades soi-même, estpeüt-être diffi¬ 
cile; mais on trouve Üe petits rôuleaux en cheveux 
oréolés, dont les peintes sont frisées, et que l'on 
peut mettre à l'intérieur; les cheveux se tournent 
‘ dessas après avoir mis les pointes en papillotes, 
lesquelles viennent se confondre avec les pointes 
des cheveux de la personne. Ensuite, relever les 
f cheveux sur le devait en bandeaux Marie Stuart. 
* Pour exécuter ce bandeau, on peignera les che¬ 
veux diagonalement en arrière, en les tournant 
tant soit peu entre les doigts, autant que possible 


DBMOiSÆ&LBB ;*2fl 


derrière la tête; remontez ensuite ce bandeau à 
la hauteur de l’attache où vous le fixerez avec 
une épingle à cheveux, piquée à cheval par-des¬ 
sus; c'est en remontant ce bandeau que Ton ar¬ 
rive tout à la fois i le faire bouffer dans le haut, 
et à le tendre dans le bas, du côté de l'oreille. En¬ 
suite prenez deux petites boucles-pointes de fri¬ 
sure; vous les faites traverser 1© bandeau à laide 
d’une épingle d écaille, comme l’indique la figure 

J0L° 2. 

On pourrait remplacer ces petites boucles, par 
quelques cheveux à soi, qu’il ifaudrait couper ; 
mais ils ont l’inconvénient, la plupart du temps, 
de ne pas rester oollés sur le front, tandis que la 
petite mèche postiche, qui traverse le ibandeau 
après avoir été crêpée légèrement, reste tout à 
fait & plat et peut eneore seüxer avec uneépia- 
gle neige. 

Le n° 3 représente la coiffure terminée 1 par der¬ 
rière. Pour l’exécuter, il faut d’abord rapprocher 
les deux torsades, que l’on attache à peu près m 
milieu avec un nœud de gros 'de *8uex ou de 
faille. Faites avec les pointes de vos ban¬ 
deaux une petite coque à droite et à gauche de 
l’attache; séparez ensuite en trois parties les che¬ 
veux attachés sur le sommet ; crêpez légèrement 
ces trois mèches et tournez la pointe -en dessus, 
jusqu’à moitié environ de la longueur; fixez-ies 
ensuite l’une contre'la tête, à la naissance des tor¬ 
sades, et les autres un peu à droite et à gauche, 
tout à fait sur le sommet. Cette façon détourner 
la pointe en dessus donne trois doubles uoques ; 
les deux simples ont été formées avec les pointes 
des bandeaux. Placez un piqué de fleurs, comme 
l’indique la figure n° 4, où l’on voit laooilfure 
entièrement terminée sur le devant. 

H. DK BTfcTïHVKLD. 


VISITES DANS 

Afin que Von ne puisse pas m’aocuaer do déve¬ 
lopper chez vous, mesdemoiselles, l’esprit de co¬ 
quetterie, cherchons, avant de vous parler des 
étoffes nouvelles que le printemps fait apparaître, 
par quel moyen vous pourriez utiliser un costume 
de sultane, — ou bien encore un costume de 
cachemire clair, de gaze de Chambéry, défraîchi, 
mais en bon état Ne le décousez pas, ne le faites 
pas nettoyer, mai6 faites-le teindre tout fait, 
couvert de ses volants et de ses bouillon nés. 
Vous économiserez une façon, toujours chère, et 
votre costume teint vous fera grand honneur. Il 
e»fc bien entendu que je ne parle que de la teinture 
noire. Ne vous préoccupez pas de la doublure du 
oorsage, elle restera blanche. Par quel procédé 
M. Périnaud est-il arrivé à ce tour de prestidigi- 


LES MAGASINS 

tation de plonger un costume tout fait dans une 
vilaine cuve noire sans que la doublure y perde 
sa blancheur ; voilà ce que je ne m’explique pas : 
je le constate et j’en profite, céla me suffit. Voici 
un premier conseil qui regarde exclusivement 
les lainages et les gazes. 

Un autre conseil vous engagera à faire teindre 
les costumes de faille, les jupes, soit en noir fin, 
soit en couleur fine de quelque ton qu’il vous 
plaise; on se conformera à l'échantillon que vous 
joindrez ; votre étoffe vous représentera, sans 
aucune exagération, une soie neuve, et elle en aura 
la souplesse, le brillant, et s’utilisera en costume 
habillé. N’ayez aucune crainte : le tissu ne se 
cassera pas comme cela arrive aux teintures com¬ 
munes. Ce très-grand progrès est d ux de - 


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124 


JOURNAL DBS DEMOISELLES 


nièrcs découvertes de M. Périnaud. C’est à lui 
que revient le mérite de tous ces perfectionne¬ 
ments, de ces inventions successives pour les¬ 
quelles il a été breveté, et dont la dernière a 
pour but d'assouplir la soie teinte en lui laissant 
la souplesse des soieries neuves. 

J’ai constaté que les teintures de M. Périnaud 
sont telles qu’il nous les promet : souples, renfor¬ 
cées, soyeuses, d’un noir fin, de couleurs fines 
et à la mode S’adresser directement à la Teintu¬ 
rerie européenne, 26, boulevard Poissonnière. 

Maintenant, mesdemoiselles, c'est au Petit 
Saint-Thomas, 27-35, rue du Bac, que nous allons 
demander des renseignements sur les étoffes de 
la saison ; nous ne nous occuperons que des fan¬ 
taisies en lainage, et encore nous faudra-t-il faire 
an choix au milieu de cette quantité de tissus 
qui emplissent les rayons. Tout d’abord, je vous 
dirai que je me suis laissé tenter par une véri¬ 
table popeline de Lyon qui se trouve, dans toutes 
les nuances, au prix de 2 fr. 90 cent, le mètre, et 
je ne pense pas être exagérée en estimant sa 
•valeur à 5 fr. le mètre. Elle fera de charmants 
costumes de jeunes filles et des robes d’enfant 
délicieuses. 

Allons au lainage. Je remarque que les tout 
petits damiers sont nombreux; ils se disposent 
en rayures, alternées avec une rayure unie, 
ce qui fait nouveauté ; le tissu rayé s’assortit, 
soit aveo un tissu tout damiers, soit avec une 
étoffe unie, pour combiner un costume. Le ton 
principal, un mélangé blanc, s’harmonise avec 
les couleurs à la mode; prix: 1 fr. 45 oent. 
et 1 fr. 60 cent, en soixante centimètres de 
largeur. 

Un damier natté, pure laine, se trouve dans les 
couleurs prune, bleu marine, loutre, bleu por¬ 
celaine, bois clair, gris ardoise clair; il coûte 
1 fr. 95 cent, le mètre, en soixante centimètres de 
largeur. 

Un joli lainage uni est coupé de rayures 
formées de petits damiers fondus dits pied de 
poule ; cette dernière disposition se trouve repro¬ 
duite dans tous les tons à la mode ; l’uni et l’étoffe 
couverte de ce genre de damiers s'emploieront 
pour la jupe ; prix : 4 fr. 75 oent. et 5 fr. 50 cent, 
le mètre, en soixante centimètres de largeur. 

Pour tunique-princesse la bourette neigeuse 
multicolore est une très-jolie nouveauté qui coûte 
8 fr. 25 cent, en un mètre vingt centimètres de 
largeur. Le genre bourette se trouve dans les 
nuances bois, prune, bleu marine, loutre mélangé 
de blanc, et coûte 6 fr. 50 cent, en un mètre vingt 
centimètres de largeur. 

Un tissu sablé et boutonné dans la nuance 
drap nommée fleur de pécher s’emploiera pour les 
costumes journaliers et de campagne : il coûte 
3 fr. 75 cent, en soixante-dix centimètres de lar¬ 
geur. 

Des lainages dentelle nuances fines méritent 
que je les signale particulièrement parce qu’ils 


nous offrent une très-élégante nouveauté ; ils sont 
une imitation très-réussie des batistes et des ja- 
conas tissés à jour; prix: 5 fr. 75 et 6 fr. 90 c. le 
mètre, en un mètre vingt centimètres de largeur ; 
l’étoffe unie crépon pure laine coûte 2 fr. 90 cent, 
en soixante centimètres de largeur. 

Dans les tissus noirs, les brillantés damassés 
remplacent les alpagas unis dont on est un peu 
fatigué; ils coûtent 2 fr. 45 et 3 fr. 50 cent, le 
mètre en soixante-cinq centimètres de largeur; 
les façonnés noirs en un mètre vingt de largeur 
à 4 fr. 90 cent, le mètre seront employés pour 
costume complet. 

J’aurais à vous parler de beaucoup d’autres 
tissus de bas prix ; mais il me «faut choisir. Je 
réserve les quelques lignes dont je puis encore 
disposer, pour vous signaler un très-beau tissu 
à rayures brochées sur les nuances à la mode. 
Ce tissu a cela de particulier qu'il peut servir de 
garniture en séparant les rayures brochée*. La 
largeur comporte huit rayures de cinq centi¬ 
mètres. Un mètre cinquante d’étoffe donnera 
douze mètres de galon. Cette disposition brochée 
blanc sur noir assortie aveo un tissu noir ne 
pourra manquer de faire un joli oostume de 
demi-deuil. 

Noué rappelons que toutes les demandes d’é¬ 
chantillons et autres doivent être adressées di¬ 
rectement aux magasins du Petit Saint-Thomas. 

Nos modes collantes nécessitent plus que jamais 
un corset bien fait. Nous vous avons signalé le cor¬ 
set de madame Emma Guelle, auquel le buse arti¬ 
culé, garanti incassable et dont elle est l’inventeur, 
donne un soutien souple et léger tout en offrant 
une certaine résistance, en parfaite harmonie avec 
les costumes actuels. Le buso articulé est la plus 
utile innovation et le plus grand perfectionnement 
qui aient été appliqués au corset, et nous félicitons 
madame Guelle de sa très-heureuse invention, 
récompensée d’ailleurs d’une médaille à la der¬ 
nière exposition. Les corsets de madame Guelle, 
par leur excellente coupe, donnent de la gràon 
et de la souplesse à la taille, parce qu’ils ns 
compriment en rien le jeu des muscles. A tous 
ces avantages, qui sont appréciés par les femmes 
et les mères de famille, ajoutons que les prix sont 
modérés. 11 est entendu que tous reçoivent un 
buse articulé garanti incassable. 

Nous trouvons encore dans cette maison la 
tournure, inséparable du corset, et qui se 
présente sous différentes formes selon qu’elle 
doit accompagner le costume de ville, de visite 
ou la toilette de dîner et de soirée. La tournure 
est très-étroite à la ceinture pour dégager les 
hanches, et la pente légèrement accentuée arrive 
à produire le volume nécessité pour l’ampleur des 
plis de la tunique, resserrée ensuite par un orne¬ 
ment quelconque. Madame Guelle a pris un brevet 
pour cette nouvelle tournure, dont les aciers verti¬ 
caux plient naturellement au moyen d’articula¬ 
tions qui, tout en maintenant la tournure, la font 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


125 


retomber d’elle-même; la souplesse et la légè¬ 
reté des ressorts en dissimulent la présence. 

Voici les prix des tournures- pouff : 2 fr. 25 en 
tissu gris ou blanc, et 2 fr. 75 en popeline rouge. 
La longue tournure coûte 3 fr. 50 en étoffe grise 
ou blanche et 4 fr. en popeline rouge. Le buse 
articulé garanti incassable , ne fatiguant jamais, 
4 f. La ceinture parisienne, pour éviter les fronces 
des jupons et allonger les corsets courts, 4 fr. 
Envoyer les mesures à madame Guelle, 39, bou¬ 
levard Saint-Martin. 

Envoi (franco aux abonnées du Journal des 
Demoiselles, avec privilège de retourner immé¬ 
diatement ce qui ne leur plairait pas. 

Terminons les renseignements ayant trait aux 
nouveautés de la saison par quelques détails sur 
les tissus de la Compagnie des Indes, 42, rue 
de Grenelle-Saint-Germain. Mais avant de com¬ 
mencer, nous vous annoncerons que cette maison, 
qui va changer de local, fait un rabais considé¬ 
rable sur les coupes de foulards lisses et croisés, 
unis et à dispositions. Le foulard vendu habi¬ 
tuellement 6 fr. le mètre ne coûte que 3 fr. 50 c. 
le mètre, et cette réduction a lieu sur les belles 
qualités. La Compagnie des Indes ne pourra 
supporter les frais de port pour ces foulards, à 
moins que l’on ne choisisse aussi une autrp 
étoffe n’ayant pas subi de diminution; dans oe 
cas, le port serait à sa charge. Les nouveaux 
tissus grain de crêpe de Chine et Poudre 
d’or, offrent des mélanges de tons très-réussis : 
le blanc, le bleu marine et le bleu ciel se 
fondent harmonieusement; le tilleul, l’écru et 
le cardinal donnent un moucheté brillant de très- 
bon goût; le myrte, le loutre, l’écru d’aspect 
plus sombre ne sont pas un moins ^heureux mé¬ 
lange ; le tilleul, le rose et le ciel donnent des re¬ 
flets soyeux et gais; le prune, le noir, le blanc, 
se mélangent avec des tons clairs. Cette belle 
étoffe coûte 14 fr. le mètre en soixante centimè¬ 
tres de largeur. 

Au même prix, même largeur, voici une rayure 
perdue sur fond tilleul qui se nuance de noir, de 
gris, de bleu p&le et de oette fameuse couleur 
mandarine , qui se retrouve .dans toutes les nou¬ 
veautés de la saison. Les couleurs combinées en¬ 
semble sont les mêmes que celles du tissu précé¬ 
dent. 

Une troisième étoffe présente une disposi¬ 
tion de rayures égales, de couleurs tranchantes, 
recouvertes d’un broché de couleur imitant de 
petits pavés. Sur des rayures noires et blanches 
le broché sera mais ; blanches et loutre, broché 
écru ; blanc et marine, broché bleu ciel ; marine 
et ciel, broché ciel et le contraire ; tilleul et lou¬ 
tre, broché loutre, etc. Nous vous rappellerons 
que le tissu de cachemire de l’Inde aura toujours 


la vogue, et que mélangé avec une faille de 
même ton, il composera un costume aussi élé¬ 
gant que facile à porter. Les prix varient de 8 fr. 
le mètre à 15 et 25 fr., et la largeur est de un 
mètre vingt centimètres à un mètre trente cen¬ 
timètres. La Compagnie des Indes envoie franco 
la collection de ses échantillons. 

Maintenant, mesdemoiselles, je laisse de côté 
les coquetteries de la toilette pour vous parler 
travaux de fantaisie et utiles; je les nomme uti¬ 
les parce qu’ils forment le goût et donnent une 
certaine adresse, qu’il est nécessaire d'acquérir. 

Les bandes de tapisserie pour encadrement de 
portière, fauteuil ou chaise, représentent des 
dessins anciens, genre généralement préféré. 
Le prix d’une bande de trois mètres de longueur 
avec un échantillon tramé d'un mètre de long, 
fournitures comprises, est de 45 fr.; sur un mètre 
cinquante centimètres, entièrement tramée, 35 fr. 
Le genre Smyrne ou Algérien, dans lequel entre un 
peu de soie, coûte, par bande échantillonnée avec 
les fournitures, 25 et 35 fr. Une bande pour 
lambrequin de fenêtre, de cheminée, en drap avec 
d’élégantes arabesques, échantillonnée sur un 
mètre de long, les appliques préparées et les four¬ 
nitures de soie, coûte 40 fr. 

Ce que j’ai vu de tout à fait charmant, rue de 
Rohan, 3, chez mademoiselle Lecker, et que j’ai 
noté pour vous en parler, ce sont de jolies bandes 
en drap couvertes d'un dessin genre ancien, bro¬ 
dées au feston, en soie de couleur; ce travail 
doit aller très-vite, et monté en chaise volante, 
en coussin, en tabouret aveo drap ou satin, il sera 
d’un aspect fantaisiste très-original. Je glane au 
milieu de bien des jolies choses, et je regrette le 
peu de "place qui me reste ; j’eusse voulu vous 
faire participer^ toutes les suprises que renfer¬ 
ment les cartons de mademoiselle Lecker ; vous 
parler des paniers à ouvrage en osier, brodés en 
laine ou décorés d’application de drap; les formes 
en sont commodes et variées ; la formé sceau à 
anse avec couvercle séduit par son côté pratique, 
tout en étant élégante ; les formes carrées, ova¬ 
les, etc., ont aussi leurs amateurs. 

Pour les bébés, mademoiselle Leckér prépare 
des robes que les sœurs et les mamans pour¬ 
ront soutacher en quelques jours ; elles ooûtent, 
soutache comprise, 8 fr., 15 fr. et plus, si ce 
sont des robes longues. Une couverture de 
berceau en piqué dessinée, aveo les fourni¬ 
tures, coûte 7 fr. De jolis chaussons pour baby, 
au crochet, brodés en soie rose ou bleue, aveo 
ruban faisant jarretière et se nouant devant, coû¬ 
tent 5 fr. la paire. S’adresser directement à ma¬ 
demoiselle Lecker. 

C. L. 




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JOURNAL DES DEMOISELLES 


EXPLICATIONS DES ANNEXES 


GRAVURE N‘ 4097 

Robes et confections des magasins du Petit-St-Thomas, 
35, i*uo du Bac. 

Chapeaux de mesdames Bureau et sœur, 
rue Dupelit-Thouars, 18. 

Pi'emière toilette. — Robe en mansourah nuance 
prune deux tons. —Mantille en armure de soie ou de 
laine. (Voir la planche de patrons de ce numéro). Dos 
cintré, à basque ronde garnie, comme les deux longs 
pans, d’un effilé grelots en satin. Autour du cou et 
devant, coquülé de dentelle noire avec petits nœuds 
de satin.—Capote en taffetas prune avec passe eo paille; 
noeud sur le côté droit; il part de ce nœud une traine 
de petites campanules s’étendant sur un revers doublé 
de prune claire brides couleur prune nouées sur le côté. 

Deuxième toilette . — Robe en livonienne (vigogne 
armurée) noire. — Pardessus en faille, boutonné droit 
sur le côté; trois coutures dans le dos. — (Voir 
la planche de patrons de ce mois). Il est garni 
dans le bas et autour du cou, d’un plissé de dentelle 
surmonté d’un entre-deux brodé. Manche arrondie 
ornée de deux plissés de dentelle surmontés égale¬ 
ment d’un entre-deux brodé. Deux ilote de ruban noir, 
traversés p^r le même entre-deux, forment la poche. 
— Chapeau de paille blanche agrémentée, ruban mar¬ 
ron grillé le long de la calotte, à gauche ; un autre 
ruban la traverse dessus dans la longueur et vient se 
perdre, comme le premier, dans un chou en ruban 
pareil, avec petit bouquet d'herbes et de pâquerettes. 
Boutons de pâquerettes en cordon gagnant un peu sur 
la passe. Dessous ruché en tulle devant, et nœud en 
faille retombant derrière. 

Troisième toilette. — Robe en Casimir bulgare gris 
fer liséré en faille gris argent. — Paletot ouvert an 
biais, sans boutons, en matelassé noir, garni d’un effilé 
surmonté d’un galon orné noir, bordé, de chaque côté, 
d une petite dent en passementerie. Col rabattu orné 
de petits galons et bordé de dents en passementerie. 
Derrière, le galon du bas remonte carrément presque 
jusqu'à la taille, pour former une patte boutonnée. 
Poche aumônière, ornée de petits galons et de dents, 
comme le col ; sur la partie rabattue, trois petites 
pattes en petits galons, fermées chacune par un bou¬ 
ton. Manche garnie, en carré, de galon orné et 
boutonnée jusqu’au coude. — (Voir la planche de 
patrons de ce mois). — Capote baby en gros grain 
nuance fer; deux pana garnis d’effilé tombent sur un 
petit bavolet à plis plats ; nœuds mêlés de coques gris 
fer et bleu de ciel; dessous, ruché effilé bleu de ciel, 
très-fourni. 

Quatrième toilette. — Robe en faille bronze. — 
Paletot en faille noire, un peu ouvert devant, orné 
de biais avec passant de chaque côté posant sur un 
coquillé de dentelle. Le biais du bas se termine de 
chaque côté du dos en pattes fixées par un macaron 
en passementerie avec gland en effilé. Le même 
gland à tête en macaron aux deux angles devant. Sous 
lo biais côquillé de l’encolure, part une longue patte 
semblable qui descend dans le dos et vient’s’arrêter 
à la hauteur des deux pattes du bas, également par 
un gland. Manche demi-large; un revers, posé en long 
sur la couture intérieure, rabat en se boutonnant sur 
le dessus de la manche. En haut et en bas du re¬ 


vers, deux pattes étagées, fixées chacune sur la man¬ 
che par un bouton. Dans l’intervalle est placé un ma¬ 
caron avec gland. Le paletot est bordé d'un effilé. — 
Chapeau en pointe vénitienne blanche à bavolet. Dra¬ 
perie effilé tilleul faisant le tour de la calotte, croisant 
derrière et revenant faire lien sous le menton; guir¬ 
lande de muguet courant sur la draperie; devant, chou 
en ruché effilé, nuance tilleul, d’où, s’échappe une petite 
touffe d’herbes plates, veinées de rouge, couchée sur 
la calotte; dessous ruché effilé, tilleul, au milieu 
duquel est un petit nœud de faille de même nuance. 

Cinquième toilette. — Robe en beng&line nuance 
havane. —*» Pardessus en cachemire noir garni d’un 
effilé surmonté d’un haut gansé en faille. Col droit 
liséré en oaohemire. 11 est ouvert en diagonale, 
bordé d’un biais 1 gansé en faille, passant suit l’épaule 
et descendant d’un côté de la couture du dos où il 
se termine très-ba - » un gland; même gansé avec 
gland de l’autre i . de la couture, passant égale¬ 
ment sur l’épaule t\ croisant sur la poitrine par une 
petite patte agrafée sous un nœud. Poche avec petits 
revers gansés, posés droit de chaque côté, et des¬ 
quels partent deux petites pattes gansées qui 8e 
croisent sur la poche et se terminent par des glands ; 
nœud sans pan au milieu. Même croisement de biais 
gansé en faille, sur La manche ; nœud au défaut. — 
Chapeau Marie-Btu&rt en paille d'Italie. Dessous, 
ruche très-fournie en tulle; rose rouge et boutons 
avec feuillage bronzé. Autour de la calotte, ruban en 
faille réséda, capoté d’un côté et couvert de l’autre 
par une guirlande d’herbes variées, terminée devant 
en touffe. Nœud réséda ombant derrière. 

Sixième toilette. — Robe en croisé brésilien gris 
ardoise. — Paletot breton à plastron. (Voir la planche 
de patroas de se mois). Armure de laine noire, 
garnie de galon brodé blanc. tPlastron carré traversé 
par des galons ; col large rabattu couvert d’un.galon. 
De chaque coté, devant, une petite rangée de requins. 
Poche formée par un revers tombant et un revers 
droit, retenu par des sequins. Le revers de la manche 
est également garni de sequins. — Chapeau en paille 
noire. Revers en velours noir plus haut derrière que 
devant -, draperie en faille noire fixée devant, un peu 
de côté, par une boucle en plumes de paon. Tête 
d’oiseau des lies au-dessus, et grande plume noire 
Louis XIV. 

Septième toilette.—Robe en taffetas parisien, ornée 
de faille ton clair.—Visite, (voir la planche de patrons 
de ce mois), drap gris clair, bordé d'un effilé. Dos 
cintré. Devant, pans carrés tombant un peu plus bas 
que la manche ; ces deux pans, l'angle des manches 
et la basque du dos, sont ornés de motifs brodés en 
soutache grise; l’encolure est également brodée en 
soutache. — Chapeau en paille grise, draperie en Caille 
griso,formant bavolet,retenue par des agrafes pareilles; 
sous le bavolet, ruche en satin caroubier, et nœud en 
meme satin à longs pans. Nœud gris devant et un 
peu à gauche; contre le nœud, touffe de fleurs sauvages 
Dessous, revers gris, coulissé relevé sur un revers 
caroubier. 

Huitième toilette. — Costume en mousse mila, 
naise bleu-marin.—Jupe bordée d’un grand plissé au- 
dessus duquel est un galon orné bleu foncé; (les orne* 


~T 


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JOURNAL DBS DBMQiS'ELLEiS 


IÎ7 


ments du galon, de plusieurs couleurs et épis argenté.) 
Polonaise boutonnée devant et bordée,dans le bas,d’un 
galon semblable. Petit col évasé, liséré de bleu foncé. 
Paletot pareil, boutonné entre deux galons agré¬ 
mentés, tournant carrément dans le bas et faisant 
tout le tour. Col rabattu en galon. Manche à pare¬ 
ment rond, relevé, et bordé d’un galon. — Çapote 
bleu marine. Faille drapée formant diadème, sur 
lequel est posée une guirlande de feuillage nuancé 
foncé, avec de petits bouquets de myosotis bleu foncé 
et myosotis argenté ; un peu de côté à gauche, une 
rose trèe-claire à demi ouverte. Un plissé en faille 
sous lequel est un ruché effilé peu froncé revient sur 
les cheveux au bord du diadème. Brides effilées au 
bord. Nœud effilé sur le fond de la capote et autre 
nœud derrière. 

Neuvième toilette .. — Robe princesse en faille. 

— ( Les abonnées aux éditions verte et orange rece¬ 
vront ce patron le 16 avril.) — Trois petits plissés au 
bas du jupon. Polonaise très-longue boutonnée de 
côté jusqu’en bas. Un plissé borde le oôté des bou¬ 
tonnières; nœuds en faille de distance en distance. 
Dans le bas, effilé surmonté d’un plissé, arrêté au 
milieu. Dos princesse également très-long, sans poufT, 
très-serré derrière. Effilé surmonté d’un plissé arrêté 
au milieu comme celui du tablier, remontant presque 
jusqu’à la taille. Col rabattu liséré. Manche bordée de 
deux petits plissés; parement liséré posé à plat ouvert 
du côté de la couture extérieure et boutonné dessus 
et dessous la manche ; nœud au défaut du parement. 

— Fanchon Félix, composée d’une guirlande de 
bruyères blanches, retenue par une barrette garnie de 
bluets clairs très-touffus. Fond en gaze rayée, reve¬ 
nant en deux barbes s’attacher sous le menton. 

Dixième toilette. — Robe en vigogne neigeuse 
marron. — Pardessus breton en drap léger gris feutre 
brodé de couleurs vives; la broderie forme des bandes 
droites à 4 centimètres du bord, se terminant de 
chaque côté du devant, sous un petit revers brodé à 
angles arrondis; il est posé en long et orné de petits 
boutons de nacre, disposés en écailles. Bande brodée 
au milieu du dos. Môme bande devant, en travers à une 
petite distanoe du bord ; boutons de nacre plus grands 
que ceux des ornements et trèe-espacés. Col rabattu 
brodé à coins arrondis. Manche avec bande brodée se 
perdant sous les boutons d’un petit revers posé en 
long sur la couture extérieure et rabattant sur le 
dessus de la manche. — Chapeau Tyrolien en paille 
d’Italie, orné d'un foulard tissé de deux nuances, posé 
en draperie très-étendue. Bord relevé à gauche sous 
lequel est un coquillé en faille. Dessus, plumes assor¬ 
ties aux nuances du foulard. 

Onzième toilette. — Robe en faille gris poussière, 

— Paletot en armure de soie orné d’entre-deux 
à jour en passementerie, d’où s’échappe de chaque 
côté une petite ruche très-peu fournie en dentelle. 
Coquillé de dentelle autour du cou. Au milieu 
du dos, finissant en pointe à la taille, entre-deux à 
jour avec petite ruche de chaque côté. Même orne¬ 
ment devant en diagonale, les agrafes sont cachées 
sous la petite ruche de dentelle. La manche est garnie 
d’un entre-deux à deux centimètres du bord, avec 
petite ruche également de chaque côté, remontant sur 
la couture extérieure jusqu’au coude. Dentelle de 
quinze centimètres au bas du paletot — Chapeau en 
paille de riz blanche, à double diadème ; draperie sca- 
bieuse nouée derrière, terminée par des glands man¬ 


darine et. soabieuse; nœud scabieuse devant, boûquet 
de giroflées aunlewup. Le premier diadème est orné 
d’un fronoé double scabieuse, celui du dessus d’un 
froncé double mandarine ; une draperie soabieuse est 
posée entre les deux. 

GRAVURE DE CHAPEAUX 4097 bis. 

De madame Léopold, 160, ruo du Temple. 

Chapeau-toque en paille belge, ornement de ru¬ 
ban sultan , fleurt.de jasmin et œillets. — La forme 
de la toque est fuyante, derrière. Devant, un nœud-ai¬ 
grette posé sur les cheveux ; de ce nœud partent deux 
rubans : l’un remonte sur le fond et l’autre pose à plat 
au bord de la toque ; oelui-ci se croise derrière sous 
une touffe allongée de jasmin et d’œillets* et se pro¬ 
longe en deux guides flottantes. 

Chapeau en paille blanche, garni de ruban et de 
fleurs mandarine de ton clair . — La calotte est 
plate et fuyante, et la passe, abaissée, pose sur un 
léger ruché en ruban mandarine. Sur le sommet de 
la calotte, devant et un peu de côté, un pouff en fleurs 
de fantaisie s appuie sur un groupe de coques man¬ 
darine,, qui semble fixé au chapeau par deux brides 
flottant derrière. Touffe des mêmes fleurs* sur le ba- 
volet. 

Chapeau en paille d'Italie garni de ruban et de 
fleurs bleues. — Le fond s’enfuit et se prolonge en 
bavolet plat, lequel pose sur un ruché de faille qui 
forme un second bavolet. Même ruché mourant sur les 
côtés, sous la passe abaissée. Devant, entre la passe et 
le lond, un chou en ruban est monté sur une double 
bride qui traverse la calotte, se coquille et tourne 
pour former les brides nouées de côté. Plume bleue. 

Chapeau en paille de riz notre, garni de faille 
tilleul et bronze et de fleurs des champs. —La forme 
est élevée et arrondie pour la calotte, plate devant et 
ondulée derrière pour la passe. Sur la passe et au¬ 
tour de • la calotte, se drape une écharpe tilleul dont 
les plis se développent derrière ; line seconde draperie 
bronze coupe, devant, la draperie tilleul; elle part 
d’une touffe de fleurs des champs posée derrière, et se 
chiffonne en fixant une plume noire qui joue sur les 
cheveux. 

Chapeau-capote .—La passe est en paille et le fond 
en tissu dentelle, chiffonné derrière par des coques 
tombantes. Devant, nœud alsacien et couronne de 
grosses marguerites blanches, plus volumineuse der¬ 
rière ; do côté s’échappe une traîne de boutons avec 
marguerites. Dessous, bouillonné de tulle. 

TAPISSERIE COLORIÉE REPOUSSÉE. 

Modèle de madame Lebel-Detolande, 348, rue 
Saint-Honoré; 

Encadrement pour chaise, fauteuil, fumeuse ou 
coussin.Nos lectrices recevront dans l’un des prochains 
numéros le sujet pour le médaillon du milieu. 

PETITE PLANCHE REPOUSSÉE 

Écran bannière en macramé, voir, page 8 du cahier - 
de ce mois, le croquis et l’explication détaillée du 
travail de cet écran. 

QUATRIÈME CAHIER 

Nappe d’autel en guipure Richelieu. — Camille. — 
Rouleau à musique en osier. — Taie d’oreiller. — 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


128 


Petit cendrier. — Entre-deux. — Léonie. — Thérèse. 

— Dentelle tricotée. — Coiffure pour jeune fille. — 
Carré en broderie anglaise. — Bande pour ameublo- 
me nt. — Deux garnitures. — Col rond pour enfant. 

— Voile de fauteuil au crochet. — Dentelle renais¬ 
sance. — Matinée. — Écran en macramé. — Deux , 
toilettes de premières communiantes. — Costume 
d'enfant. 


PLANCHE IV 

1 er CÔTÉ 


Paletot breton, sixième tpilolte. • 

Pardessus boutonné droit sur le | 

r gravure 
' 4097. 

côté, deuxième toilette. i 

Mantille, première toilette. ' 

2® côté. 


Paletot fermé en biais, troisième ] 
toilette. 1 

1 même 

Visite, septième toilette. 1 

j gravure 




MOSAÏQUE 


Les hommes voudraient hâter le cours de la 
Providence et avancer ses effets ; ils voudraient 
conduire à leur plaisir ses mouvements et ses 
périodes; ils voudraient la mener et non pas la 
suivre, et que ce fût leur providence et non pas 
celle de Dieu. Balzac. 


La logique nous donne des armes aussi bien 
contre les mauvaises actions que contre les mau¬ 
vaises raisons, et c’est toujours au profit de notre 
volonté qu’elle éclaire notre entendement. 

N isard. 

Chacun dit du bien de son cœur, et personne 
n’en ose dire de son esprit. 

La Rochefoucauld. 


Le sens commun n'est pas une qualité si com¬ 
mune que l’on pense. 

Arnauld. 


RÉBUS 



Explication du rébus de Mars : Un malheur amène son frère. 

Le mot de la charade de Mars est : Astérisque. 

Le Directeur-Gérant : J. Thiéry 


7 — 'J04 Paris. — T/tpographie Morris Fér3 et Fils, rue àmelot. 


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ET PETIT COURRIER DES DAMES RÉUNIS 


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Journal 

DES 

DEMOISELLES 


BOSSUET 

SUITE ET FIN 


Il faudrait un volqme pour analyser l'œuvre 
complète de l'évêque de Meaux : les Sermons, les 
Discours, les Panégyriques mériteraient d'oc¬ 
cuper une plume plus habile que la nôtre ; La 
Harpe a dit avec raison qu'il ne s’y sert pas de 
la langue des autres, mais qu’il l'a faite sienne, et 
telle qu’il la lui faut pour sa manière de sentir, 
qui est à lui. Les ouvrages de controverse, et 
particulièrement YHistoire des Variations , sont 
un arsenal où l’Église catholique trouvera tou¬ 
jours des armes pour sa défense, et l’on no peut 
oublier qu'il ramenèrent Turenne, Dangeau, 
le duc de Perth, lord Lovât, le savant Obhrecht, 
le danois Wenslow, mademoiselle de Duras et 
bien d’autres, à la croyance de leurs pères. Il 
apporte dans ses disputes avec les hérétiques 
une foi profonde, une science irréfutable et 
en même temps une touchante charité, con¬ 
damnant les doctrines et respectant les per¬ 
sonnes. Cette douceur de l’Aigle, trop peu connue 
peut-être, nous enchante dans ses ouvrages de 
piété : qui a lu les Élévations sur les mystères, 
les Méditations sur l'Evangile, ne se lassera pas 
de les relire et en fera tes compagnons de sa vie, 
mais combien la déplorable frivolité de notre 
époque n’a-t-elle pas négligé ces sources vives et. 
pures de la piété ? Les Élévations prennent Dieu 
et l’homme au début des choses ; Bossuet, dans 
un langage familier, clair et tout nourri de la 
moelle des Écritures, révèle à l’âme ce qu’est Dieu, 
son être, sa sainteté, sa justice, son amour pour 
l’homme; les mystères les plus profonds sont 
expliqués avec une simplicité qui les rend acces¬ 
sibles, et toute l’âme de Bossuqt, son enthousiasme 
et sa foi illuminent ce qui touche à l’histoire di¬ 
vine de la Rédemption. Dans chacun de ces courts 
chapitres, sa parole rapide expose et fait com¬ 


prendre l’histoire de nos premiers parents, la 
chute, la promesse, l’alliance, la vie des patriar¬ 
ches, l’attente des prophètes, l'existence du peuple 
juif jusqu’à l’heureux avènement du Désiré des 
nations. Pour donner une idée de la manière 
originale et frappante de Bossuet, nous citerons 
l’Élévation intitulée la Mer Rouge, et nos lec¬ 
trices y reconnaîtront ce génie pénétrant qui 
interprète la Sainte Écriture et cette âme de pon¬ 
tife et de pasteur qui applique à nos besoins lés 
événements les plus mystérieux de l’Ancien 
Testament. 

« Le passage de la mer Rouge nous fait voir 
» des oppositions à notre salut, qui ne peuvent 
» être vaincues que par des miracles. On passe- 
» rait aussi tôt la mer à pied sec qu’on surmonte- 
» raît les mauvais désirs et son amour-propre : 
» mer orageuse et profonde, où il y a autant de 
» gouffres que de passions qui ne disent jamais : 

» C'est assez. .L’Eglise se sauve à travers la mer 
». Rouge quand elle arrive à la paix par les per- 
» sécutions, qui, loin de l’abattre, l’affermissent. 

» Les méchants périssent sous les châtiments de 
» Dieu, et les bons s’y épurent, comme dit saint 
» Paul : pour les saints, la mer Rouge est un bap- 
» tême ; pour les méchants, la Mer Rouge est un 
» abîme et un sépulcre. 

t Délivrés des maux de cette vie, et passés, 

» comme à travers d’une mer immense, à la céleste 
» patrie, nous chanterons avec les saints le can- 
» tique do Moïse, serviteur de Dieu, c’est-à-dire 
» le cantique de la délivrance, semblable à celui 
> que Moïse et tout Israël chantèrent après le 
» passage de la mer Rouge, et le cantique de 
» l’Agneau qui nous a sauvés par son sang, en 
» disant, comme il est écrit dans l’Apocalypse : 

» Vos œuvres sont grandes et admirables, Seî- 


QüàRANTK-CiNQUIÉMK ANNÉE. — N° V. — MAI 1877. 


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130 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


» gneur Dieu tout-puissant ; vos voies sont justes 
» et véritables , Roi des siècles . Qui ne vous 
9 craindra , Seigneur , et qui ne glorifiera votre 
9 nom ? Parce que vous êtes le seul saint et le 
» seul miséricordieux; toutes les nations vien- 
» drontet vous rendront leurs adorations, parce 
» que vos adorations sont manifestées dans la 
» paix de votre Église, dans la punition exemplaire 
* des tyrans, ses ennemis, dans le salut de vos 
9 saints. » 

La simplicité de ce langage surprend : ce ne 
sont plus les périodes soutenues des Oraisoris 
funèbres , où la poésie et l’éloquence se déroulent 
à flots majestueux; ce n’est plus la phrase éner¬ 
gique des Sermons , qui frappe sur l’âme et la 
rappelle à elle-même et à Dieu ; ici, o’est le lan¬ 
gage le plus uni, destiné à révéler les plus pro¬ 
fonds mystères et les plus inscrutables vérités ; 
et à mesure qu’il avance dans son travail, à me¬ 
sure qu’il développe l’histoire de Jésus-Christ et 
de sa divine enfance, le style du grand évêque 
devient de plus en plus pénétrant et simple, et la 
division des chapitres, leur peu d etendue, aident 
encore à la compréhension. Nous citerons ce 
passage sur la vie cachée du Sauveur : 

9 Si Jésus s’abaisse lui-même en se plongeant 
9 dans l’humilité d’un art mécanique, en même 
t temps il relève le travail des hommes et 
» change en remède l’ancienne malédiction de 
t manger son pain dans la sueur de son corps. 

» Pendant que Jésus, en se soumettant à cette 
9 loi, prend le personnage de pécheur, il montre 

• fcux pécheurs à se sanctifier par cette voie. Pen- 
» dant que la Sagesse divine prend un si grand 
9 soin de se cacher, toutes les conditions, tous les 

• âges, enfin toute la nature se réunit pour 
9 publier ses louanges. Une étoile paraît au ciel ; 

9 les anges y font retentir leur musique ; les 
9 mages apportent au saint Enfant la dépouille 
9 de l’Orient et tous les trésors de la nature, ce 
» qu’elle a de plus riche dans l’or, ce qu’elle a de 
9 plus doux dans les parfums. Les sages du monde 
» et les riches viennent l adorer en leur personne, 

• les simples et les ignorants dans celle des ber- 
9 gers. Un prêtre aussi vénérable par sa vertu 
.» que par sa dignité prévient la Lumière qui s’al- 
» lait lever et le reconnaît sous le nom d’Orient ; 

9 sa femme se joint à une Mère-Vierge pour le 
9 célébrer ; un enfant le sent dans le sein de sa 
9 mère; d’autres enfants lui sont immolés, et ces 
» victimes innocentes vont prévenir la troupe 
9 de ses martyrs. Si une vierge, si une femme 
9 l’ont honoré, une veuve prophétise avec elles, 

9 et une vieillesse consumée dans le service de 

• Dieu veut s'exhaler : Simeon, à qui l’Évangile 

• ne donne pas de caractère que celui d’un com- 
» mun fidèle qui attend l’espérance d’Israël, se 
9 joint aux sacrificateurs et aux docteurs de la 
9 Loi pour reconnaître Jésus-Christ dans son 
» saint temple; il prophétise les contradictions 
9 qui commencent à paraître. La manière d’ho- 


| • norer ces vérités nous est montrée dans une 

9 profonde considération qui nous les fai trépasser 
9 en silence dans notre cœur. Que désirons-nous 
» davantage?... » 

Les Méditations sur VÉvangile sont écrites 
avec la même sobriété, sans recherche et sans 
ornements; mais quelle onction, quelle mansué¬ 
tude on y sent régner! L’esprit est convaincu et 
le cœur est touché, et je ne m’étonne pas que 
madame Swetchine, nourrie de ces ouvrages de 
JBossuet, si peu lus, si peu connus, si peu appré¬ 
ciés, l’ait hautement préféré à Fénelon. Les opus¬ 
cules sur des sujets de piété sont admirables et 
inconnus, car ils se trouvent noyés dans l’œuvre 
immense de leur auteur. Quanti donc un éditeur 
intelligent réunira-t-il en un volume, qui sera 
un trésor : Le Traité de la vie cachée en Jésus - 
Christ , les paroles sur VAgonie de Notre-Sei- 
gneur , le Traité de la Concupiscence , qui est 
certainement une des plus belles pages de la 
langue française ? 

La Correspondance de Bossuet, comparée à 
celle de Fénelon, laisse une impression bien dif¬ 
férente de la réputation que la postérité leur a 
faite à tous deux : celle de Bossuet est douce, 
simple, coulante et ne vise ni à l’élégance, ni au 
bien-dire, quoiqu’elle y arrive souvent; celle de 
Fénelon, brillante, éloquente, superbe parfois, 
montre un fond de mécontentement et de roideur 
qui étonne : on y sent une âme détachée et du 
monde et d’elle-même, mais à qui les combats 
de la vie ont laissé une grande amertume. Mais 
qu’est-ce que l’homme? Ce n’est qu'en écrivant 
contre Fénelon que Bossuet a trouvé sous sa 
plume des expressions aigres et mordantes. 

Pour le justifier, Sainte-Beuve a dit avec beau¬ 
coup de justesse : t Dans ses discussions théolo¬ 
giques avec Fénelon, Bossuet fit son office de 
Docteur et de gardien incorruptible de la vérité : 
c’est un aspect différent et non moins essentiel de 
ce grand esprit, de cette âme toute sacerdotale de 
Bossuet. 9 Voilà ce qu’il ne faut pas oublier lors¬ 
qu’on parle de ces opinions qui divisèrent deux 
grandes âmes : Bossuet eut la gloire de défendre 
la vérité avec une fermeté invincible, et Fénelon 
eut la gloire de se soumettre et d’adorer cette 
vérité, alors même qu’elle lui était présentée avec 
une certaine rigueur; et si dans l’autorité de 
l’un, si dans la sensibilité de l'autre,, il s’est mêlé 
quelque chose d’humain, faut-il s’en étonner, 
puisque saint François de Sales disait que le 
caractère, l’attachement à soi-même, ne mou¬ 
raient en nous qu'un quart d’heure après notre 
mort ? 

Le cardinal de Beausset a écrit, d’une manière 
très-intéressante, la vie de Bossuet; il le peint, 
d’après le témoignage des contemporains, sous les 
traits les plus nobles et les plus doux; nous insis¬ 
tons sur cette douceur évangélique et nous citons 
en preuve ce passage entre autres : 

« Après la révocation de ledit de Nantes, Bossuet 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


tîi 


s'informait des divers endroits où se réunissaient 
les protestants de son diocèse; il allait les sur¬ 
prendre chari tablemen t, faisai t arrêter son carrosse 
près du lieu où ils étaient réunis, s’y rendait à 
pied, frappait à la porte et entrait tout à coup. Un 
étonnement mêlé do crainte se peignait sur tous 
les visages. Mais Bossuet s’empressait de les rassu¬ 
rer en leur disant avec douceur.: « Mesenfants,là 
où sont les brebis, le pasteur doit être. Mon devoir 
est de chercher mes brebis et de les ramener au 
bercail. Il écoutait leurs raisons, entrait en ma¬ 
tière et les instruisait. Il ne se servit de son crédit 
à la cour que pour éloigner de son diocèse toute 
espèce d’appareil militaire et pour faire jouir les 
protestants de toute la liberté que l’édit de Nantes 
leur avait laissée. Un gentilhomme de la Brie fut 
pourtant poursuivi pour ses propos séditieux ; 
Bossuet le prit chez lui, ainsi que sa femme, et 
quoiqu’il eût beaucoup à souffrir de leurs empor¬ 
tements, il les traita d'une manière si noble, il les 
exhorta avec tant d ame et de feu, qu’il eut le bon¬ 
heur de recevoir leur abjuration et de les voir 
persévérer jusqu’à la fin dans la foi qu’ils avaient 
embrassée. » 

Si Bossuet traitait de la sorte des ouailles rebel¬ 
les, on peut juger quelle tendresse il eut pour son 
troupeau ! pour ses prêtres, il était un ami, il s’en¬ 
tretenait avec les curés de campagne et leur témoi¬ 
gnait une estime et une bonté incomparables; il 
prêchait partout où il se trouvait, sans prépara¬ 
tion; on le trouvait, avant de monter en chaire, 
à genoux et méditant : c’est ainsi qu’il se disposait 
à annoncer la parole de Dieu ; il faisait volontiers 
le catéchisme aux enfants, et dans ses visites pas¬ 
torales, on le voyait toujours visiter les pauvres 
et les hôpitaux, et y répandre ses aumônes; dans 
une année de disette, ses dons furent si abondants 
que ses amis s’en effrayèrent; il répondit à leurs 


observations: « Pour les diminuer, jo no ferai 
rien, et pour faire de l’argent en cette occasion 
je vendrai tout ce que j’ai. » 

Bossuet avait le don de rassurer par son affabi¬ 
lité ceux qu’intimidait son génie ; sa conversation 
était grave et simple; jamais elle n’avait pour 
objet des détails inutiles et frivoles. Il ne parlait 
jamais de lui, ni de ses écrits, ni de ses discours. 
Plus on étudie son caractère, plus on l’admire et 
plus on voudrait le faire connaître de l’cpoque 
actuelle, qui a tant besoin do l’exemple du plus 
beau génie soumis humblement à la foi,et ne trou¬ 
vant rien de plus grand, de plus doux, que la pra¬ 
tique de la religion. Si ces pauvres petits articles 
pouvaient engager quelques-unes de nosl‘ctrices 
à pénétrer dans ce sanctuaire, si elles voulaient 
lire et relire ces ouvrages immortels, tant délais¬ 
sés aujourd’hui, nous serions trop payes de nos 
peines. Pour les y exciter, citons encore, citons ce 
que dit Joubert, ce connaisseur si fin, du style de 
Bossuet: t Bossuet emploie tous nos idiomes, 
comme Homère employait tous les dialectes. Le 
langage des rois, des politiques, des guerriers; 
celui du peuple et du savant, du village et de 
l’école, du sanctuaire et du barreau; le vieux et 
le nouveau, le trivial et le pompeux, le sourd et 
le sonore, tout lui sert, et de tout cela, il fait un 
style simple, grave, majestueux. Ses idées sont 
comme ses mots, variées, communes et sublimes. 
Tous les temps et toutes les doctrines lui étaient 
sans cesse présents, comme toutes les choses et 
tous les mots. C’était moins un homme qu’une 
nature humaine, avec la tempérance d’un saint, 
la justice d’un évêque, la prudence d’un docteur 
et la force d’un grand esprit. » 

Belles et justes paroles que nous donnons pour 
conclusion à ce travail incomplet, peu digne, par 
conséquent, de cette illustre mémoire! 

M. B. 


BIBLIOGRAPHIE 

Pour l’achat des livres dont nous rendons compte, prière de s'adresser directement aux Libraires-Editeurs. 


SYRIE, PALESTINE, MONT ATHOS 

LE VICOMTE EUGÈNE DE VOGUÉ 

Ce livre porte en second titre : Voyage au pays 
du passé ; il n’en est pas de plus juste : l’auteur a 
visité en Palestine les cantons oubliés des autres 
voyageurs, ceux où la vie s’est immobilisée et où 


l’on retrouve les coutumes, les costumes, les monu¬ 
ments des siècles écoulés ; il a visité surtout ces 
étranges régions sacerdotales, ces monastères du 
mont Athos, où le culte grec fleurit comme au 
temps des césars de Byzance; où jamais idée mo¬ 
derne n’a pénétré, où la dévotion que n’alimente 
pas la charité est tournée à l’état de routine; où, 
depuis des siècles et des siècles, d’innombrables 


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132 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


légions de moines chantent les mêmes psalmodies 
et végètent dans la même oisiveté. Là, se retrouve 
le passé tout entier, comme on le retrouve aux 
sépulcres de Thèbes et de Memphis : il demeure 
immuable au milieu de la course des âges, ré¬ 
gion morne et sévère où n’apparaît jamais ni la 
femme ni l’enfant, où des cénobites vivent abso¬ 
lument seuls, sans œuvres charitables, quoiqu’ils 
possèdent des trésors ; sans étude, quoique leurs 
bibliothèques renferment des manuscrits pré¬ 
cieux : un seul art, la peinture, est cultivé dans 
ces âpres solitudes ; quelques moines ont conservé 
les traditions de l’art byzantin : ils peignent sur 
un fond d’or des saints, des scènes religieuses, 
et M. de Vogué constate qu’au milieu de la gau¬ 
cherie et du formalisme de ces peintures,, elles 
exhalent cependant un souffle de vie et d’intelli¬ 
gence ; quelque chose du génie grec se conserve 
encore chez les derniers restes de cette race 
choisie. De ces monastères cachés dans le creux 
des rochers sortent aussi des légions de moines, 
auxiliaires puissants de la Russie auprès des 
populations Serbes, Bulgares, à qui ils redisent 
les louanges du Czar, qui pourrait devenir l’appui 
de ces populations malheureuses, contre les 
Ottomans. Et l’Europe, indifférente aux questions 
religieuses, ne se doute pas du secours que trouve 
la politique russe au sein de ces couvents, qui 
semblent séparés de la terre entière. Cette des¬ 
cription du mont Athos est extrêmement cu¬ 
rieuse. 

Nous citerons aussi la partie du voyage qui 
concerne le Liban, et nous emprunterons à l’au¬ 
teur une belle description de la montagne des 
Cèdres, les cèdres de Salomon ! 

c A mesure que nous nous élevons, notre guide 
nous montre du doigt des points blancs au-dessus 
de nos tètes : nous regardons, croyant aper¬ 
cevoir des nids d’oiseaux de proie : ce sont des 
ermitages. Dans ces vertigineuses demeures, déro¬ 
bées aux aigles, des solitaires ont maçonné leurs 
cellules entre les fissures du roc. En voici plu¬ 
sieurs, toutes plus inaccessibles; les anachorètes 
de cette nouvelle Thébaïde vivent des aumônes 
en nature que les fidèles leur font passer de 
temps en temps. Si l’homme peut parvenir à dé¬ 
pouiller son cœur et sa chair pour devenir pur 
esprit, ce doit être dans un pareil site, qui tient 
à peine à la terre par ses horizons les plus dé¬ 
solés et qui touche de si près au ciel. Chacun de 
ces ermites a sa petite cloche qu’il sonne à l’heure 
de la prière : le tintement lointain nous en arrive, 
grêle et argentin, comme celui des clochettes des 
troupeaux dans les pâturages des Alpes. 

t Après avoir gravi pendant une heure les 
rudes lacets de la montagne, nous débouchons 
subitement sur le plateau des Cèdres ; à quelques 
pas de nous, sur un tertre isolé, enseveli sous la 
neige les trois quarts de l’année, se dressent les 
arbres solennels, comme un défi aux lois de la 
nature. Ils sont une centaine, relativement jeunes 


pour la plupart; six ou huit, écimés par la foudre 
et mutilés par la tempête, conservent seuls, s’il 
faut en croire la tradition, le souvenir vivant des 
âges bibliques... Suivant un touchant usage, le 
curé de Bcherreh est monté pour dire la messe 
aux voyageurs. Il nous attend dans une petite 
chapelle de pierres sèches, élevée au milieu du 
bois, bien nue et bien froide; il a apporté deux 
chandeliers de fer et un crucifix, seuls ornements 
de son modeste autel, construit, comme l’arche de 
Salomon, de cèdres équarris; mais, grand dé¬ 
sarroi ! son clerc n’a oublié que l’ÉVangile, et il 
faudrait deux grandes heures pour l’aller cher¬ 
cher. Nbus ne trouvons qu’un moyen de sortir 
d’embarras. Je prends ma bible latine, je traduis 
en français la leçon du jour, que le drogman tra¬ 
duit aussitôt en arabe. Le récit de l’Evangéliste 
sera sorti bien altéré de ces transformations; 
mais quelle éloquence lui prête la scène du sacri¬ 
fice! La prière monte d’elle-même au cœur, 
grossie de pensées intraduisibles, à cette messe 
célébrée sur la montagne, dans une chapelle digne 
des catacombes, sous le dôme de ces arbres 
presque saints, entre les branches desquels 
brille à l’horizon l’éblouissant azur de la mer de 
Syrie! • 

Quoique venu après beaucoup d’autres voya¬ 
geurs, celui dont il s’agit a trouvé des filons 
inexploités ; M. de Vogué a vu ce qu’on n’avait 
pas vu encore, et raconte ses impressions dans 
un style qui, on peut le dire, ajoute à l’honneur 
du nom qu’il porte, style nerveux et coloré qui 
fait participer le lecteur aux jouissances et aux 
tristesses que l’écrivain, digne en tout de sa t⬠
che, sauf peut-être au point de vue religieux, 
trop peu accentué, a ressenties. (1) M. B. 

JOURNAL DE MARIE-EDMÉE PAU 

Une de nos abonnées nous a reproché, de la 
façon la plus aimable, de n’avoir pas encore 
rendu compte de ce livre; nous avouons que, si 
distingué qu’il soit dans son ordre, nous avions 
de la peine à triompher d’une certaine répugnance 
que nous inspirent toujours ces révélations d’où* 
tre-tombe, ces indiscrétions après décès, et nous 
n’avons pas ici à recommencer notre profession de 
foi sur les autobiographies de jeunes filles, infini¬ 
ment trop multipliées do nos jours. Nous avouons 
que par le talent, le journal de Marie-Edmée sort 
tout à fait de la ligne ordinaire; nous convenons 
que la vie pure et la mort héroïquo de cette jeune 
fille permettent de tirer de l’obscurité ce qu’elle 
n’avait écrit que pour elle-même; mais peut-être 
l’exaltation, l’ardeur, la passion de cette jeune 
âme nous effrayaient un peu. Nous nous sommes 
rassurés : notre temps n’est pas enthousiaste, et 
les jeunes filles, même les meilleures, qui nous li¬ 
ft) Chez Plon, 10, rue Garancière. — Prix : 4 fr. 


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JOURNAL DBS DEMOISELLES 


133 


sent, auraient besoin qu'on mêlât un peu de poé¬ 
sie à leur prose, et que l'habitude des grands 
sentiments, l’amour de Dieu et de la patrie, les 
détournât de l'idée fixe, la toilette, et les empor¬ 
tât dans des régions plus hautes que celles où l’on 
invente les cuirasses, les tournures, les queues, 
les nuances crème ou mandarine et les chapeaux 
de toutes les formes et de toutes les couleurs. 

On sait que Marie-Edmée avait pour Jeanne 
d’Arc un culte qui domina sa vie entière, qui, 
après avoir donné à son enfance et à sa jeunesse 
la plusi heureuse, la plus touchante direction, la 
conduisit à ces vertus mâles et douces, à cette 
abnégation d’elle-même qui couronna sa belle vie 
par la plus belle mort. Avant que de retracer par 


la plume et le crayon l’histoire de Jeanne, cll«> 
avait visité, et c’était pour elle un saint peler* 
nage, tous les lieux où l'héroïne a vécu, et dans 
son journal elle raconte ses impressions; elle les 
raconte dans une langue vivante, imagée, avec 
un sentiment du beau qui ravit. Ce livre, on le 
voit, n’est pas fait pour les esprits vulgaires, mais 
il fournira une délicieuse lecture aux âmes éle¬ 
vées, appuyées sur une intelligence solide, qui ne 
s'éprend que de la vérité, et qui sait choisir et 
préférer les grandes causes. Nous le recomman¬ 
dons à ce titre, surtout aux mères de famille (1). 


(1) Chez Plon, rue Garanciôrc, 10. — Beau volume 
avec portrait, 8 fr. 


LA 


LECTURE PAR 

SUITE ET FIN 


CURIOSITÉ 


IV 

Il ne faut pas s’étonner beaucoup de voir, 
suivant ce que nous indiquons, notre âme enva¬ 
hie par de brusques réminiscences et assaillie 
par d'infatigables attaques. 

La facilité avec laquelle ces souvenirs nous re¬ 
viennent, nous abordent et nous surprennent, 
tient à ce que, presque toujours, les lectures dan¬ 
gereuses se rapportent à des œuvres de pure 
imagination. 

Il faut distingi^er, en effet, comme chacun le 
sait, entre les livres qui s’adressent à l’imagina¬ 
tion et ceux qui parlent pour la raison. 

Dès qu’un écrivain se tourne vers notre juge¬ 
ment, dès qu’il fait appel à notre réflexion, il est 
bien sûr d être jugé en même temps que compris. 
Nous ne pouvons vraiment suivre sa pensée, 
qu’à la condition d’y entrer par un travail ori¬ 
ginal et soutenu de notre propre esprit. Nous ne 
prenons donc de ces pensées et de ces réflexions, 
que ce qu’il nous convient d’en prendre. Il n’y a 
pas là de place pour l’entraînement. 

Il en résulte que si le souvenir fait reparaître 
devant nous les raisonnements que nous avons 
suivis et les démonstrations dans lesquelles nous 
nous sommes donné la peine d’entrer, il va sans 
dire que ces raisonnements et ces démonstrations 
ne nous reviennent guère, à moins d’une puis¬ 
sance exceptionnelle de notre esprit, que dans la 
mesure où nous les avions nous-mêmes saisis et 
arrêtés. Il novs est facile de ne pas nous laisser 
déborder et v ' retrouver en face d’idées qui sont 


demeurées les mêmes, notre premier sang-froid 
et notre première critique. 

Les œuvres d'imagination ne sont pas soumises 
aux mêmes lois et ne produisent pas les mêmes 
effets sur les âmes. 

L’imagination n’est point comme l’esprit qui 
nous obéit, comme les facultés intellectuelles qui 
nous écoutent et ne laissent pas de demander 
notre impulsion alors qu’elles devraient plus 
tard échapper à notre conduite. L’imagination 
ne dépend que pour la moindre partie de 
notre volonté. Dès qu’un auteur nous transporte 
au milieu de réalités fantastiques et dans un 
monde de son invention, l’imagination la plus 
ferme et la mieux réglée n’en est pas moins frap¬ 
pée vivement. A mesure qu’on fait un plus long 
séjour dans ce royaume des chimères, cette im¬ 
pression augmente et se confirme. Il se fait alors 
dans notre esprit un singulier mélange et une 
confusion bizarre entre les événements du monde 
réel et les prétendus événements du monde ima¬ 
ginaire. Nous finissons par avoir, à côté de 
l’expérience vivante de notre propre existence, 
une expérience fausse dont les données nous 
viennent de nos lectures et non pas de notre vie. 
Cette expérience mensongère n’est pas celle qui a 
auprès de nous le moins de valeur et le moins de 
crédit. 

Il faut avouer, en effet, que les œuvres de la 
pure imagination, rapprochées de notre vie, ren¬ 
dent cette dernière bien languissante et bien 
pâle. La plupart des existences ordinaires ne 
renferment pas, pendant tout le cours de leur 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


durée, autant d’événements à beaucoup près, que 
la fantaisie d’un romancier ou d'un dramaturge 
trouve moyen d’en accumuler dans le court in¬ 
tervalle de quelques mois ou de quelques semai¬ 
nes. Il y a plus : chacun de ces faits a été forgé 
et façonné dans le dessein bien arrêté d’agir sur 
rimagination des lecteurs. Il a été entouré avec 
art des circonstances les plus imprévues, des 
rencontres les plus vertigineuses, des émotions 
les plus palpitantes, de façon à garder tous ses 
avantages sur quiconque en entendrait le récit et 
se laisserait prendre dans cet engrenagç. 

Nos modernes auteurs n’ignorent pas cette né¬ 
cessité littéraire, de mettre du premier coup la 
main surl’âmo de leurs lecteurs et, comme ils le 
disent d’une façon peu élégante quoique expres¬ 
sive, de les empoigner. 

Ce terme ne paraîtra pas trop fort lorsqu’on en 
vient à songer à l’effet que produisent sur cer¬ 
taines natures naïves, ignorantes, inexpérimen¬ 
tées, cette espèce de palpitation des événements* 
comme du style. Il ne manque pas de lecteurs 
qui en demeurent frappés au point d’y perdre 
une partie de leur sommeil, qui y pensent bien 
des fois dans la journée, même au milieu des an¬ 
goisses du chagrin ou des préoccupations du de¬ 
voir, qui demeurent visiblement sous l’impres¬ 
sion dominante de tel ou tel sentiment communi¬ 
qué à leur âme par le feuilleton du jour, ou in¬ 
quiets et suspendus dans l’attente du feuilleton 
du lendemain. 

Voilà les faits que notre faiblesse ne devrait 
point perdre de vue, lorsque notre orgueil so 
vante si complaisamment d’échapper à l'influence 
des lectures et d’y demeurer impassible, au point 
de ne garder aucune trace des émotions par les¬ 
quelles nous avons passé. Quand on voit les 
imaginations les plus fermes ébranlées, les es¬ 
prits les plus sérieux distraits, les vertus les plus 
éprouvées émues, il devient bien difficile de sou¬ 
tenir que notre valeur morale n’y court pas quel¬ 
que risque et n’y subit pas quelque amoindrisse¬ 
ment. 

Y 

Nous nous donnons encore une autre raison 
pour excuser notre curiosité et justifier l’impru¬ 
dence que nous mettons à nous aventurer dans 
ces lectures compromettantes. 

Nous nous plaisons à nous poser, pour ainsi 
dire, en victimes de notre bonne volonté. Nous 
nous efforçons de changer notre indiscrétion en 
dévouement. Nous transformons en un devoir à 
remplir notre curiosité à satisfaire. 

« Ne faut-il pas, » dira en poussant un soupir, 
ce jeune homme ou cette jeune femme, « ne faut- 
9 il pas que je m’instruise et que je me hâte d’a- 
» grandir mon expérience? Sans doute il est 
4 triste d’avoir à faire connaissance avec tant de 
» hontes et tant de misères ; sans doute la déli- 


9 catcsse souffre à porter ses regards sur de tel» 
9 spectacles, comme à entendre de telles paro- 
9 les. Mais le médecin qui passe sa vie dans les 
9 hôpitaux ou au chevet des malades, se résigne, 
9 lui aussi, à contempler d’un œil impassible les 
9 infirmités les plus repoussantes et à porter la 
9 main sur les plaies les plus hideuses. C’est en 
9 approfondissant les mystères de la science, 
9 qu’il prépare les chances de la guérison. Il en 
9 va de même des turpitudes morales. Il n’est 
9 pas sans utilité à ceux-là surtout que leur mo- 
9 ralité aussi bien que leur position maintient en 
» dehors de ces tristes contacts, d’aller chercher 
9 dans ces livres de médecine morale une sorte 
9 d’expérience platonique sur ces maux dont ils 
9 ont été préservés et dont ils pourront, à leur 
9 tour, garantir la vertu des autres. 9 

Voilà le langage que l’on entend répéter cha¬ 
que jour avec la confiance la plus absolue et sous 
les formes les plus diverses. 

Véritablement il faut avoir soin de répondre à 
cette objection avec des égards particuliers. Le 
raisonnement qu’on vient de rapporter, quelque 
contestable qu’il soit, ne suffit pas moins à ras¬ 
surer contre le scrupule, des consciences honnê¬ 
tes. C’est par ces considérations spécieuses 
qu’elles raffermissent la droiture de leurs inten¬ 
tions, sans se demander, comme il faudrait le 
faire, si cet argument n’est pas, au fond, plus 
apparent que réel. 

Un moraliste contemporain disait, un jour, 
cette parole profonde, que, « si don Juan se ma¬ 
riait, il ne manquerait pas d être trompé.» 

Interrogez tous ceux qui ont quelque expé¬ 
rience sur les choses de ce monde ; ils vous di¬ 
ront tous que cette remarque est vraie. Bien 
comprise, elle me paraît jeter une vive lumière 
sur le cœur humain. 

Il est certain que la pratiquo du bien nous 
éclaire et que l'habitude du mal nous aveugle. 

La véritable vertu possède, entre autres privi¬ 
lèges; un esprit de discernement et de sagacité 
qui lui permet de porter un jugement infaillible 
sur ce qui se passo au fond de nous, à l'heure 
des tentations et des faiblesses. 

Cette intuition s’explique, si l’on réfléchit aux 
épreuves que doit nécessairement traverser le 
caractère moral. La vertu la plus haute et la 
plus achevée ne peut être confondue avec l’in¬ 
nocence. Il entre dans notre condition humaine 
de connaître les efforts, les hésitations, les amer¬ 
tumes. Il en résulte que la pratique du bien ne. 
saurait nous laisser étrangers à la connaissance 
du mal. Nous savons d’autant mieux les conseils 
que le vice donne, que nous n’y avons point 
cédé. A mesure que nous avons repoussé les 
tentations, il n’est pas douteux quelles se sont 
multipliées et renouvelées sous toutes les formes. 
Nous avons ainsi côtoyé tous les abîmes, pour ne 
nous être pas laissé ensevelir par le premier 
gouffre. 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


135 


Ceux qui croient nécessaire d’aller chercher 
leur expérience dans la boue n’ont pas suffisam¬ 
ment réfléchi aux différentes périodes des crises 
par lesquelles passe la nature humaine. Ils ne 
voient pas que leurs études, prises à un niveau 
si inférieur, ne peuvent être d’aucun secours h 
personne pour l’amélioration et la conduite de la 
vie. 

Le moment intéressant à connaître pour le mo¬ 
raliste n’est pas celui où l’individu, précipité 
dans la dernière abjection et privé définitivement 
de sa volonté, s’abandonne à tous les excès, sans 
avoir la pensée ni peut-être le pouvoir d’y ré¬ 
sister. A ce moment terrible où la résolution est 
brisée, le remords éteint, où les passions les 
plus viles ont établi sur l’âme corrompue un 
empire souverain, il peut sans doute y avoir 
quelque intérêt scientifique, une curiosité d’ex¬ 
périmentateur et d’artiste à suivre jusque dans 
ses derniers repaires cette sombre épopée du 
mal ; mais il faut renonoer à y trouver une utilité 
pratique et à en tirer une leçon quelconque au 
profit des honnêtes gens. 

Je me rappelle avoir assisté, un dimanche, dans 
une prison malheureusement trop peuplée, au 
sermon d’un digne aumônier. Le saint prêtre, qui 
avait blanchi dans le dévouement de ces tristes 
fonctions, savait, par une longue expérience, à 
quel niveau moral doit se placer le langage qu’on 
adresse à une telle compagnie. « Mes frères, » 
leur disait-il, avec la naïve charité d’un véri¬ 
table pasteur des âmes : c Mes frères, toutes les 
» fois que nous sentons venir la tentation de 
» voler, voici ce qu’il nous faut faire... t 

Une recommandation de cette espèce était faite 
pour intéresser un auditoire qui passait la plus 
grande partie de sa vie à voler. Quant à moi, je 
l’avoue, je n’ai point hésité à croire que cette 
homélie ne me regardait pas et que je n’avais rien 
à faire là. 

Cette même réflexion n’est-elle pas applicable 
à tant de personnes qui croient s’instruire en 
lisant les romans de police correctionnelle ou de 
cour d’assises ? Lorsque les coupables en sont ar¬ 
rivés là, lorsqu’on entre dans cette complication 
de cachots et de gendarmes, de pareils récits 
peuvent encore irriter les impatiences de notre 
curiosité, mais ils ne peuvent apporter absolument 
aucune lumière à la direction de notre vie. 

Le spectacle de ces extrémités funestes, si on 
veut absolument lui attribuer une portée morale, 
aurait plutôt pour effet de nous blaser sur le mal 
que de nous en inspirer l'horreur. Il est assez 
naturel de comparer sa propre conduite à ces 
monstruosités du crime et de tirer de ce rappro¬ 
chement non pas une raison de craindre, mais un 
motif pour s’absoudre. Il est naturel de penser que 
nos propres écarts et nos propres faiblesses ne 
sont plus que des peccadilles auprès des erreurs 
qu’on nous étale; et bien loin de trouver dans 
l’inspiration de cette littérature le print de départ 


d’appréciations plus délicates, nous en prenons 
acte pour abaisser le niveau de nos jugements 
et donner créance à une vertu plus commode. 

Le moment ou les passions peuvent être utiles à 
étudier et intéressantes à connaître n’est pas celui 
où elles nous entraînent et nous débordent. Il faut, 
si l’on veut apprendre à leur résister, les envisa¬ 
ger à l’heure où, naissantes encore, elles préparent 
silencieusement, par des tentations de détail, le 
pouvoir qu’elles aspirent à exercer sur les âmes. 
A ce moment-là il n’y a encore rien d’irrémissible 
et rien de compromis. Ces mêmes caractères qui, 
de chute en chute, se laisseront entraîner plus 
tard aux dernières violences, et conduire jusqu’à 
leur anéantissement moral, sont encore pleins de 
vie, de force et de liberté. Il leur appartient 
encore de conserver la ligne droite et d’écarter, 
par un acte de résolution facile, les mauvaises 
pensées de la première heure. 

Les auteurs qui pratiquent cette littérature 
honteuse, et spéculent ainsi sur la curiosité mal¬ 
saine ont grand soin de se maintenir le plus loin 
possible de ces régions moyennes où se livrent 
les combats, où il suffit d'un peu de courage pour 
demeurer à tout jamais du côté de la vertu. Ils 
n’imitent pas les médecins dont on nous opposait 
l’exemple il n’y a qu'un instant. Avant de faire 
ce qu’où appelle la pathologie et la nosographie, 
c’est-à-dire l’étude des lésions morbides dont 
peut être affecté le corps humain, ils commencent 
par le prendre à l’état de santé et par en acquérir 
une connaissance approfondie. Il n’est pas pos¬ 
sible, en effet, de déterminer l’étendue, d’arrêter 
les effets et de trouver les remèdes d’un désordre, 
si l’on n’est pas en mesure d’en indiquer les causes, 
en prenant pour point de départ l’équilibre nor¬ 
mal du tempérament. 

Ceux qui vont chercher si imprudemment leurs 
lumières et leur expérience dans les régions de la 
dépravation et du désordre ne ressemblent donc 
point aux médecins dont ils allèguent si mal à 
propos l'autorité, mais plutôt, s’ils veulent me 
permettre de le leur dire, à cet auditoire de ba¬ 
dauds qui, pour s’instruire en se divertissant, va 
de baraque en baraque, visiter les phénomènes 
de la foire. Ce ne sont assurément pas les veaux 
à deux têtes et les poulets à trois pattes qui leur 
apprendront les enseignements de l'anatomie. 
Ces exceptions, qui peuvent avoir leur intérêt pour 
les hommes du métier, n’ont absolument rien à 
démêler avec l'étude do l’histoire naturelle, et 
l’on peut avoir regardé dans leurs bocaux les 
monstres de toutes les collections, sans soup¬ 
çonner mêmoPexistence des genres et des espèces. 

Voilà justement pourquoi, dans l’ordre moral, 
l’étude des corruptions ou des vices exceptionnels 
ne fournit pas de lumières sur la conduite du 
cœur humain. A mesure que le mal devient plus 
profond, il se spécialise en quelque sorte : il prend 
la nuance, la teinte, la physionomie de l’individu. 
C’est une guérison pour laquelle il faudrait em- 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


ployer des remèdes propres : ailleurs ce même 
vice aurait des allures différentes et demanderait 
à être combattu autrement. 

Pendant que le mal s’incorpore, pour ainsi dire, 
aux individus,et prend une physionomie distincte 
dans chacun d’eux, le bien, la vertu, la noblesse 
de lame, les autres qualités morales, demeurent, 

1 au contraire, par leur essence, quelque chose de 
général et d’universel. La conscience parle le 
même langage à tous ceux qui se respectent, et 
tandis qu’il y a cent mille manières d’être mé¬ 
chants, il n’y a jamais qu’une seule et unique 
façon de faire son devoir. 


Il faut donc renoncer à cette prétention 
d’excuser des lectures suspectes par le profit 
qu’on en peut retirer. Ceux pour qui le cœur 
humain n’a pas de secrets, ce ne sont pas les 
caractères abaissés par leurs fautes et confisqués 
par leurs excès, mais les âmes fortement trempées 
qui puisent dans l’habitude du bien d’infaillibles 
lumières sur notre nature. Pour conserver une 
vue claire des régions inférieures, il n’est pas 
nécessaire d’y descendre, même par la pensée ; le 
sûr moyen d’en juger avec le plus de certitude 
est encore de les regarder de plus haut. 

Antonin Rondelet. 


LES PREMIERS & LES DERNIERS 

SUITE 


XI 

A LYON 

« Clémence, as-tu dépouillé le courrier? 

— Oui, papa, et j’en ai fait le résumé : quatre 
lettres de nos correspondants de Paris, avec des 
valeurs, total, 21,575 francs; une valeur, 500 francs, 
retour do Montauban : le tiré n’est pas d’accord 
avec nous ; deux lettres de mon cousin Adrien, 
l’une de Marseille, l’autre de Toulouse, très-sa¬ 
tisfaisantes : il nous amène deux fortes comman¬ 
des, une de brocart pour un chasublier, l’autre 
de gros de Naples, nuances claires au choix. » 

M. Brigueil leva les yeux sur sa fille et lui dit: 

< Il marche bien, Adrien ; il mord au com¬ 
merce ; il va de l’avant, mais il sait où il va. 

— Il est certain, papa , répondit Clémence 
avec vivacité, que partout où vous l’avez employé, 
aux écritures, près des ouvriers, en voyage, il 
vous a satisfait. 

— Crois-tu, petite, qu’il soit content ici ? 

Elle hocha la tête. 

« Je ne sais pas, dit-elle, il est peu communi¬ 
catif. Il paraissait triste en arrivant, il semble 
plus satisfait maintenant; il prend goût aux af¬ 
faires, c’est bien évident, et j’ai quelquefois sup¬ 
posé qu’il en ferait volontiers pour son propre 
compte. 

— Avec quoi ? dit le père, en secouant la 
tête à son tour. Tu sais, Clémence, que ton oncle 
n’a nullement réussi dans ses essais de commerce, 
et quil, est venu, tout jeune encore, échouer à 


Montmorency, dans une pauvre petite place sans 
avenir. Adrien allait suivre la même carrière, si 
cela peut s’appeler ainsi, quand il a eu la bonne 
idée d’accepter mes propositions. 

— N’avait-il pas eu des projets de mariage 
avant de venir à Lyon ? demanda Clémence, en 
baissant la tête sur le copie-de-lettres, où elle 
transcrivait une lettre qu’elle venait d’écrire. 

— Oui, l'on nous en avait écrit ; mais la dot de 
la future est tombée à l’eau et le mariage idem. 

— Ah ! 

— Il pourrait voir ailleurs peut-être ; on ne le 
refuserait pas, car enfin, il a des qualités d’ave¬ 
nir, des qualités précieuses, Adrien. Qu’en 
dis-tu ? 

— Je pense comme vous, mon père, » répondit 
Clémence d’un ton résolu et en posant sa plume. 

Cet entretien entre le père et la fille avait lieu 
dans un bureau qui occupait le fond d’une vieille 
maison de médiocre apparence, située quai Saint- 
Clair, à Lyon, et qui portait une modeste ensei¬ 
gne avec ces mots : Claude Brigueil. Soieries. 
Le bureau semblait soumis à quelque loi somp¬ 
tuaire excluant le luxe moderne; l’installation 
en était des plus modestes: des chaises de paille, 
des pupitres de bois noir, une vieille horloge; 
dans le fond d’une armoire où l’on renfermait les 
registres, setrouvait une seconde armoire de fer, 
antique et solide, dont la clef ne quittait pas la 
poche de M. Brigueil. Ce meuble, presque rusti¬ 
que, remplaçait les coffres-forts, magnifiques,in- 
décrochetables et qui, trop souvent, ne vaudraient 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


137 


pas la peine d’être crochetés; il contenait les 
titres de propriété, les polices d’assurance et, en 
tout temps, une masse imposante de billets, de 
valeurs et de pièces d’or. Les produits de la belle 
industrie du fabricant venaient là et ne s’éga¬ 
raient point dans les petits et multiples chemins 
des dépenses inutiles ; il y veillait, et sa fille, l’u¬ 
nique héritière de ces trésors cachés, y veillait 
bien un peu aussi. 

Clémence n’avait pas le goût de la toilette, elle 
n’avait pas le goût des plaisirs, elle n’avait pas 
le goût de l’argent; elle avait appris de son père, 
dès l’enfance, le goût du commerce ; c’était l’a¬ 
mour de l’art pour l’art : car ce qui l’intéressait 
plus que les gains palpables, c’était le trafic, l’ac¬ 
tivité, le mouvement, le problème des affaires, 
toujours posé et presque toujours heureusement 
résolu; ce jeu qui la captivait^ était devenu l’occu¬ 
pation de sa vie; elle appliquait au commerce pa¬ 
ternel toutes les jolies qualités de la femme: l’or¬ 
dre, la méthode, la prudence, la délicatesse, et 
elle avait trouvé le moyen d'être à la fois droite 
et adroite; on ne la trompait pas facilement, et 
elle ne trompait jamais personne. 

Au début do son séjour à Lyon, Adrien avait 
porté sur sa cousine un jugement sévère : cet 
esprit positif lui déplaisait; la conversation de 
Clémence ne sortait pas des affaires, dont ello 
parlait bien la langue spéciale ; il songeait parfois, 
lorsqu’elle énumérait les ventes et les achats, les 
payements à faire et à recevoir, à l'entretien de 
Clotilde, simple, doux et où se mêlait toujours 
quelque parfum qui ne rappelait pas les sacs 
d’écus ni la tenue des livres. Clotilde avait lu 
quelques pages : elle en parlait volontiers ; elle 
aimait la nature : un nuage blanc moutonnant 
dans le ciel bleu, une fleur sauvage à l’aurée 
du bois, le murmure d’une source la ravissaient. 
Clémence voyait couler le Rhône sous ses fenêtres 
sans jamais le regarder; elle distinguait, lors¬ 
qu’elle se promenait,les Alpes dans le lointain, sans 
même y prendre garde. Il alla un jour avec elle 
au musée, et les plus jolis tableaux de Saint-Jean, 
une toile inspirée de Flandrin, la laissèrent tout 
à fait indifférente. — C’est ennuyeux une femme 
qui he sont rien, qui ne comprend rien, qui ne 
sait parler que d’affaires et qui n’a de goût que 
pour l’argent et d’intelligence que pour en amas¬ 
ser toujours davantage! 

Voilà ce qu’il se disait, mais peu à peu l’habi¬ 
tude vint; mieux initié au commerce, il se plut 
à parler des affaires qui occupaient son temps et 
son esprit ; il trouva chez sa cousine un ferme 
bon sens, il lui trouva de la bonté, elle don¬ 
nait volontiers aux malheureux cet argent 
qu’elle aimait à gagner et qu’elle savait défen¬ 
dre; le matin, on la dérangeait souvent : c’était 
la femme ou la fille d’un ouvrier malade qui 
venait demander des secours; elle s’informait, 
exigeait des renseignements précis, et lorsque la 
prudence était satisfaite, elle donnait largement, i 


Il s’habitua à voir près de lui, au bureau, cette 
tête aux cheveux noirs, penchée, attentive, sur lé 
registre ou le journal. Clémence n’avait pas de 
beauté, mais son visage brun, encadré de beaux 
cheveux, ne manquait pas d’intelligence, et ses 
yeux et ses lèvres souriaient d’accord et peignaient 
la franchise et la bonté. Il s’habitua donc à elle; il 
s’habitua plus encore à cette large aisance dans 
laquelle vivaient son oncle et sa xousine et qu’il 
partageait en partie avec eux. La maison du quai 
Saint-Clair était comme ces demeures d'Alep et de 
Beyrouth, sombre et pauvre au dehors, parée et four¬ 
nie de bien-être au dedans. On faisait d’excellents 
repas dans cette vieille salle à manger meublée en 
vieil acajou, et une splendide argenterie ornait la 
tableaux jours solennels; le salon ne revêtait pas 
les coquetteries modernes, mais ses bronzes et ses 
vieilles tentures n’étaient pas sans valeûr ; Adrien 
connaissait la petite armoire de fer et les trésors 
qu’elle recélait; il connaissait aussi la maison 
de campagne, située dans un site délicieux, au 
bord de la Saône, où la famille passait ses jours 
de fêtes; il y était allé souventes fois, avec son 
oncle et sa cousine, et initié à cette vie de fruc 
tueux labeurs et de plaisirs bien ménagés, il lui 
en eût coûté de s’en priver désormais : son cœur 
était pris dans les mailles de l’accoutumance et 
de l’affection, et quand il rencontrait le regard de 
Clémence, qui toujours s'adoucissait pour lui, il 
se sentait flatté ; un vague espoir naissait dans 
son âme, et les souvenirs de Montmorency, l’image 
de Clotilde pâlissaient, comme un site enchanté 
dont le voyageur s’éloigne, dont les contours 
s’effacent à chaque pas, et qui finit par disparaître 
et s’effacer dans des vapeurs lointaines. Ceci fut 
l’ouvrage de trois à quatre ans, long espace dans 
la courte vie d’un homme ! 

Il n’avait jamais écrit à Clotilde; elle l’avait 
prié de s’en abstenir; mais fréquemment elle 
entendait parler de lui par madame Cortal ; les. 
relations anciennes, affectueuses, n’étaient pas 
rompues, et avec la plénitude de cœur des mères, 
elle s’épanchait sur son fils, sur le bon accueil 
qu’il avait reçu à Lyon, la confiance qu’on lui 
témoignait et le goût qu’il prenait lui-même à ce 
grand commerce. Le nom de Clémence, ma nièce * 
arrivait souvent, et Clotilde l’entendait tou¬ 
jours, ce nom, avec une émotion qui tenait du 
pressentiment. Elle attendait une nouvelle, une 
révélation : le fond do la pensée de madame Cor¬ 
tal lui apparaissait comme un livre ouvert, 
et ce qu’elle y lisait l’afiligeait sans la surpren¬ 
dre. 


Un soir d’hiver, la bonne dame vint comme 
elle le faisait fréquemment ; elle apportait son 
tricot et des nouvelles : sa conversation ouvrait 
un jour sur les naissances, les mariages et les dé¬ 
cès du pays; ce soir-là, elle fut plus silencieuse, 
sa pensée errait ailleurs, et son amie, madame 
Maurand, finit par s’alarmer : 

t Vousn’êtes pas souffrante! dit-ello. 


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JOURNAL DBS DEMOISELLES 


— Oh ! non ; mais un peu préoccupée, je l’a¬ 
voue. 

— Vous n’avez pas de mauvaises nouvelles, 
j’espère? 

— Au contraire ; j’aurais de bonnes nouvelles, 
si je trouvais un peu de bonne volonté, un peu de 
raison autour de moi; 3 

Ciotilde leva les yeux en entendant ce langage 
énigmatique, et madame Cortal, comme si on 
l’eût questionnée, reprit : 

« Figurez-vous, chère amie, que mon frère de 
Lyon a tout à fait pris Adrien en amitié, et qu’il 
n’a qu'une idée... » 

Eile s’interrompit. Ciotilde pressentait ce 
qu’elle allait ajouter : 

« Il n’a qu’une idée... reprit complaisamment 
madame Maurand. 

— Oui, il voudrait marier sa Clémence à mon 
fils, et nous fixer tous à Lyon, auprès d’eux. Ju- 
îïcz quel bonheur ce serait pour mon mari, qui so 
fatigue de son travail de bureau, et pour moi, qui 
reverrais si volontiers mon pays natal ! 

— Et Adrien refuse? demanda la mère de Cio¬ 
tilde. 

— Il hésite, tout au moins. 

Et monsieur votre frère n’a d’autre enfant 
que sa fille ? 

— Pas d’autre ; Clémence a perdu sa mère do 
très-bonne heure ; élevée par son père, il l a ap¬ 
pliquée au commerce, ce beau commerce de Lyon ! 
et je crois que les aptitudes de mon fils ont décidé 
le choix de Clémence et de son père... ils ont une 
très-grande fortune, et ils seraient si bons pour 
nous! » 

Il se fit un petit silence : Ciotilde avait rougi; 
elle regarda 6a mère qui réfléchissait, sa jeune 
sœur qui écoutait avec curiosité; elle attendit 
quelques instants encore, et tout à coup elle prit 
la main de madame Cortal, et lui dit, d’une voix 
douce : 

« Vous savez, madame, que M. Adrien est tout 
à fait libre ? 

— Il me l’a dit, ma chère Ciotilde ; je sais que 
vous avez agi avec beaucoup do cœur dans cette 
circonstance... j’ai regretté, et mon mari aussi... 
Oh ! nous avons bien regretté... 

— Chère madame, suppliez M. Adrien d’accep¬ 
ter l’offre de son oncle; ditos-lui que je ne me 
marierai jamais... que je ne vivrai que pour ma 
famille... je serai heureuse en vous sachant tous 
heureux... » 

Ses yeux brillaient et toute son âme généreuse 
se peignait dans ses traits; madame Cortal en fut 
touchée et l’embrassa en disant : 

4 Quel dommage! 

— Vous écrirez, n’est-ce pas? Promettez-lc- 
moi ! t 

Eile n’eut pas de peine à obtenir cette promesse : 
madame Cortal parla longtemps de Lyon, de sa 
jeunesse, de sa famille, et on voyait que le cœur 
de là pauvre femme s’élançait vers ces riants 


projets qui la ramenaient dans son pays, parmi 
les siens, et qui promettaient un peu de paix à sa 
vie tourmentée. Elle prit congé, enfin, et elle 
embrassa Ciotilde avec une amitié vive, qui lui 
fit penser que tout était accompli. 

< M Adrien va donc se marier, et pas avec toi, 
ma sœur ? demanda Claire. 

— Oui, ma petite; il épousera sa cousine; moi, 
je suis mariée avec vous autres. » 

Madame Maurand lui serra la main, et dit : 

« Cette pauvre madame Cortal ! comme elle 
était contente ! c’est bien un cœur de mère... » 

Le même soir madame Cortal écrivit à son fils 
Adrien ; 

c Montmorency, octobre 18... 

» Ce sont de vains scrupules qui t’arrêtent, mon 
cher ami ; j’ai trouvé moyen de faire expliquer 
Ciotilde, et je t’assure que de grand cœur, natu¬ 
rellement et sans y être, forcée, elle veut vivre 
pour sa famille et qu’elle a tout à fait renoncé 
à vos anciens projets de mariage. Elle paraît 
très-heureuse. 

» Accepte donc, mon cher enfant, l’offre si ten¬ 
dre de ton oncle; deviens lin fils pour lui et aime 
bien cette chère Clémence que nous aimons à tant 
de titres. Nous viendrons vous rejoindre, et co 
mariage, qui fera ton bonheur, assurera la paix 
de notre vieillesse. 

» Adieu, cher enfant; tiens-nous bien au cou¬ 
rant de ce qui se passe; embrasse mon frère pour 
moi, et dis à ma nièce tous les sentiments dont 
mon cœur déborde pour elle. 

* Ta mère affectionnée, 

» Eugénie Cortal. t 

XII 

CONFIDENCES 

Ciotilde ne parla pas à son frère do ce qui 
s’était passe : craignait-elle de réveiller au fond 
do son âme une douleur qu elle voulait vaincre, 
ou voulait-elle épargner à l’amitié de Michel une 
peine nouvelle? Ces deux motils agissaient à 
la fois ; elle étouffait son cœur sous un travail 
continuel : les rôles des contributions et les 
savants manuscrits que M. Edme lui fournis¬ 
sait toujours, ne s’attardaient pas sur la table; 
à défaut de la plume, elle tenait l’aiguille; elle 
ne se donnait pas de répit, et lorsqu’elle voulait 
laisser couler des larmes involontaires sur ce 
passé mort et ces espérances naufragées, lors¬ 
qu’elle voulait se confier et se plaindre, elle 
allait à l’église. Celui-là qui y réside à jamais, 
devant qui brûle, nuit et jour, la lampe solitaire, 
pourrait dire que de larmes son œil a vues, que 
de larjnes sa main divine a essuyées. Oh! qui 
me donnera de me reposer un peu sur v>otre 
vomr ! s écriait saint Augustin, et tous les affligés 
l’ont redit après lui. 


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JOURNAL DBS DEMOISELLES 


Pourtant ce secret qu’elle avait voulu cacher 
h son frère devint l’objet des entretiens publics; 
-on ne parla que du beau mariage que faisait 
Adrien, et Michel lut, un samedi soir, les an¬ 
nonces du mariage, affichées à la mairie. Il revint 
et trouva sa sœur, qui écrivait attentivement. 

« Clotildc, lui dit-il, ne vas pas àlagrand!messe 
demain, je t’en prie. 

Elle leva sur lui ses grands yeux, où éclatait 
une mélancolique sérénité. 

— Je sais, répondit-elle, ce que j’y entendrai : 
t II y a promesse de mariage entre M. Adrien Cor- 
tal et mademoiselle Clémence Brigueil; i Je le 
sais, mon bon frère. » 

Elle lui dit alors en peu de mots ce qui s'était 
passé ; il l’écouta avec une attention profonde, et 
lui dit enfin : 

t Et tu supportes cette fin sans déchire¬ 
ment? 

— Oui, dit-elle, je la prévoyais, je l’attendais, 
c’était dans Pair, et je sentais une inquiétude 
douloureuse de tous les jours, de tous lesinstanta; 
maintenant, tout est fini, je suis tranquille; je 
dis comme dans le psaume : Dieu a rompu mes 
liens, je lui sacrifierai une hostie de louanges ; 
je vois l’avenir devant moi, triste peut-être, mais 
uni et tranquille. 

— Quelle force d’âme tu as! dit-il en la pre¬ 
nant dans ses bras r ô ma sœur, tu es heureuse 
de te posséder ainsi ! > 

Et quelqu’effort qu’il fit, des larmes inondèrent 
son visage : 

t Qu’as-tu, lui dit-ëïle, mon bon Michel? que 
t’est-il arrivé! Tu as quelque peine nouvelle, je 
le vois ! J’en exige la moitié; tu souffres ; est-ce 
toujours cette vocation manquée qui t’afflige? 

— Cela et autre chose, lui dit-il à voix basse. 
Viens avec moi, viens dans mon atelier. » 

Elle obéit et le suivit dans un réduit sous les 
combles, où il avait amassé, comme un avare 
son trésor, les débris de ses espérances d’autre- 
V fois. Des dessins et des plâtres étaient suspendus 
au mur; la table de dessin était encore dressée, 
et sur une planche se voyait un amas de terre 
glaise qui n’attendait que les ébauchoirs ; quel¬ 
ques maquettes, créées jadis avec enivrement, se 
fendillaient maintenant sous l’action du soleil 
et de la poussière, comme un emblème des rêves 
enchantés que la triste réalité avait rendus insai¬ 
sissables; une vieille chaise de cuir, un sabre de 
cavalerie, deux antiques gantelets de mailles, un 
morceau de tapisserie délabré et fané, étaient 
réunis dans cette pièce et rappelaient de loin, de 
très-loin, ces somptueux ateliers où tous les 
âges et tous les pays ont concentré leurs riches¬ 
ses. Michel avait employé jadis ses petites éco¬ 
nomies à acquérir, en attendant mieux, ces armes, 
ce lambeau de tapis et ce vieux siège; il fit as¬ 
seoir sa sœur et, allant vers le mur, il décrocha 
avec soin un médaillon de grandeur naturelle, 
et le montra à Clotilde : elle l’examina. 


139 


< Mademoiselle Isabelle! dit-elle, je la re¬ 
connais. Mon pauvre Michel, ce n’est pas pos¬ 
sible ! 

— Pas possible! trop sur, ma sœur. 

— Mais tu n’as aucun espoir. 

— Elle me connaît un peu : elle m’a vu un 
jour chez son père, implorant une augmentation 
de salaire, elle m’a pris en compassion... puis, 
une autre fois elle m’a vu dans l’atelier; j’avais 
retiré d’une cuve ou bouillaient des teintures un 
malheureux ouvrier gazier qui y était tombe... Je 
m’étais un peu brûlé, et elle m’a dit : « Monsieur, 
vous avez bien du courage ! » 

— Après? 

— Après? C’est tout, ma sœur. Je l’aime, et 
elle se marie dans un mois. Voilà mon roman. » 

Elle se tut : une profonde pitié remplissait son 
cœur à l’aspect de cette vie deux fois brisée, 
dans des ambitions légitimes et dans des senti¬ 
ments permis. 

« Pauvreté marâtre! dit-il. Si j’avais pu me 
faire un nom, peut-être l’aurais-je obtenue! Celui 
qu’elle épouse est un avocat sans fortune, mais 
qui a une réputation d'éloquence et d’habileté: 
son nom l’a fait arriver jusqu’à Isabelle; il est 
accepté. L’aime-t-il? qui sait? L’aimera-t-elle? 
peut-être que non. Elle a une physionomie si 
enfantine, elle ne sait pas, dans son âme inno¬ 
cente, ce que c’est qu’une affection de préférence; 
elle l’aimera plus tard, parce qu’elle poitera 
son nom, parce qu’il sera le père de ses enfants. 
Elle ne se doutera pas que le commis de son 
père a osé, un jour, penser à elle... » 

Clotilde lui serra la main avec effusion. 

t Michel, dit-elle, pourquoi as-tu enduré tous 
ces chagrins en silence, sans te confier à moi ? 

— Tu avais tes propres peines, ma sœur. 

— Oui, mais nous sommes frère et sœur pour 
nous appuyer l’un sur l’autre. Soyons unis et 
forts. Vivons pour notre mère et pour ces deux 
enfants. 

— Tu jouis de tes sacrifices, toi? 

— Oui, dit-elle. Dieu me fait cette grâce; j’ai 
trouvé au fond du calice.la liberté et l'ardent dé¬ 
sir du bonheur d’autrui. 

— Tu es heureuse ! je n’en suis pas là. 

— Dieu t'aidera : pense à lui, MicheL 

— Prie pour moi... et pour elle ! Je suis fou : je 
me figure sans cesse qu’elle serait plus heureuse 
avec moi qu’avec tout autre, parce que je l’aime 
plus que tout autre, t 

Clotilde soupira : cette parole avait un écho 
dans son cœur, mais elle se redressa, et dit avec 
fermeté : 

« Ne nous énervons pas par de vaines pensées, 
nous qui avons un si grand devoir à accomplir. 
Notre vie est dépouillée; nous travaillerons tous 
les jours que nous passerons sur la terre, sans 
sortir de notre pauvreté actuelle ? Eh bien, soit ! 
Dieu sait ce qu’il nous faut, et il saura nous ac- 

e 





140 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


corder la récompense de ces sacrifices actuels. Ne 
le crois-tu pas ? 

— Si je ne le croyais pas, comment vivrais-je ? 
répondit Michel. » 

Et, dans un élan impétueux, il s’élança, il prit 


un charbon, traça sur le mur une grande croix et 
dit à sa sœur : 

« Ave ! Crux ! Voilà mon appui et mon espé¬ 
rance! * M. Bourdon. 

(La suite au prochain numéro.) 


LEQUEL CHOISIR 

SUITE 


Le soleil, tamisé par les feuillages devenus 
blonds au souffle de l’automne, jetait des reflets 
d’or liquide sous les ramures ; les fils de la vierge 
cntre-croisaient leurs lacets blancs sur les gazons 
touffus encore ; les senteurs forestières s’exha¬ 
laient intenses du sol, des mousses et des rameaux; 
et l’on eût dit que la nature mettait de la coquet¬ 
terie à se montrer belle avant de s’enfermer dans 
son linceul d’hiver. 

On avait renvoyé les chevaux pour revenir à 
pied le long d’un ruisseau large aux rives escar¬ 
pées et cette course au clocher souriait à tout le 
monde. Cependant les femmes, pour la plupart 
assez mauvaises marcheuses, se lassèrent vite de 
se meurtrir les pieds aux aspérités des rives, et 
d’accrocher leurs robes aux broussailles; on dut 
faire pour elles des haltes fréquentes et chacun 
en profita pour se livrer àsa passion du moment: 
quelques hommes fumèrent à l’écart; le natura¬ 
liste compta ses petites bêtes ; le botaniste décou¬ 
vrit entre deux pierres une nouvelle variété de 
muscari ; le percepteur se mira dans la petite 
glace de son peigne, et Paule commença leste¬ 
ment une étude débroussaillés. Georges et André, 
assis à ses côtés, suivaient attentivement les 
mouvements de son crayon; celui-là, les yeux 
charmés, admirait sans réserve; celui-ci, plus juste 
appréciateur, mesurait l’éloge et risquait volon¬ 
tiers une critique ou un conseil. 

Mais les heures ne s’arrêtaient pas en même 
temps que les promeneurs: elles poursuivaient 
leur course et le temps, radieux une partie de la 
journée, commençait à s’assombrir; des nuées 
grises s’entre-choquaient dans l’espace, voilant le 
soleil; une fraîcheur pénétrante montait du fond 
des vais, et le vent, qui se mit à siffler, arrachait 
les feuilles aux branchages pour les faire tour¬ 
noyer en rondes folles. 

Le fit-il par malice ou sans y prendre garde? 
îl ne le dira point ; mais d’un coup brusque il 
enleva le carré blanc sur lequel Paule crayon¬ 


nait et lui fit traverser la petite rivière sans pas¬ 
serelle ni batelet. 

Paule fit un geste vain pour le ressaisir au 
vol; mais déjà il sautillait de branche en bran¬ 
che sur le bord opposé. 

» A l’aide! jeune France ! » cria le juge de paix 
avec une pointe de malice. 

L’excitation était inutile : 

Déjà, prenant pour point d’appui quelque roche 
saillante, Georges Naire s’était élancé d’un boa 
merveilleux sur l’autre rive, au risque de s’y 
envaser ; mais la feuille légère ne l'y attendait 
pas ; elle fuyait malicieusement sa poursuite et se 
livrait aux plus capricieuses évolutions. Tout 
autre que ce grand garçon aux mouvements 
souples et vigoureux eût semblé ridicule dans 
cette lutte accidentée et puérile ; mais il se riait 
des difficultés, sautait de roc en roc avec l’agilité 
d’un chamois, donnait tête baissée dans les brous¬ 
sailles et franchissait sans dommage de nom¬ 
breuses flaques d’eau cachées dans les replis de 
terrain. 

•Ma foi ! la fin ne vaut pas les moyens ! 1 parodia 
un fumeur à voix basse. 

Cependant l’espiègle papier continuait son esca¬ 
pade et gagnait même des points si escarpés 
qu’il devenait imprudent de l’y poursuivre. Mais 
Paule tenait à son œuvre d’autant plus qu’elle 
semblait près de lui échapper. Quand elle crut 
Georges sur le point de reculer découragé : 

« Eh bien ! fit-elle en regardant André ; et vous? 

— Vraiment, ma cousine, ce n’est pas le lieu 
d’exposer un galant homme à choir ridiculement 
en pleine bourbe ou à dégringoler malheureuse¬ 
ment du haut d’un rocher 1 Vous étiez restée 
inférieure à vous-même; et franchement cette 
esquisse ne peut que gagner à ce que vous la 
recommenciez. » 

Paule avait le jugement droit, d’ordinaire; elle 
comprit la leçon et détourna la tête en rougissant 
un peu. 


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xi 




JOURNAL DES DEMOISELLES 


141 


Pendant ce rapide échange de paroles, Geor¬ 
ges avait enfin réussi à s’emparer du fugitif, 
mais au prix d’un élan suprême, et le fumeur put 
répéter en toute vérité : 

« La fin ne vaut pas les moyens ! » 

Car, sur le point de glisser dans une fente, le 
neveu de la douairière s’enlaça si malencontreu¬ 
sement à un tronc noueux qu’il se luxa le poi¬ 
gnet. 

« Cet accident, je me propose de l’escompter le 
plus tôt possible! — pensa la tante esclave, moins 
troublée toutefois qu’elle ne voulut le paraître. 

— Voilà de la chevalerie ou je ne m’y connais 
pas, s’écria-t-elle d’une voix vibrante. 

— Voilà de l’enfantillage ou je ne m’y connais 
guère! murmura derechef le fumeur pessimiste. 
Décidément ce grand gaillard-là n’est qu’un 
romanesque bébé. » 

Le romanesque bébé regagna ses compagnons 
moins agilement qu’il ne les avait quittés et ne 
put retenir une exclamation de souffrance en ten¬ 
dant le feuillet froissé à sa propriétaire. 

Mais une étrange ingratitude emplissait alors 
le cœur de Paule : elle en voulait au jeune homme 
de son obligeance, dosa réussite, de son accident. 
Elle le trouvait bien indiscret de se mêler ainsi 
de ses affaires, de l’obliger à une certaine recon¬ 
naissance et d’attirer tous les regards sur ello 
. aussi intempestivement. Mieux valaient cent fois 
ses salems odorants ! Elle avait du moins la res¬ 
source de les faire becqueter par toute la nichée 
du château ! 

Ce fut donc avec une froideur peu dissimulée 
qu’elle remercia le sauveur de son dessin. 

« Je regrette l’accident dont je suis la cause 
involontaire, lui dit-elle néanmoins. 

— Comment donc, mademoiselle ! mais je suis 
charmé au contraire., ale!., c’est-à-dire, j’aurais 
voulu... je me réjouis... je... moi... vous... il est 
froissé, malheureusement... mais c'est que j’ai... 
c’est qu’il a... permettez que je prie ma tante de 
n\e bander un peu le poignet. » 

Non-seulement la tante esclave accomplit cette 
opération avec emphase et bruit, mais encore elle 
y mit du luxe en forçant le jeune homme à por¬ 
ter son bras en écharpe; ce fut inutilement tou¬ 
tefois qu’elle voulut insinuer à la jeune fille de 
sacrifier à cet office la longue cravate brodée qui 
lui entourait le cou : 

Paule resta sourde à l’insinuation, et madame 
de Chabrols dut se contenter du premier foulard 
venu. 

Cet incident jeta du froid sur la gaîté générale. 
En même temps qu’elle s'éteignait, le soir venait 
et do brumeuses vapeurs voilaient le paysage. 

Paule marchait silencieuse ; évidemment une 
préoccupation fâcheuse l’envahissait. 

Madame de Lubecque l’observait avec un demi- 
sourire assez équivoque. 

« Vous êtes compatissante, ma chérie »,lui dit- 
elle enfin. 


— Moi? 

— Mais oui : le malheur d’autrui vous attriste 
et il suffit d’un poignet avarié pour inquiéter 
votre conscience. » 

Une rougeur subite couvrit le visage de Paule 
et une vive réplique lui vint à l’esprit; mais elle 
se contint, et, ramenant sur son bras la traîne de 
sa robe qui lui échappait, elle se rapprocha des 
filles du juge de paix pour cacher son dépit. 

Leur père dépouillait alors un vieil arbre de 
quelques cryptogames parasites quiluiTongeaient 
les flancs. 

t -Voilà de dangereux champignons, affirmait-il, 
des champignons d’autant plus dangereux qu’ils 
affectent une apparence honnête à laquelle on se 
tromperait facilement Je no les ai pas rencontrés 
encore et je manque de temps pour les analyser 
tout de suite; mais il me suffit de constater la 
couleur hypocrite de ces lames et l’insipidité de 
cette odeur pour me tenir en défiance. Aussi 
n’hésiterai-je pas à déclarer cet individu anti¬ 
comestible. 

— Anti-comestible! se récria Paule heureuse 
de faire diversion à son mécontentement par une 
petite discussion ; anti-comestible ! permettez-moi, 
monsieur, d’affirmer le contraire. 

— Mais, mademoiselle, comment savez-vous? 

— Comment je sais que ces parasites ne con¬ 
tiennent aucun principe vénéneux? par expé¬ 
rience, monsieur. Tony, l’enfant de chœur, en ap¬ 
porte souvent aux Ormes et aucun de ceux qui 
en ont mangé n’est mort empoisonné, que je 
sache. 

— Évidemment, mademoiselle, vous confondez 
les genres. Jamais aucun cryptogame de cette 
consistance molle n’a passé pour inoffensif et je 
soutiendrais devant toutes les facultés réunies que 
celui-ci renferme la mort dans son chapeau. J’ai 
la prétention de m’y connaître l » 

Il avait bien quelques autres prétentions, le 
bon juge de paix, et des prétentions assez peu 
fondées surtout. Aussi Paule ne se laissait-elle 
pas convaincre. Elle finit même par s’amuser de 
la discussion et se fit un point d’honneur enfantin 
d’en avoir le dernier mot. 

« Tenez monsieur, dit-elle, pour lever tous vos 
doutes, je vais... 

Et, brusquement, elle approchait de sa bouche 
le parasite incriminé lorsque André Vallier lui 
saisit le bras et arrêta son mouvement. 

— Je m’y oppose ! fit-il d'une voix brève. 

— Et de quel droit? riposta la jeune fille offen¬ 
sée. 

— Du droit du plus raisonnable, ma cousine ; 
je n’en ai pas d’autre à invoquer. * 

La promenade s’acheva sans nouvel incident ; 
mais elle ne devait laisser aucun bon souvenir à 
ceux qui l’avaient faite ; et la rentrée silencieuse 
au château, sous les brumes du soir, fut bien 
différente du départ triomphal qui promettait tant 
de plaisir. 


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142 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


t DelendaCarthago!... traduction libre: il faut 
en tlnir aujourd’hui même! aujourd’hui et non 
demain. C'est ainsi! » 

La douairière de Chabrols se parlait de la sorte 
en enfilant ses bas le lendemain matin; et sa 
résolution intérieure était telle que le mouvement 
de ses mains participant de cette énergie, elle fut 
chaussée comme par enchantement. 

La même vivacité mit en place toutes les pièces 
de son habillement et sa femme de chambre 
n’avait pas encore fini de s’en étonner quand elle 
lui ordonna de faire atteler son coupé. 

« Nous partons? demanda Georges surpris qui 
entrait à ce moment. Le repos et le sommeil lui 
avaient fait grand bien. Il n’éprouvait plus qu’une 
légère douleur et l’enflure peu sensible de la 
▼eille s’en allait d’elle-mème. 

— Comment? imprudent! gémit la tante esclave, 
sans bandage ! sans écharpe ! tu veux donc rester 
estropié ? 

— Dieu m’en garde, chère tante! Mais ce mal¬ 
heur ne me menace point; et je suis aussi bien 
que... 

— Ta ta ta! je ne me paie point d’assurances 
mensongères et je me connais assez en accidents 
pour savoir quand il est urgent d’appeler un mé¬ 
decin. Or je juge que cela est urgent aujourd’hui 
et je cours à Cormatin pour... 

— Je vous en prie, ma tante. 

— Dis un mot de plus et je pousse jusqu’à 
Cluny. 

— Vous n’y pensez pas! je... 

— Si tu continues, moi aussi je ne m’arrêterai 
qu’à Mâcon! » 

Mais Georges continua et la bonne tante ne 
partit point pour le chef-lieu; elle n’en avait 
d’ailleurs pas eu la sérieuse intention ; elle désirait 
seulement qu’on l’en empêchât et que le stoïcisme 
de Georges, bien établi par son refus de voir un 
médecin, éclatât au grand jour comme son « cou¬ 
rage » de la veille. 

Ce mot de courage faisait rougir le pauvre 
garçon qui sentait de quel ridicule une telle 
exagération devait le couvrir; mais la terrible 
tante n’en démordait pas, et malgré le malaise 
évident de son neveu, elle servit son éloge comme 
dessert au déjeuner. 

Après quoi, elle prit le bras de Pierre Barance 
pour lui proposer une promenade en tête à tête. 

Dire que le père de Paule se montra flatté de 
cette attention, ce serait mentir; les gardes du 
château lui avaient indiqué la veille certaines 
remises d’engageante apparence dont il comptait 
fouiller les replis et le retard infligé à ce plaisir 
ne lui disait rien de gai. 

Il se résigna cependant en homme de bonne 
compagnie et suivit la vieille dame avec un dépit 
très-poliment contenu. 

Mieux au courant des mouvements variés du 
bonnet, de la tabatière et des mitaines de son 


interlocutrice, le chasseur se fût tenu sur ses 
gardes, car il eût deviné l’approche!d’une crise; 
mais rien ne troublait alors sa quiétude, si ce 
n’est la pensée des coups de fusil retardés. 

Elle aborda son sujet carrément, comme disait 
la petite baronne : 

« Ce n’est pas pour mettre les fils de la Vierge 
en quenouille et pour récolter des prunelles que 
j’expose mes brodequins et vos bottes aux égra- 
tignures de ce chemin pierreux, mon voisin. 

» C’est tout simplement pour marcher en 
toute dignité sur un terrain neutre : 

» Je ne suis pas chez vous; vous n’êtes pas 
chez moi ; donc, nous nous trouvons chacun chez 
nous, ce qu’il fallait dom ontrer pour la dignité 
de notre situation 1 

» Cela fait, j’entre en matière et je débute 
par cette simple question : 

» Que pensez-vous do moi ? 

— Mais ce qu’en pense tout le monde, madame 
la baronne : c’est-à-dire tout le bien imaginable. 

— C’est vague... et fade. 

— Cependant... 

— Précisons : me croyez-vous de sage conseil 
et do bon jugement? 

— Sans aucun doute. 

— De caractère loyal et de cœur sain ? 

— Assurément. 

— Donc vous pouvez avoir confiance en moi 
et prendre en considération sérieuse mes opinions, 
mes ouvertures et mes propositions. 

— En très-sérieuse considération, madame la 
baronne. 

— Vous faites bien. Alors, si je vous dis : ceci 
serait opportun ! cela doit être ainsi, vous répé¬ 
terez après moi : 

c C'est ainsi ! » 

— Mais... probablement... 

— Comment probablement! reculeriez-vous, 
maintenant ? 

— Je ne le crois pas, madame. Il me semble 
plutôt que c’est vous qui n'avancez guère, * 

La douairière se mordit les lèvres et arrondit 
ses yeux jaunes en les fixant sur Pierre Barance ; 
ses mitaines réintégrées dans sa poche depuis 
quelques secondes en sortirent de nouveau, et, ar¬ 
rêtant son compagnon au beau milieu du chemin : 

« Abattons notre jeu, dit-elle résolument, car 
nous avons en mains autant d’atouts l'un que 
l’autre. 

> Vous possédez une fille : je suis ornée 
d’un neveu. 

» Votre fille est charmante : mon neveu est 
accompli. 

» Elle n’a pas vingt ans: il ne compte guère 
plus de ce qu’on appelait autrefois cinq lustres. 

» Elle est de bonne souche : il sort d’excel¬ 
lente race. 

» Elle possède une autre dot que ses vertus et 
sa beauté : il a son nom inscrit au Grand-Livre et 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


14$ 


ses propriétés longuement classées au cadastre. 

» Elle jouit d'une santé parfaite: il n’a perdu 
encore ni un cheveu ni une dent. 

» Elle doit l’aimer : il en raffole! Si l’amour 
n’est pas absolument nécessaire dans le mariage, 
du moins produit-il bon effet sur le public... 
au commencement. Cela agrémente le paysage. 

» Donc, étant comparés les deux actifs, étant 
pesées les deux situations, il s’établit entre elles 
une balance parfaitement juste, vous ne pouvez 
en disconvenir. Par conséquent, la meilleure 
chose, la seule chose que nous ayons à faire c’est 
de conduire votre fille et mon neveu devant le 
maire et devant le curé; de les faire lier par 
celui-là, bénir par celui-ci et de nous en frotter 
les mains. Ne le trouvez-vous pas?... » 

Marier sa fille! Pierre Barance n’avait jamais 
songé que cela pût être un jour... Il on resta 
saisi comme si une compagnie de perdreaux se 
fût envolée sous ses pieds sans qu’il pût la tirer. 

« Vous ne répondez rien ? 

— Pardonnezr-moi, madame, mais l’émotion... 

— Au fait c’est la première fois sans doute que ’ 
l’on vous demande votre fille ; mais vous vous y 
feriez si cela devait se renouveler. 

— Si cela devait?... 

— Se renouveler, oui. Mais cela ne se renou¬ 
vellera point car je compte bien sur votre consen¬ 
tement. » 

En ce moment le chasseur fit complètement 
place au père. Ce mot de mariage faisait vibrer 
dans son âme tant de cordes qu’il croyait pour 
jamais muettes 1... le bonheur envolé reprit un 
corps pour lui sourire... la morte bien-aimée se 
réveilla pour lui rappeler ses devoirs, ses res¬ 
ponsabilités... il se sentit à la fois le père et la 
mère do cette enfant dont l’avenir se trouvait en 
question, et, son cœur débordantde tendresse, il 
eut peur et n’osa dire ni oui ni non. 

« J’attends ! reprit madame de Chabrols en 
martelant sa tabatière. 

—Madame, balbutia enfin le pauvre père, votre 
propositionme flatte et m'honore. Mais... elle 
me prend au dépourvu, tout à fait au dépourvu ! 

Je n’ai pas le droit de disposer seul de l'avenir de 
mon enfant... et je crois devoir laconsultersur... 

— Consulter les petites filles 1 leur demander 
la permission d’arranger leur bonheur à son gré ! 
voilà bien le fruit des révolutions 1 Jadis on n'a- 
yait point cette faiblesse. Notre père nous disait: 

« Ma fille, regardez ce monsieur; dans huit 
jours vous l’épouserez. » 

Notre mère ajoutait : 

« Ma fille, toute résistance serait vaine. Nous 
en avons décidé ainsi pour votre bien ! » 

« Et nous obéissions ! » 

Ici la douairière se troubla quelque peu ; car * 
elle se souvenait amèrement que son bonheur 
n’était point né de cette obéissance passive. 

Elle reprit vite son aplomb cependant et déta- 
hant sa main du bras de son compagnon : 


> Je vous laisse à vos réflexions et à vos conci¬ 
liabules en vous priant toutefois de les abréger: 
j’aperçois dans ce champ de luzerne le marquis 
de Bois-Rauoourt d’Anzac de Ferlusse qui s esti¬ 
mera très-favorisé de me ramener au château. 
A bientôt, mon voisin ! 

—A bientôt ! » répéta machinalement Pierre Ba- 
rance. 

Paule ne prit part ce jour-là ni aux répétitions 
d’un proverbe, ni aux préparatifs d un bal. Son 
père l’avait enlevée mystérieusement en compa¬ 
gnie de ses chiens et de son fusil. Pendant de 
longues heures ils cheminèrent sous les ramures, 
heureux d’un tête à tête qui leur permettait de 
s’entretenir à cœur ouvert, et le soir ils se retirè- 
. rent de bonne heure dans leurs chambres, elle 
pour prier et s’endormir soulagée, lui pour com¬ 
mencer et déchirer, recommencer et redéchirer 
un billet difficile dont le dixième exemplaire 
seulement fut adressé à sa sa destinataire : 

* Madame la baronne, 

« Comment vous y prendriez-vous à ma place 
pour allier la reconnaissance et la sincérité, les 
convenances et la franchise ? 

Vous feriez d’abord parler la franchise, n’est-il 
pas vrai? Le reste viendrait ensuite. 

Je trouve l’exemple bon et je vous demande la 
permission de le suivre : 

Votre neveu me plaît : il a le coup d’œil juste 
et le caractère facile, le jarret solide et le cœur 
bien placé; ce bon chasseur fera un bon mari, 
je n’en puis douter. 

Malheureusement, je ne suis point parvenu à 
convaincre ma fille de cette vérité! ce genre 
d’hommes n’est point son idéal, à ce qu il paraît. 

Elle le trouve un peu trop.silencieux; un peu 

trop.timide! On dirait que cette enfant gâtée 

a la fantaisie de se faire mener tambour battant 
par son mari. 

Et puis ce n’est pas tout... Elle prétend qu il 
est impertinent au sexe laid d’empiéter sur les 
droits du beau sexe et les jolis garçons la laissent 
indifférente; c’est bizarre mais • c’est ainsi», 
comme vous dites. 

La chère petite trouve assurément que mon¬ 
sieur votre neveu lui fait beaucoup d’honneur; 
mais elle décline cet honneur et, tout en lui con¬ 
servant sa reconnaissance, elle lui souhaite un 
bonheur parfait... avec une autre femme. 

Daignez agréer, madame la baronne, avec mes 
remercîments et mes regrets, l’hommage de 
mon respectueux dévouement. » 

Pierre Barance ne tarda pas à recevoir la lettre 
suivante: 

c Mon voisin, 

Je lis ceci entre les lignes : 

« Votre neveu est un niais bellâtre, bien 
audacieux de prétendre à ma fille. Elle connaît 
sa valeur et n’accordera jamais sa main qu’au 
prince Charmant, seul digne d’y prétendre. » 
C’est bien cela n’est-ce pas ? 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


Eh bien ! mon voisin, je souhaite le prince 
Charmant à votre jolie princesse en herbe ! 

Toutefois, s’il tarde à venir, si même il ne vient 
jamais, ne vous en étonnez pas trop... et rap¬ 
pelez-vous la fable... il sera toujours temps pour 
mademoiselle Paule de rencontrer... un ma- 
lôtru i 

Cela dit sans rancune et sans intention bles¬ 
sante, je remets mes mitaines, je clos cette épître 
et je vais m’adresser ailleurs. Une perspective 
se ferme-t-elle, dix autres s’ouvrent à l’envi. C’est 
ainsi. 

Mille compliments polis. » 

Ce fut toute la prose qui s'échangea entre le 
père et la tante. Quand Pierre Barance déchiffra 
ces pattes de mouches, leur auteur roulait au . 
grand trot de ses chevaux surla route de Chapaize 
à Cormatin. 

Personne ne prit le deuil de ce départ : la 
douairière, avec son franc parler troublait quel¬ 
que peu les gens, et quand ses yeux jaunes se 
mettaient de la partie, on se sentait gêné par sa 
présence.- 

Sa brusque retraite fut diversement interprétée; 
la petite baronne seule ne s’y trompa point : 

« Et d’un ! fit-elle en entourant de son bras 
blanc la taille flexible de Paule. Est-ce le pre¬ 
mier ? 

— Le premier quoi ? 

— Le premier homme que vous jetez à la 
mer? 

— Je ne vous comprends pas. 

— Vous me comprenez de reste, mais cette dis¬ 
crétion e9t de bon goût. Préparez-vous d’ailleurs 
à l’exercer souvent : vous avez toutes les grâces 
pour conquérir les tendresses, ma chère belle ; 
et tous les droits pour vous montrer difficile : 
je prévois donc, autour de vous, une terrible 
jonchée de cœurs î II ne faudra point trop vous 
apitoyer sur eux, cependant ; c’est une habitude 
à prendre, voilà tout ! Que voulez-vous ? nous 
autres femmes, si nous avons conscience de notre 
valeur, il est de notre dignité d’en tenir haut le 
pavillon et de ne l’amener qu’à bon escient. » 

Certes, madame de Lubecque avait raison; 
mais à un seul point de vue : quand il s’agit de 
lier sa destinée à celle d'un autre, une femme 
ne peut attacher un trop grand prix à l’honora¬ 
bilité de ce compagnon, à la droiture de son 
caractère, à la noblesse do ses sentiments; et ! 
l’estime doit précéder la tendresse pour que la I 
tendresse dure. 

Mais en ce monde où l’ordre des choses est si 
souvent renversé, les grandes questions, les 
questions capitales sont traitées, en général, 
accessoirement. Il semble que la plupart des pè- 
# lerins de la terre se soient dit : 

« Cherchons d’abord ce qui brille ; nous aurons 
ensuite assez de temps pour nous occuper de ce 
qui dure. 

» Poursuivons ce qui amuse; plus tard ce qui 


sauve nous viendra naturellement à son heure. 

» Enivrons-nous avant tout de bruit, d’hon¬ 
neurs et de plaisir. Le bonheur saura bien se 
faire tout seul pour nous ! »» 

Cette théorie, personne ne la formule; ces prin¬ 
cipes, on ne les étale point ; souvent même on 
les applique à sa vie sans presque s’en douter, 
et l’on serait fort étonné de se les découvrir au 
fond du cœur, si l’on fouillait les abîmes de ce 
cœur en recourant aux lumières d’en-haut. 

Mais les lumières d'en-haut, comment les im¬ 
plorer, comment les apercevoir même, quand on 
a les yeux éblouis, fascinés, aveuglés par celles 
d’en-bas ? 

C’était le fait de la petite baronne : elle sou¬ 
mettait toutes choses aux lois du monde, et ses 
frivoles appréciations, enveloppées de tant de 
charme, ses courtes vues exprimées avec une 
désinvolture de si bon goût, étaient un.danger 
d’autant plus à redouter pour l’inexpérienco de 
Paule qu’elle ne le soupçonnait pas. 

Elle fut donc charmée de voir 3on refus 
approuvé par sa brillante amie et se montra ce 
soir-là d’une entraînante gaîté qui gagna tout le 
monde. 

« C’est pour cacher son chagrin », songea la 
femme du sous-préfet qui croyait à une rup¬ 
ture douloureuse entre elle et le beau Georges. 

Le public possède ordinairement cette justesse 
d’aperçus. 

u Certainement leur mariage est conclu, se 
disait André Vallier avec non moins d’à pro¬ 
pos. Il part heureux pour en presser la célébra¬ 
tion. .. Elle pense à lui... et se réjouit. C’est égal, 
elle n’y met pas assez de retenue. » 

Aussi, à mesure que le sourire de Paule s’épa¬ 
nouissait, celui d’André s’éteignait et l’ombre 
s’étendait sur son visage en proportion du rayon¬ 
nement que répandait sa cousine. 

« Qu’avez-vous donc? lui demanda-t-elle en 
jouant un quadrille avec lui; vous frappez sur 
les touches d’un air lugubre qui ne vous est pas 
habituel. 

Il ne répondit rien mais plaqua deux ou trois 
accords faux. 

— Eh bien! voilà que vous tournez au mineur 
à présent! mon cousin, je no désespère pas de 
vous entendre impfoviéer une marche funèbre 
avant la fin de la soirée. 

— Et moi, je ne désespère pas qu’on la joue 
en me portant comme Malborough, en terre, 
avant la fin de l'année. 

— Ah ! mon Dieu ! 

— Qu'est-ce qui vous étonne? Je dois m’y at¬ 
tendre. Ne savez-vous pas que mon semestre 
expire dans quelques jours ? Je rejoindrai alors 
mon régiment en Afrique et vous savez quello 
besogne les Kabyles nous y préparent. 

Il jouait follement le galop final en disant cela. 

— Mais je sais aussi, repartit Paule en man¬ 
quant ses arpèges, je sais aussi que vos anges 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


145 


gardiens de la terre prieront pour vous et j’ai 
confiance! Vous reviendrez sain et sauf, mon 
cousin, la croix sur la poitrine ! 

— A quoi bon? puisque. 

— Puisque? 

— Rien... je pensais à vous et... 

— Vous n’osez point me dire ce que vous pen¬ 
siez ? Je dois en conclure que c’était peu flatteur 
pour moi. 

— Je n'ai pas le droit de vous flatter, surtout 
quand... 

— Mais achevez donc ! 

— Quand un autre... 

• Décidément je perds pied ; c’est stupide ! » 
pensa l’officier ; puis résolûment : 

t Eh bien ! ma cousine, s'il est vrai qu’on par¬ 
donne beaucoup à ceux qui partent, s’il est vrai 
que l’approche des adieux autorise certaines 
indiscrétions, me permettrez-vous d’user du pri¬ 
vilège des séparations et de vous faire... mon 
compliment ? 

— Votre compliment ! à quel sujet ? 

— Mais au sujet de votre mariage... de votre 
mariage avec... le neveu de madame de Chabrols... 
un beau garçon, ma cousine ! et facile à mener. 

— J'épouse ce joli garçon!.. Lui! » 

Ce lui était tellement expressif qu’il contenait 
toute une protestation. 

André accéléra le galop, qui languissait, et le 
termina même par un accord si triomphant qu'une 
corde se rompit sous ses doigts avec un bruit stri¬ 
dent. 

Sa mère, un peu superstitieuse, comme toutes 
les natures tendres, aurait-elle entrevu là quel¬ 
que fâcheux présage?. 

< Monsieur Lecomte-Dumaine ! annonça le valet 
de pied. 

— Enfin ! s'écria la petite baronne en accueillant 
le nouveau venu avec une joyeuse surprise. 
Enfin, le voilà donc ce solitaire, ce cénobite que 
nous n’osions plus attendre ! Soyez le bienvenu, 
mon cher Henri, et laissez-moi vous présenter à 
ces dames* 

— Monsieur Lecomte-Dumaine, mon meilleur 
ami d’enfance ! ajouta-t-elle en faisant faire au 
jeune homme le tour du salon. 

Quand il passa devant Pierre Barance, celui-ci 
lui tendit cordialement la main. 

— Vous vous connaissez ? remarqua la baronne 
étonnée. 

— Intimement, madame. Nos relations ont 
débuté par un service que m'a rendu Monsieur 
le Comte et il y a joint cet autre service de vou¬ 
loir bien les continuer. 

— Je vous en félicite tous deux, messieurs; et 
et suis charmée de découvrir que les amis de 
mes amis sont deux fois mes amis ! » 

Henri apportait aux Barance des nouvelles de 
l’aïeul. 

Magré ses parties de piquet journalières, mal¬ 
gré les bruyants incidents dont l’impétuosité de 
Quarante-Cinquième année. — N°V. — MAI 


Catherine animait la maison, les attentiôns mul¬ 
tipliées et silencieuses de Jacques, le vieillard 
trouvait déjà l’absence de ses enfants un peu 
longue l 

t S’ils s’amusent, tout est pour le mieux et je 
les engage à prolonger leur séjour à Chapaize; 
mais pensez-vous qu’ils s’amusent, monsieur le 
Comte? C’est bien fatigant de séjourner chez 
autrui... les chambres d’amis sont habitées par 
plus d'un inconvénient ; les vents coulis y pénè¬ 
trent; l'humidité s’y renferme, sans compter le 
reste! J'ai bien peur que ma petite-fille ne récolte 
là plus de névralgies que de plaisir ! 1 

Henri ajouta qu’Antoinette Vallier, sur la 
prière du vieillard, s’était installée aux Ormes. Il 
l'avait vue dans ses nouvelles fonctions de garde- 
malade et de maîtresse de maison et l’ont eût dit 
qu'elle y trouvât le plus grand charme, tant elle 
y mettait de bonne grâce. 

J1 apportait d’ailleurs une lettre d’elle à sa 
cousine; mais la candide sœur d’André ne pré¬ 
voyait guère l’influence que ces quelques lignes 
exerceraient sur l’avenir de son frère 1 

Cette lettre n’était d’abord qu’une causerie 
presque enfantine, comme en font les pension¬ 
naires. Antoinette y mêlait le grave au doux, les 
indulgences de la Portioncule qu’elle venait de 
gagner à la Visitation et les espiègleries des 
jumeaux décidément bien difficiles à gouverner ; 
les visites de charité faites avec sa mère et la 
critique des dernières modes d’automne; elle 
risquait, en les soulignant, quelques mots latins, 
et recommandait à Paulo certaine recette culi¬ 
naire de son invention. Puis ce vol en tous 
sens prenait une allure plus uniforme; et ces 
airs variés se fondaient en une seule mélodie, où 
dominait la même note : celle du sentiment de 
famille. 

« Que je te plains d’être fille unique, ma Paule ! 

• cela m’inspire tant de compassion, vois-tu, que 
» je t’aime comme une sœur pour te dédommager 
» le plus possible de ton isolement; tu t'en 
» aperçois bien, n'est-ce pas ? 

« C’est égal, une sœur d’intention, cela ne vaut 
» pas encore une sœur de fait, même une sœur 
» un peu taquine, un peu quinteuse; et je te 

• trouve bien malheureuse d’être seule à te faire 
» gâter par tes deux pères. 

» C’est si bon, durant l’enfance, de partager les 
» réprimandes et les caresses, le sucre d’orge et 
» les pensums ! c’est si délicieux, un peu plus 
» tard, de se serrer fraternellement les uns contre 

• les autres, d’aspirer la même vie, de grandir 
t ensemble pour former k à son tour un faisceau 
» protecteur, une barrière préservatrice autour 
» de la souche vieillie d’où l’on a tiré sa [jeune 
» sève ! 

• Oui, c’est délicieux ; mais ce bonheur-là se 
» paie quand sonne l’heure des séparations ! 

» Celle qui nous menace me trouvera sans 
» force contre ses tristesses, je le sens... Mais je 


1877. 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


t prie Dieu de me fortifier; et, fermant les yeux 
9 sur le présent qui m'afflige, d’avance, j’entre- 
t vois un avenir souriant : 

t André n'est plus seul comme un pauvre exilé 
» loin du toit paternel. Une bonne et douce com- 
9 pagne embellit sa demeure... Mais pour l’em- 
» bellir, cette demeure, il est nécessaire de 
» l’habiter beaucoup, au lieu de se répandre au 
» dehors comme le font certaines jeunes femmes 
» trop éprises du monde. Je suppose donc ma 
9 futur belle-sœur vouée au culte du foyer. 

> N'est-ce point une vertu indispensable entre 

> toutes à une femme d’officier? 

» Errant par le monde, changeant de lieux 

> continuellement, les militaires ont à peine le 
9 temps d'ébaucher des relations. Il leur faut 
» donc la compensation des chers liens de famille, 

> la stabilité des affections domestiques, les joies 
9 durables de la vie d’intérieur. 

9 Cette vie-là, je le sais, n’est point brillante.et 
t ne place pas au premier rang ceux qui la 
» mènent: le monde les oublie facilement; ils ne 
9 donnent le ton nulle part. 

i Mais comme ils planent plus haut que ces 
» mesquines considérations ! Quelle grandeur 
9 dans cette situation, modeste en apparence! 
9 quel calme dans cet isolement ! N'est-il pas, 

• d’ailleurs, tout rempli d’intéressants détails ?.. 
9 Les mondains trouvent ces détails prosaïques, 
t Ils seraient bien étonnés d’apprendre qu’il y a 
9 la poésie du pot-au-feu, des petits arrange- 
9 ments domestiques, du raccommodage des 
9 chaussettes et de la préparation des con- 
» serves ! 

9 La femme d’André comprendra cette poésie, 
» je l’espère, comme il la comprend déjà lui- 
9 même v Elle sera la prévoyance, l’ordre, la 

* grâce et la douceur, comme il sera lui, la force, 
9 l’autorité tempérée par la tendresse, la protec- 
i tion toujours en éveil. Je vois d’ici cette alliance 
9 de tout ce qui sanctifie la vie conjugale ; je prête 
§ une forme connue, dos traits familiers à cette 
9 sœur que j’appelle de tous mes vœux... Ah ! 
9 si tu vou... Non: raie cela! ce n’est pointa 
9 moi de parler. » 

« Quel grimoire méditez-vous d’un air si 
sérieux, «ma petite belle? demanda la baronne 
qui avait oublié de frapper à la porte de Paule. 

— Déchiffrez vous-même ce grimoire, chère 
amie ; le voilà. 

— Des pattes de mouches ? une écriture de 
femme ? mais, vraiment, elle ne manque pas 
d’élégance, cette écriture-là; elle en a même 
beaucoup ! c’est signé Antoinette ; ah ! oui : la 
sœur de notre officier, votre jeune cousin. Je suis 
curieuse de connaître sa prose. » 

Puis après avoir lu : 

r , « Mais ce n’est pas môme de la prose, cela ! 
quel terre à terre, ma mignonne ! Je conseille à 
votre oorrespondante.de ne point multiplier de 
pareils factums : il y aurait de quoi effaroucher 


toutes les filles à marier du pays ! Certainement 
la sœur tient ces idées baroques du frère, voyez- 
vous... Ah! cette aimable destinée attend madame 
André Vallier, de garnison en garnison, à 
l’ombre de la grosse caisse du régiment et jusqu’à 
la retraite de son mari ? une mesquine retraite 
de capitaine, peut-être, ou, tout au plus, do 
commandant... Eh! bien, c’est alléchant ! ce 
monsieur devrait au moins choisir sa femme 
dans un orphelinat, parmi les petites filles en 
bonnet noir qui ont le doigt piqué par l’aiguille 
et pratiquent l’obéissance passive! » 

La jeune femme continua ce persiflage quel¬ 
ques instants encore ; puis, comme si elle se fût 
soudainement aperçue que le futur ménage de 
l’officier ne méritait pas une attention plus 
longue, elle quitta ce sujet de conversation pour 
rapporter à Paule les propos flatteurs tenus sur 
son compte. 

« Tous mes hôtes raffolent de vous, petite fée ; 
vous leur tournez la tête comme par magie. Mais 
cet hiver, ce sera bien autre chose quand vous 
ferez votre véritable entrée dans le monde après 
les coups d’essai dont Chapaize est le témoin ! 
Vous deviendrez la reine, ma chérie, la reine de 
tous les salons ! » 

La reine future protestait, mais elle protestait 
faiblement... le poison de l’orgueil s’infiltrait 
goutte à goutte dans scs veines; et, à mesure 
que la baronne ajoutait au piédestal de son idole, 
l'idole, qui regardait ses fervents do plus haut, 
voyait leur taille s’amoindrir. 

Ce soir-là, sans se l’avouer, elle examina son 
cousin avec le parti pris de le trouver mal ; et il 
faut convenir qu’elle y réussit à peu près. 

« Il a du bon, conclut-elle cependant; mais il est 
marqué d’avance pour les positions inférieures * 
car il manque de distinction et de brillant. Il 
s’en dédommagera par l’autocratie domestique... 
c’est évident. »• 

« J’ai reçu six grandes pages d’Antoinette, lui 
dit-elle ; six pages confidentielles qui... 

— Confidentielles, ma cousine ?.. » 

Et l’énergique André, le brave officier que le 
bruit de la mitraille ne faisait point pâlir, se 
troubla devant cette jeune fille qui venait de dire 
d’une voix douce : 

« Confidentielles. 9 

A lui aussi, sa sœur avait écrit longuement à 
cœur ouvert... et l’officier se prit à trembler 
qu’elle n’eût entretenu Paule du même sujet... 

« Après tout, se disait-il pour se rassurer, si 
elle est instruite de mes sentiments par Antoi¬ 
nette, peut-être vaut-il mieux que cela soit ainsi. 
Je n’aurais jamais eu le courage de me confier à 
mon père ni à mon oncle, encore moins... à elle! 
Maintenant, j’oserai parler, t 

Ce n’est pas, sans doute, aux habitants du ch⬠
teau qu’il se proposait ainsi de parler, car il resta 
silencieux toute la soirée, et le marquis de Bois- 
Raucourt d’Anzac de Ferlusseen fit la remarque, 

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147 


bien qu’il ne s’occupât ordinairement que de lui- 
même : 

« Décidément, pensait-il, décidément les 
hommes de trente ans en ont aujourd'hui 
soixante; il n’y a plus que les vieillards qui 
soient jeunes. Voilà un officier français qui ne 
trouve pas un mot galant à prononcer ; et voici 
un poète, ce petit Dumaine, qui pose pour le 
sphinx antique ou pour le philosophe désabusé, 
avec son faux air vénérable et mystérieux. » 

* Pour n’avoir pas l’air vénérable, le marquis 
voulut se faire papillon ; mais à peine eut-il tenté 
quelques battements d’aîles, qu’il s’abattit dans 
un fauteuil où il s'endormit à l'ombre d’une 
portière. 

Le lendemain, il tombait une pluie monotone 
et froide ; une de ces pluies que le soleil ne tra¬ 
verse d'aucun rayon, et dont l’àpre poésie du 
vent n’aide point à supporter l’ennui. 

« Les chiens manqueront de nez, * déclara 
Pierre Barance. 

— Le poisson ne mordra point ! affirma un 
pêcheur. 

— Pas moyen d’admirer le paysage à travers ce 
voile liquide I 

— Ni de récolter des simples dans oette inon¬ 
dation ! 

— Décidément, la promenade est impossible ! » 

On avait joué, la veille, le dernier proverbe à 
l’étude; et le prochain départ des invités ne per¬ 
mettait pas de nouveaux préparatifs dramatiques. 

Les chanteurs se prétendaient enrhumés. 

Les instrumentistes trouvaient le piano discord. 

La laine et la soie faisaient défaut pour la tapis¬ 
serie des brodeuses. 

La bibliothèque ne contenait plus rien qu’on 
ne sût par cœur. 

Et le billard était accaparé par deux joueurs 
peu soucieux de céder leur place. 

pour comble de' guignon, l’espoir de l’avenir, 
sous la figure des Lubecque enfants, l’espoir de 
l’avenir rendait le-présent insupportable : 

Toute cette bande d’écureuils et de singes en 
bavettes, de sauterelles et de pies en jupons, 
qu'emprisonnait la pluie, s’en dédommageait par 
des tours diaboliques. Personne n’y échappait. 
C était à n’y pas tenir ! 

« Vraiment, risqua le juge de paix & demi-voix, 
quand des enfants sont doués bruyamment comme 
ceux-ci> on devrait s'en débarrasser en les en¬ 
voyant à l’école. 

Oui, sans hésiter : A l’école ! 

— Vous désirez visiter l’école? demanda le 
vieil adjoint sourd qui entrait à ce moment; rien 
de plus facile, et, certainement, la commune en 
sera flattée. Aussi réclamerai-je l’avantage... le 
bonheur... la satisfaction de vous faire moi-même 
les honneurs de l’établissement, car je n’ai pas 
peu contribué à sa création. Je suis tout à vos 
ordres. * 


Cette idée ne serait -venue à personne ; mais, 
puisqu’elle s’offrait d'elle-môme, on l’accepta 
comme pis aller; et bientôt les parapluies se dé¬ 
ployèrent en ligne tortueuse et mouvante sur le 
chemin de l’école. Grâce à Dieu, la caricature des 
instituteurs n’est plus de mode ; aucun des viet- 
teurs ne remarqua la figure en casse-noisette de 
M. Gaumard, ni ses ongles en deuil, ni la chaus¬ 
sure qu’il avait oublié de cirer le matin; mais 
l’on mit du prix à constater la bonne tenue de 
l’éoole, l’application des élèves et le dévouement 
du maître. 

L’adjoint, rougissant d’aise, voulut marcher 
de succès en succès : 

« Vous venez de voir les futurs défenseurs, les 
futures lumières du pays, dit-il ; permettez-moi 
de vous présenter sa fleur, mais sa fleur en bou¬ 
tons... » 

Décidément il se lançait, ce bon adjoint : il eut 
improvisé un madrigal, pour peu qu’on l’y pous¬ 
sât. 

La fleur en boutons ou plutôt les boutons de 
la fleur s'épanouissaient entre quatre blanohes 
murailles couvertes d’inscriptions chrétiennes : 
des tables où s’appuyait plus d’un coude récalci¬ 
trant, des bancs où plus d’une petite désobéis¬ 
sante s’asseyait sur son pied reployé, une chaise 
de bois blanc où trônait la maîtresse, voilà le 
parterre. On en fit le tour; le juge de paix com¬ 
mença des classifications botaniques d’un nou¬ 
veau genre, et, là encore, il y eût des éloges à 
prodiguer et de l’attendrissement à laisser voir. 

En vérité, l’adjoint triomphait trop ouverte¬ 
ment : 

« Et maintenant, à la salle d’asile ( je vous ré¬ 
serve la crème pour le dessert. » 

La fleur... la crème... il eût écrit des bucoliques 
cet adjoint-là 1 

La crème n’était nullement fouettée, car la 
bonne sœur de l'asile s'interdisait les corrections 
manuelles. Une sévère discipline n’en régnait pas 
moins parmi cette armée en miniature et c’était 
mèrveille que l’ensemble et la docilité de ces 
mouvements. 

Que de souffrances dans le présent, que de fautes 
dans l’avenir, épargnées par ces maternelles ins¬ 
titutions! 

Les enfants réunis dans ce môme lieu qui porte 
le doux nom d’asile, ces enfants étaient dispersés 
hier, un peu à tous les vents, à tous les hasards 
de la misère ou de l’abandon ; souvent ils avaient 
froid et personne ne les réchauffait; ils avaient 
faim et, parfois, la nourriture leur manquait! les 
exigences du travail, la nécessité de gagner le 
pain quotidien appelaient le père et la mère au 
dehors ; ét eux, les pauvres délaissés, tristes, ef¬ 
frayés devant le foyer désert, ils s’en éloignaient 
de toute la vitesse de leurs petits pas, exposés, à 
la fois, aux dangers physiques et aux influences 
morbides qui corrompent les âmes prématuré¬ 
ment. . 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


Mais les cœurs chrétiens qui entendent à tra¬ 
vers les siècles la divine parole : « Laissez venir 
à moi les petits enfants », les cœurs chrétiens pour 
lesquels le nouveau-né de la crèche s’incarne 
symboliquement dans chacun de « ces petits », ces 
cœurs-là se sont émus de pitié, de tendresse... et 
il n’est plus d’enfants sans pain, sans secours, 
sans guide, sans mère! puisque « l’asile » offre 
tout cela!... 

Paule et ses compagnes se disaient ces choses ; 
et, plus elles déposaient de baisers sur ces fronts 
innocents, plus elles prodiguaient de caresses à 
ces mignonnes créatures, plus, aussi, elles se 
sentaient maternellement émues. 

Aussi le retour au château fut-il silencieux; 
chaque visiteur se renfermait en une sorte de 
recueillement attendri, et l’on eût dit une entente 
commune pour ne point diminuer la douce im¬ 
pression reçue, en l’exhalant en paroles. 

Cependant, si la pluie n’avait pas cessé, le vent 
s’élevait violemment et les petites mains finement 
gantées auraient maintenu difficilement les para¬ 
pluies si des mains masculines ne leur eussent 
épargné ce soin. 

Les hôtes du château s’avançaient donc deux 


à deux à la file, pataugeant à qui mieux mieux. 

« Ah ! la drôle de chose, c’est comme une noce 
de paysans, » cria l’ainé des Lubecque. 

Une noce ! et Paule marchait en tête appuyée 
sur son cousin comme s’ils eussent été les mariés. 

Ce rapprochement d’idées les fit rougir tout 
deux sous une impression bien différente. Ils 
passaient alors devant la vieille et sombre église 
de Chapaize; la porte entr’ouverte leur laissait 
voir les reflets pâles de la lampe effleurant les 
énormes piliers... il sembla un instant au jeune* 
homme que le prêtre les attendait là, au pied de 
l’autel, pour les bénir devant Dieu... et cette 
étrange hallucination fit brusquement déborder 
un sentiment depuis longtemps contenu. 

Toujours maître de son langage cependant, 
l’officier sut garder un calme apparent auquel 
Paule se trompa : ce n’était point de la sorte 
qu elle se sentait digne d'être aimée. Prévenue 
défavorablement, elle trouva donc des intonations 
trop mesurées à cette voix qui lui disait : t Lais- 
sez-moi solliciter de votre père le bonheur de ma 
vie! » 

(A suivre.) Mélanie Bourotte. 


LEVER DU SOLEIL AU MONT-BLANC 


C’est le Mont-Blanc, c’est lui ! Les nuages épais 
Dont l’ombre sur ses flancs s’était amoncelée 
Ont disparu. Voyez : dans sa gloire et sa paix, 

Il offre au jour naissant sa neige immaculée. 

Pour y verser l’éclat de son front radieux 
Le soleil a fait choix de ce miroir sublime, 

Et peu à peu dissipe, en montant dans les cieux, 
Les brouillards dont le voile enveloppait sa cime. 

De même, quand un homme a, par un noble effort. 
Levé son cœur plus haut que les fanges humaines, 
Quand il a, dominant les caprices du sort,. 
Maintenu son espoir aux régions sereines; 

Autour de lui le doute amasse en vain sa nuit, 
Pour étouffer l’ardeur du zèle qui l’enflamme. 
Tout ombre s’évapore et tout nuage fuit 
Quand le regard de Dieu se lève sur son âme. 


Paul Collin. 




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ÉCONOMIE DOMESTIQUE 


Nous empruntons à Y Encyclopédie univer¬ 
selle des Sciences pratiques les conseils ci-des¬ 
sous, pour le choix des viandes de boucherie : 

Bœuf. — La chair du bœuf de bonne qualité 
est rouge cramoisi, d’un grain lâche • la graisse 
est jaunâtre. La vache a la chair plus pâle, le 
grain plus serré et la graisse blanche. 

Le bœuf de qualité inférieure, provenant d’a¬ 
nimaux mal nourris, fatigués ou trop vieux, est 
reconnaissable à sa chair rouge foncé et à sa 
graisse dure et membraneuse. 

Quand la viande, pressée par les doigts, se re¬ 
lève promptement, elle peut être considérée 
comme de première qualité. Quand l’empreinte 
produite par la pression s’efface lentement ou 
reste visible, c’est de la viande inférieure ou de 
mauvaise qualité. 

Le bœuf est de toute saison, mais il est meil¬ 
leur en hiver. 

Veau. — Les bouchers saignent les veaux 
avant de les tuer, afin de leur donner une chair 
plus blanche. Ce procédé a peut-être des incon¬ 
vénients, tels que celui de retirer à l'animal une 
partie de sa saveur et de sa succulence, mais 
il nous offre un moyen certain de reconnaître la 
viande saine et de bonne qualité : elle doit être 
d’un blanc délicat. Le veau de bonne qualité 
a, en outre, les rognons enveloppés d’une graisse 
blanche et ferme. Cette chair ne se conserve pas 


aussi longtemps que celle d’animaux abattus h 
un âge plus avancé, surtout par les temps de 
chaleur et d’humidité. La graisse devient molle 
et moite, la chair mollasse, spongieuse, marbrée 
de taches rougeâtres; dans cet état, le veau évi¬ 
demment tué.depuis trop longtemps est mauvais. 

(.4 suivre.) 

* 

* 4 

LIMONADE A L'EAU D’ORGE 

Préparez un sirop de sucre, en faisant bouillir 
dix minutes 120 grammes de sucre dans 3 déci¬ 
litres d'eau. Ajoutez le zeste d’un citron râpé et 
le jus de deux citrons, et laissez bouillir le tout 
une minute ou deux au plus. Ajoutez deux litres 
de décoction d’orge; faites bouillir de nouveau 
Cinq minutes ; puis passez au tamis en laissant 
tomber la liqueur dans une cruche que vous cou¬ 
vrirez d’une feuille de papier trouée au milieu, 
pour laisser passage à la vapeur. 

Quand votre limonade sera suffisamment re-- 
froidie, vous pourrez en faire usage. Mise froide 
en bouteilles, elle peut se conserver plusieurs 
jours. 

*■ 

4 4 

ORANGEADE 

Opérez comme ci-dessus, en substituant les 
oranges, zeste et jus, aux citrons. 




REVUE MUSICALE 


L’IIiver. — Le Timbre d’Argent. — La mort d’Orphée. 

La Damnation de Faust. 

Pauvre vieil hiver! tu n’as pas fait cette année, 
dans nos climats, une entrée triomphante, vêtu, 
selon ta coutume, d'un brillant manteau de glace, 
le front ceint d’une blanche couronne de neige; 
au lieu de la route droite, tu as pris les chemins 
de traverse, soufflant la tempête, versant la 
pluie, mais restant enveloppé d’un nuage de 
brume, comme un coupable qui craint le grand 
jour. Alors les cultivateurs et les vignerons se 


sont désolés, pendant que les médecins se réjouis¬ 
saient. Nous aurons de rudes gelées en mai, di¬ 
saient les uns; nous aurons beaucoup de maladies 
en juin, disaient les autres. Les jours se sont tris¬ 
tement écoulés sans que tu osasses, vieil hypocrite, 
sortir de l’antre obscur où tu te caches traîtreu¬ 
sement. Tu as déchaîné les tempêtes, et aujour¬ 
d’hui tu donnes ordre à tes émissaires, les vents, 
d’arrêter le printemps sur sa route. 

Et le monde s’est senti malade et troublé de cet 
état d’incertitude. Nos compositeurs, au lieu do 


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JOURNAL DBS DEMOISELLES 


nous dédommager, par quelques œuvres remar¬ 
quables, de ce marasme inquiet et permanent, 

* ont serré leurs perles dans des écrins bien 
fermés, les réservant maladroitement pour le 
temps où les lilas et les chèvrefeuilles nous ap¬ 
pelleront à la campagne. 

Cependant M. Saint-Saëns a eu pitié de nous ; 

# de son Timbre d'argent, qui pourrait bien devenir 
un timbre d’or, il a appelé les Parisiens décou¬ 
ragés au Théâtre-Lyrique où, sous l’influence 
d'une bonne musique, ils ont repris vie et cou¬ 
rage. 

Lorsque le compositeur commença cet ouvrage, 
il était fort jeune, il cherchait sa voie; il ne savait 
pas s’il devait suivre celle des auteurs drama¬ 
tiques français ou s’il devait chercher à produire 
de grands effets, selon la manière de Richard 
Wagner! L’ouvrage de M. Saint-Saëns, créé il 
y a dix ans, se ressent de cette incertitude. Le 
maître n’était pas, comme il l’est devenu, un 
grand symphoniste, et cependant le Timbre 
d'argent retentira longtemps dans les oreilles do 
tous ses auditeurs. C’est qu’en effet nul ne pos¬ 
sède mieux que M. Saint-Saëns la technique do 
Part, nul ne trouve des harmonies plus fines et 
plus neuves, nul ne dispose d’une palette or¬ 
chestrale plus riche de tons et plus variée do 
couleurs. 

A l’époque où M. Saint-Saëns écrivait le Timbre 
d'argent, il était plutôt musicien de concert que 
musicien de théâtre, ce qui est fort différent. 
L’expérience scénique lui manquait; ce don pré¬ 
cieux de l’émotion, sans lequel on ne peut remuer 
les foules, il ne le possédait qu’à demi. On trou¬ 
vait en lui l’énergie, la grâce et le charme, mais 
cette sensibilité qui parle à l’âme et perpétue le 
souvenir, ces phrases simples et expressives qui 
pénètrent et attendrissent, faisaient défaut à ses 
débuts. Tout, dans le Timbre d’argent nous in¬ 
dique que la roche s’est fendue, puisqu’il en a 
jailli des étincelles ; aux premiers ouvrages du 
jeune compositeur, nous verrons, on le sent au¬ 
jourd’hui, couler cette source chaude sans laquelle 
les impressions du public ne peuvent vivre long¬ 
temps. 

Un grand nombre de pages de la partition ont 
été accueillies avec enthousiasme. Il faut citer 
d’abord une délicieuse mélodie chantée au début 
de la pièce : 

Demande à l'oiseau qui s'éveille... 

qu’on a voulu entendre une deuxième fois et qui 
méritait bien les honneurs du bis. Nous devons 
citer aussi, dans ce premier tableau, un chœur 
très-court mais plein de verve : 

Carnaval, Carnaval l 

que nous retrouvons à la fin de l’ouvrage dans 
son plein épanouissement. 

Dans le deuxième tableau nous avons remarqué 
la svelte et piquante instrumentation du pas de 


l’abeille ; la romance, bien accueillie d’ailleurs du 
public, avec accompagnement de violon-solo : 

Le bonheur est chose légère... 

nous a fait moins de plaisir; voici pourquoi : 

Conrad, ébloui par les séductions de Fiammetta 
et par l’éclat fulgurant de l’or que le timbre ma¬ 
gique fait pleuvoir dans ses mains, a quitté le toit 
champêtre qui abritait son heurèuse pauvreté. 
Son ami, le violoneux Bénédict, vient rappeler à 
l’ingrat ses jours de paix et de bonheur, en mur¬ 
murant à son oreille le refrain d’une chanson vil¬ 
lageoise. Telle est la situation. Malheureusement 
la phrase mélodique, enroulée dans les spirales 
du violon, perd toute sa simplicité, elle semble 
cherchée, tourmentée. Rien n’eut été plus char¬ 
mant, en ce cas, qu’un chant naïf et tendre parlant 
au cœur du transfuge pour l’attendrir et l’émou- 
i voir. 

| Au troisième tableau nous avons à signaler un 
chœur très-remarquable : 

Séduisante aimée, 

dont on n’a pas suffisamment remarqué la struc¬ 
ture délicate, et une très-jolie chanson napolitaine 
d’une désinvolture fort originale. Signalons encore 
dans le reste de l’ouvrage, qui mériterait une 
longue analyse, la mélodieuse cavatine de Conrad : 

Nature souriante. 

Puis une chanson à demi voix et â deux voix : 
le Papillon et la Fleur, où les paroles et la mu¬ 
sique rivalisent de grâce et de poésie ; chanson 
qu’on a vivement redemandée aux interprètes. 

En résumé, l’œuvre de M. Saint-Saëns contient 
des parties très-remarquables, auxquelles on eût 
désiré plus d’unité et de style scénique. 

L’orchestre Danbé mérite les plus chaleureux 
éloges. Il a triomphé avec bonheur de beaucoup 
*1 do pages ardues de la partition. L’ouverture a 
produit un grand effet et la valse des Filles de 
l’enfer fera le tour du monde. C’est là, certes, pour 
les auteurs et les exécutants, un rare succès. 

♦ 

♦ ♦ 

M. Léo Delibes vient de faire entendre, dans 
la salle Herz, une scène lyrique très-magis¬ 
trale, sur le sujet de la Mort d'Orphée. Il faut 
que l'imagination du public vienne en aide au 
compositeur, puisque nous ne sommes pas ici 
dans un théâtre. L’action se passe en Thrace, au 
milieu des rochers sauvages sur les bords de 
l’Hèbre. Orphée invoque la nature, il lui de¬ 
mande des consolations, des adoucissements à 
la douleur que lui cause la mort d’Eurydice. 
Soudain des voix se font entendre, et les Ména- 
des, adoratrices du dieu du vin, exhalent leur 
ivresse en chants funèbres, menaçant quiconque 
refuserait de partager leurs transports. Elles 
aperçoivent Orphée, lui présentent une coupe, et, 
raillant sa tristesse, l’invitent à leur orgie. Il re¬ 
pousse avec horreur leurs provocations. Alors 


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elles se jettent sur lui, le déchirent avec leurs 
ongles, et lorsqu’elles l’ont tué, elles lancent dans 
le fleuve son cadavre et sa lyre, qu’elles ont bri¬ 
sée. Après avoir assouvi leur vengeance, les Mé- 
nades reprennent leur course échevelée. Alors de 
toute la nature s'élève une plainte harmonieuse 
pour pleurer le poète qui la célébrait par ses 
chants. M. Léo Delibes a fait admirer son talent 
dans cette page qui restera. Il a été, d’ailleurs, 
parfaitement secondé par la délicieuse voix de 
Vergnet, qui passe avec beaucoup de tact de lՎ 
nergie à la grâce ; ces sortes de transitions sont 
fort difficiles pour les exécutants. Bref, le succès 
de M. Delibes a été complet. 

* 

* * 

Hélas ! il faut bien le dire, dans notre beau pays 
de France, la justice n’est bien rendue au talent et 
même au génie qu’après la mort de ceux aux¬ 
quels Dieu les avait donnés. Il est curieux et 
triste à la fois de relire dans les mémoires de 
Berlioz les quelques pages qu’il consacre à la 
Damnation de Faust, et de voir comme il dé¬ 
plore, en termes amers, l'insuccès relatif do cet 
ouvrage, pour lequel il semblait avoir une pré¬ 
dilection particulière. 

Exécuté deux fois, sous sa direction, en 1846, 
dans la salle de FOpéra-Comique, malgré le ta¬ 
lent de Roger et d Hermann-Léon, qui chantaient 
Faust et >léphistophélès, l’ouvrage fut si froide¬ 
ment accueilli du public que Berlioz, écrasé par 
les frais des études préparatoires de sa partition, 
par la location de la salle et mille dépenses qu'il 
serait trop long d’énumérer, se trouva absolu¬ 
ment ruiné. Heureusement la Russie lo dédom¬ 
magea de ses pertes. L’audition toute récente de 
la Damnation de Faust, au théâtre du Châtelet, 
vient d’y produire une véritable explosion d’en¬ 
thousiasme de bis et de bravos. 

L’introduction instrumentale, qui représente 
Faust se promenant, au lever de l'aurore, sur les 
bords du Danube, est absolument splendide. C’est 
une fugue en rè qui n a rien de l’aridité ordi¬ 
naire de ce genre de compositions. L’orchestre, 
avec une variété de rhythmes et une richesse do 
coloris admirables, y fait entendre les bruits con¬ 
fus de la nature à son réveil, pendant que le 
vieux docteur exhale ses plaintes désespérées. 


Cette fugue s’enchaîne avec un chœur de paysans 
plein d’originalité, qui commence enmt mineur 
et passe bientôt en sol. A la scène champêtre suc¬ 
cède une scène militaire : la Marche de Rakoczy 
qui, ainsi placée, produit un excellent effet. 

La seconde partie est la plus riche et la plus 
remplie. Elle commence par le grand et beau 
chœur religieux de la fête de Pâques : Méphisto- 
phélès arrête Faust au moment où il va boire le 
poison et le conduit dans une brasserie. Le chœur 
en ut mineur des buveurs attablés a bien le ca¬ 
ractère d’une orgie; puis vient une scène poétique 
et mystérieuse : Méphistophélès chante à Faust, 
endormi sur les bords de l’Elbe : « Voici des 
roses », un bel air récitatif, pendant que les Syl¬ 
phes bercent le sommeil dans lequel le docteur 
voit apparaître en songe la vision enchanteresse 
de Marguerite. 

Dans la troisième partie, Marguerite chante la 
chanson du roi de Thulé en fa, avec accompa¬ 
gnement d’alto. Le menuet des Follets et la valse 
des Sylphes sont charmants; puis vient le duo de 
Faust et de Marguerite: « Ange adoré », qui se 
termine en trio par l’arrivée de Méphistophélès 
accourant pour les séparer. 

Marguerite abandonnée par Faust chante, au 
début de la quatrième partie, un air très-triste 
et profondément émouvant. Deux grands chœurs 
terminent l’ouvrage : celui des démons, célébrant 
l’arrivée du pécheur que leur amène Méphisto¬ 
phélès, et, contraste saisissant, le chœur des Es¬ 
prits célestes chantant la rédemption de Mar¬ 
guerite. 

C’est un ouvrage magnifique, que la Damna¬ 
tion de Faust, et nous devons remercier FAsso- 
ciation Artistique qui nous a permis de l’entendre 
et de l’apprécier. 

■* * 

L’cditeur Lemoine, 17, rue Pigale, vient de 
publier une Messe en musique à deux voix éga¬ 
les, avec accompagnement de piano ou d’orgue, 
par L. Tarbé. Cette Messe, à peine éditée, a déjà 
été exéoutée dans deux ou trois des principaux 
couvents de Paris où elle a obtenu un très-grand 
succès. 

C’est certainement une des publications reli¬ 
gieuses les plus remarquables qui aient été mises 
en vente depuis plusieurs années. 

Marie Lassaveur. 



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JOURNAL DES DEMOISELLES 


CORRESPONDANCE 

FLORENCE A JEANNE 


Non, ma chérie, je ne te dirai pas tout cela! Je 
ne veux point te faire traverser, même en imagi¬ 
nation, la phase pénible d’où je sors à peine. Je 
n’aurais d’ailleurs pas le courage de parcourir 
de nouveau cette voie douloureuse dont je touche 
le terme. 

Mais pourquoi cette réserve? pourquoi cette 
lâcheté? Il est bon, parfois de retourner en arrière, 
d’interroger la route suivie, d’examiner de sang- 
froid la cause des faux pas et des chutes, et de 
louer Dieu à la vue des dangers qu’on a côtoyés 
sans y succomber. 

Je vais donc rebrousser chemin jusqu’au jour, 
lointain déjà, où nous avons quitté la Roussette. 
Madame R. voulait nous y retenir encore : la 
rougeole de mes enfants n’était pas assez éloignée, 
disait-elle, pour leur permettre un voyage, de si 
courte haleine qu’il fût. Ils se trouvaient si bien 
du grand air des champs et du soleil printanier ! 

Elle me découvrait cent autres motifs de pro¬ 
longer mon séjour chez elle, et son éloquence 
persuasive écartait jusque-là toutes mes tenta¬ 
tives de départ. 

Cependant, mon mari avait dû retourner chez 
nous. Chaque jour j’en recevais une aimable 
lettre pleine de détails intimes et dont le ton 
dégagé me laissait touto sécurité sur la situation 
de son auteur. 

Mais un soir la bonne tante du Bief, en pleine 
révolte avec l’orthographe et la syntaxe* m’écri¬ 
vit : 

« Ma chère petite, 

i La porte du vestibule se referme sur mes con- 
» vives. C’était un petit dîner : deux entrées seu¬ 
il lement et six personnes à manger. Je ne prends 
» que le temps de remettre mon améthyste et 
* mon grenat dans leur écrin et je suis à vous. 

» C’est fait. 

» Eh bien, il faut que je vous dise qu’il m’a 
» semblé qu’il était un peu... comment dire ?... un 
» peu... comme ci comme ça; un peu... silencieux 
» et triste; un peu... changé... enfin tout chose, 
» comme dirait l’oncle Thoumieux. Je pense que 
» vous comprenez que c’est de votre mari que je 
» parle et que je prends sur moi, sans qu’il s’en 
» doute, de vous prévenir que votre présence ne 
i peut que lui être salutaire et que, pour peu 
» que vous ajourniez votre retour, je ne réponds 


» pas que vous n’ayez qu’à vous en féliciter. 

» J’avais dit hier à lui-même : 

» Tu avais besoin d’un peu plus de repos et de 
» villégiature. » 

> Il avait répondu cependant : 

» Nous avions au contraire, Florence et moi, 
* l’intention d’un plus prompt retour. 

» — Vous aviez tort, à cause des enfants. 

» — Ils avaient, en effet, de trop bonnes raisons 
» pour ne pas changer de place; mais les voilà 
» guéris. 

» J’estime donc, ma mignonne, que, quand 
»> même il vous faudrait traverser un tout petit 
» peu les glaces de l’équateur, affronter sans 
» ombrelle les feux du pôle ou vous rendre de... 
» la Roche-sur-Yon, par exemple, à... Napoléon- 
» Vendée, vous feriez bien de revenir. 

» Sufficit! » 

Du moment où ma tante parlait latin, il n’y 
avait pas à hésiter, chère amie; et cependant je 
savais comme elle voit en noir facilement la 
situation de ceux qu’elle aime! 

Je résiste donc aux instances de madame R. 
pour me faire attendre de plus amples renseigne¬ 
ments ; j’enveloppe Louise de tous ses manteaux, 
compliqués d’une chaude couverture ; j’emmail- 
lotte Jacques à peu près comme une momie; je 
choisis, sous la remise, une voiture fermée, 
j’embrasse madame R. un peu à tort et à travers; 
et nous voilà partis. 

Le temps était splendide : une de ces matinées 
de printemps par lesquelles on se sent renaître. 
Mais cette journée devait offrir une image de la 
vie avec ses alternances de lumière et d’ombre, 
d’espérance et de déceptions... Les giboulées que 
nous croyions emportées dans les dernières con¬ 
vulsions de l’hiver disparu, les giboulées n’avaient 
fait qu’une fausse sortie! 

A peine avions-nous parcouru lentement une 
lieue, voilà des nuages au ciel, un vent glaçial et 
rauque, une avalanche de grésil ! 

Le cocher de la Roussette étant allé se marier 
je ne sais où, nous étions conduits par Guillot, 
son suppléant, une doublure insuffisante. 

Au moment critique, une bouffée d’ambition 
lui traversa le cerveau ; il voulut faire scs preuves, 
sans doute, et s’élever, d’un coup, au rang de 
chef d’emploi : 


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JOURNAL DES DEMOISELLES] 


153 


« Madame, me dit-il à travers la vitre inondée, 
d'un temps pareil, on ne mettrait pas seulement 
une grenouille hors de l'eau. Faut se décider... 

— A retourner ? 

— Eh ! pardi non : à prendre la traverse. C’est 
une grosse heure et demie de gagnée, et d’un 
temps pareil qu’on ne mettrait seulement pas une 
grenouille hors de l’eau, ça vaut bien sa valeur. 

— Mais, Guillot, je ne suis pas d’avis... 

— Bien, bien ! puisque c’est l’avis de madame, 
allons-y gaiement î » 

Et Guillot, malgré mes protestations, qu’il fei¬ 
gnait de ne pas entendre, lança ses chevaux entre 
deux haies séparées par une sorte de fossé pier¬ 
reux qu’il appelait un chemin. 

« Il me semble, remarqua bientôt mon fils, que, 
sous prétexte d’arriver plus tôt, Guillot ralentit 
singulièrementl’allure de son attelage. » 

Effectivement, les difficultés du terrain crois¬ 
sant à chaque pas, nous n’avancions plus qu’avec 
une extrême lenteur. Tantôt les roues s’enfonçaient 
dans des bourbiers profonds; tantôt la voiture se 
livrait à de tels soubresauts sur des rocs déchaussés 
qu'elle eût versé si le rapprochement des talus 
n’avait contenu ses mouvements. 

Enfin, elle s’arrêta brusquement, et de nou¬ 
veau j’entendis : 

« Faut se décider! 

— A retourner? demandai-je encore. 

— Eh î pardi non : la place manque pour l’opé¬ 
ration. Mais si je ne peux pas reculer, impossible 
aussi d’avancer. 

— Mais alors?... 

— Dame ! d’un temps pareil, qu’on ne mettrait 
pas seulement une grenouille hors de l’eau, ça 
n'est pas drôle de prendre un bain de pieds dans 
l’ornière. Pourtant si madame et les petits ne 
déchargent pas un moment l’équipage de leurs 
individus, pas moyen de le tirer de ce trou. » 

Il fallait en prendre son parti : je sautai à 
terre avec Louise dans mes bras; Guillot mit 
Jacques en dépôt dans un trou de châtaignier 
creusé par le temps, et, relevant ses manches, il 
commença le sauvetage de sa voiture embourbée 
jusqu’au moyeu des roues. 

Cela dura plus d'un quart d’heure. Louise eut 
froid, Jacques fut mouillé par une gouttière, et, le 
lendemain, les deux enfants étaient alités, avec la 
fièvre! 

La robuste constitution de mon fils eut vite % 
raison de cette rechute; mais Louise fut long¬ 
temps à se remettre, et bien que son état n’of¬ 
frît pas un danger sérieux, je dus passer plusieurs 
nuits à son chevet. 

Oh! les longues nuits! les nuits amères où, 
penchée sur la couche de son enfant malade, une 
mère épie les moindres mouvements de la chère 
créature!... Si la petite tête s’agite sur l’oreiller, 
si les grands yeux cernés restent ouverts, c’est 
qu’alors la fièvre redouble, le mal fait des progrès ! 
si l’apaisement paraît venir, si le sommeil arrive. 


quelle autre angoisse ! N'est-ce pas un suprême 
épuisement? n’est-ce pas le dernier sommeil?... 
La mère, pantelante, retient son haleine pour as¬ 
pirer le souffle qu’exhalent les lèvres de l’enfant... 

Cet enfant, c’est déjà le passé tout émaillé de 
souvenirs gracieux et tendres ! c’est l’avenir avec 
ses promesses ! 

Cet enfant ! il lui a prématurément coûté des 
larmes et des sacrifices; elle l’a mis au monde 
dans la douleur et nourri de sa propre substance ; 
elle a sacrifié pour lui ses plaisirs et son repos !... 
Il lui coûtera bien d’autres sacrifices encore!... 
mais avec quelle ardeur elle court au-devant 
d’eux ! Aimer et s’immoler, c’est sa mission à elle ! 

Aimer, non-seulement pour le temps, mais 
pour l’éternité! non-seulement avec tout son 
cœur mais avec toute son âme!. Aimer Dieu dans 
cette frêle créature sortie de ses mains ; aimer 
cette frêle créature en Dieu pour la lui conqué¬ 
rir, et se dévouer tout entière à cette tâche 
céleste!.. 

Et tandis qu’un océan d’amour bouillonne dans 
le cœur de la mère penchée sur le berceau, tan¬ 
dis qu’elle évoque un passé bien cher, un avenir 
tout mystérieux, l’enfant, inconscient de cette 
atmosphère de tendresse qui l’enveloppe, respire 
l’encens maternel, absorbe l’holocauste sans l’es¬ 
timer à son prix ineffable, sans songer qu’il ne 
rendra jamais en proportion de ce qu’il reçoit ! 

On l’a dit bien souvent, chère amie : c’est à nos 
enfants que nous payons la dette de reconnais¬ 
sance contractée envers nos mères... J’y songeais 
en enlaçant ma fille de mes bras, durant ses 
heures de souffrance, en m’offrant à Dieu pour 
elle... J’y songeais! et mes souvenirs d’enfance 
se réveillaient avec une telle intensité que, moi 
aussi, je croyais encore reposer ma tête endolo¬ 
rie sur le cœur de ma mère... 

Je redevenais enfant... un torrent d’amour 
filial qui me semblait un immense arriéré m’em¬ 
portait dans son reflux jusqu’au seuil de ma vie, 
et il y eut des instants où, d’une voix qui me 
faisait moi-même tressaillir, je m'écriais : 

c Maman!... 

— Maman ! i répétait alors ma fille comme un 
écho. 

Enfin, le mal est encore une fois vaincu : la 
chère enfant babille, chante, se promène et reprend 
ses habitudes journalières! 

Moi, je me sens bien heureuse, mais fatiguée à 
l’excès...un peu malalde, même. Est-ce donc l’iné¬ 
vitable sort des mères ? leur faut-il payer chaque 
joie maternelle par une goutte de leur sang?... 

Les yeux fixés sur la Mère des mères, je 
réponds : 

c Oui ! » 

Durant le mois bénit qui commence, toutes les 
voix des clochers, tous les cantiques de la terre 
s’élèvent en son honneur et son culte suave fait 
jaillir l’allégresse de toutes les âmes chrétiennes. 

Ta dévouée Florence. 


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154 


JOURNAL DB8 DEMOISELLES 


MODES 


La forme dominante pour les robes habillées, 
et convenant surtout aux personnes un peu fortes, 
est la forme princesse ; mais elle ne se compose 
plus seulement d’une robe à queue sans jupon en 
dessous. Les étoffes employées généralement 
sont de ces tissus très à la mode, souples et sans 
soutien. Aussi serait-il impossible d’en composer 
une toilette sans jupe de soie, à moins de la 
doubler, ce qui enlèverait tout moelleux et toute 
grâce à l’ensemble. 

Le jupon, se voyant à peine, peut être en qualité 
médiocre ; mais, le frou-frou de la soie est indis¬ 
pensable. 

Souvent, il ne dépasse la robe princesse que 
par derrière ou par côté, sous un drapé ; aussi 
est-il fort peu garni. Les petits volants plissés 
sont toujours extrêmement goûtés ; on les pose 
souvent presque l’un sur l’autre, au nombre de 
deux ou trois, le premier seul ayant une tête. 

Les nuances foncées telles que le vert mousse, 
le brun loutre, le bronze, etc., sont toujours en 
vogue, en attendant les très-beaux jours où elles 
seront remplacées par le blanc de différents tons. 

Les couleurs nuages sont fort employées, et 
souvent en garniture plastrons, écharpes, etc. 
sur de l’uni. 

Les costumes de faille noire (bon fond de toi¬ 
lette) s’ornent de différentes façons; le blanc est 
la plus jolie garniture : biais, ou petits volants 
plissésen faille ; boutons idem. La dentelle blan¬ 
che les rend très-habillés : guipures fines, Ma- 
lines, Valenciennes, etc. 

J’ai remarqué une très-belle robe princesse de 
faille noire sur jupon pareil. Elle est garnie de 
deux rangs de Maiines tout le long du devant. 
Entre ces deux dentelles, sont disposés des nœuds 
doubles en ruban ptroit noir, dont les pans sont 
ornés de petits ferrets d’or. 

Mêmes nœuds par derrière, un peu sur le côté, 
retenant -un drapé qui dégage le jupon de des¬ 
sous; le bas de ce jupon est composé d'un volant 
plissé, traversé d’un biais, duquel sortent deux 
têtes remontantes, également plissées. 

Autour du cou, rangée de sequins d’or, ainsi 
qu’aux manches qui sont ornées de nœuds et 
de dentelle blanche, et à une large poche, placée 
du côté opposé au drapé. 

Le bord de la robe et la poche sont terminés 
par un bel effilé de soie noire avec lames d’or. 

Le même modèle sans dentelle était exécuté 
sur de la faille unie brun foncé, avec du da¬ 
massé de soie broché marron et or. 

Le cachemire de l’Inde est le tissu préféré 
pour les longues polonaises sur jupon de faille 


de mêmes nuances. Les formes simples ont beau¬ 
coup de cachet. 

Un des plus jolis ornements est le galon dp 
voiture; c’est très comme il faut, surtout en 
gris mode. La polonaise est très-longue, à pans 
croisés derrière, retenus par un de ces beaux 
galons, et doublés de florence de même couleur. 

Pour jeune fille, la polônaise de cachemire 
peut être très-peu ornée : un biais de soie, une 
frange de laine ou de simples lisérés. 

Beaucoup de costumes sont organisés de façon 
à ce que tout tienne ensemble. 

Il est évident que c’est très-commode à faire et 
à mettre, mais, cela a le grave inconvénient de 
ne pouvoir servir à plusieurs fins, et ne permet 
pas d’en jamais distraire le jupon. 

Le foulard, par exemple, ayant peu de soutien 
par lui-même, est généralement disposé de cette 
sorte. On en voit à petites rayures, et de couleurs 
changeantes qui sont d’un charmant effet, com¬ 
binées avec de la soie unie. 

Les nuances changeantes sont un composé de 
rouge ou rose vif, et de capucines ou mandarines, 
très-chatoyant. Le jupon est en faille gris de fer 
avec volants lisérés des deux nuances indiquées 
plus haut. 

.Le foulard est plissé en travers; derrière, les 
pans forment un ou deux drapés et se prolon¬ 
gent jusque sur l’extrémité de la traîne du 
jupon. Le tout a des biais do faille gris lisérés 
des deux couleurs, faisant tête à un effilé à jours, 
des nuances du foulard. 

Le corsage est à basques ornées de même et le 
tout est complété par un charmant petit mantelet, 
forme un peu doiman par derrière, quoique sans 
manches ; doubles pans par devant, les uns tom¬ 
bant droit, les autres se croisant et se nouant 
par-dessus. L’ensemble très-étroit sur les épaules, 
et garni de biais de soie lisérés et de franges. 

Voici la description d’une tunique de guipure, 
pouvant convenir dans bien des circonstances, 
selon les diverses modifications qu’elle pourra 
subir. 

C’est un composé de guipures blanches et de 
guipures noires, cousues l’une à côté de l’autre 
Elles ont la hauteur de six à huit centimètres. 

Il y a un plastron de faille noire que l’on pourra 
varier à volonté. 

Par derrière, la tunique forme de longs pans 
ouverts, garnis d’une dentelle blanche un peu 
soutenue, surmontée d’une bande de plumes fri¬ 
sées noires. Pas de manches ; aux entournures 
une guipure blanche également soutenue. Le 
jupon de dessous sera noir ou de la couleur du 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


plastron, ainsi que les manches courtes ou lon¬ 
gues. Le corsage de dessous sera montant ou 
décolleté. 

Pour l’été, on fera les robes claires, ouvertes 
en carré; pour mettre en dessus, on voit de 
charmants fichus en linon, garnis de dentelle. 
Quelques-uns ont, au-dessus de ces garnitures, 
de jolies guirlandes de broderies au passé, en soie 
ou en coton de couleur. Comme costumes sim¬ 
ples, grand choix dans les lainages de fantaisie. 
Beaucoup de mousse à petits filets do soie, plus 
ou moins accentués. 

Le barège Virginie convient aux jeunes filles. 
C’est une étoffe etc laino claire et légère dans les 
tons doux et pâles. 

En fait de costumes de courses ou de voyage, 
je conseille le coutil à tout petit damier gros bleu 
et blanc. — Polonaise simple, sur jupon pareil 
plissé — gros boutons do nacre. Paletot cintré 
avec boutons semblables. 

La toile d'Asie s’emploie aussi pour le même 
usage Cela se lave fort bien. 

La dentelle torchon persiste, à cause do sa so¬ 
lidité, à composer la plupart des garnitures. On 
en fait maintenant de toutes les couleurs, et.sou¬ 
vent moitié blanche, et moitié d'une autre nuance. 
On en garnit les ools et les manches de toile. 

Un nouveau modèle inspiré par les corsages 
carrés consiste en un large col marin en toile, 
duquel s'élève un second col montant au cou ; le 
tout brodé ou non, aux angles, et orné d’une 
dentelle torchon blanche ou assortie de nuance 
au costume. Hautes manchettes semblables, et, si 
fort veut, mouchoir à raies de couleur avec den¬ 
telle idem. 

On commence à arborer les chapeaux de paille. 
Tous sont très-ornés de fleurs. Les plus jolis 
ont de petites couronnes rondes, placées assez en 
arrière. 

Encore des fonds mous en soie ou en gaze, 
avec passes de paille noires ou blanches. Toujours 
des chapeaux tout en fleurs. Ceux en violettes 
sont particulièrement jolis. Ceux tout en plumes 
de couleurs claires sont fort élégants; ils ont 
généralement un petit bouquet de fleurs de côté. 

Les chapeaux de tulle noir tout brodés et ornés 
de jais vont bien avec une toilette de nuance 
claire. Ils sont toujours très*appréciés en costume 
de deuil ou demi-deuil. 

Le blanc en fleurs, faille, plumes, etc., persiste 
comme un ornement distingué sur les chapeaux 
noirs. 

Les femmes inclinent à diminuer le volumineux 
de leurs coiffures. Les têtes ont l’aspect plus pe¬ 
tit, et les cheveux sont arrangés de façon à leur 


restituer leur véritable proportion, ce qui est 
d'accord avec le plat des costumes. 


LEÇON DE COIFFURE 

Cette coiffure convient essentiellement à une 
jeune fille ou à une jeune femme. Son exécution 
est extrêmement facile : on fait d’abord une raie 
frontale, et une raie transversale d’une oreille à 
l'autre et à peu près à dix centimètres du front ; 
partagez ensuite une mèche de chaque côté de la 
raie frontale (la raie frontale, c’est le nom techni¬ 
que, est celle qui aboutit au milieu du front). 
Faites de la mèche qui se trouve de chaque côté 
tle la raie une ondulation sur épingle; séparez 
ensuite les cheveux de derrière en deux parties 
afin d’obtenir sur le sommet do la tète de quoi 
faire une attache, laquelle doit servir de fonda¬ 
tion. (Voyez figure 1). 

Ensuite relevez les cheveux des tempes et 
enroulez la pointe autour de l’attache. Ce relevé 
fait disparaître la trace de la raie transversale, 
car, dans une coiffure bien faite, la seule et uni¬ 
que séparation que l’on peut montrer, c’est la 
raie frontale. 

Après avoir défait l’ondulation, vous l’étalez en 
l’écartant sur tout le devant de la tête et en tour¬ 
nant également les pointes autour de l'attache, 
(Voyez figure 2). • 

Relevez ensuite les cheveux sur le cou, à raci¬ 
nes droites; et, avec un peigne fourchette, vous 
les fixez sur le sommet de la tête, en y joignant 
ceux de l’attache. (Voyez figure 3). 

Séparez ensuite les cheveux en deux parties 
égales, faites passer la mèche de droite à gaucho 
et celle de gauche à droite, ce qui forme le nœud 
croisé au-dessus du peigne d’attache; avec les 
pointes de ces deux mèches vous formez les 
coques de chaque côté pour accompagner ce 
catogan Louis XV. (Voyez figure 4). 

Avec une petite mèche frisée dont on place 
habilement la tète dans une cavité quelconque, 
on forme des petits anneaux en faisant passer 
les pointes de cette mèche frisée h travers les 
cheveux des tempes au moyen d’une aiguille en 
écaille, comme je l’ai démontré dans la précé¬ 
dente leçon. Ces petits anneaux de frisures sont 
faits pour adoucir le devant de la coiffure, et 
l’unir à la coiffure de derrière. (Voyez fig. 5). 

J’informe mes lectrices qu’un salon est ouvert 
chez moi, rue du Faubourg-Saint-Honoré, 5, pour 
les leçons et les consultations relatives à tout ce 
qui concerne la coiffure, et que j’ai un grand choix 
d’ornements, en fleurs, plumes, écaille et posti¬ 
ches, additionnels à la coiffure. 

De Bysterveld. 




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JOURNAL DES DEMOISELLES 


VISITES DANS LES MAGASINS 


La popeline de Lyon, de toutes couleurs, que 
les magasins du Petit-Saint-Thomas, 27 et 35, 
rue du Bac, ont mise en vente au prix incroyable 
de 2 fr. 90 cent, le mètre, n’est pas la seule occa¬ 
sion que nous offre cette maison de confiance. 
Si nous montons au rayon des soieries, nous 
voyons, à 3 fr., 3 fr. 90, 4 fr. et 5 fr., des 
taffetas mille raies que nous croyons utile de si¬ 
gnaler à nos lectrices ; leur bonne qualité jointe 
à la modicité du prix permet de les employer 
pour petit costume demi-habillé ; je dirai même 
que, mélangés avec un tissu de laine uni ou de 
fantaisie, ils feront une charmante combinaison 
d’étoffes qui sera d’un effet comme il faut. A cette 
même galerie nous voyons du poult de soie, des 
failles noires et de couleurs, dont le prix varie 
de 4 fr. 90 cent., 5 fr. 90 cent., à 18 fr. et 20 fr. le 
mètre. Des tissus de laine, des nouveautés que le 
printemps a fait éclore, je vous ai donné un 
aperçu détaillé le mois dernier; je n’insisterai 
donc pas sur ces étoffes non plus que sur les ju¬ 
pons de faille noire confectionnés, dont j’ai dû 
inÜiquer les prix; je vous désignerai aujour¬ 
d’hui les confections dd Petit-Saint-Thomas 
comme de très-élégants pardessus de printemps, 
qu’ils soient en faille, en Sicilienne avec riche 
garniture de dentelle et de passementerie, ou en 
drap léger d’été avec ornements de boutons et de 
galons très-gracieusement posés ; ces pardessus 
ont des formes si diverses que nous pouvons as¬ 
surer nos lectrices quelles en trouveront, je ne 
dis pas deux ou trois, mais plusieurs à leur con¬ 
venance. Des jaquettes en drap meltonà 11 fr. 50, 
des visites en fantaisie beige et grîse à 14 fr. 50, 
conviennent aux jeunes filles; elles pourront les 
porter non-seulement à la campagne mais à la 
ville et sur tous les costumes. L’écharpe Ninon en 
armure et molleton de couleur avec nœuds en 
ruban, coûte : 14 francs. 

N’oublions pas de dire que les jupons en per¬ 
cale noire, garnis de plusieurs volants avec pas¬ 
se-poil rouge et blanc, genre breton, sont vendus 
à des prix très-peu élevés et que toutes les tuni¬ 
ques-princesse auront très-bon air portées sur 
cette gentille fantaisie. A côté,*se voient des ju¬ 
pons en percale de toutes les couleurs, unie, ou 
à rayures, ou à petites dispositions sur lesquelles 
une tunique en percale ou jaconas uni sera très- 
gentille. Demander des échantillons au Petit- 
Saint-Thomas; ils sont envoyés franco. 

Après ces renseignements, qui regardent plus 
particulièrement les dames et les fillettes, nous 
allons nous occuper des petits garçons et consa¬ 


crer quelques lignes à leur costume qui change 
peu de forme, disons-le tout de suite, la fantaisie 
n’ayant rien à voir à leur paletot, leur veste et 
leur culotte boutonnée de côté, sous le genou, ou 
serrée par un élastique. M. Lacroix, 2 et 3, rotonde 
Colbert, qui a fait sa spécialité du petit costume 
masculin, emploie pour ce genre de costume, 
soit des tissus beiges souples et légers, soit 
de petits draps façonnés dans les teintes ma¬ 
rine, loutre, grise, de plusieurs tons marron. 

A partir de quatre ans, la jupe plate devant et 
plissée derrière, la veste descendant à cinq cen¬ 
timètres du bord de la jupe, est la forme qui con¬ 
vient le mieux; à cinq ou six ans et plus, la cu¬ 
lotte boutonnée de côté sous le genou ou froncée 
à un poignet, la veste fermée par un bouton et 
s’enfuyant sur un gilet, aux pointes abattues, 
vont à merveille. Les encolures se garnissent 
tantôt d’un col-châle, tantôt d’un revers; elles 
sont un peu échancrées afin de dégager le col et 
la cravate. 

Leur pardessus a la forme du paletot croisé et 
se ferme par un double rang de boutons. 

Dans ces costumes tout est soigné ; ils sont un 
diminutif gracieux du peu gracieux costume pa¬ 
ternel. 

Nous prions nos lectrices de s’adresser direc¬ 
tement à M. Lacroix pour tous les renseigne¬ 
ments qu’elles auront à demander, comme prix, 
envoi d’échantillons d’étoffes, et indications des 
mesures à prendre. 

J’avoue mon penchant pour les spécialités; il 
me semble que l’on est assuré de n’y trouver que 
des choses de très-bonne qualité ; leur succès est 
à ce prix. La Compagnie des Indes, 42, rue de 
Grenelle Saint-Germain, très-connue par sa spé¬ 
cialité de foulards et de cachemires de l’Inde, s’est 
fait une réputation très-honorable dans l'indus¬ 
trie par la bonne qualité, la beauté et la diversité 
de ses tissus, cachemires de l’Inde et foulards. 
Non-seulement le foulard classique croisé ou 
lisse s’y trouve dans une infinité de tons, 
mais aussi décoré de la disposition la plus 
en vogue : ligne, fleurette, large rayure, des¬ 
sin de fantaisie, etc. D’autres tissus de soie, 
aux nuances nouvelles, à filets interrompus, dis¬ 
posés en rayures jaspées sur fond crème à filets- 
rayures bleu marine et bleu pâle; tilleul à filets- 
rayures bleu marine; et mandarine bleu ciel, ma¬ 
rine et mandarine ; noir, mandarine, bleu pâle et 
blanc, sont destinés à faire des tuniques-princesse 
qui se porteront sur un jupon de faille sombre à 
la ville ; de faille claire en soirée. Le prix est de 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


157 


f4 francs le mètre en soixante centimètres de 
largeur. Ce genre de tissu — même largeur et 
même prix — forme un jaspé de deux couleurs : 
bleu ciel et rosé ; tilleul et rosé ; bleu pâle et 
blanc, pour les toilettes très-habillées; havane de 
deux tons et caroubier; bleu pâle, noir et blanc; 
marron, gris et mastic ; bleu Louise et tilleul,—et 
j'en passe, — pour les costumes de ville. 

A 12 fr. 50 cent, le mètre en soixante centimè¬ 
tres de largeur un tissu rayé caillouté offre de 
très-heureuses combinaisons de couleurs; en 
teintes claires : blé, noir et blanc; bleu ciel, 
grenat et crème ; gris perle, gris ardoise et blanc; 
bleu*ciel et bleu marine; en teintes foncées : 
loutre, marron et tilleul ; vert myrte et angéli¬ 
que ; bleu marine et bleu pâle ; noir et blanc. 
Cette élégante étoffe n'a point d’envers. 

Passons au cachemire de l’Inde que le nouveau 
costume breton met en vogue plus que jamais. La 
Compagnie des Indes a plusieurs séries de cache¬ 
mires qui comprennent cinq ou six cents nuances. 
Le prix commence à 8 francs le mètre en un 
mètre vingt centimètres de largeur et va progres¬ 
sivement jusqu’à 30 et 35 francs le mètre en 
un mètre quarante centimètres de largeur. Je 
choisis, pour vous désigner les nuances,les séries 
lesplus courantes, celles de 8, 12 et 15 francs le 
mètre; la première offre les teintes claires : bleu, 
gris feutre, gris poussière, bleu porcelaine, til- 
leql, martre, bleu azur, rose de Bengale, lapis, 
dans plusieurs tons; et les teintes sombres : bleu 
roi, marine, réséda, loutre, vert bronze, etc., etc. 

A ce prix, j’engage à faire le costume complet, 
à le garnir de galon que l'on disposera dans le 
genre breton ; de cette manière vous serez à la 
mode, quitte à enlever le galon quand cette 
façon, qui datera, aura fait son temps. En pré¬ 
vision de ce changement, festonnez des volants 
de cachemire soit en laine soit en soie et vous 
aurez une seconde garniture bien bon marché et 
qui donnera un tout autre aspect à votre toilette; 
peut-être y gagnera-t-elle en élégance.A ce même 
prix on trouve une série de demi-tons dans le gris 
ardoise, le havane, le marron, le réséda, le feu¬ 
tre, le tourterelle, etc., etc. A 12 francs je signale 
les teintes tilleul, gris bleu, vigogne,etc., etc. Du 
reste nos lectrices pourront, en demandant la 
collection des échantillons qui leur sera envoyée 
franco, faire leur choix parmi toutes ces teintes 
qu’il nous est impossible de désigner d’une façon 
précise. 


Les galons brochés et brodés auront encore la 
vogue cet été; ils sont presque obligatoires 
comme garniture du costume breton. Le galon 
cachemire aux nuances douces et éteintes est 
un broché de couleur qui se trouve dans tous 
les tons; le galon fantaisie offre des dessins cou¬ 
rants tels que des feuilles de houx ombrées avec 
graines rouges, des liserons nuancés, des bluets 


sombres, se détachant sur un fond de soie de 
teinte claire ou foncée; tout est joli dans ces dis¬ 
positions, les dessins aussi bien que la combi¬ 
naison des couleurs. Comme grande nouveauté 
nous avons encore vu à la Ville de Lyon, G, rue 
de la Chaussée d Antin, un genre de broderie • en 
relief qui s’applique sur l’étoffe, sur laquelle elle 
semble faite; cette broderie, qui représente 
des feuillages et des fleurs disposés en guirlande, 
est découpée de manière que chaque fleur, cha¬ 
que feuille s enlève sur le fond; un dessin de 
mûres et de feuilles d’un vert olive ombré nous a 
paru très-joli; on assortit les nuances à l’étoffe. 
En ce moment les galeries de la Ville de Lyon sont 
encombrées des nouveautés les plus sédui¬ 
santes» mais ne pouvant vous parler de toutes, 
nous vous désignerons seulement line dentelle 
noire dont les dessins sont en soie de couleur 
ombrée; c’est une très-élégante fantaisie qui 
ne se trouve que dans cette maison. On la dis¬ 
pose en barbe comme tour de cou ; on la chif¬ 
fonne en pouff pour mettre dans les cheveux ; il 
y a encore le pouff en taffetas déchiqueté en lon¬ 
gues pointes, qui se pique de côté ou derrière. 

Pour les chapeaux d’été, la gaze Nubienne est 
destinée à faire de longues écharpes qui se dra¬ 
peront autour de la calotte. Cette gaze, qui forme 
rayures satinées granitées et rayures très-claires, 
se trouve dans tous les tons à la mode : tilleul, 
rose, bleu céleste; la blanche, par le mélange du 
brillant et du clair, semble coupee do fines rayures 
argentées : nous la signalons particulièrement 
pour les jeunes filles. Pour elles et pour les 
jeunes femmes, la Ville de Lyon a fait faire de 
longues mitaines au filet à la main en soie noire 
ou blanche; elles ont eu la vogue pour les petites 
soirées et poursuivront leur succès à la campa¬ 
gne et aux bains de mer. Terminons en rappelant 
que les gants de Saxe à manchette ronde ou bou¬ 
tonnée que Yon vend à la Ville de Lyon sont 
d’excellente qualité et solidement cousus. 


Quelques conseils sur les soins à prendre 
pour préserver le teint du hâle et des taches 
de rousseur me semblent opportuns. Le mal 
venu, on fait appel à tous les cosmétiques qui 
doivent enlever en quelques jours, disent les 
prospectus, toutes ces taches qui ont mis des 
mois à se former sur votre visage. C’est 
afin de vous prémunir contre l’emploi do 
ces poudres et pâtes malsaines que je vous 
signale quelques très-bons cosmétiques préparés 
par M. Guerlain, 15, rue de la Paix, et dont vous 
pouvez faire usage en toute sécurité. D’abord, m’a 
dit M. Guerlain, il faut prendre quelques soins 
préventifs ; en rentrant d’une promenade au 
grand air et au soleil, avoir soin d’enlever la pous¬ 
sière du visage avec un peu de cold-cream, crème 
de fraise — de l’essuyer et de le saupoudrer de 
poudre de riz que vous enlevez quelques instants 


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JOURNAL DBS DEMOISELLES 


après avec la main; mais, avant tout, ne jamais 
sortir sans voilette, surtout à la campagne et au 
bord de la mer. 

Pour la toilette l’eau de verveine est excellente, 
et pour les pays chauds, l’eau de laurier cam¬ 
phrier et l’esprit de fleurs de cédrat. Pour les mains, 
le savon Sapoceti au blanc de baleine parfumé à 
la violette, à l’amande, à l'héliotrope et la pâte 
de mélisse aux pistaches. Les personnes qui par 
les grandes chaleurs ont des transpirations à la 
tête devront se servir de l’eau lustrale, qui rafraî¬ 
chit et tonifie; comme pommade, elles feront 
usage do stilboîde liquide et cristallise. L été, les 
extraits de fleurs pour le mouchoir doivent être 
frais : le cédrat, le bouquet Floride conviennent 
pour la chaleur. Les personnes qui ne se ser¬ 
vent que d[eau de Cologne trouveront dans 1 eau 
de Cologne de M. Guerlain une suavité de par¬ 
fum qui reste au mouchoir sans s’altérer. Les 
poudres de riz à employer sont: la poudre de 
cypris pour les brunes ; la poudre de cygne pour 
les blondes. Ces différentes parfumeries se trou¬ 
vent chez M. Guerlain. Prière à nos lectrices 
de s’adresser directement à cette maison. 


Nous nous bornerons aujourd'hui à constater 
le dernier succès obtenu à 1 Exposition de Phila¬ 
delphie par la machineà coudre de MM. W heler et 
Wilson. Ce sont les meilleurs renseignements 
que nous puissions donner à nos abonnées. Pour 
marquer la grande supériorité de ces machines 
sur les autres inventions de ce genre, le jury, à 
l’unanimité, a décerné a cette seule Compagnie 
deux médailles de mérite et deux diplômes d’hon¬ 
neur, et cette distinction a été ratifiée par la 
commission du centenaire. Voici les motifs sut 
lesquels est basée cette récompense hors ligne : 
machine atteignant la perfection dans l’art mé¬ 
canique — principes entièrement nouveau* — 
application à une grande variété de travaux — 
beauté du point — douceur et vitesse. — Les 
machines sont garanties cinq ans, etM. Séeling 
offre de grandes facilités de paiement. Prière de 
s’adresser directement à lui pour de plus amples 
détails. 

La Favorite des dames, à un fil, et la canadienne 
à navette, sont deux machines qui marcfient à la 
main : la première coûte G4 francs, et la seconde 
100 francs. 

C. L. 


EXPLICATIONS DES ANNEXES 


GRAVURE DE MODES, 4102 
Toilettes de M 11 ® Vidal, rue Vivienne, 12. 
Toilette de fillette. — M™ Day-Fallette (spécialité 
pour jeunes filles), boulevard de la Madeleine, 15. 
Chapeaux de M®® Bricard, rue de Richelieu, 38. 

Première toilette . — Costume en granit marron, 
veiné de blanc. La jupe, tout unie derrière, est garnie, 
devant, de biais en faille marron avec passant en faille 
blanche et posés en travers. Corsage à plastron breton 
traversé en haut et en bas par une bande pareille à celle 
de la jupe; l’encolure du plastron est ornée d’un rou¬ 
leauté en faille marron; le plastron est légèrement 
échancré devant et forme deux petites dents arrondies 
au milieu du cou, simulant un col remontant. Rangée 
de boutons de nacre blanche disposés en écailles sur 
la poitrine, au bord du corsage, de chaque côté du 
plastron, et sur une longueur de dix centimètres. — 
Capote froncée en faille marron, avec une guirlande 
de feuilles de cresson mêlée de gousses d’érable et 
d’une rose jonquille. Dessous, ruché effilé mais clair. 

Deuxième toilette. — Robe (1) en neigeuse de soie 
bronze clair, avec draperie en faille tilleul garnie 
d’un effilé. Dans le bas de la jupe, volant pareil à la 


(1) Les abonnées aux éditions verte et orange rece¬ 
vront le patron du corsage le 16 mai. 


robe, à tête coquillée, doublée de faille tilleul. De 
chaque côté du corsage, simulant un plastron, cinq 
ou six petits galons de soie tilleul. Col rabattu, en 
neigeuse, garni d’un rouleauté de faille tilleul. Bou¬ 
tons tilleul en passementerie. Manche ornée de biais 
en neigeuse, rouleautés de tilleul, petits revers tilleul 
sur la couture extérieure. — Chapeau de fleurs; 
touffes de roses assorties, avec feuillage nuancé et 
boutons de roses de différentes couleurs. 

Toilette de fillette. — Robe princesse (1) en benga- 
line bleue. Devant d’une seule pièce, à trois pinces; 
tablier arrondi, orné d’un plissé. Dos américain. 
Corsage décolleté en carré et boutonné sous, le bras 
le dessous de la manche est ouvert au milieu pour se 
boutonner à la suite du corsage, sur une longueur de 
cinq à six centimètres. Le tablier est coulisse du côté 
où le corsage est boutonne, ainsi que le lé de der- 
r ièrc, et ils sont ^ réunis, sans se joindre, par des 
nœuds de faille bleue; de l’autre côté, les deux lés de 
la polonaise sont cousus sous le plissé du tablier; un 
peu en arrière, un nœud bleu à longs pans fixe la 
draperie. Le bas de la jupe, le bord de la polonaise 
et le tour du cou sont garnis de petits plissés comme 
le tablier. Manche à revers plat avec nœud sur le 


(1) Les abonnées aux éditions verte et orange rece¬ 
vront ce patron le 16 mai. 


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JOURNAL DBS DEMOISELLES 


159 


dessus. — Chemisette en mousseline avec entre¬ 
deux brodés et petit plissé autour du cou. — Chapeau 
en paille d’Italie orné de rubans bleu de ciel et d’un 
petit bouquet de fleurs de pommier du Japon. 


GRAVURE D'ENFANTS, 4102 bis. 

Toilettes de petites filles, des magasins du Petit-Saint- 
Thomas, rue du Bac, 35. 

Gostumes de petits garçons, de M. Lacroix, rotonde- 
Colbert, 2. 

Costume de petit garçon de sept à huit ans. — 
(Voir la planche de patrons de ce mois.) Blouse en 
petit drap gris clair, ouverte de côté et boutonnée 
sous une bande de drap pareil, piquée de chaque 
côté. Ceinture de drap piquée, retenue derrière et 
sur les côtés par des pattes de drap très-étroites et 
piquées au milieu. — Pantalon demi-long pareil, mi- 
collant et boutonné au-dessus du genou, sur la cou- 
turo extérieure. 

Toilette de petite fille de dix à douze ans. — 
Robe princesse en mohair crêpé tilleul, terminée dans 
le bas en créneaux pointus, lisérés de faille verte, 
sous lesquels est un petit plissé de faille verte. Sur la 
jupe est jetée une écharpe pareille à la robe, bordée 
dans le haut d’un biais en faille verte, et dans le bas, 
d’une frange-muguet tilleul nouée en soie d’Alger 
verte ; les deux bouts de cette écharpe en dessous du 
nœud se réunissent très-bas, sous un nœud en faille 
effilée; l’un d’eux se drape en coquillé, doublé de 
faille verte. Manche à parement rond liséré de vert, 
bordée au poignet d’un biais plat en faille verte ; le 
parement est bordé d’un plissé de faille verte. Petit 
col droit très-bas, liseré de faille verte. Boutons de 
faille verte. —Chapeau à calotte haute en paille d’Ita¬ 
lie, orné d’une draperie à trois plis réguliers, effilée 
des deux côtés, faisant pointe d’un côté sur la passe 
et un peu coquillée derrière. Touffe de muguet sur la 
calotte, tombant derrière dans les plis creux du co¬ 
quillé de la draperie. Nœud en faille blanche à larges 
pans effilés sous le bavolet. 

Costume de petit garçon de trois à cinq ans. — 
Jupe en drap marron, plate devant et plissée derrière 
à plis russes. — Gilet long boutonné un peu plus bas 
que la taille et terminé en deux pointes très-écartécs. 
—Veste (1) très-longue à angles abattus doublée de sa¬ 
tinette marron. Poches placées très-bas, à angles 
abattus également, et retenues par des boutons; col 
rabattu ; revers avec pointe en satinette au milieu. 

Toilette de petite fille de cinq à sept ans. — Robe 
princesse (2) devant, en sicilienne bleu marine. Plas¬ 
tron boutonné de côté sous une garniture plissée, sur¬ 
montée d’un biais liséré en même étoffé que la robe ; 
le plissé est couvert d'une dentelle blanche; la garni¬ 
ture tourne carrément devant tout en bas de la jupe, 
dont elle borde le tour ; elle continue sur le corsage 


(1) Les abonnées aux éditions verte et orange rece¬ 
vront le patron le 16 mai. 

(2) Les abonnées aux éditions verte et orango rece¬ 
vront ce patron le 16 mai. 


et autour de l’encolure ; sur le plastron, un petit col 
rond composé comme la garniture se perd sous les 
plissés de chaque côté. La jupe est plissce derrière à 
gros plis plats. Manche arrondie, bordée de la même 
garniture, avec petit nœud en faille et glands assor¬ 
tis à, la robe, sur la couture extérieure. Du côté droit 
une draperie de faille bleu marine, fixée sous le biais 
à hauteur d’une poche, tourne autour de la robe par 
derrière et vient se terminer très-bas, à gauche, sous 
un petit nœud avec glands. — Chapeau en paille 
cousue, à bord relevé, doublé de velours bleu. Dra¬ 
perie de velours surmontée d’un petit biais double en 
faille très-peu coquillée; la draperie est posée sur le 
bord de la calotte, à droite, et tourne en baissant pour 
venir s’arrêter au bas, devant, en un gros coquillé 
surmonté d’une plume bleue. Dessous, ruché effilé 
bleu, et petit nœud en faille drapée sur le côté gau¬ 
che. 

Toilette de baby de deux à cinq ans. — Robe- 
blouse en cachemire gris feutre, ornée de galons 
agrémentés gris foncé, boutonnée de côté par des 
boutons de nacre; jupe à larges plis montés très-bas. 
Longue poche carrée tombant sur les plis do la 
jupe, bordée tout autour d’un galon agrémenté et 
traversée dans sa largeur par une rangée do bou¬ 
tons de nacre disposés en écailles. Col marin bordé 
de galon. Manche à parement rond relevé et tra¬ 
versé dans la hauteur par un galon et une rangée de 
boütons. — Chapeau en paille plate ; calotte ronde 
basse, entourée d’un ruban blanc; gros nœud de¬ 
vant, et nœud à pans derrière. 

TAPISSERIE COLORIÉE REPOUSSÉE (i) 

Bande, pour chaise, coussin ou encadrement de 
rideau ou de portière. 

PETITE PLANCHE COLORIÉE REPOUSSÉE 

Petite bande, broderie orientale sur tissu brésilien, 
pour pochette à ouvrage, petit pliant ou ameublement 
de campagne. 

CINQUIÈME CAHIER 

Tablier-étole. — Tablier à bretelles. — Deux toilet¬ 
tes de premières communiantes. — Jardinière. — 
Signet en Bristol. — Étoile en frivolité. — Fond en 
frivolité. — Garniture au crochet pour chemise. — 
Couverture pour baby. — En Ire-deux. — Marie. — 
Angle soutaché pour pelote. — Entre-deux. •— Cape¬ 
line de baby. — Paletot de baby. — Coiffure. — 
Déshabillé. 

PLANCHE V 

1 er CÔTÉ 

Robe de premiébj* commisiantk, page 1. (cahier de ce 
mois). 

2® CÔTÉ 

Tablier-étolb, pour petite fille, page 1 (même ca¬ 
hier). • 

Bloüse j costume de petit garçon, 1»* toilette 

Pantalon ) (gravuro 4102 bis). 


(1) Un accident d’imprimerie nous forçant à ajour¬ 
ner le sujet du milieu de la chaise donnée en avril, 
nos abonnées le recevront dans l’un des prochains 
numéros, en juin probablement. 


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160 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


ÉNIGME 

Je suis un fruit succulent et vermeil ; 

A le bien cultiver en France l’on s’applique ; 

En fraîcheur, en saveur, il n’a pas son pareil, 
N’en déplaise à ceux d’Amérique ! • 

Je suis encore, tantôt, un passe-temps joyeux. 
Plaisir digne de l’innocence; 

Tantôt un métier périlleux, 

Exigeant courage et prudence : 

Au pôle parfois je conduis 
Parmi les frimas et les glaces; 

J’alimente de mes produits 
De fortes et vaillantes races. 

Parfois un orage soudain 
Jusques auprès du port vient menacer ma voile. 

Mais jamais on n’implore envain 
Celle que delà mer on appelle I’Etoile. 


mosaïque 


Que ne puis-je vous donner quelque chose du 
sentiment que j’ai du néant de cette pauvre vie! 
Néant, du moment qu'on la prend pour terme, et 
déjà l’immortalité, quand on la prend pour 
moyen. M mt Swetchine. • 


Il ne suffît pas, pour conserver la paix avec le9 
hommes, d’éviter de les blesser; il faut encore 
savoir souffrir d’eux lorsqu’ils font des fautes à 
notre égard. 

Nicole. 


RÉBUS 



Explication du rébus d’Avril : L’Avariçe est la source de tous les maux . 

Le Directeur-Gérant : J, ThiéryJ 


7 — 12G5 Paris. 


T|tpooràphi» Morris PàfeB bt Fils, rub àmblot. 


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ET PETIT COURRIER DES DAMES REUNIS 


Petit S 1 Thomas ^<r ^ têts s/tf rU%rr f 's'rssjy'ts?**,* ^ 

_ fliiûrUin ./'/'•_ ^ Tûinhirûriû Pnmnûûnno Pnrîn-Mi/l 


• Guerlain />! Teinturerie Européenne . Perinaud, 

^ Ville de Lvon, 4* /g^ Q 









































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Journal . 

DES 

DEMOISELLES 


PHILIPPE DE COMINES 

• -■ nws— . 


Au temps où l'hôtel de Cluny n’étaît encore 
que le musée Du Sommerard , et présentait à 
l’œil du visiteur sa riche collection d’objets cu- 
' rieux, non dans l’ordre sévère qui préside à leur 
classement actuel, mais dans un fouillis pittores¬ 
que, au milieu duquel le maître du lieu lui- 
même se plaisait à le guider, on rencontrait sur 
l’escalier de pierre qui mène à la chapelle, un 
sarcophage datant du seizième siècle. Deux 
statues peintes, — un homme et une femme 
agenouillés côte à côte, mains jointes, et vêtus 
selon la mode de leur temps, — le surmontaient. 
Ce monument funèbre, transporté plus tard au 
Louvre, était, comme l’indique l'inscription, 
celui de Philippe de Comines (1), sire d’Argen- 
ton et autres lieux, et de dame Hélène de Jambes, 
sa femme. 

D’Hélène de Jambes, nous ne voyons rien à 
dire, si ce n'est qu'elle avait apporté de grands 
biens à son mari ; mérite qui, — on a quelques 
motifs de le croire — n’était pas indifférent à ce 
dernier. Philippe de Comines, au contraire, nous 
fournira ample matière à discourir, car lui-même 
nous raconte beaucoup de choses dignes de 
captiver notre intérêt. Devant ce personnage en 
si dévote prière, on se prend à l’interrompre tout 
bas, on l'interroge ; — soudain surgissent à ses 
côtés deux individualités historiques des plus 
tranchées dans leur contraste : le terrible et 
dernier duc de Bourgogne, Charles dit le 
Téméraire , et le roi Louis XI; adversaires 
fameux, que nul n’a peints d’une manière plus 
vivante qu’il ne l’a fait, parce que nul n’était 
mieux placé que lui pour le faire. 

c — Au saillir de mon enfance, et en l'aage de 


(i) Ou Commines. 

Quarante-Cinquième année. 


> pouvoir monter à cheval, - dit-il au début de 
9 ses Mémoires, — je fus amené à l’Isle (Lille), 
9 devant le duc Charles de Bourgogne, lors 
9 appelé comte de Charolois, lequel me prit à son 
» service ; et fut l’an 1464. # 

Philippe de Comines n'avait pas vingt ans, lors¬ 
que, quittant le domaine seigneurial de sa 
famille, qui n'était pas l’un des moindres de la 
i ' Flandre, mais que son défunt père lui avait 
laissé grevé de dettes et d'hypothèques, il vint 
ainsi chercher fortune à la Cour fastueuse des 
ducs de Bourgogne, qu'il devait bientôt déserter 
pour celle du roi de France. Le duc régnant 
était encore ce Philippe surnommé le Bon, moins 
à cause de la bonté de son cœur, que de sa 
magnificence et de l'étendue de ses États. C'est 
en présence de ce très-redouté seigneur, comme 
on disait alors, flanqué de son fils unique’ le 
comte de Charolais, c’est en présence de tout 
son Conseil, assemblé autour de lui en séance 
solennelle, que, peu de jours après son arrivée. 
Comines, témoin de la scèpe qu'il rapporte, nous 
introduit de prime-saut. 

Trois des plus hauts dignitaires de France 
sont là, exposant, toutes portes ouvertes, les 
griefs du roi Louis, A la charge de qui? — De ce 
* même comte de Charolais, le seul et déjà tout- 
puissant héritier de l’altière maison de Bour¬ 
gogne. Le chancelier, Pierre de Morvillers, porte 
la parole, et formule les plaintes de son maître 
en termes acerbes pour le prince, accusé, entre 
autres choses, de liaison coupable avec le duc 
de Bretagne, oè vassal félon , constamment 
traître envers la France comme envers le roi. Le 
duc Philippe écoute avec une gravité calme, et 
répond avec modération. 11 n'en est pas de 
même de l'impétueux Charles; il s’indigne. A 

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N» VI. — JUIN 1877. 



162 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


tout moment il interrompt. Le chancelier lui dit 
durement : 

« Monseigneur de Charolois, je ne suis pas 
» venu pour parler à vous, mais à monseigneur 
» votre père. » 

Le vieux duc impose silence à son fils; enfin 
pourtant il lui dit : 

* J’ay respondu pour toy comme il me sem- 
* Me que père doit respondre pour son fils : toutes 
t lois, si tu en as si grande envie, penses-y au- 
» jourd’huy, et demain dy ce que tu voudras. » 

Mettez entre la colère 

Et l’orage qui la suit 

L’intervalle d’une nuit, 

Dit La Fontaine aux princes. Le duc Philippe, 
pour de bonnes raison*, n’avait pas lu La Fon¬ 
taine, mais sa prudente expérience lui donnait 
un conseil analogue. 

Le lendemain, devant la même assemblée, le 
comte de Charolais, c un genouil en terre sus 
» un carreau de veloux, 1 — prend à son tour la 
parole et, s’adressant à son père comme à son 
juge, justifie les divers actes qui lui sont repro¬ 
chés. Il le fait avec fierté, mais sans trop d’em¬ 
portement. 

t Et oroy bien » — observe Comines — «si 
» n’eust esté la crainte de son dit père, qui là 
» estoit présent, qu’il eust beaucoup plus as- 
» prement parlé. 1 

Le duc Philippe se tire sagement d’affaire, sans 
donner en réalité aux envoyés de Louis XI d'au¬ 
tre satisfaction que quelques paroles respectueu¬ 
ses à l’adresse du roi, le suppliant : 

« Ne vouloir légèrement croire contre luy ne 
» son fils, et de l’avoir toujours en sa bonne 
i grâce, i 

L’audience est terminée. On apporte, suivant 
l’usage du temps, le vin et les épices. Les ambas¬ 
sadeurs prennent successivement congé du père 
et du fils, et se retirent. Le dernier des trois qui 
s’incline devant le comte de Charolois, est 
f archevêque de Narbonne. Le prince, las de 
contenir sa colère, répond au salut du prélat par 
ces mots irrités : ! 

« Recommandez-moy très-humblement à la | 
» bonne grâce du Roy, et luy dites qu’il m’a bien 1 
» fait laver ici par son chancelier, mais avant 
» qu’il soit un an, il s'en repentira. > 

Ainsi se consomme la rupture entre le comte 
de Charolais et le roi Louis XI, ces deux hommes 
qui naguère s’étaient juré une amitié éternelle 
et une fidélité à toute épreuve. On sait ce que 
Louis devait de reconnaissance au duc de Bour¬ 
gogne et à son fils. — Alors que, Dauphin de 
France, et fuyant obstinément la Cour paternelle, 
où ses jours, à l’en croire, n’étaient pas en sûreté, 
il avait trouvé dans leurs Etats un accueil ma¬ 
gnifique, et joui, dorant six années entières, de 
leur libérale hospitalité. C’était chose à ne jamais 
oublier; mais les intérêts avaient changé de part et | 


d’autre,et,dans le monde politique,les sentiments 
suivent volontiers la même route que les intérêts. 

Un an ne s’était pas écoulé depuis le discours 
de Pierre de Morvillers, que nous voyons le comte 
de Charolais à la tête de cette ligue dite du Bien 
public , formée par tous les princes et les hauts 
seigneurs qu’avaient, en quatre années de règne, 
ehassés de leur position, ou contrecarrés dans 
leurs convoitises, les coups d’autorité du succes¬ 
seur de Chartes VII. 

Le but était, au dire des chefs : c de remonstrer 
i au Roy le mauvais ordre et injustice qu’il fesoit 
i en son royaume : et vouloient estre forts, pour 
» le contraindre s’il ne se vouloit ranger. i 
La guerre civile fait explosion. Nous assistons 
à cette journée de Montlhéry, où le champ de 
bataille ne resta aux confédérés que parla retraite 
imprévue du roi, pressé d’aller raffermir la fidé¬ 
lité chancelante delà Normandie. Durant l’action, 
des deux parts, maint combattant avait montré 
plus d’envie de retourner en arrière que de mar¬ 
cher en avant. Comines nous dépeint cette dispo¬ 
sition des esprits d’une manière plaisante : 

« Du cbsté du Roy, fut un homme d’estat qui 
» s’enfuit jusques à Lusignan sans repaître, et 
» du costé du Comte, un autre homme de bien, 

» jusques au Quesnoy-le-Comte. Ces deux n’a-* 

» voient garde de se mordre. » 

En effet, on ne peut pas mieux se tourner le 
dos. Ni l’un ni l’autre, sans doute, n’avaient rien 
à gagner dans cette guerre. Quant au comte de 
Charolais, qui comptait y gagner beaucoup, il 
avait bravement payé de sa personne. Blessé deux 
fois, peu s'en était fallu qu’il ne tombât aux mains 
des ennemis. Comines, qui faisait à côté du prince 
ses premières armes, n’est pas non plus au nombre 
des lâches; mais c’est en termes modestes qu’il 
nous le fait entrevoir : 

« Me trouvay ce jour pour toujours avec luy, 

» ayant moins de crainte que je n’eus jamais en 
* lieu que je me trouvasse depuis, pour la jeu- 
» nesse en quoy j’estoye, et que je n’avoye nulle 
» oonnoissance du péril, mais estoye esbahy 
w comme nul s’osoit défendre contre tel prince, 

9 estimant que ce fust le plus grand de tous, » 
Cette opinion naïve du jeune Comines était 
aussi celle que, pour son malheur, commençait à 
prendre de lui-même le vainqueur douteux de 
Montlhéry. 

« Tout ce jour demeura encore monseigneur 
i de Charolois sur le champ, fort joyeux, estimant 
t la gloire estre sienne. Ce qui depuis luy a cousté 
» bien cher, car oncques puis n’usa de conseil 
» d’homme, mais du sien propre. » 

Nous savons en effet où cette présomption, 
accrue avec le temps, devait conduire Charles le 
Téméraire. 

L’armée confédérée reprend sa marche. On 
rallie en route le jeune frère du Roi, Charles, duo 
de Berry, que la ligue reconnaissait pour chef 
no&inal, et nous voici sous les murs de Paris. 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


163 


Le roi avait pourvu à la défense de oette grande 
cité ; mais les seigneurs comptaient, pour y en¬ 
trer, sur d’autres moyens que la foroe des armes. 
A peine arrivés, dit Cornâtes, 
f Ils commencèrent tous à pratiquer léans (au 
i dedans) et promettre offices et biens, et ce qui 
> pouvoit servir à leur matière. » 

En raison de oes flatteuses ouvertures, une 
assemblée se tient à l’hôtel de ville. On décide 
d’envoyer vers les princes, et de négocier aveo 
eux. 

< ils vinrent en grand nombre de gens de bien 
9 vers les princes dessus dits, au lieu de Saint- 
» Mor (Saint-Maur). 

Les députés, ayant à leur tète l’évêque de 
Paris, Guillaume Chartier, « renommé très-grand 
homme, » dit le narrateur) sont reçus oomme 
auraient pu l’être les ambassadeurs du plus au¬ 
guste potentat de la terre, 
c.Le Duo de Berry, frère du Roy présidoit, 

# assis en chaire, et tous les autres seigneurs 
» debout. De l’un des costés estoient les Duos 

• de Bretagne et de Calabre, et de l'autre te 

* Comte de Charolois qui estoit armé de toutes 
9 pièces, sauf la tête et les garde-bras, et une 
» manteline fort riche sur sa cuirasse. » 

Le oomte venait de passer au pied du Ch&teau 
de Vincennes, qui tenait pour le roi, oe qui ex¬ 
plique oet appareil guerrier, que d'ailleurs il ne 
quittait guère. 

Dunois, — cet ancien compagnon d’armes de 
Jeanne Darc, — le vieux Danois, qui jadis avait 
si valeureusement contribué à chasser l’étranger 
de la terre de France, portait la parole au nom 
des prinoes dont toutes les aspirations tendaient 
& la morceler. 

v Les requestes et fins des Seigneurs estoient 
» d’entrer dedans Paris, pour avoir conversation 

• et amitié avec èux sur le faict de la réformation 

» du royaume.Les responses estoient douces» 

» toutes fpis prenant quelque detay... Ainsi s’en 
i retournèrent, demeurant en grande pratique : 
t car chacun parla à eux en particulier. » 

Mais la pratique n’aboutit pas, car, malgré oe 
qu’assure la sagesse des nations, ce qui est dif¬ 
féré est généralement perdu. Trois jours ne 
s’étaient pas écoulés, que le roi entrait dans 
Paris, et obligeait, par œ retour imprévu, oeux 
qui traitaient aveo les princes, de sortir de la 
ville, ou de s'y cacher. 

c Tantost nous commença la guerre très-forte, > 
poursuit Confines. 

Quelques lignes plus bas, il s’étonne devant la 
prospérité du Paris de cette époque; oe même 
Paris, dont nous avons eu lieu déjà de signaler 
l’importance dans des temps antérieurs : 

« Et faut bien dire qu’en cette Isle de France 
» est bien assise oette Ville de Paris, de pou- 
i voir fournir de si puissants esta (armées) : car 
» jamais nous n’eumes faute de vivre ; et dedans 
9 Paris à grande peine s'apercevoient-ils [qu’il y 


9 eust homme ; rien n’enchérit que le poids seu- 
» lement d'un denier sur pain... A tout prendre 
t cette cité de Paris est la cité que je visse envi- 
» ronnée de meilleurs pays et plus plantureux, et 
9 est chose presque incroyable des biens qui luy • 
» arrivent... t 

Paris était donc bien approvisionné, bien fourni, 
en. outre, d’hommes d’armes, « soldats de bonne 
étoffe, * dit l’auteur; force nobles de Normandie, 
francs-archers, etc., à qui rien ne manquait pour 
entretenir leur zèle ; 

<.Et puis voyoient les Dames tous les jours 

9 qui leur donnaient envie de se monstrer, 9 
ajoute le grave écrivain. Heureuses Parisiennes, 
dont la seule présence incitait les hommes à bien 
faire! qui se fût attendu à rencontrer là cette 
réminiscence de chevalerie? 

Cependant la guerre traînait en longueur. Il y 
avait des escarmouches quotidiennes ; l’artillerie 
tonnait sans relâche sur les rives opposées de la 
Seine, qui séparait les deux armées ; mais Louis XI, 
malgré tous les avantages qu’il avait su mettre 
de son côté, évitait de livrer le succès de sa cause 
aux hasards d'une nouvelle bataille Une nuit 
enfin* les assiégeants, au moyen des intelligences 
qu’ils entretenaient dans la Ville, sont avertis que 
l’armée parisienne s’apprête à les surprendre cft 
va les attaquer sur trois points à la fois. Grande 
est l’émotion dans tout le camp coalisé. 

« Sur la fine pointe du jour 9 * le comte de 
Charolads et le vaillant Jean d’Anjou, duc, de 
Calabre,—les deux chefs auxquels seuls on obéis¬ 
sait dans Yost, parce que seuls on les estimait, — 
Bont debout, armés de pied en cap. Les ducs de 
Berri et de Bretagne viennent les rejoindre. 
Ceux-ci ne brillaient pas, à ce qu’il semble, par 
l’esprit guerrier. « Je ne les vis jamais armés 
9 que ce jour, 9 — observe Confines. Plus haut, en 
décrivant la marche des confédérés, il avait déjà 
dépeint oes princes : 

« Chevauchant sur petites haquenéee, à leur 
9 ayse, armez de petites brigandines fort légères; 
i pour le plus, disoient aucuns qu’il n'y aVoit 
9 que petits clous dorez par dessus le satin, afin 

• de moins leur peser. 9 

Tout I’ost est en armes; chacun à son poste. 
Un gros de cavaliers fait une reconnaissance da 
côté de Paris. Le jour naissait à peine, le temps 
était sombre. Ils aperçoivent d’autres cavaliers 
venant de la ville,et, par dçïà, une forêt de lances 
f dressées. I1 b se replient à la hâte jusque derrière 
les prinoes, à qui ils apportent oes nouvelles. 

Alors Tintrépide Jean de Calabre vient se placer 
près de l’étendard du comte de Charolais, autour 
duquel se pressaient les chevaliers de Bourgogne : 

« Et là nous dit à tous : — Or ça, nous sommes 
t à ce que nous avons tous désiré : Voilà le Roy 
t et tout ce peuple sailly de la ville et marchant, 
9 comme disent nos chevaucheurs; et pour ce, 

* que chacun ait bon vouloir et cœur. Tout ainsi 
» qu’ils saillent de Paris, nous les aulnerons à 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


> l'aulne de la ville, qui est la grande, aulne. » 
L’aune de Paris, dite aune de France, excédait 

effectivement en longueur celle des diverses 
provinces. 

Les paroles du duc de Calabre ayant récon¬ 
forté lacompagnie, selon l’expression de Comines, 
les « chevaucheurs » reprennent un peu de 
cœur, et se rapprochent de la ville. Leurs yeux, 
perçant à travers le crépuscule, retrouvent, im¬ 
mobiles à la même place, ces milliers de lances 
debout, qu’ils ont signalées. Que font-elles là ? 
Pourquoi cette inaction?... 

Peu à peu l’obscurité se dissipe, les objets 
deviennent plus distincts. Le jour se fait, et que 
leur montre-t-il ? 

Hélas ! hommes et chevaux s’étaient mis sur 
pied, monseigneur de Charolais en harnais de 
guerre, monseigneur Jean de Calabre en frais 
d’éloquence, chacun en provision de courage, 
pour tenir tête à une armée de grands chardons, 
qui hérissaient la campagne. 

Les « chevaucheurs » se portent jusque sous 
les murs de Paris sans rien trouver d’autre. 

9 Incontinent le mandèrent à ces seigneurs, 

» qui s’en allèrent ouyr la messe et disner.Et en 

> furent honteux ceux qui avoient dit ces nou- 

> velles; mais le temps les excusa. t 

Cet incident burlesque fut, avec la bataille de * 
Montlhéry, le seul fait marquant de la guerre. 
La ligue n’eut pas d’autre armée à combattre. 

< La pratique de paix se continuoit toujours 

> plus estroit entre le Roy et le Comte de Charo- 

> lois 9 dit notre historien. Un jour même, le 
roi se rend en personne au camp de son adver¬ 
saire. L’entrevue es# curieuse : elle a lieu à Con- 
flans, quartier général du comte de Charolais. Le 
comte, sur le bord de la Seine, reçoit Louis XI 
à la descente du bateau qui l’amenait; la con¬ 
versation s’entame d’une façon familière : 

c Mon frère, dit le roy, je connoy que vous 

> estes gentilhomme, et de la maison de France. » 

» — Ledit comte de Charolois luy demanda >: 

» — Pourquoi; monseigneur? — Pour ce, dit-il, 

9 que quand j’envoyay mes ambassadeurs à 
9 Lille, naguère, devant mon oncle, votre père, 

9 et que ce fol de Morvillers parla sj bien à vous, 
i vous me mandastes par l’archevêque de Nar¬ 
bonne... que je me repentiray des paroles que 
vous avoit dites le dit Morvillers avant qu’il 

9 fust le bout de l’an : et, — dit le roy à ces 
paroles — vous m'avez tenu promesse, et 
9 encore beaucoup plus tost que le bout de l’an. 

9 — Et le dit en bon visage et riant, connoissant 
9 la nature de celuy à qui il parloit estre telle, 

9 qu’il prendroit plaisir aux dites paroles : et 
9 seurement elles lui plurent. Puis, poursuivit 
9 ainsi : — Avec telles gens veux-je avoir à 
9 besogner, qui tiennent ce qu’ils promettent. 

9 — Et desadvoua Morvillers. 9 
On voit se dessiner ici les deux caractères, tels 
qu’ils vont de plus en plus s'accentuer par la 


suite. Toutefois, quelque chatouilleuse que fût 
pour l’orgueil de l’arrogant Bourguignon cette 
entrée en matière, elle ne peut l’amener à rien 
relâcher des prétentions exorbitantes mises en 
avant par lui et ses associés. Le roi de France — 
l'homme du monde le plus habile à faire bonne 
mine à mauvais jeu — se retire, l'air satisfait et 
cordial, mais sans avoir rien obtenu. 

Enfin, peu de temps après, le traité deConflans 
est conclu; ce traité par lequel Louis XI, cédant 
sur tous les points, gorgeait de possessions, de 
trésors et d’honneurs les nobles champions du 
Bien Public , c converty — dit Comines — en* 
bien particulier. 9 Les villes de la Somme, 
rachetées naguère par lui au duc Philippe, 
étaient remises au comte de Charolais; le duché 
de Normandie, — chose amère entre toutes et 
longtemps disputée, — attribué au duo de 
Berri; l’épée de connétable au comte de Saint- 
Pol. — Dès que sa décision est prise, il veut la 
communiquer de vive voix au comte de Charo¬ 
lais. Un nouveau rendez-vous est pris; c’est 
encore le roi qui se transporte à Conflans. L’en¬ 
tretien entre les deux princes est vif, animé, 
amical. Entraîné par le charme qu’il y trouve, le 
comte, suivi seulement de quatre ou cinq servi¬ 
teurs, reconduit le roi jusqu'à peu de distance de 
Paris, franchit avec lui un ouvrage de fortifica¬ 
tion construit pour la défense de la ville, et dis¬ 
paraît à tous les yeux. 

L’inquiétude se répand dans l’armée confédérée. 
Les sombres souvenirs du pont de Montereau, où 
périt son aïeul Jean-sans-Peur, se présentent à 
tous les esprits. Le maréchal de Bourgogne 
donne déjà des ordres pour préparer la retraite, 
quand un groupe nombreux de cavaliers venant 
de Paris, se montre au loin, et s’approche par 
degrés. C’est le comte de Charolais, entouré 
d’une escorte d’honneur dont le roi l’a fait accom¬ 
pagner. Il arrive auprès des siens et, s’adressant 
au maréchal de Bourgogne, dont il. respectait 
la rude franchise, il lui dit : 

« Ne me tensez point, car je connoy ma folie; 

» mais je m’en suis aperçu si tard, que j’estoye 
9 près du boulevard. — Puis luy dit le maré- 
9 chai qu'il avoit faict cela en son absence; ledit 
» seigneur baissa la teste sans rien dire ni res- 
î pondre, et s’en revint dans son ost, où tous 
9 estoyent joyeux de le revoir : et louoit chacun 
i la foy du roi : toutes fois ne retourna oncques 
9 ledit comte en sa puissance. 9 

Donnons ici un bon point à Louis XI. Il venait 
de tenir à sa merci le plus important des otages : 
était-ce loyauté, était-ce calcul de haute politi¬ 
que qui l'avait empêché de profiter d’un tel 
hasard ? Dieu le sait. Ce qu’il y a de certain, 
c’est qu’aucun de ses adversaires n’en eût fait 
autant, à commencer par celui qu’il laissait ainsi 
sortir, sans condition, de ses mains, et qui, 
plus tard, ne se montra pas envers lui si géné¬ 
reux. 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


165 


Les faits que nous venons de rapporter appar¬ 
tiennent au premier livre des Mémoires de Comi¬ 
nes. Nous nous y sommes arrêtés aveo quelque 
.détail parce qu'ils forment, pour ainsi dire, l’ex¬ 
position de l’œuvre, posent les caractères en 
action, et donnent une idée de la manière de 
l’auteur. 

Défaire pièce à pièce le. traité de Conllans, 
qu’il venait de signer, ce fut, on le sait, l’œuvre 
et l’application constante de Louis XI durant 
tout le reste de son règne. 

Sans tarder, il se met en besogne. Tandis que 
le comte de Charolais, devenu bientôt après, 
par la mort de son père, duo de Bourgogne, fai¬ 
sait la guerre aux Liégeois, ses turbulents voi¬ 
sins, soulevés contre leur prince-évêque, dont il 
était l’allié par le sang et par la politique, le roi 
révoquait la cession de la Normandie, et offrait. 


en échange, à son frère une simple somme d'ar¬ 
gent. Sûr de l'opposition du nouveau duc de 
Bourgogne à cette modification du traité, il 
s’apprêtait à la soutenir par les armes, quand 
tout à coup il change d’idée, et, préférant, comme 
toujours, les négociations aux batailles, pro¬ 
pose au duc, qui venait d’ailleurs de soumettre 
tant bien que mal les Liégeois, une conférence 
amiable. — Alors a lieu cette célèbre entrevue 
de Péronne, dont les dramatiques circonstances, 
reproduites par l’histoire ou mises en œuvres 
par le roman, sont connues de tout le monde, 
mais ne présentent nulle part peut-être autant 
d’intérêt que dans les Mémoires de Comines, 
témoin et acteur dans les scènes qui s’y rappor¬ 
tent. 

Aphélie Urbain 

(A suivre.) 


BIBLIOGRAPHIE 


Pour l’achat des livres dont nous rendons compte, prière de s’adresser directement aux Libraires-Editeurs, 


LA VIE HEUREUSE 


Le secret de la vie heureuse, dévoilé par l’es* 
• prit qui a tout scruté, tout éprouvé, tout pesé, par 
saint Augustin, dont la vie s’est passée dans un 
siècle agité, bien semblable au nôtre, ce secret mé¬ 
rite d’être étudié, et après avoir lu le beau et bon 
livre que nous recommandons à nos lectrices et 
à nos lecteurs, si nous en avions, on en viendra à 
répéter avec le fils de Monique : L’âme est créée 
pour Dieu, elle n’aura de repos qu’en lui. C’est 
dans les lettres de saint Augustin que se révèle 
sa pensée intime, journalière, et c’est là que l’on 
voit à quel point la vie présente lui semblait oné¬ 
reuse, à quel point les espérances immortelles 
excitaient en lui une inextinguible ardeur. 

Le petit volume que nous annonçons est formé 
d’un choix de ces lettres exquises; on en a écarté 
celles qui traitaient ces questions de controverse, 
ces luttes contre l'hérésie qui occupèrent la vie 
de saint Augustin, comme elles occupèrent celle 
de Bossuet; on a recherché et choisi celles qui, 
adressées à des amis, à des âmes affligées, pou¬ 
vaient répandre le plus de consolations dans les 
pœurs éprouvés. Et que ces consolations, puisées 
à la source de toute lumière, sont douces et pu¬ 


res ! il le dit, en parlant de lui-même, à son ami 
Nébride : c Les studieux loisirs de ma solitude 

* m’ont démontré que la vie heureuse ne se 

* trouve pas dans la joie des choses sensibles. » 
Et c’est là qu’il ramène toujours celui, qui l’é- 

, coûte, au tranquille mépris des choses passagères, 
joie et douleur, à l’aspiration ardente vers les 
biens que l'œil n’a point vus , que le cœur n’a pas 
compris, mais que la foi promet à ceux qui ai¬ 
ment Dieu. 

€ Nous ne perdons pas ceux qui partent, écri- 
» vait-il à une dame romaine, affligée de la perte 
» des siens, màis nous les envoyons en avant, et, 

» dans cette vie future, ils nous seront d’autant 
» plus chers qu’ils nous seront plus connus, et 
i que nous aurons le bonheur de les aimer sans 
i craindre aucune séparation. » A une jeune re¬ 
ligieuse qui pleurait la mort de son frère, il di¬ 
sait : t II est une vérité simple et hors de doute, 
i que nous devons vivre dans cette vie mortelle 
» de façon à nous acheminer vers l’immortelle 

* vie. Tout en ignorant quels seront les biens fu- 
» turs, nous sommes sûrs, pourtant, d’un point 
» qui n’est pas peu de chose : c’est que les maux 
» de cette vie ne se trouveront pas dans la vie à 
» venir... Depuis que votre frère a quitté cette 
» terre des morts, il n’a plus besoin de rien de 


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166 


JOURNAL DBS DEMOISELLES 


9 corruptible; continuez à vivre (Je façon à le 
» retrouver, car votre frère, quoique mort, est 
» vivant. Assurément, -c’est un sujet de larmes de 
» ne plus voir ce frère que vous aimiez tant, et 
» qui vous témoignait tant de respect à cause de 
» votre profession de vierge ; il est triste de ne 
» plus voir, comme de coutume, ce diacre de 
» l’Église de Oarthage, remplir ses Baintes fono- 

* tions; de ne plus entendre les pieux et édifiants 
» discours qu’il vous adressait souvent. Lors- 
» qu’on pense à ces choses, et que, par la force 
» de l’habitude, on les redemande, hélas ! vaine- 
» ment, le cœur est percé, et les larmes coulent 

* comme le sang du cœur. Mais que le cœur se 
ï tienne en haut, et il n’y aura plus de pleurs 
» dans les yeux. Quoique vous ayez perdu oe 
» qui est maintenant l’objet de vos regrets, l’u- 
» nion de Timothée et de Sapida subsiste encore. 

» Timothée vous aime toujours; ce saint amour 
» demeure dans son trésor, et il est caché en Dieu 
» avec le Christ. Sapida, faites attention à ce que 
» veut dire votre nom : goûtez les choses d'en 
» haut, où le Christ est assis à la droite de Dieu. 

» Il a voulu mourir pour nous, afin que nous vi- 
» vions même après notre mort, afin que l'homme 
j» ne redoute plus la mort comme l’anéantisse- 
» ment de l’homme, et que nous ne pleurions 
» plus comme morts ceux pour qui Celui qui est 
> la vie a voulu mourir... » 

Nous avons cité ce fragment qui donne une 
idée de la douceur, de la force et de la finesse de 
saint Augustin ; et n’est-ce pas une consolation 
puissante, parmi les agitations de notre siècle, 
que de s’abriter sous les ailes de ce génie chré¬ 
tien, qui a cru d’une foi indéfectible aux subli¬ 
mes vérités que nous voyons battre en brèche 
autour de nous, qui a souffert comme nous, plus 
que nous, car son âme était aussi sensible qu’elle 
était grande, et qui n’a trouvé qu’en Dieu son 
refuge et dans les espérances de l'éternité un re¬ 
mède contre les maux d’ioi-bas (1) ? 

M. B. 

LES RONCES OU CHEMIN 

PAH MADAME CLATHE DE CHANDENEtJX 

Ce petit volume, dû à une plume habile et fé¬ 
conde, offre un si réel intérêt que je défie bien 
qu’on le laisse à moitié chemin; il faut aller jus¬ 
qu’au bout, il faut savoir ce que devient oette 
jeune fille si noble et si pure, Thérésine, qui 
marche dans une route hérissée d'épines, bordée 
de précipices, et qui, jusqu’au bout fidèle au de¬ 
voir, souffre, combat et triomphe du mal par le 
bien. Thérésine plaira à toutes les jeunes filles et 
je souhaite à celles qui la connaîtront, son cœur 


(1) Chez Hcrluison, 17, rue Jeanne-d’Arc,à Orléans. 
— Très-jolie édition. 


droit et ferme, sa piété et son dévouement. 
Le vieux ténor, père de Thérésine, enfant gâté, 
enfant vieilli, est bien tracé ; la belle-mère 
Amarantheest peut-être un peu bien brutale; quel¬ 
ques nuances dans ce caractère l’eusseiït rendu 
plus acceptable au point de vue de l’art ; É variste, 
l’homme bon, dévoué, semblable à Thérésine par 
le cœur et si dissemblable par la figure, intéresse 
jusqu à la fin, jusqu'à l’heureux couronnement 
qui lui donne oe qu’il a rêvé et oe qu’il désespé¬ 
rait d obtenir; ce livre émouvant et rapide plaira 
à tous, et à tous nous le recommandons. 

Nos abonnées seront heureuses, nous n’en dou¬ 
tons pas, de trouver dans les colonnes du journal 
des œuvres dues à l’esprit charmant et au talent 
sympathique de madame C. de Chandeneux (t). 


PUBLICATIONS DE LA MAISON OUDIN 

Nous jetterons un coup d’œil rapide sur les vo¬ 
lumes, tous bien choisis, que la maison Oudin a 
édités, et qui sont dédiés surtout à l’adolescence 
et à la jeunesse, dont les écrivains s’occupent au¬ 
jourd’hui avec un zèle qu’ignoraient les siècles 
passés. Jadis,on écrivait beaucoup pour instruire, 
on écrivait moins pour élever; on laissait ce soin 
à l’Église et à la famille; on n’écrivait pas du tout 
pour amuser, et ce n’est guère qu’au dix-huitième 
siècle que l’on a vu paraître des livres de pure 
imagination, destinés aux premiers âges de la vie. 
Un anglais, M. Day, des allemands, Weiss et 
Campe, ont donné un exemple, heureusement 
imité par Berquin, et Berquin a tracé une voie 
qui s’est bien élargie : les contes d’enfants, les 
romans moraux, les romans chrétiens sont nés 
de cette première pensée, qu'il fallait présenter 
aux jeunes âmes la vérité sous une forme at¬ 
trayante et sous des dehors captivants. 

Parmi les écrivains qui se vouent à oette tâche 
et dont les noms sont encore peu connus, nous 
citerons M. Henri de Croisy, et ses très-jolis ro¬ 
mans, Henriette , Étude de mœurs , le Roman 
intime , œuvres intéressantes, bien conduites et 
bien écrites, et qui annoncent à la fois la connais¬ 
sance du cœur et du monde. Ces livres seront 
une oharmante lecture de famille. J’y joindrai le 
Roman de Mirro, de Jean Lânder, qui est un 
vrai chef-d’œuvre d’observation et de sentiment* 
Mirro est un chien; mais qui donc, en sa vie, n’a 
pas aimé un chien et n’en a pas été aimé, se di¬ 
sant que jamais il ne rendrait à cet humble ami 
la tendresse qu’il en recevait ! Eh bien 1 tous ceux- 
là s’attendriront en lisant l’histoire de Mirro, ra¬ 
contée avec tant d’esprit et de cœur par la plume 
habile et chrétienne de madame Hello, cachée 
sous le pseudonymo de Jean Lânder. 


(1) Chez Blériot, 55, quai des Grands-Augustins > 
Paris, — Prix : 2 francs. 



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JOURNAL DES DEMOISELLES 


167 


Irène est aussi un roman dû à Etienne Marcel, 
<louoe histoire d’une âme qu'aucun sacrifice n’ef¬ 
fraie, parce qu’en Dieu seul est sa récompense 
et sa joie. Ce livre est un des meilleurs de cette 
plume infatigable. 

Nous avons dit déjà le bien que nous pensions 
des spirituellesCauseriesde mademoiselle Thérèse 
Alphonse Karr ; nous répétons ioi que ce volume 
est une bonne lecture pour les jeunes filles; il y a 
de la piété et de l’entrain tout à la fois dans ces pa¬ 
ges écrites en vue d’un public jeune et intelligent. 
Le même éditeur publie également les ouvrages 
de mademoiselle Gabrielle d’Ethampes ; Y va et 


Yvette, VHéritage du Croisé, Bretonp et Ven¬ 
déens, qui conviennent à la première jeunesse, 
et un volume de nouvelles, les Visions d'Or , 
par madame Emma Bailly, où nous retrouvons 
un esprit fécond et une plume élégante, déjà 
oonnus par d’autres écrits et sous un autre nom. 
La oollection Oudin est pure de tout alliage; 
elle doit être signalée à eeux qui recherchent des 
lectures saines, attrayantes et inoffenaives (1). 

M. B. 


(1) Bue Bonaparte, (58, Paris.-dolis volumes à 2 fr. 
et 1 fr. 




CONSEILS 

XXX 

LA PATIENCE 


Ce mot n’a peut-être pas grand sens pour vous, 
jeunes filles, mais à mesure que vous irez d’O- 
rient en Occident, à mesure que grandira la 
distance entre vous et l’horizon paternel, à me¬ 
sure que vous vous verrez privées des tendres 
amis qui vous entourent maintenant et qui mul¬ 
tiplient autour de vous les prévenances et les 
attentions, qui ne veulent pas que votre pied 
heurte contre la pierre, vous trouverez le che¬ 
min moins facile et vous aurez plus d’occasions 
d’exercer cette vertu des humbles et des petits, 
qui est aussi la vertu des forts,la patience; mais, 
si vous n’y avez pas habitué votre âme, vous y 
demeurerez inhabiles, et le fardeau des ohagrins 
que l’âge amène d’ordinaire n’en sera que plus 
accablant. 

Ce n’est pas, je l’accorde, une vertu propre à 
la jeunesse que la patience : à vingt ans, le sang 
est impétueux, les désirs vifs, la volonté entière, 
on ne tolère pas la contradiction, on abhorre les 
obstacles, et l’on s’impatiente facilement contre 
les hommes et contre les choses. Les hommes, 
cela les fâche ; quant aux choses, cela ne leur 
fait absolument rien. On désire tant de choses, 
on les désire si fortement, que les impatiences 
naissent vite : un nuage au ciel,qui empêche une 
partie de campagne, un plaisir supprimé ou seu¬ 
lement retardé, un chapeau qui ne va pas, une 
sœur, une amie dont les goûts et les opinions ne 


sont pas en complète harmonie avec les vôtres, 
et voilà l’irritation, l’impatience, l’agitation dos 
nerfs, les paroles vives qui arrivent et dérangent 
l’heureux équilibre de votre vie. — Que c’est 
donc ennuyeux ! on ne peut pas s’entendre avec 
elle ! toujours elle veut avoir raison ! on ne peut 
pas vivre ensemble! c’est impossible! —• et toute 
la litanie des gens émus et impatientés se dé¬ 
roule; on s l agite,le cœur bat; les paroles vives, 
exagérées se succèdent ; on ne peut ni prier, ni 

lire, ni travailler ; l’émotion fiévreuse à* laquelle 

on est en proie, en exagérant nos petits chagrins 
et nos ennuis, nous enlève aussi ces moyens de 
distraction salutaire qui sont toujours sous notre 
main. Vous êtes jeunes, vous pouvez travailler 
sur vous-mêmes, eh bien ! par amour pour votre 
repos, pour votre avenir, réprimez ces bouillon¬ 
nements, ces paroles impétueuses; tâchez de pos¬ 
séder vos âmes, et écoutez ce que dit, au sujet de 
la patience, le grand et sage Fénelon : 

t L’âme s’échappe à elle-même quand elle 
i s’impatiente, au lieu que, quand elle se soumet 
» sans murmurer, elle se possède en paix et pos- 
» sède Dieu. S’impatienter, c’est vpuloir ce qu’on 
9 n’a pas, ou ne pas vouloir ce qu’on a. Une âme 
9 impatiente est une âme livrée à sa passion, que 
9 la raison et la foi ne retiennent plus. Quelle 
9 faiblesse! quel égarement ! Tant qu’on veut le 
9 mal que l’on souffre il n’est point mal. Pour- 


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168 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


> quoi en faire un vrai mal en cessant de le vou- 
» loir? La paix ici-bas est dans l’acceptation des 
» choses contraires, et non dans l’exemption de 
» les souffrir... » 

Lisez attentivement ces paroles, écrites par un 
homme qui fut éprouvé dans son cœur, dans sa 
santé, dans ses opinions, dans ses attachements 
les plus légitimes, dans les grandes espérances 
qu’il nourrissait pour sa patrie et pour lui-même, 
et vous verrez que chacune d’elles est remplie de 
suc et de sens. Si vous avez à souffrir réellement, 
pourquoi perdre le mérite de vos souffrances par 
votre irritation ? si le motif de vos impatiences 
est faible, presque nul, pourquoi lui laisser 
l’empire sur votre âme et permettre qu’elle soit 
dominée par une vétille? 

La patience et une vertu féminine, car, il est 
bien inutile de vous le dissimuler, les femmes 
sont destinées à souffrir, parce qu’elles sont plus 
faibles et plus dépendantes que l’homme. Elles 
souffrent physiquement, et souvent le lit est un 
champ de bataille où elles déploient un courage 
doux et une patience stoïque ; elles souffrent dans 
le mariage, parce que l’autorité maritale n’est 
pas toujours guidée par la raison et la bonté; 
elles souffrent de ces différences d’humeur et 
de goûts qui se font âprement sentir dans une 
union de tous les instants; elles souffrent de 
l’isolement dans le célibat, et les années, en 
passant sur leurs têtes, n’ont pas l’habitude d’a¬ 
méliorer leur sort. 

Observez, jeunes filles, regardez autour de 
vous, et vous verrez combien les femmes âgées, 
les mères de famille ont besoin de pratiquer la 
patience. lie mari est-il toujours aimable? les 
enfants ont-ils toujours la juste déférence qu’ils 


doivent à leur mère ? et les domestiques ? le cha¬ 
pitre serait long ! La pauvre mère de famille, la 
pauvre maîtresse de maison n’est-elle pas, la plu¬ 
part du temps, rendue responsable de tout ce 
qui se fait mal chez elle? Si quelque chose man¬ 
que au servico, à la table, c’est à elle que le mari 
et les fils s’adressent; elle est comptable des 
erreurs d’autrui, des négligences des serviteurs, 
des abus des fournisseurs et des défauts des en¬ 
fants plus jeunes, pour lesquels les aînés n’ont 
guère d’indulgence. Elle a besoin d’une grande 
patience, exercée journellement parmi des esprits 
divers : patience pour rendre le père toujours res¬ 
pectable à ses enfants ; patience pour endurer les 
caractères divers de ses enfants ; patience dans les 
relations de‘parenté, qui ont toujours quelque 
côté onéreux, patience dans le gouvernement do¬ 
mestique, dont les rouages ne sont pas faciles; 
patience avec elle-même, avec les infirmités de 
l'âge, les inquiétudes d’une santé délicate et les 
secrètes tristesses de l’esprit. Heureuses celles 
qui possèdent leurs âmes par là patience ! qui 
n’ajoutent pas au fardeau des années et des sou¬ 
cis, par leur faiblesse impatiente. 

Faites donc provision de résignation, dans les 
petites contrariétés ; ne vous faites pas des mon¬ 
tagnes à propos des ennuis que chaque jour 
amène ; habituez-vous à souffrir en paix ce que 
vous ne pouvez empêcher, à supporter mainte¬ 
nant le petit fardeau qui pèse sur votre jeune 
épaule ; plus tard le fardeau deviendra lourd, et, 
si vous n’avez pas acquis force et patience, vi¬ 
gueur et paix, vous gémirez inutilement. La vie 
est un exercice de force et de douceur, mais, à 
cinquante ans, il est trop tard pour la gymnasti¬ 
que de l’âme aussi bien que pour celle du corps. 

M. B. 




LES PREMIERS & LES DERNIERS 

SUITE 


XIII 

LE JOUR DB NOCE 

Du drame qui s’était joué dans ces deux jeunes 
cœurs, personne n’avait rien su; la vie domes¬ 
tique de notre temps est silencieuse et fermée, 
et il est, avouons-le, bien peu de familles où l’on 
voie régner l’expansion, la confiance, où on 
lise dans l’esprit les uns des autres, comme dans 
un livre ouvert ; et si Mézeray a pu dire que les 


guerres civiles avaient altéré la douceur du ca¬ 
ractère français, ne peut-on penser que les révo¬ 
lutions, les préoccupations politiques, l’ardente 
poursuite des intérêts matériels ont enlevé, même 
‘aux relations de famille, l’intimité, l’ouverture, 
les franches démonstrations d’autrefois? Chacun 
se renferme en soi, avec ses pensées et ses cha¬ 
grins : heureux si un œil ami les devine, heureux 
si le cœur qui les ressent les purifie en les offrant 
à Dieu ! 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


169 


Clotilde avait révélé le fond de sa pensée en 
disant que ses liens étaient rompus; elle souffrait 
de la blessure, mais elle ne la sentait pas incu¬ 
rable, et à travers les brumes du présent, elle 
entrevoyait un nouveau jour et un autre sentier, 
une meilleure espérance et un plus noble but. 
Cette pensée, quoique vague encore et sans con¬ 
tours arrêtés, la consolait et l’aidait dans le la¬ 
beur de chaque jour, qui retombait monotone, 
sévère, sans lacunes et sans distractions, sur son 
esprit et sur son corps fatigués ; elle la soutenait 
lorsqu’un retour trop vif vers le passé oppressait 
son âme, elle la consolait lorsqu’elle trouvait 
chez sa mère un peu de froideur, chez sa jeune 
sœur beaucoup de légèreté, d’insouciance égoïste. 
Elle élevait alors son cœur vers ce Dieu qu’elle 
avait toujours aimé, qu’elle aimait davantage, 
qu’elle comptait aimer de plus en plus; elle priait 
pour les siens, et lorsque le nom d’Adrien reve¬ 
nait sur ses lèvres elle ne le repoussait pas : il lui 
était si facile de solliciter le bonheur de celui 
qu’elle avait aimé, non pour elle, mais pour lui, 
et ni jalousie, ni ressentimènt amer ne pouvaient 
étouffer ce sentiment supérieur aux passions de 
la terre, et qui plaçait amour et espérances dans 
le ciel. 

Michel n’opposait pas à ses peines cette fermeté 
chrétienne, et pourtant que pleurait-il? un rêve! 
Et peut-être, parce que ce n’était qu’un rêve, 
enfant caressé de son âme, pleurait-il davantage. 
Il dissimulait sa blessure, il travaillait en silence ; 
il travailla même le jour du mariage, et il essaya 
de no pas entendre lorsque les autres commis de 
M. Labriche parlèrent de la cérémonie, do la 
magnifique toilette d’Isabelle, de son attitude 
modeste et recueillie, elle si gaie toujours, mais 
il soupira lorsqu’on ajouta que le marié avait 
l’air plus intelligent qu’aimable et plus distingué 
que véritablement bon. Le pauvre Michel n’avait 
rien voulu voir, ni le cortège des époux, ni le 
mariage à la mairie et à l’église, ni le retour, ni 
la réception des ouvriers qui offraient des fleurs 
à la fille de leur patron, mais toute la journée il 
écouta, le cœur palpitant et les yeux mouillés. 
Il entendit des bruits vagues, des voitures qui 
allaient et venaient; enfin, vers le soir, à l’heure 
du train qui partait pour Paris, une légère voiture 
s’éloigna; un de ses voisins de bureau dit à haute 
voix : 

t Voilà les mariés qui partent... ils vont en 
Italie... bon voyage, charmante Isabelle! 1 

lin instant après, M. Labriche entra dans ses 
bureaux; il était encore en habit et en cravate, 
blanche; il avait l’air triste, et après avoir fait 
quelques questions rapides sur la besogne du 
jour, il dit au plus âgé des commis : 

t Voilà ma pauvre fille partie! je ne croyais 
pas être si triste le jour de ses noces ! elle est 
partie ! 

— C’est loi de nature. Monsieur, répondit le 
vieux commis en relevant la tête; les enfants 


et les oiseaux quittent le nid dès que les ailes ont 
poussé, mais madame Isabelle reviendra... 

— Oui, elle reviendra, mais mariée, mais ne 
nous appartenant plus... enfin! elle est partie, 
ma pauvre Isabelle ! ma pauvre petite fille ! 

Il se tut et parut faire un effort pour dominer 
ses sentiments qu’il n’avait pas l’habitude de 
trahir ainsi : 

— Messieurs, dit-il après un long silence, votre 
besogne est terminée pour aujourd’hui, et nous 
n’aurions pas ouvert le bureau, si elle n’avait 
pas été si pressée. » 

Tous les commis se levèrent, on dépouilla les 
vêtements de bureau, on revêtit les surtouts et 
et on s’en alla ; le vieux commis, qui ne se pres¬ 
sait jamais, resta le dernier, en compagnie de 
Michel, qui, absorbé dans ses pensées, demeurait 
immobile, regardant M. Labriche; il s’était assis 
et il examinait, tout en soupirant, le livre- 
journal ; il avait de la peine à quitter le père d’I¬ 
sabelle. Enfin, M. Anselme, après avoir rangé 
méthodiquement son pupitre et mis en équerre 
ses plumes, son grattpir et sa règle, lui toucha 
doucement le bras en disant : 

« Venez-vous? et ils partirent ensemble, ce qui 
leur arrivait parfois, car M. Anselme, dès les 
débuts de Michel au bureau, lui avait témoigné 
un vif intérêt. 

— Il est triste, le patron ! dit-il lorsqu’ils furent 
dans la rue. 

— Qui ne le serait à sa place? 

— Sans doute, c’est la joie de la maison qui est 
partie avec cette enfant. On s'est bien pressé do 
la jeter dans l’inconnu. 

— Vous pensez qu’elle ne sera pas heureuse? 
demanda Michel d’une voix dont il ne pouvait 
réprimer l’émotion. 

— Qui sait? les mariages tels qu'on les bâcle 
de nos jours ne me rassurent guère... mais prions 
le bon Dieu pour elle, il sait ce qu’il nous faut... 

Ils marchèrent quelque temps en silence; enfin 
M. Anselme prit le bras do son jeune compagnon 
et lui dit : 

— M. Labriche n’était pas seul à avoir du cha¬ 
grin aujourd’hui... vous aussi, mon cher enfant, 
vous avez bien soupiré... vous pensiez que vous 
n’entendriez plus une jeune voix dans la cour, 
que vous ne verriez plus passer une figure de 
vingt ans... 

— Vous savez?... vous avez deviné?... répondit 
Michel, qui ne put pas résister à cette question 
directe, faite d’une voix sympathique. 

— J’ai deviné : était-ce bien difficile? Je suis 
vieux, et j’ai connu autrefois ces sentiments qui 
vous agitent. 

— Quoi ! vous, monsieur Anselme ! 

— Oui, j’ai été jeune, j'ai aimé une bonne jeune 
fille, qui aurait fait une excellente femme, mais. 

— Eh bien ! 

— Eh bien ! mon enfant, je n’avais pas le sou, 
j’avais des charges (vous savez que c’est ainsi 


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70 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


qu’on appelle des devoirs), et la charmante fille 
fut donnée à un autre. 

— Et vous vous êtes consolé 1 

— Vous le voyez. Pourtant, je suis comme le 
soldat qui a reçu une blessure et qui la sent 
encore, lorsqu’on appuie. Aussi, quand je vous ai 
vu triste, cela m’a soudain rappelé ma jeunesse. 

— Mais enfin, pour oublier, pour ne plus sen¬ 
tir ce mal qui m’oppresse, comment avez-vous 
fait? 

— J’ai résisté, je ne me suis pas laissé aller 
sur cette pente dangereuse ; je glissais bien quel¬ 
quefois, mais je remontais... je me suis inter¬ 
dit les souvenirs, les comparaisons ; puis, le tra¬ 
vail assidu m’a aidé, et le travail me donnait un 
autre plaisir, une autre consolation .. j’avais 
auprès Je moi une grand’mère qui m avait élevé 
orphelin... elle avait été un des obstacles à mon 
mariage : je l’aimais davantage pour la dédomma¬ 
ger du mépris qu’on avait fait d’elle... et quand 
j’avais le cœur gros, je pensais à elle, je la voyais 
tranquille, sans souois dans notre petit apparte¬ 
ment, disant son chapelet en attendant mon 
retour; ce tableau paisible me réconfortait... 
Allez-vous chez vous, Michel? interrompit-il 
brusquement. 

— Oui, monsieur Anselme. 

— Je vais vous accompagner en ce cas : le clair 
de lune est admirable. Vous savez ce que dit un 
Allemand : < Deux belles choses ici-bas, le ciel 
étoilé sur nos têtes, et le sentiment du devoir 
dans nos cœurs. » C’est vrai cela 1 

— Je ne puis pas encore le comprendre, répon¬ 
dit Michel avec tristesse. J’ai cependant des 
devoirs et une famille. 

— Ah ! mon ami, le salut sera là pour vous. 
Sortir de soi c’est un grand secret ; ne pas laisser 
d’interstices dans sa vie où l'oisiveté, les pensées 
dangereuses se glissent, c’en est un autre. 

— Mais, reprit Michel, poursuivant sa pensée, 
lorsque vous avez perdu madame votre grand’¬ 
mère, qu’avez-vous fait ? 

— J’ai porté ailleurs ce que je lui donnais, non 
d’affection, mais de temps, d’argent... Tenez, 
dit-il, en prenant le bras de Michel, voyez là-haut 
oette petite lumière, si faible, si tremblante, qui 
ressemble si peu à ces belle» étoiles du ciel : eh 
bien ! pour moi c’est un phare ! Là, demeure un 
•pauvre malade que sa femme, âgée, infirme, ne 
soigne qu’avec la plus grande difficulté. Quand 
j’y vais, la petite étincelle de contentement qui 
passe dans leurs yeux me réjouit ; j’y pense dans 
ma solitude... puis, j’ai encore le patronage des 
garçons ; là, il faut se donner tout entier, il faut 
jouer, causer, courir, catéchiser... on sort de soi, 
rien de meilleur... puis, il y a le bon Dieu, mon 
enfanta. Vous avez de la foi : je le sais, c’est une 
ancre jetée dans le ciel... 

— Et cette femme, cette jeune fille que vous 
avez aimée, dit Michel, a-t-elle été heureuse, l’a- 
vez-vous revue? 


— Je ne l’ai pas revue ; je crois qu’elle a eu de 
grandes peines, mais depuis longtemps elle re¬ 
pose... » 

Il leva les yeux vers le tranquille azur du ciel, 
Michel fut frappé de l’expression sereine et noble 
de ses traits : la paix de la conscience, l’habitude 
• des pensées généreuses avaient transfiguré ce 
visage autrefois vulgaire, et sous ses cheveux 
blancs, il était revêtu d'une dignité singulière ; 
il semblait qu'on y lût les secrets de la destinée 
humaine. 

< Vous êtes heureux, lui dit Michel en lui ser¬ 
rant la main, car vous êtes si bon 1 Ah ! monsieur 
Anselme, que je voudrais vous ressembler ! 

— A moi, bon Dieu l Vous ne savez pas ce que 
vous demandez. ï 

Ils causèrent encore longtemps. 

< Vous voici chez vous, dit M. Anselme à l’en¬ 
trée de Montmorency, courage, mon cher ami, le 
cœur, en haut ! si vous avez un moment le di¬ 
manche, venez me voir au Patronage, vous verrez : 
nos enfants sont très-bons ; ils vous distrairont... » 

Iis se quittèrent ; la famille attendait Michel ; 
sa sœur lui serra la main avec une silencieuse 
sympathie; Claire l’embrassa et lui dit vivement. 

t Et la noce? et la mariée? l’as-tu vue, mon 
parrain ? était-elle belle ? en satin ou en faille T 

— Et le marié, l’avocat, l’as-tu vu ? comment 
est-il ? 

— Je n’ai rien vu du tout, mais je suis heu¬ 
reux de vous revoir. » 

Il s’approcha de sa mère et l’embrassa tendre- 
drement; elle ne vit pas les larmes qui remplis¬ 
saient ses .yeux. 


XIV 


Eiimbric. 


Quoique M. Edme Maurand eût dû changer 
bien des choses dans sa vie, restreindre ses dé¬ 
penses et ses plaisirs, il était une douceur qu'il 
ne s’était jamais refusée, et ses rapports intimes 
et fréquents avec sa famille demeuraient les 
mêmes. Il venait à Montmorency tous les quinze 
jours, il dînait chez sa belle-sœur et passait la 
journée près d’elle et de ses neveux. Jadis, au 
temps de sa fortune, il apportait gaiement quel¬ 
que fortifiant pour l’esprit ou pour le corps, un 
livre bien choisi, une gravure, ou un panier do 
chasselas ou un pâté de Lesage ; il venait main¬ 
tenant les mains vides, mais l’esprit net et allè¬ 
gre, et le cœur rempli d’une tendre affection. Sa 
sérénité faisait du bien à tous ; madame Maurand 
se trouvait plus calme quand elle avait fcauso 
avec lui ; il égayait la mélancolie naturelle de 
Michel, il ajoutait au repos d’esprit que Clotilde 
avait acquis en luttant et en combattant ; il agis¬ 
sait moins peut-être sur les deux jumeaux, dont 
les aspirations ardentes et diverses no trouvaient 
aucune satisfaction dans les entretiens de l’oncle 
Edme. La vieillesse aime le peu et la jeunesse le 


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JOURNAL DBS DEMOISELLES 


171 


trop* a dit le sage Joubert, paroles vraies et pour 
ML Edme et pour ces deux jeunes gens : quelques 
plaisirs de l’âme, quelques jouissances intellec¬ 
tuelles lui suffisaient; pour eux et pour leurs ap¬ 
pétits, le monde semblait insuffisant ; aussi, la 
raison et la philosophie qu'il leur débitait en 
bons termes les laissaient indifférents ; on aurait 
«fit quelques gouttes d'eau sur un brasier étince¬ 
lant : le feu ne s'éteint pas et l'eau s’évapore en 
fumée. 

Un dimanche après-midi, après avoir dîné 
comme de coutume, et pris le café sous le frêne 
du petit jardin, M. Edme s’adressa tout à coup 
à Emmeric et lui dit : 

« Que fais-tu, mon garçon, par cette belle 
après-dînée ? 

— Eh ! que ferais-je bien mon oncle ? je puis 
lire à la maison mes anciens livres de prix, ou 
me promener sous les verts ombrages, deux dis¬ 
tractions peu coûteuses comme vous voyez. 

— C’est bien ce qu’il faut, mon ami, les plai¬ 
sirs qui coûtent de l'argent ne sont pas notre fait. 
JTe te propose de nous promener ensemble : nous 
irons au mont Grifïard, le point de vue est su¬ 
perbe. 

— Volontiers, mon oncle, répondit Emmeric 
d’un ton résigné. 

— Et vous, ma sœur, que faites-vous ? 

— Une petite promenade jusqu’à TErmitage, 
si mes filles le veulent. 

— Et nous irons au salut au retour, ajouta Cio- 
tilde.* 

— Et toi, Michel ? 

— Mon oncle, je vais, si vous n’y voyez pas 
d'inconvénient, rejoindre M. Anselme au Patro¬ 
nage ; il m’emploie auprès de ses petits élèves. 

— Très-bien, nous voilà fixés, partons, t 

Il prit son chapeau de paille et sa canne, Em¬ 
mène enfonça sa casquette sur ses yeux, et ils 
se dirigèrent vers les hauteurs couronnées de 
bois, d’où les regards s’étendent sur un vaste et 
riant horizon : ils causèrent peu en montant, 
M. Edme ménageait sa poitrine et Emmeric ne 
paraissait pas d’humeur loquace ; il offrit pour¬ 
tant le bras à son oncle lorsque la montée devint 
abrupte et il approuva en quelques mots les ex¬ 
clamations que la beauté du jour et du paysage 
arrachaient à son compagnon. Ils s’assirent sous 
le vaste abri d’un châtaignier et se reposèrent 
pendant quelques instants ; Emmeric en profita 
pour allumer un cigare. 

t Tu fumes, mon neveu ? 

— Oui, mon oncle, comme tous mes cama¬ 
rades du collège. 

— Ah ! le collège ! c’est précisément là que je 
voulais en venir. J’ai vu dernièrement ton profes¬ 
seur, M. Sagaux, et nous avons parlé de toi. » 

Emmeric rougit et détourna un peu lai tête. 

c II parait que tu n’es pas Pexempledu collège, 
mon garçon ; tu ne travailles pas, tu flânes beau¬ 


coup et tu fais des dettes 'chez le* cafetier voisin. 
Tu vois que je connais ton dossier. 

— Je ne pensais pas que M; Sagaux fût un 
espion et un rapporteur, répondit Emmeric avec 
colère. 

— Veux-tu me laisser la paix! Tu oses appeler 
espion et rapporteur un honnête homme qui ne 
veut pas que tu te perdes, et qui m’avertit à 
temps, oui à temps, je l’espère. Connais-tu ta po* 
sition ? te crois-tu un fils de famille par hasard ? 
crois-tu qu’au sortir du collège, tu pourras faire 
le beau fils à te promener, le cigare aux dents, 
sur les boulevards ? 

— Ce n’est pas mon intention, dit Emmeric, 
en balbutiant. 

— Hum ! je n’en sais rien: tu pourrais conti¬ 
nuer à vivre aux dépens d'autrui, comme tu le 
fais en ce moment, car enfin, Emmeric, tu as 
près de dix-sept ans, tu as une santé robuste, 
une jolie dose d’intelligence, et pourtant tu ne 
gagnes rien. 

— Est-ce de ma faute ? 

— Non,, c’est le désir do ta mère que tu pour¬ 
suives tes études et que tu prennes un rang dis¬ 
tingué dans le monde, et ton frère et ta sœur, 
ces deux bonnes et belles âmes, succombent 
presque sous le travail pour réaliser les vœux 
de votre mère. As-tu jamais réfléchi à cela ? as-tu 
pesé les sacrifices que l’on fait pour, toi ? ta sœur 
qûi ne quitte les portes et fenêtres des Contribua 
tions que pour copier des grimoires de savants; 
tou frère qui use sa santé et ses belles facul¬ 
tés dans un labeur aride ! as-tu pensé que tu 
profites de ces travaux, de ces fatigues, je dirais 
de oes immolations, si je ne craignais de faire 
des phrases. 

— Mais j ’aime beaucoup Michel et Clotilde, dit 
le jeune homme avec un peu d’émotion. Vrai¬ 
ment, mon oncle, vous seriez injuste envers moi 
si voua pensiez que je ne sais pas combien ils 
sont bons ! 

— C’est très-bien, mais il y a une différence 
entre sentir, la reconnaissance et la prouver: 
passons, je t’en prie, du passif ài l’actif. Or, tu 
n’as qu’un seul moyen de prouver ta gratitude^ 
c’est de profiter dee sacrifices que l’on fait pour 
toi. Etudie, travaille, deviensun homme, mets- 
toi en état de payer ta dette fraternelle. Dans ta 
position, vois-tu, la paresse, la négligence, la 
flânerie sont des feutra graves, le comprends-tu ? 

— Oui, mon onde,, je regrette de m’y être laissé 
aller : l’occasion, Y herbe tendre,.. 

— Soit ! pour cette fois-ci, mais je te préviens 
(et je ne badine pas) que si tu recommences, je te 
fais quitter le college, et je te place, petit oom* 
mis, garçon de bureau, f&fece garçon épicier, de 
façon à ce que tu gagnes ta vie, et que tu cesses 
d’être k frelon dans la> ruche. Tiens-toi pour 
averti:je suis ton tuteur, et j’usegrai de mes 
droits. > 


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172 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


Emmeric inclina sa tète impatiente et humiliée 
et il répondit froidement : 
t On travaillera. Faut-il avoir des prix ? 

— Je n’y tiens pas : je tiens au travail et à la 
volonté, à ce qui fait l’homme. » 

Il lui posa la main sur l’épaule et lui dit avec 
plus d’amitié : 

« Ne boude pas, mon ami, ne te raidis pas 
contre la raison et le devoir, ils savent toujours 
se faire obéir au moment donné. Sois un honnête 
garçon, un bon fils, un bon frère, et quand il sera 
nécessaire, je te soutiendrai ; j’ai quelques amis 
encore dont je n’ai pas usé le crédit. J’ai quelque 
monnaie aussi : nous allons payer ta dette chez le 
marchand de petits verres et de parties de bil* 
lard... descendons, donne-moi le bras... » 
Emmeric s’y prêta de bonne grâce : il était un 
peu touché, passablement convaincu, et surtout 
très-effrayé: les bonnes paroles et les menaces de 
M. Edme avaient porté coup. Enfant du siècle, 
enfant gâté, il n’avait vécu que pour lui, et il 
avait trouvé tout juste et tout naturel que d’au¬ 
tres se sacrifiassent à sa petite personnalité; pour 
la première fbis, une voix amie et sévère avait 
appelé son attention sur son frère et sa sœur et il 
s’était senti ému; la pensée de l'avenir que sa paresse 
et sa légèreté compromettaient lui était apparue, 
et une certaine crainte née du caractère ferme et 
tranquille de M. Edme le confirmait en sagesse. 
Il fut un peu mortifié lorsque, le traitant en pe¬ 
tit garçon, son oncle paya au cafetier les gâteaux, 
les consommations, les cigares et les heures de 
billard, qu'il avait achetés à crédit, mais il se 
consola en pensant que, dorénavant, il passerait 
la tête haute devant la porte de son ex-créan¬ 
cier, cap dangereux qu’il évitait depuis quelque 
temps. Cette expédition faite, ils revinrent au 
logis. Madame Maurand était assise près de la 
fenêtre, le front penché sur un livre, qu’elle ne 
lisait pas ; Clotilde soignait ses roses et ses fuch¬ 
sias ; Claire lisait un journal de jeunes filles 
qu’une amie lui avait prêté ; M. Edme vint s’as¬ 
seoir auprès de sa belle-sœur et lui serra la main: 

« Je suis charmée de vous voir, mon frère, lui 
dit-elle; cette journée du dimanche est si mélan¬ 
colique : on ne fait rien, et tout le passé et tout 
l’avenir apparaissent. • 

— Ah ! le dimanche n’est pas triste pour tout 
le monde ! s'écria Claire; souviens-toi, maman, 
de tout ce beau monde que nous avons rencontré 
en allant à l'Ermitage. Quelles charmantes toi¬ 
lettes ! quelles jolies voitures et des chevaux 
fringants ! ces gens-là ne s’ennuyaient pas, ils no 
trouvaient pas le dimanche mélancolique ! 

- Qu’en sais-tu, ma petite? demanda M. Edme. 
Est-ce que l’argent est donc un talisman sou¬ 
verain ? est-ce qu’il achète la santé et la vie ? 
e 3 t-ce qu’il achète l’amitié, l’affection dont on 
aurait besoin? Va, Clairette, j’ai vécu dans le 
monde, paripi les gens riches et souvent, très- 
souvent, je les ai plaints de tout mon cœur. 


— C'est bon à dire; répondit Claire en avan¬ 
çant sa lèvre. Encore, oncle Edme, faut-il de 
l’argent pour vivre. 

— C’est une vérité digne de la Palisse, ma fille^ 
mais il n’en faut pas tant que tu crois. Mais, à 
propos, que comptes-tu faire, toi, pour en ga¬ 
gner? Vas-tu perfectionner ton écriture pour 
faire des copies, comme ta bonne sœur Clotilde?» 

Nouvelle moue de Claire : sa mère vint à son 
secours et dit : 

< Elle apprend la musique, et j’espère qu'elle 
pourra donner des leçons. » 

M. Edme secoua la tête et répondit : 

t Je doute : Claire, qui a eu la bonté de me 
jouer une sonate avant le dîner, n'a et n’aura 
qu’un talent d’amateur, vous savez ce que ça 
veut dire, et de véritables artistes courent les 
rues—et le cachet. J’aimerais mieux autre chose. 

— Mais quoi, mon frère ? 

— Est-ce que Michel n’a pas donné des leçons 
de dessin à sa filleule ? 

— Pardon, mon cher Edme, et même elle réus¬ 
sissait à ravir. Mais elle a négligé ses crayons 
pour la musique. 

— Elle a eu tort; je l’engage à les reprendre 
et à se former la main pour faire ce qu’on ap¬ 
pelle de l’art industriel. Si elle veut m’en croire, 
elle travaillera fort et ferme, elle dessinera et 
groupera des fleurs, des oiseaux, et je lui pro¬ 
mets, dans deux ou trois ans, des commandes 
chez un de mes vieux amis qui a une fabrique 
de faïence. Veux-tu essayer, petite ? 

— De tout mon cœur, mon oncle. 

— Avec de la volonté, tu arriveras et tu poutyi 
ras gagner de l’argent sans quitter ta mère et ta 
maison. 

— Ah ! mon frère, dit madame Maurand, vous 
avez toujours le don d’aplanir les difficultés et 
de relever le courage! que je vous remercie ! 

— Je n’ai plus à offrir que des avis, et je les 
donne, prêt à seconder les efforts de vos enfants 
du peu de crédit qui m’est resté. 

— Il est cependant une difficulté que vous ne 
pourrez soulever, mon bon Edme ! 

— Laquelle ? 

— La fatale échéance, le tirage au sort ! c’est 
% dans deux ans qu’Emmeric sera appelé. 

— Il peut avoir un bon numéro. 

— Et s’il en a un mauvais, s'il doit partir, 
que deviendrai-je ? 

— Ce que deviennent tant d’autres mamans, 
tendres et un peu affolées comme vous, repartit 
M. Edme en souriant. 

— Vous vous trompez, dit-elle; il me semble 
que je ne survivrais pas à un pareil malheur. 
Ne plus voir cet enfant ? penser qu’il souffre, 
qu'il subit des privations dont, malgré notre 
pauvreté, il n’a pas d’idée... 

— Cela ne lui ferait que du bien, peut-être. 

— Et la guerre, la terrible guerre, vous n’y 
pensez pas ! Non, Edme, je ne mens pas en di- 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


173 


sant que cette idée me poursuit comme un fan¬ 
tôme, et malheureusement rien ne peut m’en 
délivrer. Oh ! que les mères riches sont heureuses! 
elles peuvent racheter leurs fils ! 

— L’égalité devant la loi vaudrait mieux, dit 
M. Edme en hochant la tête, mais faites com¬ 
prendre cela aux mères ! 

— Je ne comprendrai jamais qu’on vienne me 
prendre, de par la loi, mon fils à vingt ans, qu’on 
l’enferme dans une caserne, qu’on l’abrutisse par 
des travaux grossiers, par des contacts dange¬ 
reux, qu’on l’envoie à la boucherie, qu’on le blesse, 
qu’on le tue ! de quel droit ? est-ce pour cela que 
nous les élevons ? » 

M. Edme aurait pu répondre bien des choses 
à ce discours; mais les larmes que versait sa 
sœur le touchèrent et arrêtèrent les raisonne¬ 
ments sur ses lèvres. Il lui prit la main et lui dit: 

t Vous croyez bien en Dieu : priez-le, afin 
qu’il vous ménage. Adieu, ma sœur, recomman¬ 
dez à Emmeric de s’appliquer, priez Michel de 
donner quelques bonnes leçons à sa filleule Qt 
de stimuler son courage... Nous nous verrons 
dans quinze jours. AjjUeu, adieu, Clotilde. 1 

En s’en allant, il rencontra Michel qui revenait 
duPatronage,et il lui raconta ce qui s’était passé : 

« Quoi ! ma mère est si inquiète, dit Michel ? 
il faudra cependant obvier à cela. » 

— Tu as une idée, mon cher ami ? 

— Peut-être, mon oncle, et, dans tous les cas, 
je ferai tout, vous le savez, pour épargner un 
souci à maman. Je mangerai du pain sec, s’il le 
faut, pour qu’Emmeric ait une carrière... » 

M. Edme lui serra silencieusement la main et 
ils se quittèrent. 

XIV 

ENTRETIEN. 

Quoique la parole humaine soit bien fugitive, 
quoique les conseils les plus éclairés, les plus 
sages, ressemblent d’ordinaire à cette semence de 
la parabole, qui tombe sur les pierres et ne prend 
pas racine, la conversation de M. Edme avec son 
neveu eut un effet peu ordinaire. En plaçant 
sous les yeux d’Emmeric l’avenir, ses espérances 
et ses difficultés, il avait fait partir, comme un 
vol d’oiseaux, les puérilités de l’adolescence, et 
une ambition légitime était venue animer cette 
âme légère ; Emmeric travaillait, s’appliquait, et 
les rêves de sa mère devenant les siens, il se 
voyait déjà étudiant en droit, avocat, orateur 
brillant et célèbre. Comment cela se ferait-il ? 
il s’en fiait à cette providence fraternelle qui 
avait toujours veillé sur lui, et il faisait de son 
mieux, en stimulant une intelligence qui n’était 
pas médiocre, pour arriver à ce port désiré — une 
profession, de l’argent et de la liberté; il ne 
s’arrêtait pas plus aux petits plaisirs, aux dis¬ 
tractions du collège, qu’un nageur qui veut 
atteindre la rive ne s’arrête aux fleurs qui 
flottent sur l’eau. Ce fut ainsi qu’il acheva son 


année de rhétorique, avec des succès et des cou; 
ronnes qui firent pleurer sa mère d’admiration - 
d’abord elle s’étonnait, comme toutes les mères, 
que le petit enfant chéri et choyé fût devenu 
presqu’un homme, et qu’il fût presque hors de 
tutelle; puis, elle pleura d’inquiétude, comme ell* 
le faisait fréquemment. 

c Encore mon année de philosophie, disait 
Emmeric, et je commence le droit. 

— C'est heureux, mon enfant, et ton père, s’il 
vivait, serait bien content; mais comment pour¬ 
voirons-nous? » 

Michel, qui avait ramené son jeune frère du 
collège, prit la main de sa mère, la serra forte¬ 
ment, et lui dit : 

t Je vous en supplie, ne vous inquiétez pas: 
tout viendra à point. 

— Je crois que Michel a un trésor caché, dit 
Claire en riant. 

— Peut-être ! 

— En aurai-je une part ? 

— Travaille, et tu verras. Mon trésor, c’est la 
lampe d’Aladin... il faut frotter et se fatiguer 
pour voir arriver le Génie. 

— C’est bien ennuyeux, toujours travailler! 
dit-elle, et, tu vois, j’ai beau faire, je n’avance 
guère : tu le dis toi-même. 

— Tu as, en effet, barbouillé bien du papier, tu 
as dessiné des fleura mal-venues, des oiseaux qui 
ne volaient pas, tu as usé des crayons et des cou¬ 
leurs, mais fes-tu sérieusement appliquée, dis, 
dis, petite? 

— Tu es trop exigeant, répondit-elle. 

— Ma pauvre enfant, je crains que le fabricant 
de faïences ne le soit davantage. > 

Il embrassa sa petite sœur un peu confuse, et 
sortit ; Clotilde le suivit. 

« Tu n’attends donc rien du travail de Claire ? 
dit-elle tristement. 

— Rien, je l’avoue ; elle n’a ni goût, ni appli¬ 
cation. Et la dernière fois que je suis allé à 
Paris, j’ai porté chez un grand marchand de por¬ 
celaines ses meilleurs essais: il a haussé les 
épaules et m’a dit : Je ne donnerais pas un cen¬ 
time de ces machines-là. Tu vois, Clotilde ! 

— Tu t’étais bien fatigué à lui donner des 
leçons pourtant. 

— Cela m’amusait: c’était de l'art, au moins 
par les petits côtés. 

— Que ferons-nous de cette pauvre enfant ? 

— Nous travaillerons pour elle, Emmeric se 
joindra à nous, et Claire amusera et consolera 
maman. Dans un an, Emmeric lui échappera, il 
se croira un très-grand garçon et se dérobera au 
joug trop doux de notre bonrçe mère. Alors, 
Claire l’occupera et la distraira. Ne t’inquiète de 
rien, je me charge de tout. 

— Ah ! mon bon Michel, je crains bien que, 
comme le Corrége, tu ne succombes sous la 
charge ! » M. Bourdon. 

(La suite au prochain numéro.) 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


174 


PAVOT-CHARADE 


M. BARDOUX, épicier. 

BARDOUX, sa femme. 

UNE BOUQUETIÈRE. 

PREMIÈRE SYLLABE 

Le théâtre représente un comptoir d’épicerie, devant 
lequel sont assis Monsieur et Madame Bardoux. 

monsieur bardoux, à sa femme . Dis donc, la 
bourgeoise, sais-tu que l’oncle Isidore a eu vrai¬ 
ment une bonne idée de mourir ! 

madame bardoux. Ma foi... Pauvre cher, 
homme ! Il pouvait plus mal faire... 

monsieur bardoux. Je le crois bien ! Nous 
laisser un héritage de six cent mille francs ! 
Ah !... excellent oncle, que je l'aime ! 

madame bardoux. Tiens?.... Qu’est-ce qui te 
prend donc?... Tu ne le supportais pas quand il 
vivait... 

monsieur bardoux. Possible... Mes idées ont 
changé, voilà tout... Mais, dis-moi, il s’agit 
maintenant de faire usage de notre nouvelle 
fortune.. — Et pour commencer, dès aujourd'hui 
je ne suis plus épicier ; le roi lui-même viendrait 
m’acheter du sel, que je lui en refuserais... 

madame bardoux. C’est bien ainsi que je 
Fentends... Et pour mon compte, je ne serais pas 
fâchée d’être enfin une grande dame, d’entrer 
dans la noblesse, pour tout dire... 

monsieur bardoux. r ; Tu m’étonnes... Jusqu’à 
présent je t’avais toujours entendue crier contre 
les nobles... 

madame bardoux. Possible... Mes idées font 
comme les tiennes; elles ont changé, voilà tout. 

monteur bardoux. Allons, ce que femme veut 
Dieu le veut ! Va pour la noblesse! Mais comment 
s’y prendre?... 

madame bardoux. Rien de plus facile.... On 
achète une propriété... Mais, tiens, passe-moi le 
journal, tu vas mieux comprendre... ( Il lui 
donne un journal.) Voyons les annonces... (Elle 
lit et cherche quelque temps , puis s'écrie : j 
Voilà notre affaire ! Beau domaine de Lorcham- 
brander près d’Orléans; mise à prix: 250,000 fr... 
Eh ! mais, Bardoux, mon ami, nous ne trouverons 
jamais mieux; et si tu m’en crois, nous ne cher¬ 
cherons pas plus loin; Lorchambrander 1 Quel 


joli nom ! Allons, mon homme, fais-moi le plaisir 
d’acheter ce domaine au plus tôt... 

monsieur bardoux. Tu sais que je n’ai pas 
l’habitude de te contrarier, mais, pour en revenir 
à la noblesse, je ne vois pas, je ne comprends 
pas comment... 

madame bardoux. Tu n’as jamais eu l’esprit 
d'observation, Bardoux; mais moi, je remarque 
tout, et je saurai faire ce que j’ai vu faire à 
tfautres. — Ainsi donc, quand nous prendrons 
possession de notre château, nous nous ferons 
appeler, pour commencer/ Monsieur et Madame 
Bardoux de Lorchambrander; puis, au bout de 
quelque temps, Bardoux sera escamoté et on 
dira seulement: Monsieur et Madame de Lorcham¬ 
brander ; enfin, beaucoup plus tard, nous arrive¬ 
rons peut-être à être le marquis et la marquise 
de Lorchambrander... C’est alors que nous serons 
heureux ! Mais m’as-tu comprise cette fois ?... 

monsieur bardoux. Oui... Seulement, est-ce 
que nous oserons faire cela?... 

madame bardoux. Pourquoi non? Il ne s’agit 
que de s’y mettre. En toutes choses il n’y a que 
le premier pas qui coûte. 

DEUXIÈME SYLLABE 

Le théâtre représente un salon où Monsieur et Madame 
Bardoux sont assis. Toilettes voyantes et ridicules. 

madame bardoux. Voyons, mon homme, il ne 
suffit pas d’être riches, d’avoir un château et 
beaucoup de domestiques; il faut briller, il faut 
qxie le Châtelain et la Châtelaine de Lorcham¬ 
brander se posent dans le pays et qu’ils y pro¬ 
duisent ud grand effet Si tu es de mon avis, 
nous commencerons par donner un magnifique 
dîner, auquel sera invitée toute la noblesse des 
environs ; tu verras que ça leur fera plaisir. 

monsieur bardoux. Je ne demande pas mieux, 
mais sauras-tu organiser ce dîner? Tu n'as guère 
l'habitude de ces choseâ-là ; car lorsque j'étais 
épicier, nous ne faisions pas souvent bombance, 
seulement quand nous avions tué un cochon... 

madame bardoux. Mais tu n'es plus épicier, et 
moi, depuis que je suis une grande dame, je ne 
m’occupe que de ce qui se fait dans notre monde. 
~-Ainsi,depuis que l'idée de ce dîner m’est venue. 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


175 


je lis bien attentivement dans le journal tous les 
menus qui ont été servis chez le baron Sellières, 
ou chez Rothschild, ou même à l’Élysée; j'étudie, 
je compare, et finalement, voilà celui que je me 
propose d’offrir à nos convives: Potage à la 
Chantilly. — Turbot à la Génevoise. — Filet de 
chevreuil aux champignons.—Salmis de bécasses 
aux truffes. — ’Cannetons à la jardinière. — Pin- 
tardes à la Condé.—Faisan rôti.—Dinde truffée. 
— Filets de sole au madère. — Cardons à l’Espa¬ 
gnole. — Aspic de volaille aux truffes. — Pâté de 
foie gras. — Plum-pudding. — Gelée à la fram¬ 
boise. — Dessert. 

monsieur bardoux. Hé ! la bourgeoise, arrête 
un peu!... Qu'est-ce que tout ce galimatias dont 
je ne comprends pas un mot ? Tu veux donc, 
malheureuse, que je meure de faim pendant ton 
grand dîner ? 

madame bardoux. Pourquoi donc ? 
monsieur bardoux. Parce que je ne connais pas 
un seul de tous les plats que tu viens de üommer, 
et que jo n'en goûterais pour rien au monde ; s’il 
y avait des haricots au lard, du boudin, à^a 
bonne heure... 

madame bardoux. C’est que nos invités n'ai¬ 
meraient pas beaucoup ces choses-là; mais il 
y aurait peut-être moyen de tout arranger, et 
quand on leur* aura servi ce que je viens de te 
dire, je ferai placer devant toi, vers la fin du 
dîner, ce plat qui te régale tant, tu sais?... Du 
mou do veau à la sauce piquante. 

monsieur bardoux. Merci, ma bonne femme, 
je no demande pas mieux. 

madame bardoux. Voilà qui est convenu, et, de 
cette façon, tout le monde sera content. — Mais, 
dis-moi, Bardoux, il y a encore quelqo&chose 
qui me tracasse... Quand tu me parles, ou quand 
je te parle, nous nous disons toujours : « Mon 
homme, la bourgeoise... » C'est une mauvaise 
habitude, ça ne se fait pas. 

monsieur bardoux. Eh bien ! appelons-nous 
par nos petits noms. 

madame bardoux. C’est que...Toi, tu te nommes 
Mathurin, et moi Jacqueline; ce n’est pas encore 
bien joli, ni très-distingué; si nous cherchions 
plutôt deux noms très-beaux et très-rares dont 
nous nous servirions seulement devant le monde, 
et sans nous tutoyer, bien entendu?... 

monsieur bardoux. Mais où les trouver, ces 
noms? 

madame bardoux. Dans le calendrier donc! 
Tiens, en voici un justement, voyons un peu... 
(Elle le parcourt en suivant du doigt toutes les 
colonnes.) Mon ami, j’ai ce qu'il me faut : sainte 
Flora ! Cela me convient tout à fait, c'est char¬ 
mant; ainsi ne m'appelle pas autrement; tu 
entends bien : Flora.—Ne va pas t’embrouiller.— 
(Le mari fait un signe d'assentiment.) Main¬ 
tenant à ton tour. jElle cherche de nouveau 
dans le calendrier). Ah ! saint Porphyre ! — Que 
dirais-tu de ce nom, mon ami? N’est-il pas 


remarquable et ne seras-tu pas content lorsque 
devant beaucoup de monde, je te dirai : Porphyre! 
Porphyre !—Allons, c'est entendu, et je te réponds 
que de cette manière on ne nous prendra pas 
pour les premiers venus. 


MOT ENTIER 

madame bardoux, seule. Je ne sais ce que 
Bardoux a depuis quelques jours, mais il est tout 
drôle, tout grognon ; il me parle avec un ton que 
je ne lui connaissais pas, et puis il a l’air de tant 
s'ennuyer ! — Pourtant je ne mérite aucun 
reproche, je fais tout ce que je peux; notre grand 
dîner était superbe : et si gai ! A-t-on ri ! A-t-on 
ri 1 surtout à la fin, quand Bardoux a mangé son 
mou de veau... Et pour nos visites, quelle belle 
toilette j'avais ! Enfin, je me demande ce qu'il 
peut désirer de plus... Mais j’oublie que qous 
donnons une grande soirée aujourd’hui et que je 
n'ai encore rien décidé pour ma coiffure. — 
Voyons, je vais tâcher de faire de l’effet, afin de 
dérider Bardoux. — Voici justement ma bouque¬ 
tière, elle arrive à propos. (La bouquetière entre 
et salue.) 

la bouquetière. J’ai l'honneur de faire mes 
offres de services à madame de Lorchambrander. 

madame bardoux. Merci, bouquetière; qu’avez- 
vous dans votre corbeille? 

la bouquetière. Du réséda, du muguet, des 
violettes, des roses de mai... 

madame bardoux. Tout cela-ne me va pas du 
tout ; ça ne signifie rien, ça ne se voit pas ; j’aime 
mieux les grosses fleurs, et je vous demande 
pour ce soir une guirlande de pavots. 

la bouquetière. Impossible, madame, je ne 
saurais vous la procurer. 
madame bardoux. C'est un peu fort!... 
monsieur bardoux, entrant et d’un ton maus¬ 
sade. Qu’est-ce qui est un peu fort! 

madame bardoux. Imaginez-vous, Porphyre, 
que je commande à cette bouquetière une guir¬ 
lande de pavots, et qu’elle refuse de me la livrer. 

monsieur bardoux. Je ne la jblâme pas. (Se 
tournant vers la bouquetière.) Puisque vos 
fleurs ne conviennent pas à madame, vous pouvez 
vous retirer. (La bouquetière sort). 

madame bardoux, à son mari. En vérité, Bar¬ 
doux, je ne te reconnais plus ; que signifie cette 
algarade? 

monsieur bardoux,’ d'un ton bourru. Elle 
signifie que j'en ai assez de ton Lorchambrander, 
de tes Porphyre, de tes Flora, de tes toilettes vertes 
et bleues, et de toutes tes inventions. Je ne puis 
plus mettre le pied nulle part sans être accueilli 
par un grand éclat de rire, sans entendre chu¬ 
choter à propos de ton dîner que tu trouvais si 
beau et dont tout le monde se moque, à propos de 
tes chapeaux qui font mal aux yeux; de nos noms 
ridicules et de cent autres choses encore plus 

e 



176 


JOURNAL DES DEMOISELLES 


stupides ; puis je m’ennuie à mourir de vivre ainsi 
sans rien faire^moi qui aimais tant le travail... 
Ah ! maudit héritage ! Que tu m’as rendu mal¬ 
heureux ! (Il sort en jetant la porte.) 

madame bardoux, seule. Mon Dieu ! mon Dieu! 
Qui est-ce qui aurait jamais pensé que les choses 
tourneraient ainsi?... Bardoux qui était le meilleur 
des hommes, un vrai mouton, le voilà furieux 
après moi... Et tout ce monde pour lequel nous 
avons dépensé tant d’argent, il se moque de nous 
Ah ! cela passerait encore, mais perdre l’amitié de 
mon cher Bardoux, voilà ce que je ne puis suppor¬ 
ter !... Je préférerais mille fois sacrifier noblesse, 
château, fortune et le reste. — Ah ! je n’y tiens 


plus; il faut que je lui parle. (D'une voix sup 
pliante.) Bardoux ! Bardoux ! 

monsieur bardoux, sur le seuil de la porte. 
Que me veux-tu ? 

madame bardoux. Je veux que tu sois heureux 
et je viens te proposer de retourner au pays, de 
recommencer à brûler du café, à peser du sucre, 
à vendre du sel et du poivre.—Laissons là toutes 
nos grandeurs, vendons notre château, fondons 
un hospice pour les vieillards, et redevenons 
épiciers ! 

monsieur bardoux. Bien parlé, ma femme ! Foi 
de Bardoux, maintenant nous nous comprenons, 
et, je te le promets, nous serons heureux! 

Claire Chancel. 


LEQUEL CHOISIR 


SUITE 


Toutefois, cette franche déclaration lui parut 
malséante et vulgaire, ce procédé soldatesque et 
de mauvais goût. L’impression fâcheuse qu’elle 
en ressentit s’augmentait d’ailleurs de toutes les 
mésaventures du moment : 

Le parapluie se déchirait comme une marchan¬ 
dise de pacotille ; les espiègles petits Lubecque, 
avec des gambades mal intentionnées, couvraient 
toute la ligne d’horribles éclaboussures ; trois 
canards, à demi-déplumés, barbotaient dans une 
mare où le jus de fumier se délayait sous la pluie; 
les promeneurs enfonçaient jusqu’à la cheville 
dans une boue épaisse et l’averse collait, sur eux, 
leurs vêtements le plus piteusement du monde. 
Quelles circonstances et quel cadre pour une dé¬ 
claration ! 

A travers cette mise en scène fâcheuse, Paule 
entrevit encore plus dédaigneusement la voie 
quelle croyait réservée à la femme d’André, à 
l’avenir militaire de cet officier subalterne, borné 
sans doute ; sa fortune modeste, son nom roturier 
le laissant à 1 ombre lui et les siens, et bien d’autres 
choses imaginaires qui lui déplurent également. 

Irait-elle d’avance abdiquer cette royauté des 
salons que lui prédisait la petite baronne? et 
pour qui ? pour un homme qui exigerait chez sa 
femme le culte du foyer , comme l’avait écrit 
Antoinette... 

Le culte du foyer ! c’est un grand mot ! c’est 
une sainte chose I mais Paule s’y méprenait et, 
sous l’empire des préjugés nouveaux que lui 
souillait sa peu sérieuse amie, elle en faussait 
assez le sens pour en faire un épouyantail. 


Ah! révérende Mère Eudoxie, qu’elle avait besoin 
de vos conseils 1 

Mais la révérende Mère Eudoxie n’était point là 
pour les lui donner et Paule ne songea pas à les 
attendre. 

Elle répondit, de son propre mouvement, et sa 
réponse fut telle que, deux heures plus tard, 
André, pâle et sombre, faisait brusquement ses 
adieux à la baronne, plus satisfaite de ce départ 
qu’elle ne voulait le paraître. 

c Un second homme à la mer ! n’est-ce pas, ma 
petite reine? demanda-t-elle à Paule en la baisant 
au front. 

La jeune fille sourit avec embarras. Au fond, 
elle n’était pas très-contente d’elle-même. 

Les feuilles tombent, tombent, tombent. 11 

n’en reste plus une aux branches et les arbres de 
la forêt se dressent comme de noirs squelettes 
honteux de leur nudité; la fumée qui monte des 
toits se mêle aux nuages sombres qui laissent 
traîner la frange de leurs draperies jusqu’aux 
basses régions de l’atmosphère. Le jour se lève 
tard ; la nuit descend de bonne heure, et les hôtes 
joyeux des Lubecque, à leur tour gagnés parla 
mélancolie des lieux et de la saison, reprennent le 
chemin de chez eux. 

La petite baronne, qui emballe aussi ses enfants 
et ses toilettes pour retourner à Paris, a retenu 
Pierre Baranceet sa fille aussi tard que possible; 
il faut bien qu’elle se décide à recevoir leurs 
adieux, pourtant; et les voilà, tout équipés pour 
le voyage, tandis que les chevaux piaffent d’im¬ 
patience dans la grande cour. 


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JOURNAL DBS DEMOISELLES 


177 


c Écrfvez-moi, chère belle, répète la jeune femme 
dans les derniers embrassements, et faites-moi lire 
le martyrologe des prétendants que vous allez 
écàrter. Vous avez bien commencé, ma chérie, 
ce n’est pas sous le premier joug venu que cettje 
jolie tête doit s’incliner : le sort lui doit une cou¬ 
ronne de comtesse. » 

Une couronne de comtesse! il parut à Paule 
que, en prononçant ces mots, madame de Lubecque 
avait laissé son regard glisser sur le c solitaire » 
qui partait avec les Barance. 

•La voiture qui les emporte roule rapidement en 
descendant les pentes; les grands bois de Chapaize 
restent en arrière, sombre barrière à l’horizon; 
Cormatin est franchi rapidement; voici Cluny où 
le juge de paix attend les voyageurs pour leur 
offrir sa c modeste hospitalité » durant quelques 
heures. 

Cette hospitalité n’avait toutefois de modeste 
que le nom. Avec un peu moins de distraction 
chez M. Barance, avec un peu plus d’expérience 
chez Paule, le père et la fille eussent bien vite 
compris à quel point le digne magistrat s’était 
mis en frais pour les recevoir. 

Il ne voulut pas faire les choses à demi néan-' 
moins, et il tint à ce que ses visiteurs emportas¬ 
sent un bon souvenir,de la petite ville qu’il avait 
mission de maintenir dans le calme et la sécurité. 

Paule s’y arrêtait pour la première fois. Elle fit 
volontiers un pèlerinage à la tombe de Prudhon, 
le peintre dont elle avait admiré ailleurs l’harmo¬ 
nie de composition et la splendeur de coloris, dans 
le Crime poursuivi par laJuJstice et la Vengeance 
célestes et ailleurs encore : un Christ mourant 
sur la Ci'oix ; elle prit un t petit air connaisseur 
devant les différentes races de chevaux du haras 
et prouva qu’elle connaissait l’histoire de l’abbaye 
aussi bien que le juge de paix lui-même. 

Celui-ci tint néanmoins à établir sa supériorité 
en précisant les dates : 

Chef d’ordre instituée par Bernon, abbé de Gi- 
gniac, des deniers, de Guillaume I or , duc d’Aqui¬ 
taine, l’abbaye de Cluny était habitée par l’ordre 
admirable des Bénédictins fondé en 910 et non en 
909 par saint Odon; ordre qui s’honore de compter 
parmi ses abbés Pierre-le-Vénérable, retourné à 
Dieu en 1156 et non en 1157, et le cardinal de Guise 
mort en 1622, quoique plusieurs auteurs le fassent 
trépasser plus tôt. La crosse abbatiale de Cluny 
était un sceptre mystique car celui qui le portait 
B appelait l’Abbé des abbés ; il dut renoncer à ce 
titre pour celui d’archi-abbé quand un concile de 
Rome en 1126 l’eut adjugé à l’abbé du mont Cassin. 
L’abbaye, toutefois, n’en perdit rien de son im¬ 
portance; en 1770 encore, plus de six cents béné¬ 
fices et deux mille maisons en Europe relevaient 
de son autorité. 

Aujourd’hui, ses antiques habitants, dépouillés 
de leur enveloppe charnelle, en possession des 
gloires célestes, se souviennent-ils encore de leurs 
veilles studieuses au fond du cloître? de leur 


existence terrestre sanctifiée par la prière et les 
bonnes œuvres? des tourmentes sociales qu’ils 
ont entendues gronder? des trombes révolution¬ 
naires qui les ont emportés à leur tour?.... 

L’immense bibliothèque où se résumaient leurs 
savantes recherches s'est effeuillée au vent des 
émeutes; une partie seulement de ce trésor est 
conservée à la bibliothèque nationale, et quelques 
manuscrits, à peine, mutilés par les Vandales de 
nos jours, vieillissent dans l’ombre de cet édifice 
qui fut l’abbaye de Cluny! dans l’en oein te à demi 
écroulée de ses jardins, les enfants font l’école 
buissonnière parmi les massifs de verdure, les 
vieillards se chauffent au soleil et les jeunes filles 
exhibent leurs toilettes neuves les jours de fêtes ; 
les cloîtres, écroulés pour la plupart, livrent pas¬ 
sage à toutes les intempéries des saisons; les 
hautes salles lézardées servent à de profanes usa¬ 
ges et des bruits discordants font regretter l’aus¬ 
tère silence d’autrefois et le murmure de la prière 
flottant sous les voûtes sacrées. 

Néanmoins, telle que l’ont faite les hommes et le 
temps, cette ruine conserve une imposante gran¬ 
deur ; son nom n’est pas rayé du livre de l’histoire 
et l’esprit des lieux anciens semble y planer encore 
pour la préserver de l'anéantissement final. 

Il n'est pas très-prouvé que l’érudition prolixe 
du juge de paix ajoutât beaucoup au charme de 
oette visite. Peut-être Paule eût-elle préféré la faire 
seule dans le recueillement qu’inspirent les vesti¬ 
ges d’un grand passé; toutefois, elle ne put que 
remercier son cicérone et lui savoir gré de ses 
bonnes intentions. 

Le jour commençait à baisser, quand les voya¬ 
geurs remontèrent en voiture; mais les chevaux 
étaient bons et bientôt les lointains vaporeux do 
Saint-Point leur apparurent dans les rouges lueurs 
du couchant ; puis les hauteurs de Milly se décou¬ 
pèrent dans la pénombre ; puis encore Monceaux 
leur apparut, poétique et mystérieux sous les 
rayons tremblants de la lune; et le génie de 
Lamartine, qui semblait flotter dans l’atmosphère, 
enveloppa ce petit voyage d’un parfum poétique, 
tout le long du chemin. 

A peine assis dans son coin capitonné, Pierre 
Barance s’endormit pour ne s’éveiller qu’aux 
Ormes ; Henri Lecomte regardait la lune dans une 
attitude rêveuse comme s’il eût improvisé une ode 
en son honneur. Paule le trouvait un peu trop 
silencieux et songeait, malgré elle, à cette cou¬ 
ronne de comtesse prédite par son amie. 

Le cheval du jeune homme l’attendait à Charnay 
pour le ramener à Montaigu; mais le père do 
Paule, un instant réveillé par le brusque arrêt de 
la voiture ne se rendormit point sans avoir fait 
promettre au poète de venir au plus tôt c chanter 
un petit air » à M. Chauvet. 

Excellent M. Chauvet! il avait mis tout le 
monde et toutes choses en branle pour le retour 
de ses enfants. Jacques en prononça deux phrases 
do trois mots et Catherine, abasourdie par dix 

12 


Quarante-Cinquième année. — N° VI. — JUIN 1877. 


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JOURNAL DES DEMOISELLES 


ordres contraires, s’en tint pendant cinq minutes, 
immobile, les bras croisés ! 

M. Leclerc, jugeant sa présence opportune dans 
une crise pareille, était venu passer l'après-midi 
aux Ormes; grâce à lai, le vieillard, distrait par 
de nombreuses parties de piquet, avait pu atten¬ 
dre Theure désirée sans avancer par trop les pen¬ 
dules; et ses préoccupations diminuaient d’inten¬ 
sité, divisées entre le quinte et quatorze, les 
détails domestiques et les considérations d’hy¬ 
giène. 

Rappelée précipitamment à Mâcon par le dé¬ 
part que son frère avançait, Antoinette avait 
quitté le vieillard depuis deux jours. 

Un peu curieux, comme beaucoup de vieillards, 
le grand-père accabla les survenants de ques¬ 
tions. Il trouvait le moyen d’en faire dix à la fois; 
les réponses, arrivées simultanément, s’entre¬ 
croisaient la plupart du temps et il se fit, ce soir- 
là, dans la salle à manger des Ormes, assez de 
confusions et de malentendus pour révolutionner 
la ville et la campagne si on les eût colportés. 

Henri Lecomte, attendu le lendemain, ne parut 
point ; on resta sans nouvelles de lui le surlen¬ 
demain; on n’en eut pas davantage les jours sui¬ 
vants et chacun, aux Ormes, commençait à s’én 
préoccuper, quand le bruit se répandit d’une 
aggravation survenue dans l’état de sa mère. 

Chaque matin, Jacques fut envoyé aux rensei¬ 
gnements à Montaigu et, huit jours durant, il 
laissa tomber de ses lèvres de bois ce laconique 
bulletin : 

« Très-mal! » 

Le neuvième jour, il fut encore plus laconique 
et ne dit qu'un seul mot : 

« Morte! » 

Paule pâlit comme si quelque douleur filiale 
l’eût mordue au cœur ; Pierre Barance plaignit 
sincèrement le malheureux Henri et lui chercha 
aussitôt des compensations charitables : 

« Il faut qu’il se mette à chasser, conclut-il ; 
véritablement, il n’y a que ça! je lui donnerai ce 
bon conseil.. ! et mes deux braques par-dessus 
le marché. » 

Pour monsieur Chauvet, il se fit renseigner 
minutieusement sur l’âge, les habitudes, la mala¬ 
die de celle qu’il nommait « la comtesse ». A 
chaque détail, il se tâtait, en quelque sorte, 
le pouls en comparant les situations; si la sienne 
présentait quelque analogie lointaine, il s'ef¬ 
frayait visiblement ; s’il constatait, au contraire, 
une dissemblance évidente, il se frottait les mains 
avec satisfaction et murmurait : 

» D'ailleurs, elle devait bien avoir une dizaine 
d’années de plus que moi, cette pauvre comtesse. 
Oh! certainement, elle avait bien dix ans, si 
même ce n’est pas plus. Je le parierais ! » 

Peu de personnes accompagnèrent les restes 
inanimés de la vieille dame au cimetière : étran¬ 
gère au pays, elle n’y était pas connue; le château 
de Montaigu, depuis qu’eUe l’habitait, n’avait 


ouvert ses portes à aucun visiteur, et les relations 
de son fils étaient trop restreintes pour qu'il fût 
entouré dans cette circonstance douloureuse. 

La famille absente, les amis éloignés furent 
représentés par Pierre Barance et par sa fille qui 
crurent devoir cette marque de sympathie au 
fils orphelin. 

Il ne les en remercia point par des paroles, 
mais le regard dont il salua Paule, le serrement 
de main avec lequel il accueillit son père expri-^ 
maient éloquemment son émotion et sa recon¬ 
naissance. 

Quand les dernières gouttes d’eau bénite eurent 
aspergé le mystérieux cercueil, quand les prières 
suprêmes de l’Eglise se furent éteintes dans les 
gémissements de la bise; quand une funèbre 
extumescence se fit sur la fosse tout à l’heure 
béante, Henri Lecomte, plus pâle que le linceul 
de sa mère, résista aux instances de monsieur 
Leclerc pour l’emmener à la cure et reprit seul le 
chemin de Montaigu. 

Il s’éloignait à travers les vignes dépouillées et 
gravissait le flanc des coteaux avec lenteur 
comme s’il eût cherché à gagner le but le plus 
lard possible ; parfois son manteau noir s’accro¬ 
chait aux rameaux que les ceps lançaient au 
hasard, pareils à des bras éplorés; parfois, comme 
si le feu intérieur qui semblait le consumer l’eût 
rendu insensible aux injures des rafales humides, 
il se découvrait le front et marchait la tète basse. 
Il disparut enfin au détour d’un sentier. Alors 
Pierre Barance essuya, du revers do sa main, 
deux grosses larmes qui sillonnaient ses joues 
sans qu’il s’en aperçut, et d'une voix attendrie : 

» Pauvre garçon! fit-il, pauvre garçon! seul 
sur le chemin de sa demeure ! seul sous son toit 
croulant! seul dans la vie, seul toujours et par¬ 
tout ! c’est par trop de solitude ! ma petite Paule, 
si nous voulions être tout à fait bons, mais là, 
tout à fait, nous lui offririons l’hospitalité chez 
nous pendant les premiers jours de son deuil; 
qu'en dis-tu ? 

— L’hospitalité! s’écria Paule, comme si elle sor¬ 
tait d'un rêve; l’hospitalité... chez nous?... Mais, 
père, vous n’y pensez pas! d’abord, il refuserait; 
et puis serait-ce convenable? 

Le chasseur, un peu confus, eut un mouve¬ 
ment d'impatience : 

Au diable les convenances ! faillit-il riposter. 
Mais, se calmant : 

— Tu as raison, fit-il; nous autres hommes, il y 
a un tas de petites choses que nous ne voyons 
pas. Les convenances... l’étiquette... les femmes 
s’y entendent, il faut le reconnaître; mais, on 
peut convenir aussi qu’elles s’exagèrent parfois 
les exigences du décorum et que.... allons, je 
barbote. Prends que je n'ai rien dit, et n'y pen¬ 
sons plus. » 

Pierre Barance n’y pensa pas longtemps, en 
effet ; il fut distrait de cette préoccupation par 
une invitation qui l’attendait au logis : 


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Les sangliers, cantonnés dans la forêt de Gou- 
lène, faisaient des leurs, à ee qu’il paraît; et les 
riverains prenaient leurs escapades en fort mau¬ 
vaise part. Ils avaient donc lancé leurs doléances, 
leurs réclamations, leurs pétitions jusqu’à la 
préfecture elle-même; des battues officielles 
s'organisaient et le zèle intelligent de monsieur 
Barance trouvait naturellement là une excellente 
occasion de s’exercer dans toute sa fougue. 

Le chasseur, qui devait établir son quartier 
général près de la forêt pour plusieurs jours, 
quitta les Ormes avec une satisfaction visible, 
malgré la petite moue de Paule que cette absence 
attristait et les prédictions sinistres de l’aïeul 
qui déclarait la saison contraire à toute espèce 
de déplacements «et d’entreprises au dehors. 

Ces quelques jours de solitude pesèrent assez 
lourdement sur Paule, confinée au logis par les 
rigueurs prématurées de l’hiver ; elle eût voulu 
appeler Antoinette auprès d’elle ; mais elle ne 
Posait pas... Antoinette qui devait savoir com¬ 
ment elle avait accueilli son frère ne lui en gar¬ 
derait-elle pas rancune ? et puis, sa présence était 
bien nécessaire au foyer paternel où venait de se 
faire un si grand vide ! 

Monsieur Leclerc prêchait une retraite & ses 
paroissiens et ne sortait pas de sa cure ou de 
son église. 

La douairière de Chabrols ne reparaissait point 
aux Ormes où, d’ailleurs, sa présence était peu 
désirée. 

Les châteaux d’alentour, dépeuplés pour plu¬ 
sieurs mois, n’envoyaient plus de visiteurs à leur 
voisinage. 

Et, do Mâcon, personne ne se sentait le courage . 
d’affronter le vent du nord soufflant sur les hau¬ 
teurs de Charnay. 

Quant au solitaire de Montaigu, son deuil l’en¬ 
fermait, tout naturellement, chez lui. 

Paule, déjà si riche de son propre fonds, devait 
encore à sa bonne éducation assez de savoir et 
de talent pour ne pas souffrir de la solitude ; et, 
jusque-là, elle ignorait cette sotte et lamentable 
chose qu’on nomme l’ennui. Mais elle se trouvait 
alors dans une disposition d’esprit toute nouvelle; 
la récente rupture de ses habitudes dans un far¬ 
niente mondain, les hommages qui marquaient, 
dès le début, sa vie de jeune fille, la perspective 
mystérieuse d’un avenir plein de promesses, 
toutes ces choses la jetaient brusquement hors 
de sa voie; et, dans ui^ trouble qui ne manquait 
pas de charmes pourtant, elle se sentait un im¬ 
mense besoin d’épanchements et de conseils.^ 

Sans doute, le grand-père eût prêté une oreille 
complaisante à ses confidences; mais, les aurait- 
il comprises ? quant à ses oonseils, il était prêt 
à les lui prodiguer : cependant, s’il savait pres¬ 
crire les précautions hygiéniques opportunes, 
prévoir la fièvre et conjurer les refroidissements, 
on l’eût embarrassé bien fort en le consultant sur 


certaines situations morales ; or, celle où 6e trou¬ 
vait Paule était justement de ce nombre. 

Elle écrivit à la mère Eudoxie ; mais elle fut 
mécontente de sa lettre et la jeta au fou. Alors 
elle ôe sentit un immense besoin de prier; elle 
compara les jours pleins et pieux du couvent au 
gaspillage actuel de ses heures et se promit d’en 
régler mieux l'emploi. 

Elle entreprit alors de se dresser à elle-même 
un règlement de vie qu’elle observerait fidèle* 
ment, et se mit à oouvrir plusieurs pages de ses 
différents articles ; mais elle déchira oes pages 
l’une après Pautre : tantôt ces règles volontaires 
lui semblaient d'une trop grande sévérité ; tantôt 
elle leur reprochait une extrême indulgence. 

Elle prit enfin le parti de ne pas s’en rapporter 
à elle-même dans cette grave question et résolut 
d’aller trouver son curé, puisque son curé ne pou¬ 
vait pas venir à elle. 

Déjà elle avait franchi une partie du chemin, 
escortée par la grosse Catherine qui soufflait 
bruyamment. Un pâle 9oleil d’hiver faisait scin¬ 
tiller le givre ; le sol, durci par la gelée, résonnait 
sous les pas et d’innombrables croassements de 
corbeaux s’entrecroisaient dans les airs ; l'aspect 
mélancolique de la nature n’attristait point la 
jeune fille à ce moment : la marche, le grand air, 
les résolutions énergiques lui fouettaient le sang, 
lui stimulaient l’esprit et c’était d’un pas allègre 
qu'elle marchait eu avant. 

Tout à coup, elle entendit un bruit de roues et 
de grelots; une voiture s’avançait rapidement; 
elle la reconnut aussitôt : c’était celle de son 
père. Elle n’attendait pas encore Pierre Barance, 
pourtant. 

Un pressentiment affreux lui serra le oceur. 

La voiture était vide. 

Jacques, qui la conduisait, arrêta les chevaux 
devant la jeune fille. 

c Que signifie ce retour? Pourquoi êtes-vous 
seul ? Comment se fait-il que je ne vois pas mon 
père avec vous ? » 

Jacques, tout à fait incapable de répondre par 
un seul mot à tant de questions, se taisait. 

< Vous me faites mourir d'impatience ! reprit 
Paule; où est mon père ? 

— Là-bas. 

— Là-bas ? ce n’est pas une réponse. Qu’est-ce 
que cela veut dire, là-bas ? 

— L’hôpital. 

— Mais vous rêvez? mon père à l’hôpital?... 
à quel hôpital ? mais parlez donc ? 

— Cluny... 

* — Mais, alors... il est... 

— Blessé. 

— Ah î mon Dieu 1 blessé?,.. il a reçu un coup 
de fou? 

— Non... 


— Mais dites-moi donc, vite, malheureux... 

— Le sanglier... 

— Ah 1 c'est horrible 1 est-il en dangerj? 


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— Non. 

— Il souffre beauooup ? 

— Oui. 

— Il ne peut se faire transporter? 

— Non. 

— Vous venez me chercher ? 

— Oui.» 

M. Barance n’appelait nullement sa fille auprès 
de lui ; mais Jacques avait parfaitement deviné 
que la présence de Paule lui serait bonne. 

La veille, au moment où il allait daguer lui- 
même un ragot de formidable apparence, la bête, 
renversant les chiens qui la harcelaient, s’était 
élancée d’un bon suprême sur le chasseur pris 
à l’improviste, et l’on avait pu trembler un instant 
pour sa vie. 

Grâce à Dieu elle était sauve ! 

Mais quelques jours d’un repos absolu et de 
soins intelligents paraissaient indispensables à la 
guérison du blessé. Ces soins, il ne pouvait les 
recevoir de mains inexpérimentées; ce repos, il 
ne le trouverait pas dans une auberge de village 
envahie par les rouliers, les braconniers et les 
vagabonds en quête d’aventures. Il se fit donc 
transporter à l’hôpital; la ville de Cluny touchait 
de si près au théâtre de l’accident que ce transport 
n’offrait aucun danger. 

Quand il vit sa fille entrer dans la petite 
chambre où la souffrance le retenait alité, il eut 
comme un éblouissement de joie ; il lui sembla 
que le soleil et le printemps à la fois l’envelop¬ 
paient de leurs caresses. 

« Oh î ma sœur, voilà qui est méritoire 1 » lui 
dit-il en souriant. 

La sœur, pour justifier ce titre, voulut entrer 
en fonctions immédiatement ; mais elle dut re¬ 
connaître elle-même combien un certain temps 
de novioiat lui eût été nécessaire, car ses doigts, 
si habiles à voltiger sur les touches d’un piano, 
commirent plus d’une maladresse au préjudice 
du blessé. 

« Décidément, sœur Thècle s’y entend mieux 
que toi, ma chérie. Laissons-la faire et contente- 
toi des soins de luxe. » 

Dans « les soins de luxe » Paule retrouva toute 
sa supériorité : personne ne racontait avec une 
grâce plus originale ; son esprit enjoué, ses vives 
réparties ensoleillaient la conversation et quand 
elle lisait haut, le timbre de sa voix, la pureté de 
sa diction faisaient valoir le stylo le moins remar¬ 
quable. 

Pierre Barance était sous le charme de cette 
grâce, de cet esprit, de cet enjouement et les 
heures passaient avec plus de rapidité qu'il n’eût 
osé l’espérer. 

Toutefois, craignant qu’une réclusion conti¬ 
nuelle ne nuisît à la santé de Paule, il exigea 
qu'elle répondît aux avances aimables du juge 
de paix et de ses filles. Tout le temps qu’elle ne 
consacrait pas à son père, elle le passait chez eux, 
et comme la convalescence du malade avançait 


rapidement, il y eut, en l’honneur de mademoi¬ 
selle Barance, quelques réunions intimes chez le 
magistrat. 

Ces distractions, parfaitement innocentes en 
elles-mêmes, étaient-elles, bien opportunes ? n’en¬ 
travaient-elles point l'action de la Providenoe qui 
avait peut-être ménagé ce passage de Paule en 
un lieu de souffrance et de prière dans des vues 
toutes maternelles ?... 

Certes la promenade ne manquait pas de 
charme et le salon du magistrat s’ouvrait parfois 
à d’agréables causeurs ; mais, y avait-il, en tout 
cela, autre chose qu’une distraction f