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Full text of "Essai sur la philosophie de Bossuet: avec des fragments inédits"

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i 



.1 



ESSAI 



SUR LA 



PHILOSOPHIE DE BOSSUET 



AVEC DES FRAGMENTS INĈDITS 



AUTRES OUVRAGES DU MĈME AUTEUR : 



lia pliilosopliie de lieittniB, ouvrage couronn^par Flns- 
titut. i vol. in-8». Paris, Hachette, i860. 

lies Pi^res de riĉglise latine. Leur vie^ leurs ^crits, leur 
temps. 2 vol. in-18 jdsus. Paris^ Hachette, 1858. 

lie cardinal Pierre de Mrolle. Sa vie^ ses ^crits^ son 
temps. i vol. in-12. Paris, Didier, 1856. 

Espoaitieii de la tiiterie platonieienne de« 
id^es, suivie d'un DiMoara rar Platon, par Claude 
Fleury. In-18. Paris, Ladrange, 1858. 

Tableaa de« progr«^« de la pens^ liamalne de- 
paiMTlial^a Jaaaul^ lieiliniz. i vol. in-8''/2<' ^dit. Paris^ 
Didier, 1859. 

Histolre et PbUosopliie, Ĉtudes accompagn^es de piĉces 
in^dites. 1 vol. in-i2. Paris, Didier, 1860. 

Une Tisite A Hanovre, Septembre 1860. Mdmoire sur 
Leibniz^ extrait des comptes rendus de TAcad^mie des Sciences 
morales et politique8. Paris^ Dŭrand, 1861. 



SilNT-CLOUD. — IMPRIMBBIB DE H"* V« BRLIN. 



ESSAI 



SUR 



LA PHILOSOPHIE 

DE BOSSUET 

AVEC DES FRAGMENTS INĈDITS 



rAR 



MI. MOIJRRISSOM 

Ancien Professeur de philosdphie k la Faculte des let(res de Clermont) 
Professevr de Logique au Lyc^e Napolĉon» 



DEUXIŬME ĈDITION 

RETVB BT AUGMBITT^B 






o. " " 



C/ ■ I r . > . > , \h. 




PARIŜ 

LIBRAIRIE PRIL0S0PHIQUE DE tADRANĜG 

HUa SAIHT-ANDRfr-DBS-ARTS, 41 
1862 



«..^ 



S' 



A LA MĈMOIRE 



DE FRĈDĈRIC OZANAM 



ET 



D'EDMOND WILSON. 

ILS AGiTfiRENT DANS LEURS DISCOURS ET LEURS 

ĈCRITS; 

ILS RĈSOLURENT PAR LEURS EXEMPLES 

LES PROBL&MES DE LA YIE HUMAINE 

QUI 
FONT TOUTE PHILOSOPHIE. 



108534 



\ . . . . « 



\ 



AVANT-PROPOS 



DE l'£dition DE 1852 



En Ĝcrivant un Essai sur la Philosopĥie de Bos^ 
suet, nous ne nous sommes pas seulement proposĜ de 
mieux faire connaitre cet esprit sublime, nous avons 
surtout voulu temoigner par la combien est insensĜe 
la lutte qui, depuis si longtemps, divise les partisans 
deraisonnables de la Raison et les aveugles dĉfenseurs 
de la Foi. Inĉbranlable entre ces deux extrĜmes, il 
nous a paru que Bossuet pouvait et devait Ĝtre un 
exemple irrĉcusable et un maltre ĉcoute. 

Bossuet est un Pere de TEglise. Qui Tignore? Bos- 
suet est un philosophe. Qui oserait le nier? Pour lui 
la Foi ach^ve et confirme ce que la Raison a com- 
mencĜ, tandis que la Raison, a son tour, prepare a la 
Foi dont elle est un degrĉ nĉcessaire. Combattre con- 
tre la Raison ou combattre contre la Foi, c'est com- 
battre conlre la vĉrile. 



Vm AVANT-PROPOS. 

Ges principes que Bossuet a proclamĜs si haut ne 
sauraient ĉtre mĉconnus sans pĉril ; c'est pourquoi 
nous aurions a coeur de les rendre populaires. Sans 
doute notre travail est bien insuffisant pour un si 
grand objet; mais des juges competenls, en Thono- 
rant de leurs suffrages, ont pensĜ du moins qu'il ne 
serait pas inutile. 



PariSj 29 mars 1852. 



PRJĜFACE 



DE CETTE NOUVELLE 1ŜDITI0N. 



DES SOURCES DE LA PHILOSOPHIE DE BOSSUET. 

Le nom de Bossuet est si grand qu'il a presque 
^happĜ aux vicissitudes de faveur et de haine, d'ad- 
miration et d'oubli , qui attendent les memoires les 
plus illustres. En dĜpit de ses prĜferences et malgrĉ 
ses prĜventions tumultueuses, le xvin® siecle n'a pu 
s'empĜcher de rendre hommage a ce beau g6nie. Plus 
calme que le xTm® siĉcle, plus impartial, et par le 
bĜnĜfice du temps, mieux informĉ, nolre Age a re- 
doublĜ de respect pour r6vĜque de Meaux. Son auto- 
rit6, de nos jours, n'est point seulement vĉnĉrable a 
rĈglise ; elle impose a tous ceux qui estiment que le 
bon sens est le maitre des afFaires humaines. Bossuet 
86 trouve avoir acquis parmi nous le crĉdit d'un an- 
cien. La voix de la postĉritĉ est ainsi devenue, a 
Tendroit de ce personnage unique, Techo de la voix 



X PRiFAGE. 

mĜme de ses conlemporains, lesqueis se plurent a 
saluer en lui, par la bouche de La Bruyere, « l'ora- 
teur, rhistorien, le thĉologien, le philosophe(l). » 

Toutefois, il faut le reconnaitre, de toutes les vertus 
Ĝminentes que proclament chez Bossuet les esprils 
cultivĜs, rĜloquence est la seule qui obtienne un con- 
sentement unanime. Nul ne peut rester insensible a 
cette parole substantielle et profonde, entrainante et 
limpide, toute semblable a un fleuve qui, descendu 
des montagnes, promene dans les plaines qu'il f6- 
conde son cours majestueux. Bossuet, orateur, a des 
Ĝgaux; il na pas de supĉrieur. Un DĜmosthĉne, un 
CicĜron soufifrent de lui Ĝtre comparĉs ; on ne saurait 
mĜme sans injustice pr6f6rerDĜmosthene,ou CicĜron 
a Bossuet. 

Mais les opinions se divisent et les dissentiments 
prennent jour, lorsqu'on vient a considĜrer dans Bos* 
suet rhistorien, le thĉologien, le philosophe. Ni tous 
les historiens ne prisent Ĝgalement ses vues hislo- 
Fiques, ni tous les thĉologiens ses thĉories gallicanes, 
el, quant au titre de philosophe, plusieurs n'hĜsitent 
pas mĜme a le lui contester. 

Bossuet, en effet, n'a-t-il point, avant tout, etĜ un 
ev6que ? Bossuet n'est-il pas absolŭment depourvu de 
roriginalitĉ de doctrine que suppose une philo** 
sophie ? 

Lorsqu'il y a dix ans j^essayai une exposilion cri- 
tique de ia pbilosophie de Bossuet, j'avoue que ces 

(1) Discours de rŝception a VAcademie fran^aise, 15 juin 1693. 



PIUs;FAG£. XI 

objectioDS n^eurent point assez de force pour me de- 
tourner demon dessein. Jene pensai pasquela qualit6 
d'6vĜque fŭt exclusiye de celle de philosophe, et je me 
persuadai mal qu'une philosophie dŭt nĜcessairement 
offrir un sysleme original. II ne me parut point con- 
tradictoire qu'un interprete de la foi pŭt Ĝtreen mĉme 
temps un digne interprete de la raison, et je n'ima- 
ginai pas que ce fŭt ravilir le nom de philosophie, que 
de rappliquer a un ensemble de solutions raisonnĉes 
des principaux problemes humains. 

Une plus longue expĜrience , de nouvelles Ĝtudes 
n^ont point changĉ mon sentiment. Aujourd'hui en- 
core, je crois qu'il est permis, sans commettre ni 
contre-sans ni non-sens, de parler de la philosophie 
de Bossuet. Cependant je voudrais, comblant une 
lacune, rechercher quelles sont les sources oŭ s'est 
alii&entĜe la pensĜe de cet ĜvĜque incomparable> et 
en particulier sa pensĜe philosophique. Ge sera, en 
quelque sorte, retracer 1'histoire de son ĉducation. 
Or, eette histoire se partage, comme d^elle-mĉme, en 
quatre pĜriodes distincles, qui correspondent aux 
lieux divers qu'ant<^rieurement a sa nomination a 
rĉvĜchĉ de Meaux habila successivement Bossuet : 
Dijon, Paris, Metz, Versailles. 



I 



N6 a Dijon en 1 627 et confie bientdt aux soins d'un 
desesoncles, Glaude Bossuet, conseiller au parlement 
de Bourgogne, Jacques-B6nigne Bossuet fut plac6 de 



xn pr6face.| 

tres-bonne heure, par ce savant magistrat, au coIlĜge 
de sa ville natale, dk collĉge des Godrans^ du nom de 
ses fondateurs, les prĜsidents Ĵacques et Odinet 
Grodran. 

Les JĜsuileS; auxquels avait Ĝt6 remise la direction 
de cet Ĝtablissement, y comptaient alors des mattres 
aussi habiles qu'instruits. C'6tait un Jacques Viguier, 
rĉputĜ pour son 6rudition ; uu Claude Perry, dont les 
poĜsies latines attestaient TĜlĜgante rhĜtorique et le 
bel esprit. Aussi voyait-on affluer aux Godrans la 
jeunessela plus qualifi6e de la province, PIus d'une 
fois mĉme, dans les assemblĉes de l'h6tel de ville, le 
vicomle maieur et les echevins avaient tĉmoignĉ 
craindre « que aucuns de ces 6coIiers ne vinssent a 
6touffer, s'il n'y ĉtait pourvu, tant ils y ĉtaient en 
nombre excessif et pressĉs (1 ) . » 

Ce fut sous la discipline de tels maitres, au milieu 
d'un tel concours, que se passerent les plus tendres 
ann6es de Bossuet. Et son g6nie s'y rĉv6Ia des les 
premiers moments. En vain le jeu de mots dĉtestable 
de quelque rĉgent en belle humeur (Bos suetus 
aratro) nous reprĉsente-t-il par-dessus tout, dans 
Bossuet, un ĉcolier Iaborieux. Quelque appIiquĜ qu'il 
pŭt 6tre, la vivacit6 de son intelligence, sa fflenĜtration 
surprenante surpassaient de beaucoup son assiduitĉ. 
L'6tude lui etait d'ailleurs bien plus une noble recrĉa- 

(1) Registres de VEĉtel de villedeDijon, 4 fĉTrier et 9 mars 1614, 
citĉs par M. Fioquet ; Etudes sur la vie de Bossuet jusqu*(ĥ son en- 
trSe en fonctions en qualite de precepteur du Dauphin, 3 toI. 
Paris, 1855, l. i, p. 42. 



PREFACE. . xni 

tion qu'un devpir. II goAtaitavec d6lices la douceur 
de Virgile^ et tressaillait aux Ĝchos ioinlains de rĉlo- 
quence magistrale de Gicĉron. 

Mais si les lettres profanes avaient deja touchĉ son 
jeune esprit^ il ne devait nĉanmoins pleinement s'ou- 
vrir qu'au souffle des lettres sacrees. Bossuet vieillis- 
sant se plaisait encore a rappeler I'emotion dont il fut 
transportĉ, la premi^re fois que la Bible lui tomba 
sous les yeux (1). Son Ame se reconnut en quelque 
sorte dans Vkme des proph^tes. Ce style d'airain, ces 
images grandioses, cette grŭce sauvage, cette plainte 
profonde, ces menaces terribles, ces consolantes pro- 
messes, qui remplissent les Livres saints ; ces divins 
accents oŭ tous les tons $e mĉlent d'une maniĉre su- 
blime, Ĝblouirentson imaginationetenflammĉrent son 
coeur. Gomme un autre Ĝlisĉe, il se senlit emportĉ 
sur un char de feu. II venait d^entendre la langue du 
sanctuaire. G'etait la langue du lieu oŭ il ĉtait appele 
a vivre et a mourir. Gar, admis, des T^ge de huit 
' ans, a la clĜricature, il Ĝtait ppurvu, a treizeans, d'un 
canpnicat au chapitre de Metz. 

On aurait quelque raison de s'6tonner que les Je- 
suites n^eussent fait aucune ientative pour gagner a 
leur Gompagnie un sujet de tant d'espĜrance. Efl^ecti- 
vement, les Pferes n'6pargnerent point les avances. 
Mais Bossuet accueillit ces ouvertures avec rĉserve, et 
son oncle les repoussa sans hĉsitation. « II ne sera pas 
h eux, » aiirait dit le vieux parlementaire (2). Et des 

(1) MimoireB de Tabbĉ Le Dieu. 
(3) Ibid. 



XIV PRiFAGE. 

lors il fut dĜcide que Bossuet .quilterait les Godrans. 

Aussi bien, renseiguement des Ĵĉsuites de Dijon se 
trouvait-il insufBsant. 

Lorsque, en 1581, les prĉsidents Godran avaient 
fondĉ leur coUĉge, ils avaient disposĜ « qu'on y ensei- 
gnerait les langues fran^aise, laline etgrecque, la phi- 
losophie morale d^Aristote et de Platon uniquement, 
en un mot, les lettres humaines (1 ). » Tout limitĜ que 
fŭt ce programme, la modicitĉ des sommes 16gu6es 
parles bien intentionnĉs magistrats n^avait pointper- 
mis qu'on le suivlt d^une maniere complĉte. G'est 
ainsi que la culture de la langue grecque avait tou- 
jours 6t6 fort superficielle aux Godrans. On y n6gli- 
geait mĜme la philosophie , quoique ultĜrieurement 
deux chaires «pĉciales y eussent ŝtŝ cr66es pour l'en- 
seignement de cette science/Enfin, la thĉologie n'y 
6tait point repr6sent6e, et en 1649 le prĉsident 
Bouchu articulait, en pleine grand^chambre, « que 
cette pi6ce manquait dans le coII6ge des Godrans, 
pour le rendre parfait et Tun des plus grands Ĝtablis- 
sements qu'eussent les ĴĜsuites dans le royaume (2). » 

Ce fut en 1642, qu'&gĜ de dix-sept ans, Bossuet se 
rendit a Paris. II arriva dans la capitale le jour mĉme 
ou Richelieu y faisait sa rentrĉe, port6 sur les 6paules 
de ses gardes , ivre de vengeance et d6faillant, objet 
prodigieux de terreur et de piti6. Ce sinistre triomphe 

(1) Cf. m. FU)qaet; Etudes, U I, p. 66; U Parlement de Bourgo* 
gne, par t>. Palliot, 1649, iD-fol., p. 75, v. 270, 'i7i. 

(t) Cf. Id.; Ĵbid. ; Registres secretsdu Parhment de IHjonf 
34 avril 1649. 



PIU&PACE. XV 

el bient6t Je lugabre appareil oŭ vint s'6taler la mort 
du redoute ministre ; voila les instructifs spectacles 
qui, a Paris, frapperent ies premiers regards de Bos- 
suet. Son oncle avait mĉnagĜ son entrĉe au collĜge 
de Navarre. On ne pouvait mettre plus de discerne- 
ment dans un semblable choix . 



11 



Fondĉe par Jeanne, reine de Navarre, femme de 
Philippe le Bel, et protĉgĉe par la faveur constante 
de nos rois, la maison de Navarre s'6tait acquis une 
reputation singuliere, tant a cause de la soliditĉ de 
l'enseignement qui s'y donnait, que par son attache- 
ment inviolable au principe de rautoritĉ. Aussi se 
trouvait-elle comme en possession du privilĉge de 
fournir des prĜcepteurs aux h6ritiers du tr6ne de 
France. De Navarre 6taient sortis Nicolas Oresme, 
prĜcepleur de Charles V ; Gĉrard Machet, prĜcepteur 
de Charles VII ; Jean le Grand, precepteur de Louis XI ; 
Jean Hennujer, pr6cepteur de Henri II ; Pierre Danes, 
prĜcepteur de Frangois II ; Guillaume Ruz6, prĉcepteur 
d^Charles IX ; Pierre Vaila et Louis Molinet, prĉcep- 
teurs de Henri III (1). 

Bossuet etait bien propre a continuer cette tradi- 
tion honorable et le fit promptement pressentir. « Na- 
varre, disait un jour au secrĉtaire d*Ĉtat, Michel Le 

(i) Joannis Ldunoii, regii Navarrmi Gymna$ii ParisiensishistO' 
ria, Paris, 1677, in-4, Epistofa ad Delphinum, 



XVI PREFACE* 

Tellier, le graad-maitre de Navarre que ce minislre 
ĉtait venu visiter, Navarre n'a point d6chu ; et cet 
abb6 Bossuet, que vous avez, Monsieur, tant re- 
marqu6 tout a i^heure, serait, veuillez m'en croire, 
capable, plus que nul autre, d'61ever un prince k la 
France (1). » 

Le grand-maltre qui portait, avec un tel jugement, 
un tel prĉsage, 6tait Nicolas Cornet. 

D'abord Jĉsuite ; puis, aprfes aVoir quitt6 la Compa- 
gnie, investi de la grande-maltrise de Navarre, Cor- 
net comptait parmi les doqteurs de Sorbonne les plus 
autorisĉs. Ce fut lui qui, en qualit6 de syndic de la 
facuUĜ de thĉologie, dĉnonga, en 1649, les fameuses 
propositions de rAugustinus, d'oŭ allaient nattre tant 
et de si dĉplorables dĉbata. Mais s'il avait a cceur les 
luttes oŭ s'engageait la facultĉ de thĉologie, c'6tail, 
avant tout, sur sa chere maison de Navarre que se 
concentraient ses soins les plus d6vou6s. Rivaliser de 
succĜs avec le collĉge de Clermont, qui appartenait 
aux Jesuites; remportermĉme, et, par ce triomphe 
dĜfinitif^ consacrer la renommĉe d6ja ancienne de 
Navarre, c'6tait la sa suprĜme ambition. Qu'on juge, 
par cons6quent, de Testime oŭ il devait tenir Bossuet! 

On sait quels sentiments Bossuet, de son cĉtĉ, 
nourrissait pour le grand-mattre. L^oraison funebre 
de 1 663, quelque alt6r6e que soit r^bauche qui est 
venue jusqu'a nous (2), en demeure un tĉmoignage 

fl) Cf. m. Floguet ; Ŝtudes, t. III, p. 466. 
(2) Cf. I<J. ; Ibid., t. II, p. 25t. A en croire Le pieu, lors^ue 
cette oraison fun^bre fut publiĉe pour la premiĉre fois, en 1698, 



ntvKct. XVII 

irrecusable. Rien de plas fort lout ensemble et de 
plus Ĝmu que les termes dans iesquels Bossuet y loue 
Nicolas Cornet, « oe docteur de rancienne marque, 
de Pancienne simplicilĉ, de rancienne probit6 (1). » 
— « Sesconseils, 6crit-il, ĉtaient droils, sa doctrine 
pure, ses discours simples, ses rĜflexions sensĉes, ses 
jugements sŭrs, ses raisons pressantes , ses r^solu- 
tions prĜcises, ses exhortations eiBcaces, son autoritĉ 
vĜnĜrable et sa fermetĉ invincibje... It connaissait 
tres-parfaitement et les confius ef les bornes de toutes 
lesopinions de TEcole, jusqu*oŭ ellescouraient, et ou 
elles commengaient a se separer : surtout il avait 
grande connaissance de la doctrine de saint Augustin 
etde r^cole de saint Thomas... C'6tait donc vĉrita- 
blement un grand et riche trĉsor ; et tous ceux qui le 
consultaient, parmi cette simplicitĉ qui le rendait v^ 
nĜrable, voyaient paraltre avec abondance, dans ce 
trĉsor 6vang6lique, les choses vieilles et nouvelles, les 
avantages naturels et surnaturels, les richesses des 
deux Testaments, Pĉrudition ancienne et moderne, la 
connaissance profonde des saints Peres et des scolas- 
tiques, la science des antiquitĜs et de Tĉtat prĉsent de 
r£glise, et le rapport nĉcessaire de Tun et de Tau- 
Ire (2). » 

Cornet avait d'ailleurs rĉuni a Navarre des collabo- 



UBŝ la partlcipation de Bossuet, r4T4que de Meaui aurait dit c qu*il 
11*7 reconnaisaait pas son ooTrage» » 

(4) Orotsofi funebre de Micolas Comet, CEuvres eompletes de 
Bossuet, Poissj, 1845, t. XĴ, p. 108 et suIt. 

(2)Jrf., Ibid, 



XVIII PREFAGE. 

rateurs dignes de lui, et rhistoire a conservĜ les uoma 
des maltres sous lesquels Ĝtudia Bossuet. II faut citer, 
entre autres, les docteurs Jacques P6reyrel, Pierre 
Guischard, Claude Le Feuve, Jean du Saussoy et Phu- 
manisle Nicolas Mercier. 

Aveo Nicolas Mercier, Bossuet se rendit familiĉre 
TantiguitĜprofane et acguit cette connaissance appro- 
fondie du grec, qui devait Tinitier a toutes les beautĉs 
d'Homere et lui yaloir un jour le surnom de PĜre 
grec(1). Pierre Guischard lui enseigna la th^ologie 
sco1astique et positive; Jean du Saussoy la doctrine de 
saint Thomas. Sous P6reyret et Claude Le Feuve, il 
suivit un cours de controverse. Cornet s'6tait r6serv6 
renseignement de la philosophie. 

Des Torigine, cet enseignement avait 6t6 a Navarre 
en grand honneur, et l'historien de cette docte 
maison, Jean de Launoy, nous apprend que lorsque 
la philosophie fut attaqu6e, elle trouva a Navarre 
d'ardents defenseurs. Ainsi, ce fut un proviseur de 
Navarre, Louis Lasserre, qui, en i 543, au nom de la 
Faculte de thĉologie et des mĜdecins, essaya de s'op- 
poser a ce que le temps consacrĉ aux cours de philo- 
sophie fŭt rĉduit de trois ans et demi a deux ans. La 
requĝte de Lasserre fut d'ailleurs rejelee et ledĉlai de 
deux ans devint r6glementaire (2). Cest le terme in- 
diqu6 dans les lois et statuts a Tusage de TAcadĉmie 
et de rUniversitĉ de Paris, promulgues par Henri IV, 



(1) Memoires de Tabbi Le Dieu. 

(2) Regii Navarrcei Gymmsii kistoria, I. HI, ch. it, p. 272« 



PRtFACE. XIT 

en i 598, et encore en vigueur a rĉpoqae oŭ Bossuet 
entra a Navarre(l). 

Les mĉmes reglements d6terminaient aossi reraploi 
de ces deux anuĜes^ et, ramenant toute philosophie a 
une ex6gese d'Aristote, assignaient les divisions pr6- 
cises qu'6taient obligĉs d*observer les professeurs. 

Durant la premiere annĉe. ils devaient, le matin, 
expliquer la Iogique, en commen^ant par les catĉgo- 
ries, auxqueHes 8'ajoutaient le livre de rinlerprĉla- 
tion et les premiers chapitres des premiers Analyti- 
ques ; puis, continuer par les huit livres des Topiques, 
pour en venir ensuite avec le plus grand soin aux 
deux livres de la dĉmonstration, enfin parcourir rapi- 
dement les instilutions de Porphyre. L'apres-midi 
6tait r6servĜe a rexposition des Morales d'Aristote. 

Durant la deuxieme ann6e, ils devaient, le matin, 
expliquer la Physique d'Aristote; dans Tapres-midi, 
la Metaphysique, en insistant avec le plus grand soin, 
et, autant que possible au moins une heure entiere, 
surle premier, !equatrieme et leonzieme livres. lls 
devaient, en outre, employer la sixi^me heure de la 
matinĜe a TĜtude de la sphere et de quelques livres 
d'Euclide. 

II 6tait express6ment enjoint aux professeursd'exa- 
miner avec une attention particulifere les theses d'Aris- 
tote contre les anciens physiciens, oŭ brille surtout 
la merveilleuse subtilitĉ de son gĉnie, en Ĝcartant du 



(1) Histoire deVUniversitŝ de Parigf aux xtii' et xtiii' siecles, par 
Ch. Joardain ; Paris^ 1862^ i"* livraison. Pi^e9 juntifieativtB^ p. 5. 



XX PREFACE* 

resle les queslioDS oiseuses que des barbares avaient 
introduites et que dans un siĉcle de lumiĉre des intel-» 
iigences attardees s^iefforcaient enoore de maintenir. 

II leur Ĝtait recommandĉ, de mĜme, de s^attacher 
dans rexposition d'Aristote, a la philosophie, non a 
la grammaire, aĥn de rendre sensible bien plus V6^ 
tendue de la science que la force du discours (1). 

Nous avons donc sous les yeux le plan d^Ĝtudes 
que suivit Bossuet. Les premiers temps qu'il passa a 
Navarre, furent empIoyĜs par lui a la culture des let- 
tres humaines. De la, en partie, son exquise et virile 
ĉlĜgance, et cette politesse qu'accrut encore^ avec une 
discrĉte frĜquentation du thĉ&tre, le commerce .des 
hĉtels de Nevers, de Senecey, de Choiseul , de Feu- 
quieres , du Plessis GuĉnĜgaud , de VendĜme , de 
Rambouillet. Puis, et pendant deux annĉes, il dut ex- 
plorer en tout sens la philosophie pĉripatĉticienne, en 
mĉme temps qu'a ce cours ardu de Iogique et de mĉ- 
taphysique se mĉlaient quelques exercices de gĉomĉ* 
trie. Bossuet n'alla d^aillears jamais, en mathĉmati* 
ques, au dela du nĉcessaire, estimant (c que c'est une 
Ĝtude trop abstraite, d'un trop grand attachement et 
de peu de fruit pour les gens d'ĈgIise (2). » Enfin, 
il s'€nfonga, pour n'en plus sortir, dans les profon- 
deurs de la theologie, et y puisa cette doctrine admi- 
rable, si saine ct si pure, si sobre et si solide, 

(1) A. J. de Launoy, De varia Aristotelis fortuna in Academia 
Parisiensi; Hagas-Comitum, 1856, cb. ^^^SeptimaAristotelisfor' 
tuna. 

(3) Mimoires de rabbĉ Le Dieu.; 



PRi:FAC£. Xlt 

dont il donnait un brillant Ĝchanlillon, en soute- 
nant pour le baccalaurĉat la ientative fameuse^ De 
Deo trino et uno^ et de Angelis^ qu'au lendemaiu de 
Rocroy venait applaudir Conde (1). 

Cette these de 1 648, qui jetait sur le nom de Bos- 
suet tant de lustre^ n'etdit que le prĉlude des solen- 
nelles ĉpreuves, a la suite desquelles, en 1650, il 
disputa, sans Tobtenir, le premier lieu de la licence a 
RancĜ, et en 1652 prit le bonnet de docteur. 

Docteur et prĜtre, rillustre 6leve, rĉsistant aux 
sollicitalions de Comet, qui eŭt aimĉ a resigner entre 
ses'inains la grande^maitrise de Navarre, ne songea 
plus qu^a prendre possession de son canonicat de 
Metz. 

III 

Bossuet ne devait point passer a Melz moins de 
dix-sept ans, de 1 652 a 1 669. 

Sansdoute, a partir de 1658, il parut fr6quemment 
dansIachaire,aParis, a Saint-Germain, a Dijon. Mais 
ses stations terminĉes, il s'empressait de regaguer 
son obscure et studieuse retraite. On peut dire, par 
cons6quent, que c'est a Metz, et Ires-particulicrement, 
de 1 652 a 1 658, que s'est form6 dans la lecture et la 
priĝre ce vigoureux g6nie. Assidu au choeur, Bossuet 
consumait dans TĜtude les longues heures que lui lais- 
saient les devoirs de son canonicat. Le jour mĜme ne 
suffisait pas a son active intelligence, et d'ordinaire il 

(l) Cf. m. Floqucl; ttudes^ l. I, p. 118. 



XXII PRĈFACE. 

poursuivait, a la faveur du siience des Duits, ses re- 
cherches passioDnees. On devine aisĜment quel en 
Ĝtait l'objet. Les lettres» la philosophie avaient bienpu 
occuper TĜtudiant de Navarre. Dĉsormais, c'6tait 
dans les Saintes Ĉcritures, comme dans un ocĜan im- 
mense (1), que se plongea le jeune prĉlre de Metz. 
La Bible et les Pĝres devinrent le thĉme unique de ses 
mĉditations. 

cc Quiconque veut devenir un habile thĉologien et 
un solide interprete, Ĝcrivait plus tard Bossuet, qu'il 
lise et relise les Peres. S'il trouve dans les modernes 
quelquefois plus de minuties, il trouvera souvent dans 
un seul livre des Peres plus de principes, plus de cef te 
premiere sĉve du christianisme, que dans beaucoup 
de volumes des interpretes nouveaux, et la substance 
qu'il y sucera des anciennes traditions, le rĉcompen- 
sera tres-abondamment de tout le temps qu'il aura 
donne a cette lecture. Que s'il s'ennuie de trouver des 
choses quiy pour ĉtre moins accommodĜes a nos cou- 
tumes et a nos connaissances, peuvent paraitre inu- 
tiles, qu'il se souvienne que dans le temps des Peres 
elles ont eu leur eflfet, et qu'elles produisent encore un 
fruit inĥni dans ceux qui les etudient ; parce qu'apres 
tout, ces grands hommes sont nourris du froment des 
Ĝlus, de cette pure substance de la religion, et que, 
pleins de cet espril primitif, qu'ils ont regu de plus 
pres et avec plus d'abondance de la source mĉme, 

(i) Gf. Bossuet, t. m, p. 424, Difense de laTradUionMdesPeres, 

1. IV, XVI. 



Pil£FA€£. XXnf 

souvent ce qui leur echappe et sort Daturellement de 
leur plĜnitude, est plus nourrissant que ce qui a Ĝt6 
mĜdilĜ depuis (1). n 

Que Bossuet ait, pour son compte, pratiquĜ cecon- 
seil, c'est ce que prouvent d'une maniere surabon- 
dante, non-*seulement la Z?^/iĵe lie /^ Tradition et 
des PereSj la Tradition des nouveaux mystiques^ le 
Memoire de ce qui est a corriger dans la nous^elle 
bibUotheque des auteurs ecclesiastiques ^ mais tous 
ses ouvrages. Bossuet n'a pas composĜ un ecrit, Bos- 
suet n'a pas prononce un discours, qu'il ne Tait 6ta- 
bli sur rĉcriture et sur les Peres comme sur d'in6- 
branlables fondements. 

Je ne chercherai point a signaler d'une maniere 
curieuse les principaux rapprochements qu'on pour- 
rait 6tablir entre les textes de Bossuet et ceux des 
Peres. Je me conlenterai d'a(Brmer avec un docte re- 
ligieux de son temps, qu'il fut a une encyclop^ie 
de tous les saints Peres (2). » II connait tous les mo- 
numents de rEglise d^Orient aussi bien que les monu- 
ments de rEglise d'Occident, et saint Athanase, «aint 
GrĜgoire de Nazianze, saint Chrysosl6me ne lui sont 
pas moins familiers que saint Thomas, saint J6r6me et 
saint Augustin. 

Toutefois, s'il fallait, dans cette foule glorieuse des 
P^res, dĜmĜler ceux auxquels s'est de pr6f6rence at- 

(i) cr.Bossaet, t. lU, p. 428, Defense dela Tradition et des Peres. 

r. rv, xTm. 

(3) cr. m. Floqaet; £tude$, t.- I, p. 345. Lettre du P. Francoi»- 
Marie Campioni a Bossuet, sept. 1698. * 



XX1Y PRl^FACE* 

tachĜ Bossuet, 11 ne serait certainemeut pas t6mĉraire 
de nomm^r, avant tous autres, saint Chrysostdme et 
saint Augustin. Aussi bien, n'est-ce point la une con- 
jecture, mais une certitude, que'nous garantitle pro- 
pre aveu de Bossuet. Gar c'est express6ment saint 
Cbrysosl6me et saint Augustin qu'il indi^uera, lors- 
qu'il sera consull6 sur le stjrle et la lecture des ecri^ 
"vains et des Peres de VEgUse pourjormer un orar 
teur (1 ). 

« Pour les PĜres , Ĝcrira-l-il , je voudrais joindre 
ensemble saint Augustin et saint Chrysost6me. L'un 
eleve Tesprit aux grandes et subtiles consid6rations ; 
et Tautre le ramene et le mesure a la capacit6 du peu- 
ple. Le premier ferait peut-ĉtre, s'il 6tait seul, nne 
maniĉre de dire un peu trop abstraite, et Tautre trop 
simple et trop populaire. Non que niTun et Tautre ait 
ces vices ; mais c*est que nous prenons ordinairement 
dans les auteurs ce qu'il y a de plus Ĝminent. Dans 
saint Augustin on trouvera toute la doctrine ; dans 
saint Chrysost6me rexhortation, rincrepalion, la vi- 
gueur, la maniere de traiter les exemples de rĉcri- 
ture, etd'en faire valoir tous lesmots et toutes les 
circonstances (2). » 

Ce n'est pas tout. Entre saint Chrysost6me et saint 
Augustin, aux yeux de Bossuet, la balance est m6me 
loin d'Ĝtre 6gale, et c'est dĜcidĉment du c6t6 de Tĉvĝ- 

(i) cr. m. Floquet; ŜiudeSt t. II, p. 513. icTŬ compo$6par Bot^ 
tuet pour le Cardinal de BouUion. 
(2)Cf. Id.; fWd.,p. 521. 



PREFACE. XXV 

qae d'HippoQe que le portenlses preferences. « Cest 
ce maitresi inteliigent et pour ainsi dire si maitre (1)» 
qu'il se plaJta consulter ; c/est « cet aigle desPeres,» 
— « ce docteur des docteurs (2), » dont il s'applique 
avec une ardeur infaligable a entendre et a pratiquer 
les legons. Aussi parviendra-t-ii a se le rendre telle- 
ment familier, qu'il se Irouvera amĜmede rĉtablir une 
lacune de dix lignes dansle deux centquatre-vingt- 
dix-neuvieme sermon de Tedition desB6n6dictins(3). 
Et ce ne doit pas ĝtre la chez lui une passagere fer- 
veur. Les ouvrages de saint Augustin seront le flam- 
beau qui ĉclairera sa longue carriere de polĜmiste, de 
direcleur des consciences et d'orateur. II en aura dans 
chacun de ses logis un exemplaire qu'il couvrira de 
ses notes. Un volume de saint Augustia 1'accompa- 
gnera dans tous ses voyages, et son attache aux ecrits 
de ce grand homme sera si vive, qu'elle deviendra 
parmi les gens de son domestique un sujet d'inndcentes 
railleries. 

11 n'est pas hors de propos de remarquer avec in- 
sistance la frĉquence du commerce que Bossuet en- 
tretint avec saint Augustin. Eneffet, saint Augustin 
n'est-il pas le plus philosophe des Peres? Et si Bos- 
suet emprunla aux successeurs de r6vĜque d'Hippone 
la connaissance de la scolastique et du mysticisme, 
sMl retrouva dans saintThomas toute la doctrine d' Aris- 



(1) Bossuet, t. ni, p.l424« DSfense de la Tradition^ elc. 

(2) Id,\Ibid. 

(3) Mimoires de rabb^ he Dieu. 



lXyi PREFACfi* 

tote, n'est-ce point de saint Augoslin plus encore que 
de Platon lui-mĉme, dont pourtant il lut les ouvra- 
ges (1), qu'il re^ut avee les thĉories platoniciennes, 
les tradifions des platoniciens ? Quand, vers la fin du 
XVI* siecle, Frangois Patrizzi, opposant a Arislote Pla- 
ton, proposait au pape Grĉgoire XIV de bannir des 
ecoles chrĜtiennes la phiiosophie pĉripatĉticienne, il 
ne croyait pouvoir mieux faire que d'invoquer le t6- 
moignage de saint Augustin, «r celte colonne et cette 
splendeur de la thĜoIogie , lequel a sans cesse k la 
bouche les philosophes platoniciens, comme les plus 
nobles des philosophes, et les pr^fere a tous les au- 
tres (2). » De mĜme, ce fut a saint Augustin que Bos- 
suet dut en grande partie de ne point subir le joug 
du p6ripal6tisme, qu'on lui avait exclusivement en- 
seign^, et dont rautoritĉ alors dominante 6tait nĉan- 
moins si mal dĉfendue par les censures de la Sor- 
bonne et les arrĜts du Parlement. Car ce n'6tait point 
seulement le passĜ qui se rĉveillait contre le pĉripa- 
tĉtisme ; les menaces lui venaient aussi et surtout de 
Tavenir. Ce n'Ĝtait point seuleraent la vieille fortiine 
de Plalon qui allait faire pSilir la fortune tyrannique 
d'Aristote, c'ĉtait aussi et surtout la fortune naissante 
de Descartes. 

Saŭs rĜpudier Aristote, Bossuet, gr&ce a saint Au- 

(i} cr. m. Floqaet, £tudeSf t. II, p. 515. £crU composŝpar Bos- 
suet, etc. « J*ai peu lu de livres ĥran^is ; et ce que j*ai appris du 8tyle, 
je le tiens des Uvreslatlns et un peu des Grecs; de Platon, d*Isocrate et 
de Dĉmosthene, etc. » 

(9) De Launoj ; De varia Aristolelis fortuna^ clc, p. 88. 



PREFACE. XXVn 

gustin, sut le tempĜrer par Platon. Sanŝ cesser ud 
instam d'Ĝtre fidele aux Ĉcritures et aux P^res, Bos- 
suel sut se naontrer le promoteur a la fois et le correc- 
teur du CartĜsianisme. 

/usqu'a quel point ]es influences cartĉsiennes 
avaient-elles donc p6n6tr6 la pens6e de Bossuet ? 



IV 



Bossuet est un contemporain de Descarles. Le Dis- 
cours de la Meihode{\ 637) el les Meditations[\ 641 ) 
avaient a peine paru, lorsque le jeune ĉleve des Go- 
drans se mit a frĉquenter les cours de Navarre (1 642). 
Deux annĉes apres, Descarles arrivait lui-mĜme a 
Paris, apportant de Hollande son Lis^re desPrincipes, 
ety s6journaitplusieursmois(1). II y faisaiten 1647 
une nouvelle apparition, et en 1648 un dernier 
voyage (2). N6 Frangais, recherch6 tour a lour par 
Richelieu et par Mazarin, mais en definitive m6- 
connu, Descartes, en 1650, mourait en SuMe. Sa 
mort n'arr4tait point Fessor de ses doctrines. Popu- 
laires et savantes, ces nouveautĉs lumineuses occu- 
paient la ville et la cour, les cloitres et les salons, les 
femmes et les Acadĉmiesi Toulefois , « une vieille 
maxime rĉgnait encore : ipse dixit; le mattre Ta dit : 
cette maxime d'esclave irrita tous les espritŝ faibles 



(i) Baiilet, la Fit de M, Deseartes, liv. Vi, cli. xiv.; 
(2) Id., Ibid., liv. VII, ch. xi elxiii. 



lXVia PH^FACE. 

contre le pere de la philosophio pensante (i). » La 
Compagnie de ĵĝsus, notamment, devait, pendant 
plus d'un siecle, soulever contre le Cartesianisme 
ranimadversion et les orages. 

En 1 662^ les Ĵesuites poussent la congrĉgation de 
rindex a interdire les ouvrages de Descartes, donec 
corriganlur. La mĜme ann6e, le nonce apostolique 
en Belgique, excitĉ par la Societe, denonce a rUni- 
versitĜ de Louvain la philosophie de Descartes comme 
pernicieuse a la jeunesse. En 1667, au milieu de la 
pompe religieuse qui entoure, a Sainte-Genevieve, les 
restes mortels de Descartes transportĉs a Paris, un 
ordre de la cour, surpris par le P. Annat, empĜche le 
chancelier de rUniversit^, rAUemant, de prononcer 
Teloge public de rillustre dĉfunt. En 1670, peu s'en 
faut que la Sorbonne, mise en mouvement par ies 
J&uites, n'arracheau Parlement de Parisla condam* 
nation du Cartĉsianisme.D6jou6eparrarrĜtburlesque 
de Boiledu et par le mĉmoire d^Arnauld, la Compagnie 
en appelle du Parlement au roi. La philosophie carte- 
sienne est, du moins par arrĉt du Conseil, bannie de 
rUniversitĉ de Paris et de TOratoire, et bientot le 
P. Le VaIloisn'h6sitera point ala d6f6rer a rassemblĉe 
duclerg6(1680)(2). 

C*6lait prĉcisĜment en 1670 que Bossuet, nomm6 
successivement evĜque de Condom et prĉcepteur du 
Dauphin, quitlait Melz pourVersailles. II 6tait&g6 de 



(i) Le P. Gu6nard, Diseours sur l'esprit philoŝophigue^ 1753. 
(*i) Cf. M. Cousin, Histoire de la Pershution du Cartesianisme. 



PR^FACE. XXIX 

quaraQte-trois ans. Quelle connaissance avait-il du 
CartĜsianisme k cette6poque? Quelles avaient etĉ ses 
relations avec les CarlĜsiens ? 

II aurait ĉiĉ fort possible, et on aime a se figurer 
qae Bossuet eŭt eu avec Descartes une rencontre. 
En 1 647, pendant un de ses courts sĉjours a Paris, 
Descartes recevait, aux Minimes de la place Ro^ale^ 
une visite de Pascal, qui Fentretint de ses exp6rience5 
du vide (1). Qu'on imagine que Bbssuet, touchĉ, 
comme Pascal, du dĉsir de voir Descartes, fŭt survenu 
en tiers dans cette confĜrence; la conversation eŭt 
apparemment pris aussit6l un tour nouveau. Saint 
Thomas et la Bible, que Descartesnequittait guere(2), 
fussent naturellement devenus entre Bossuet et lui 
un obĵet d'entretien. Bossuet aurait admirĉ la forte 
et claire parole du solitaire d^Egmont, et Descartes, 
a son tour, eŭt devin6 dans ie jeune Ĝtudiant de Na- 
varre un gĉnie de sa race. Cependant, Pascal attentif, 
arrachĜ par ces dialecticiens puissants k ses prĉoccu- 
pations de physique et de gĜomĉtrie, aurait senti s'al- 
lumer dans son llme cette brŭiante ardeur de croire 
qui devait le dĉvorer. Descartes, Pascal, Bossuet^ 
quel cĜnacle ! Et pour un Philippe de Champagne, par 
exemple, quel tableau ! 

Mais il faut laisser Ik le rĜve et revenir a la rĉalitĜ. 
Descartes et Bossuet ne se sont jamais vus. . 

Bossuet Ĝtait du moins destinĉ k rencontrer, des ses 



(1) Baillet, oav. cit., liT. VIT, ch. xii. 

(2) W., /6ŭr., 1iy. IV^cli.ii. 



UX ' PIl£FACE. 

premiers pas, je ne dirai point simplement des Cart6- 
siens, mais des amis personnels de Desoarles. 

Lorsque, en 1648, Descartes traversa Paris pour la 
derniere fois, rabb6 d'Estrĉes, depuis cardinal, entre- 
prit dele rĉconcilier avec Gassendi. « 11 les fit, 6crit 
Baillet (1), avertir Tun et Vautre de son dessein, et il 
leur prepara un splendide repas, auquel il convia 
divers savants de distinction pour etre les temoins 
d^uneaction si ĉdifiante. » Et, au nombre des princi- 
paux convi6s, Baillet cite en premiere ligne le th6olo- 
gien de TabbĜd^Estrĉes, « le fameux M. de Launoy. » 

Or, Launoy, qui habitait Navarre au temps mĜme 
011 y Ĝtudiait Bossuet, etait un des docteurs de la 
maison qui s^etaient le plus empresses de lui temoi* 
gner bi.enveillance et de lui prodiguer leurs conseils. 
Cest ce qu'atteste express6ment TabbĜ Le Dieu. 

cc M. de Launoy, 6crit-il, M. deLaunoy, docteur de 
Navarre, qui vit bien les services que TEglise avait a 
espĜrer des grands talents de TabbĜ Bossuet, rexhorta 
souvent a se donner touta TĜtude : un si beau genie 
en profita comme Ton sait ; mais, par reconnaissance 
^nvers ce docteur, il Ta souvent loue en sa vie de ca 
boii conseil, sans approuver nĉanmoins ses erreurs ni 
ses sentiments particuliers qu'il ne cessait de bl4mer 
mdme en public ; tant il Ĝtait attentif a la bonne doc* 
trine (2). » 

Je le demande. Ce vieux docteur de Navarre, qui 



(1) Baillel, ouv. cil., liv. VIĴ, ch. vm. 

(2) MSmaires. 



PREFACK. XXXI 

fut DĜaniDoiDS, a sa maniĜre, un novateur ; ce savant 
homme, qiii tout en racontant les fortunes diverses 
d'Arislote, dĉfendit, au zvii® siecle, la cause de la 
libre pens6e ; ce tenaDt opiniAtre d'Arnauld, Launoy 
put-il ne pas communiquer a Bossuet, ne pas lui re- 
commander instamment les ouvrages de Descartes ? 
En tout cas, est-il certain qu'en 1 669 Bossuet les avait 
lus; car lui-mĜme le dĉclare dans un opuscule 
rĉdigĜ cette annĉe-la mĉme et que nous avons d6ja 
mentionuĜ (I). 

Quoi qu'il en soit de la date prĉcise a laquelle Bos- 
suet prit connaissance , pour la premiere fois, des 
ecrits de Descartes, nul doute qu'il n'ait 6t6 conduit 
de tres-bonne heure a s'enqu6rir d'une pbilosophie 
qui excitait autour de lui tant d'engouement et tant 
de haine , de si vives atarmes et des espĉrances si 
gĉnĜreuses. Nul doule aussi que ce ne soit surtout a 
Versailles qu'il Tait plus particulierement examin6e. 

En effet , une fois charg6 de rĉducation du Dau- 
phin, Bossuet, avec ce scrupule de conscience qui 
honora son caract^re (2), tourna toutes ses pensĜes 
vers raccomplissement de la t&che laborieuse que 
Louis XIV lui avait confiĉe. On vit le thĉologien d6]k 
cĜlebre, Torateur dont la voix tonnante, dont Tĉlo- 
quence sublime avait ravi et troubl^ la Cour (3), re- 
prendre les Ĝtudes de sa premiĉre jeunesse. Si on 

(1) cr. m. Floqiiet, Etudes^ 1. 1, p. 378. 

(2) Suf la Tie, les idĉes po1itiques, le r6le de Bossuet an xTn* siecle, 
Voy. mes Ĥtudes d^Bistoire etde Philosophie, Paris^ 1860. 

(3) Cf. Huct, Mimoires, liv. IV. « 



XXXn PREPACK. 

excepte renseignement des mathemaliqueSy qu'il re- 
mit a rarchitecte Blondel, il. ne souffrit pas que les 
legons fussent donnees au Dauphin par d'autres que 
lui. II eut des cooperateurs; mais il voulut Ĝtre le seul 
instituteur du prince. La grammaire, les leltres^ This* 
loire se partagerent d'abord son altention. Ensuite, 
il lui fallut aborder, avant la poIitique et la jurispru- 
dence, la philosophie. Ce fut alors et vers le mĜme 
temps ou il suivait les cours de Tanatomiste Duverney, 
qu'il renoua commerce, et, cetle fois^ un commerce 
assez 6troit avec Descartes. Rarement, il est vrai, il le 
cite. Mais il s'en inspire souvent, et Ton pourrait ais6- 
ment signaler dans ses 6crits des allusions frĜquentes 
au Discours de la Methode^ aux Meditations^ au 
Livre des Principes^ au Traite des passions. Par 
prudence et par convenance, il evile de prononcer un 
nom^ dont on est parvenu a faire comme un objet de 
scandale. Mais il n'a garde de nĜgliger une philoso^ 
phie, dont les arguments irrĉfragables dĉmontrent la 
spiritualitĜ de TSime et rexistence de Dieu. Les in- 
tempĜrances de quelques Cartĉsiens lui causent un 
vĜritable effroi.Mais iljugeque le Cartesianisme bien 
compris est une barriĉre aux envabissemenls des 
Itbertins toujours remuants. Enfin, sesactes, audĜfaut 
de ses paroles, tĉmoignent de son admiration pour 
Descartes, et s'il se croit tenu, en public, a une s6vere 
circonspection, il s'en dĉdommage^ en ayant chez 
lui, a certains jours, des rĉunions de CartĜsiens (1). 

(I) Cf. Hucl, M^oires, liv. V, 



PREFAC^. XXXIU 

L'abbĜ Genest, dans la prĉface de son poĉme sur les 
Principesde laphilosopkie cartesiennes^ aulonserdide 
rapprobalion deM.deMeaux. C'estBossuetquiretien- 
dradansrenseignement leCartesien Pourchot. Enfin, 
si Ton considere quels sont les hommes qtt'appelle au- 
presdelui pour partager ses travaux le prĜcepteurdu 
Dauphin, il convient de nommer avant tous aulres, 
dans ce groupe d'61ite, La BruyĜre, le pan6gyriste de 
Descartes ; Giraud de Cordemoy, Cartesien d6clar6 ; 
Claude Fleury, Tun des convives du fameux banquet, 
qui reunit, lors des funerailles de Descartes, ses plus 
z61ĉs partisans(l). 

VainementHuet, se lournant contre Descartes, dont 
il avait d'abord embrassĜ les principes, S'efforcera- 
t-il d'ebranler Bossuet et par de vives discussions et 
par une indiscrete correspondance (2). Vainement 
mĜme Topinion osera-t-elle s'etonner que le roi con- 
damne Descartes et commette cependant le soin 
d'elever son fils a un Cartĉsien (3). Bossuet ne tiendra 
compte de ces objeclions et iaissera tomber ces ru- 
meurs. Ferme dans son estime pour les doctrines car- 
tesiennes, il ne cessera de pr6venir de tout son pou- 
voir ou d'amortir les attaques qui sembleront les 
menacer. Et lorsqu'a Versailles, loin des courtisans 
qui s'6carteront avec respect pour laisser passer le 

(1) cr. Baillet, oav.cit., liY.(VII, cb. xxiii. 

(2) Huel, Mitnoires, liv. VI. 

(5) Voyez : Relation fidele de tout ce qui 8'e$t poŝsŝ dans VUni- 
mrsite d*Angers, au sujet de laphHosophie de Descartes, en exe- 
,cution des ordres du roi, 1675. 

G 



XXXIV PRĜFACE. 

concile, Bossuet se promenera, entourĉ de ses amis, 
dans Vallee des philosophes , plus d'une fois le nom 
*de Descartes se mĜlera, dans ses savants discours, aux 
textes des Ecritures et aux citations des Peres. 



Ainsi donc, en resumĉ, Aristote et rficritcrre, les 
P^resetparmi lesPferes saint Augustin, la Scolastigue 
et Descartes, voila les parties intĉgrantes de la doc- 
trinequ'une fois de plus j'ose appeler la philosophie 
de Bossuet. 

Fond6e sur de tels elements, autorisĉe par un tel 
genie, commentune telle doctrineserait-elle indigne 
du nom de philosophie ? On n'y rencontre, je le veux, 
aucune thĉorie singuliere ; son auteur ne s'est pas 
jouĜ dans Tabstraction ; il a tĜmoignĉ pour tous les 
exc^s un Ĝloignement invincible; rhypothese n'apas 
eu de prise sur cette ferme intelligence ; constamment 
il a mĜprisĜ les rĜveries qui n'expliquent rien et em- 
brouillent tout. En un mot, les principes de sa science, 
je 1'accorde, ne difiFferent point des principes du sens 
commun. Mais depuis quand la science philosophique 
a-t-elle dŭ ĉtre une contradiction et non point une 
explication du sens commun ? 

Certes, j'admire sincerement ces mĉditatifs hardis, 
qui, dans le secret de leur pensee solitaire, construi- 
sent avec un art prodigieux la synthe8e des choses, 
un Spinoza, un H6gel. Je reconnais qu'^ certains 
egards, ces audacieux penseurs deviennent, en dĉpit 
d'eux-mĜmes, les promoteursdu progres. NĜanmoins,. 



PREFACE. XXXT 

commentsedefendre d'un sentirnent de tristesse, j'ai 
presque dit de pitiĉ, quand on remarque que leurs 
doctrines si vantees ne sontguerequ'un tissu d'illu- 
sions, et que leur pretendue Iĉgislation universelle ne 
saurait regir une bourgade, ni mĉme suffire a un in- 
dividu. Tandis que la philosophie est par excellence 
la science de la vie et de TĜtre, ils en font la science 
de la mort et du neant. Toutes sublimes qu'elles 
soient, leurs spĜculations, en dĉfinitive, manquent 
completement de ce caractere essentiel de la verite, 
qui est Futilite. 

Cest par rutilitĉ, au contraire, que se distingue 
eminemment la philosophie de Bossuet. Observaleur 
pĜnetrant de la nature humaine autant que disciple 
attentif de ceux qui, avant lui, Tavaient le plus 
profondement observee, Bossuet n'a point imaginĉ 
rhomme; il Ta pris tel qu'il est. Et sans doute les en- 
seignements de la religion, dont il fut le ministre, 
c'est-a-dire de la religion de THomme-Dieu ^ n'ont 
point ofFusquĉ, sur la condition, 1'origine et la fin de 
rhomme, les lumieres naturelles de son vaste esprit. 

Paris, 22 avril 1862. 



,•*■ 






ESSAI 

I 

SUR LA j 

'i 

\ 



PHILOSOPHIEDEBOSSDET 



INTRODUCTION. 

Le dix-S€ptiĜine siĜcle est une des Ĝpoques oŭ la 
\ie a ete la plus grave et oŭ les ŭmes se sont le plus 
sincerement emues pour les grands interĉts qui pas- 
sionnent la nature humaine sans Tavilir^ et Te&al- 
tent sans Tenivrer. CestTŭgedes actions hĜroiques, 
des m&les vertus, des sublimes remords. Tout ce 
qui pr6cede paralt une pure enfence, et tout ce qui 
suit, une caduque vieillesse , en comparaison de 
cetle periode merveilleuse que lant de gĉnies divers 
contribuerent a illustrer. Le sens commun n y exclut 
pas les hardiesses de la spĜcuIation^ il les tempĉre, 
et la religion etla phiiosophie, Ioind'y lulter entre 
elles, contraclant alliance; s*eclairent rune Tautre, 
et se fortifient. 

Cest principalement dans cet heureux accord de 
la theorie et de la pratique , de la Raison et de la 
Foi, qu'eclate la superioritĜ du dix-septiĜme siĉcle 
sur les temps qui Tont prĉcede et sur ceux qui 

Font suivi. 

1 



2 ESSAI SI3R LA PHILOSOPUIC hE BOSSUET. 

On serait mal venu sans doute a declamer encore 
contre la barbarie dU ftio^eti ŝge, aŭjourd^hui que 
Fon connalt les travaux de ses Saints et de ses Doc- 
teurs. Mais il reste inconiestable que les intelii- 
gences^ fixees alors dans les limites du dogme, ne 
cofacevslient pdiitt ^\x\\ y hŭt en de^Sl lidd st>Mr(^ 

reserv6e k la pensee pure, ou ne souffraient pas 
qu'on osAt s'y aventurer. L'autorite se tenait en 
defiance contre Tesprit d'innovation. 

Le dix-huitietotBŝiĜclfe,McbntMirfe,rejette toute 
rĉgle comme une tyrannie, remonte k Torigine des 
(jHoses JW)Ui* y trouver la coildamnation du preserit, 
el ŝoilVehl & la rĉalite substituunt des paradoxes, 
s'efforce, sur les ruines de la I^oi qu'il meprise, d^e^ 
tabllt- rrimplrd absolli de la fiaison. 

Dfilhs Sd forte mŭtUritĜ, le dii-seplieme si6cle 
sttl ĉVilfer Ifes ex(i6s. ll coihprit que la Raison et la 
Fol &ont distlnctes, maiŝ hoh separĉes, qu'elles 
s^bpposetitsans se detruire, etqu'en definitive elles 
convieftnent, sans qu on puisse toujours demĉler 
leurs secrels tapports. 

Aihsi Leibniz proclame (1) « que deux verites ne 
sŭuraient se contredire, que l'objet de la Foi est la 
vetite que Di^u a revelee d*une maniere extraorcli- 
naire, et que la Raison est renchalnement des ve- 
rlt^ŝsj ttiais particuliĜrement (lorsqu'elie est compa- 
TĜe dVec la Foi) de celles oŭ respHt humain peut al- 
teindfe naturdieŭient, sans Ĝtre aidĉ des luntiĉres 

(1) Leibniz, Thŝodicee, p. 25, 1x7^ <$dition Cliarpenlier. 



INTRODUCTIOR. 3 

de la Foi. >) Donc «comme la Raison est un don de 
Dieti^ atissi biengnelaFoi, leur combalferaitcotn- 
battre Dieu contre Dieu.» Cest pourquoi, tandis que 
B^yle pretend avec ironie qu'il est nĉcessaire de 
captiver son entendement sous Tobeissance de la 
Foi^ Leibniz conclut d'une maniere aussi inge- 
meusequesolide^endisant:c(Nouspouvonsatteindre 
ce qui est au-dessus de nous^ non pas en le pĜn6- 
trant, mais eii le soulenant^ comme nous pouvdns 
at(eiŭdre le ciel par la vue et non par rattouche- 
ment (l). » 

A c6te de Leibniz, on dirait presque au*dessus 
de lui^ comme la plus haute expression d'un siecle, 
oŭ la pensee ne prit un si noble essor que parce 
qu'elle partait de principes assurĉs, vient se placer 
Bossuet. 

Bossuet est le prince du sens commun. Nul ti^a 
moins subi le joug des principes absolus et n'a 
mieux compris comment, dans les conclusions 
pratiques^ la t&che de la vertu et de rintelligence 
consiste afaire route entre des principes vrais et 
parfois opposes. Nul^ par consĜquent^ na rĉsolu 
d'one maniere plus radicale ressentiel problĉme de 
Taccord de la Raison et de la Foi. 

Que Toii considĉre le rdle de Bossuet au dit- 
septiĉme siecle, et Ton admirera renergie sans d6^ 
faillance avec laquelle il repousse Terreur^ d'oŭ 
qil'dle vlehnc, persuade « que nous tie jpouvonŝ ri^h 

(1) Leibnizi TkŜoŜkŝei p. 99i 



4 ESSAI SUR LA PHILOSOPHIE DE BOSSUET. 

contre la vĉrite^ mais pour la vĜritĉ, a laquelle 
tout doit servir et tout doit ceder, comme la v6rit6 
elle-m6me rordonne (1). » Son cobut est a la fois un 
coeur de chair et un coeur de fer, et quand ses ad- 
versaires s'indignent de rŭpretĜ dĜ ses poursuites, 
ou gĉmissent sous la violence de ses coups^ c'est de 
Dieu qu il se reclame « contre les moUesses du 
monde etses vaines complaisances (2). » 

Bossuet fut par excellence le modĉrateur^ sou- 
vent mĜme le dictateur des esprits. Ses ecrits sont 
autant d'actions, et il n'y a pas une seule de ses ac- 
tions qm ne soit la mise en OBuvre de ses ecrits. 
Ĵeune encore, il r6fute Paul Ferri ; plus tard il re- 
dige cette savante Exposition de la foi catlioligue^ 
qui dĜtermine la conversion de TurennC; et bient6t 
ses conferences avec le ministre Glaude portent la 
conviction dans Tesprit de mademoiselie de Duras. 
Peu k peu la lutte s^agrandit, et en vient a cet 
extr6me eclat de VHistoire des variations et des 
Avertissements aux protestants, contre quoi Basnage 
et Jurieu ne font que balhutier. 11 semble mĉme que 
sa correspondance avec Molanus et Leibniz doive 
ramener rAUemagne des erreurs de la Reforme^ et 
il n'y a pas jusqu'k TAngleterre dont Bossuet 
n'espĜre un instant calmer Tagitation et fixer les 
changements (3). 

(i) Bossuel^CEuvres completes^ ĉdition d^OUvier Fulgence48/|5- 
1866, t. iviii, p. 218. 

(2) Idem, ibid.^ p. 536. 

(3) Idem, t. xxvi, p. 173, 253, Lett, dmilard PertK 



INTRODUGTION* 5 

Mais il ne suffisait pas d'attaquer 1'herĜsie jusque 
dans son domaine ; il fallait de plus en repousser les 
attaques et prĉserver le eatholicisme de ses at- 
teintes. Aussi Bossuet ne souffre pas qu'on biaise, 
pour peu que ce soit sur les principes de la religion, 
et^ k ses yeux^ les questions de la Foi sont toujours 
inaccommodables . 

Cest pourquoi il combat avec force contre les 
religieuses de Port-Royal sur le formulaire^ contre 
Dupin et Richard Simon sur la traduction et Ve\Ĝ- 
gĉse des Ĉcritures^ contre le cardinal Sfondrate sur 
la predestination, contre Roccaberti sur rultra- 
montanisme^ contre les PP. Lecomte et Legobien 
sur les rites de la Ghine^ contre le docteur Goulau 
sur TindiffĜrence des religions, et, s'il le faut, il se 
d^hirera les entraitles plut6t que de laisser Tar^ 
chevĜque de Gambrai autoriser de son nom la pietĜ 
equivoque de madame Guyon ou de Marie d' Agr6da. 
L'Ĉglise de France reconnalt en Bossuet son de- 
finiteur, et c'est lui ^ui^ dans rassemblĜe de 16821, 
redige la Declaration du clerge sur la puissance 
ecclesiastique^ comme aussi , dans rassemblĜe de 
1700, il entralnela condamnationduProbabilisme. 
II n'est pas jusqu'aux littĜrateurs sur qui cette 
droite et ferme intelligence n'Ĝtende sa vigilante 
censure. TantĜt c'est contre les licences de la sa- 
tire ou les fictions surannees de la mythoIogie que 
Bossuet s'elĜve avec vivacitĉ, et tant6t contre les 
maximes du P. Gaffero sur la comedie. Enfin, a 
travers tant de gIorieux travaux, et pendant que sa 



6 ESSAI SUU L4 Pli((.Ql^Pqi^ BE B0SSI3ET. 

inll0 eloqu^nc^ celel)r^ \QW k i^ur du hguf 46 la 
pbaire la foliede la Croin^ pu rirresistihl^ empire ^ 
h mart, le disciple de saint Viucent 4^ Paul tronv? 
assez d'humilite el ^sis^» 4e veilles pour r^diger ua 
patĉchi^me ^t CQqsoler des religiauses par cesepfits 
iubliiP^ qu'on sippeUe le^ ^ediMi^ns ^ur T^vanT 
gile et les Elevations sur les mysteres. 

Adversnire ardent, mais jusie, du pratostaptisipe, 
qiii regut 4b sa main diuguer^ssabl^s blessurfiSi 
di^leolioieu irresistible, orateur iitimit^ble, 3Qssue| 
^ merite cette beUe louaugp qu'il adressait lujr 

m6me k ^mi Augustjn? dant il dis^it <$ que cet 

6v6qu9, exceUeut eu tout^ avs^it p^rsiste jusqu'^ \^ 
mort dans la d^fense de la doctrine chretienne (1).« 

Bossuet; qui a tant fait ppur U Foi, n'a pas moiq« 
fail poup la Raison, et en lui se reunissent sa^^s ^ 
contredire le theologien et le philusophe, le gardiep 
sĜvĜre de rorlbodoxie et le penseur. 

Evidemment on ne doit pas le compter s^u fiombre 
des meditatifs» qui, replies sur eux-mĜnies, on( 
possedĜ le talent illusoire de combiner des ^bstr^pr 
tions. Ce n'est pointun Spino^a, ce n'est pas piĜme 
un Malebranche, el quoiqu'il avoue ĉtre favort|b|e 
au pur philosophique (2)^ cependant, eudefinitive, 
il en fait bon marchĜ (3). 

Mais pour Ĝtre pratique| sa philosophie ei^ futr 
eUe moins profonde, et de ce qu'il fut, fivant tout, 

(1) Bossuet, t. ^viii, p.230. 

(2) Idem, t. xxvr, p. 277. 

(3) I(|eiii,4^td., p. kkS^ 



IMTRODUCTION. T 

aUaoho au sens commun ^i grand ĜvA^ue^ s^ensuit* 
\\ qu'il n'ait pas soncie aussi avant que pepsonne cat 
abtiiie 99^9 fondf ce secret impĜn^trable du ecsur 
ĝp Vl^OHiipa ? Nous ne le pensons pas^ et a*ceux qui 
pr^landraient le conlraipe, nous serions tentĉs de 
repliqvi6r avac Bossuet lui-mdme : « Gurieux, qui 
v^us repaisses d'une spĜculation stĉrile et oiseuse, 
sache^ que cette vive lumiĉre qui vous charme dans 
l^ gcience ne vouŝ est pas donn^e seulement pour 
rejouir votre vue, mais pour eonduire vos pas et re^ 
gIot ¥0S volontes (1-2). » 

Cestaontre « la vaine dialeclique, la mĜtaphy* 
siqiie outree et la fousse philosophte condamnee 
p^r saint Paul (3) » que Bossuet ^ a son tour, se 
laisse emporter a d'eloquent;es inveclives (4). Mais 
nviU? part, ĉhez lui^ ne se decouvre resprit qui 
dicta da son lemps le Traite de la faiblesse de Ves- 
f^it humainj et plus tard VEssai sur 1'indifference. 
Ge sceptioisme b&tard^ que plusieurs croient ĉtre 
une taelique heureuse et qui n'est qu'un danger, 
(iMveaait mal a sa oomprehensive intelligence, et 

(1) Bossuet, t. XI, p. 519. 

(2) Bossuct a Ĝ^]^ M plnsieurs fois considĉrĉ corome philosoplie. 
Vofei M. Damiron, Essai Bur fhistoire de laphilosophie en France 
au diohseptieme sieckt t. ii, p. 670, 18i!i6, Haciiette. — M. Jules 
Slmon, lntroduQtic(n auap ceuvres philosophiques de Bossiiet, 1843, 
MiU Cliarpenlier. — M. de Lens, Jntroduction aux ceuvres philcnT. 
sophigues de Bossuet, 18^3, Hachetle. -> Essai sur laphilosopki^ 
de Bossuet, Lecolfre, 1846, in-12. 

(3) Bossuet, XIX, p. 89. 

{li) Idcm, t. vii, p. 687. Cf. t. ix, p. l^Oi, 



8 ESSAl SUR LA. PHILOSOPfllE DE D0SSI3ET. 

s^il voulait que la philosophie fŭt soumise a la sa- 
gesse de Dieu, il ne pensait pas du moins que la 
Raison dŭt Ĝtre f6udroy6e et aneantie par la Foi. 

D'autre part^ on ne sait si Voltaire mĉrite qu'on 
daigne lui repondre lor8qu'il insinue, dans son in- 
crĜduIitĜ jalouse « que ce grand homme avait des 
sentiments philosopbiques differ^nts de sa thĜologie^ 
a peu prĉs comme un savant magistrat qui, jugeant 
selon la letlre de la loi^/S^Ĝlĉverait quelquefois au- 
dessus d'elle par la force de son genie (1). » 

Bossuet, en effet, est Thomme des tempĉraments^ 
mais non pas des concessions, et nous sommes te- 
nus de Ten croire sur parole, quand il dĉclare 
cc que la droite Raison n'est jamais contraire k la 
Foi, mais qu'il n a pas plu a Dieu que nous sussions 
toujours les moyens de les accorder eiisemble (2).» 

La Raison meconnatt sa portĉe et donne dans les 
extravagances, des qu'elle ose interprĉter les mystĜ- 
res de la Foi. Voila pourquoi il inviteFenelon et Ar-« 
nauld a rĜfuter Malebranche (3), D. Lami, lesprin- 
cipes de Spinoza (4) ; et c'est a cause des thĉories 
erronees qui se produisent sur la nature et la gr&ce^ 
etdes explications etranges qu'on s'avise d'imaginer 
toucbant la transsubstantiation (5)^quil lui semble 

(1) Voltaire , Ĥcrivains du siecle de Louis XIV ^ oeavres com- 
pl^tes, ĉdit. de Gotiia, t. xx, p. 65. 

(2) Bossuet, t. XII, p. 198. 

(3) Idem, t. xxvi, p. 152. 
ih) ldem,tm,p. 220. 

(5) Idem,tm,p. ^33,6^2. 



INTRODUCTION. 9 

qvi'un grand combat se pr6pare contre TĈglise, 
sous le nom de la philosophie cartĉsienne (1). 

Que la Raison, au contraire, s'en tienne aux v6- 
rites naturelles, et il excellera a en demontrer les 
utiles appli<5ations et la fĉcondite. Bossuet aura sa 
Philosophie. 

Gette philosophfe d'ailleurs ne sera pas une phi- 
losophie d'ecole, provocante, exclusive, engouee de 
certaines formules, systematique en un mot. Bos- 
suet, dont rerudition n'a d'egal que le parfeit bon 
sens, et qui n'a pas moins Ĝtudie Platon et Aristote 
que les Ĉcritures et les PĜres, saura d^gager des 
doclrines artificielles et ruineuses ce qu'elles renfer- 
ment de reel et d'ifnperissable, maisne consentira 
point a 6tre le promoteur de principes particu- 
liers. Les passions des sectes lui inspirent larĉpul- 
sion la plus vive, et s'il pense qu'il est de sa dignite 
de connaltre les opinions diverses et opposĜes qui 
ont occupe beaucoup de grands esprits, il ne par- 
tage ni leur enthousiasme ni leurs prejuges (2). 
C'estpourquoi, encore qu'il professepour Descartes 
une estime singuliĉre^ il ne s'en porte jamais le de- 
fenseur et ne souffre pas mĉme qu'on lui attribue 
des pr6fĜrences. 

Cestcette philosophie que nous nous proposons 
d'etudier, philosophie ĉminemment humaine, qui a 
le senscommun pour base inĉbranlable et pour cou^ 
ronnement la thĉologie, oŭ Tombre se mĉle a la lu- 



(1) Bossuet, t. XXVI, p. 202. 

(2) Idem, t. XXII , p. iU. 



|0 ESSAI SUR LA PHtLOSOpiUf; DE BOSSUET. 

ini^rai ^t oŭ h liaispu n'e8l pas offusqM46^ mm 
eclairci^ par )a Foi^ Ss^n^ doute ^ous Ig pborcbef ooi 
surtout dans le Traite i^ la conmwance dk Diŝu et 
4e soi-mŝm^, dans le Traite du libre arbiirs, dans la 
fiOgique et la Lettre d Innocent XI; mais oous la 
prendrons aussi dans les autres ecrits da {(assiiot. 
Q;ir Bossuet ^ ĜclairĜ toutes cbnsasdes leux ahpn- 
dftnt$ de son g^nia, et 1} a'est pas josqu'li ses Le^p^ 
d^ direction oŭ ne se d^couvre la inetaphysiqua a 
l^ foii la plus sublime et la plus sŭre (1). 

Quel est resprit genĉral da la philosophie de Bosr 
^uet, quelle en est h i^Ĝthode, et eutin quel an a^t 
la plau? 

^ossuet, a rexemple de la plupart de ses contamt 
pojfnins, accepta les doctrinas carU^siannes, qui, 
^< §aQ9 retourner a )» scoIa«tique , aans errer a tra- 
Yars Vai)tiquit^, iiteltfiiant fiq aux essais avapturaux 
4a la rauaiss^nca {%). 9 Slais en laa acceptant, il 
sut las modiAar. Admirateur da Descartes^ il nm 
pouvail; ^tra la diaciple , ni ramula ; il en fut la 
porractaur. 

Nous ^urons au effet a moutrer avec qualla sa-r 
gftpife il re|Fau<^^a Pa qua le C^rtesianisme paut avoir 
d'exagĜre, ou redresse, en les devaloppaut, soi 
pfiucipes mal antendus. 3as vuas ^ant toujours si 
^U^s ai fti criliqu@ $i ai^acte, qu'il reste orjginal, 
^ma P9 iptarprat^nt , al qu'Qa ignora palui qu'il 
fSkVlt l^ plu^ ?ldiairar, da Daacartas qui ouvrit da uour 

(i) Bossuet, t. xxyii, p. 75,76, 680, 

(2) M. Gousin , Fragments de philosop^e car (lj£)6ffnf^ j^ 9g. 



ea sigoaU les ^cueils, 

Pesp^r^es ^t \\n penseur splitaiF^, qi|i oroit, e^ 
s'appliqu9^| a augmeDter par degres sa CQanaiss|in(36| 
s'0tre choisi upe occupatiop solidement boQpff et 
importsflte (1). Uuiquement attentif ^^t progfĜs 
d^ SQQ ^sprit; il pjirf^tt ne pas ipĉm^ soup^onoep la 
rpvplutioo qu'il prĜpare, et s'il se (Jepĵde ^ prp4uir# 
aps PHVfages, il ne Jes proposp que pomroe «ne )tisT 
tflire, 0U| si on Taime mieu^; que ppmnie ^(^p fa-r 
)))p (2). Parti du sens commuq; il aboutit au sau^ 
in^ividup) , et les necessites d'un systeme finis£iept 
sou\ppt Pbez lui par affaibUr pt compromettre la§ 
donnĉes de.la raison. 

Ilpssiiett au contraire, sp trouve jete dĉs le debut 
^H milieu 4^s difficultes du mopde. Rien de copsi- 
4erablp ne se faitdans rĉtat qu'il u'y melte la maioj^ 
et s^ vig^eur crois^ant avpc le^ perils, spu umqu^ 
^Hpi est (^e Jes poiynrer. Ppu lui impprte rava^r 
ceipept de spn intelligeBcp^ pourvu qu'i) S9uve |ps 
4q9e§, ptj p'il f^ut, pour les convj^incrp , qu'il ait, 
rppspuFg aMx ĴlumiĜres de Vesprit pur» il i^'atiacbpra 
^ pp^les dps ^pa^^iipes 4e la pUilosopbip qui pprteflt 
eo ellpg flu caractere pprtain de verite, el qHi peut: 
vppt ĉtre utiles ^ la conduite de |a vie (3). De c^^ 
effort constant vers la pratique vient sji superioritp, 

Comme Descarles, k c6te des droils de la Foi, il 

(1) Descartes, OEuvres completes, Disc. de lc^ rrUtk^i 1. 1*', p, 494. 

(2) Idem, ibid. 

(3) Bossuet, t XXII, p. 16. 



12 ESSAI SUR LA PHILOSOPHIE DE BOSSUET. 

reconnalt ceux de la Raison. Mais il ĉoncilie la theo- 
logie et la philosophie avec une assurance qui man- 
qua toujours a Tauteur des Meditations, « puisqu'il 
lui reproche d'avoir toujours craint d'6tre note par 
r£glise 9 et d'avoir pris sur cela des precautions 
dont quelques unes allaient jusqu'a rexc6s (!)•» 

Comme Descartes , il pense que , « pour deveitir 
un vrai philosophe^ Fhomme n'a besoin que de s'Ĝ- 
tudier lui-m6me, sans s'egarer dans les recherches 
in\itiles et puĜriles de ce que les autres ont dit et 
pense (2). » Mais sans subir en aveugle le joug de 
Fautorite , il sait mieux que lui interroger les an- 
t6rieurs , et s'approprier ce que leurs conceptions 
ont d'irr6prochable. 

Comme Descartes , il dĉclare que « c'est une par- 
tie de bien juger que de douter quand il feut, » et 
que « la vrai regle de bien juger est de ne juger que 
quandon voit clair (3). » Mais, apres avoir distingue 
le doute m6thodique du scepticisme et plac6 dans 
Tidee claire le critĉrium de la certitude, il s'em- 
presse de reduire ces principes k de justes bornes^ 
et ajoule, ce que Descartes avait ignore, « qu'outre 
nos idees claires et distinctes, il y en a de confuses 
et de gĜnerales qui ne laissent pas d'enfermer des 
v6rit6s si essentielles , qu'on renverserait tout en 
les niant (4). » 

(1). Bossuet, t. XXVI, p, /iZi2. 

(2> Idem, t xliil, p. lŭ. 

(a) Idem, i6id, p. 78. Cf. p. 72, 74, 82. 

(2^) Idem, t. xxvi, p. 202. 



INTRODUCTION. 13 

Comme Descartes enfin^ c'est dans la conscience 
qu'il fixe le point de depart de la pfaiiosophie (i). 
Mais mieux que lui il unit d'une maniĉre constante 
rexpĜrience au raisonnement, et pousse plus ayant 
ranalyse psyohologique , sans jamaiŝ la confondre 
avec ranalyse des geomĉtres. 

Bossuet elĜve donc, epure et vivifie en les com- 
plĜtant, les principes poses par D.escartes. II y a 
plus ; il les coordonne, et tandis que Descartes no 
considere ses ecrits metaphysiques que comme des 
essais de sa Methode (2)^ a laquelle il rapporte lout, 
Bossuet conQoit un plan regulier de philosophie. 

Ce plan n'a rien de commun avec la division vul- 
gaire alors de la philosophie en Logique, Physique, 
Morale et Metaphysique, laquelle se subdivisait en 
Ontologie, ou science de FĜtre en general, et Pneu- 
matologie, ou science de Dieu et de Tŭme (3). Cet 
ordre est a la fois trop complexe et trop factice pour 
que Bossuet s'y doive arrĉter. 

II a son art, ses regles, ses principes qu'il r6duit, 
autant qu'il le peut, a un premier principe qui est 
un, et c'est par Ik qu'il est fecond (4). L'unique 
pensĜe d'oii sortiront toules les autres , et sur la- 
quelle il formera le plan de sa philosophie, sera ce 

« 

(i) Bossaet, t. xxii, p. 59, 125, 132, 135, 221. 

(2) Descartes, Lettres, t. vi, p. 138. 

(3) Cest le plan des institutioas philosophiqaes de Pourchot, 
recteur de runiversitĉ de Paris , contemporain et aml de Bossuet. 
— Voyez Bossuet, t. xxvi, p, 442. 

(4) Bossuet, t. V, p. 37, 



l4 ESSAI SUR LA raiLOSOraiG DE BOSSUET. 

ptĉcepte d6 l*£vailĝile : « Considerez-vous attenttve- 
» ment Tous-mĉmes (1); » et aussi cette parole dd 
Itavid j tt Seigneur, j*ai tire de moi une merveil- 
» teuse coŭnaissatice de ce cjue tous Ĝtes. » II fera 
voir par la qu'un homme qui sait se rendre prĉsent 
a lui-mĜmetrouveDieuplus presentque toute autre 
chose, puisque sans lui il n^aurait ni mouvemeht, ni 
esprit, ni raison, seloti cette pensee vraiment phi- 
losopbique de Tapdtre prĉchant k Athĉnes, c'esta- 
dire dans le lieu oŭ la philosophie etait comme dans 
son fort : ec U n'est pas loin de chacun de nous, puis- 
» quec*est en lui qtie nous vivons, que nous somtndŝ 
» mus et qud ndus sommes [Act. xvii, 27, 28) (2) ; » 
ei encore : « Puisqu'il nous donne a tous la Vie, la 
» respiration et toutes choses [Ib. , 25) (3) . » En oiilre, 
rhomme qui a fait reflexion sur lui-mĉme a connu 
qu'ii y avait dans son 4me deux puissances ou fa- 
cultĜs principales, dont l'une s'appelle eŭtende- 
ment, et Tautre volontĉ, et deux operations princi- 
pales, dont Tune est entendre, et Tautre vouloir. 
Etitendre se rapporte au vrai , et vouloir au bien. 
De Ik naisseht deujc sciences hecessaires k la vie 
humaine, dont rhne apprend ce qu'il hnt saVoir 
pdŭr entendrci la v6rit6, et Tautre ce qu'il fout ssl- 
voir pour embrasser la vertu. Ce sont la Logique et 
la Morale (4). 

(1) Bossiiet, t. xiiĵ, p. 16. 

{i) tdetn, ibid. 

(3) Idem, ibid. 

{k) Idem, t. XXV, p. 3. 



iHtRotiectibJr. Ih 

Td esl le t)]ftrt a la fcis slltl|ple ĉl niaturel qafe s^est 
tt^eĉ BdssUet; 

Tandis que rĜcole , feit pr^ded^t Vmŭŭ dd 
rboftiine pftr r6iude de Dietl; Bosstidt prOfessO «(|ag 
la philoŝophie cohsiste priiicipalemetit a i-appelef 
respHt k soi-mĜnie j pour s'6leveir rilisultd, ĉomme 
pil* bti degrA sŭr, jusqa a piĉŭ (1)* >> 

Tfttidis que T^cole placd la Logicjue a la tĜte deŝ 
attti-es parties de la philosophie, BdssUet eti cherche 
les fondements dans Id cotin^isŝslhĉd deŝ faĉulteŝ 
huthaines 6t des idees. 

TAndis, pnfin, que l'6col6 tralle de la M6lapiiy- 
siquB sĜparemeht, Bo^^et la fepand dĉins tout ce 
(|Ui prĉcĜde (2). 

En s'appliquallt d*abord a \A conhatssahce de 
sDi^tnĜme pour y decouvrir les premisses de Ik cori- 
daiŝsaribe de Dieu, et, dela, passer a la conceplion 
de la verilĜ et de la vertu, Bossiiet ramĜne ses 
rtfcherches k une IrimirieUse et vivante unite. 
Caf, apres avOit eludi6 Thomme en lui-m6me, il le 
considĉre en Dieu sort prlricipd dl sa fin, et lui en- 
seigne par les preceptes de la Logique et de la Mo- 
rSle les moyens d'afriv6r h sa destihee, c'est-&-dlfe 
ŭ la souveraino Vefit6 et au bien ŝupr^riiiS. L^etudĉ 
de i^homriie devient le seul objet de ta philosophie, 
qtli entf e de la sorte en Jjossession d'ell6-triĉttife, Ĝt 
oft la thiŝorie et la pratlqati fe0olveHt Une ĉgalg 
sAkisfAction. 

(1) Bossnet, t. xxii, p. 14. 

(2) Idem, ibid,^ p. 17. 



« 

/ 

( 
I 



16 ESSAI SUR LA PHILOSOPHLE DE BOSSUET. 

Le plan de la philosophie de Bossuet resuUe im- 
mediatemeDt de sa methode^ mĉthode hardie autant 
que certaine, qui observe ce qui est, avant de s'in- 
terroger sur ce qui a ete ou sur ce qiLi doit ĉtre, k 
travers lerelatif atteintrabsolu^au-dessusdes £aiits, 
les lois qui les regissent, et ^ui, sans mutiler la 
realitĜ par des hypothĜses y ni Fenfler par des chi- 
mĜres, y dĉmĉle et en degage les rayons divins de 
Tideal. Cette mĉthode elle-mĜme provient de les- 
prit cartesien assagi et rectifie. 

La modĜration^ jointe a la force^ tel est en effet 
le trait dislinctif auquel on reconnait Bossuet^et il 
semble qu il nous ait rĉvĜle lui mĉme le secretde 
son genie en ecrivant cetle admirable phrase du 
Traite du libre arbiire : « La premiere r^gle de 
notre Iogique^ c'estqu'il ne fautjamais abandonner 
les verites une fois connues, quelque difficulte qui 
survienne^ quand on veut les concilier ; mais qu'il 
faut au conlraire^ pour ainsi parler, tenir toujours 
forlemeiit comme les deux bouts de la chaine, quoi- 
qu'on ne voie pas toujours par oŭ renchatnemenl se 
continue (1). » 

Descartes^ il est vrai^ avait avant lui^ et sur la 
mĉme matiĉre^ avance une maxime analogue, dĉcla- 
rant « que ce serait une chose lout a fait contraire 
k la raison de douter des choses que nous compre- 
nons fort bien^ acause de quelques aulresque nous 
ne comprenons pas^ et que nous ne voyons poiat 

(i) Bossuet, t. XXII, p. 28A. 



INTRODUCTION. 17 

que nous devions comprendre (1). » Mais combien 
de fois nVt-il pas ete infidĉle a ces sages paroles ! 

Bossuet^ au contraire, s'en est &it une rĉgle in- 
variable^ et c'est au nom de cetle rĉgle que nous 
le verrons concilier la Raison et la Foi^ les systĉmes 
et le sens commun^ le raisonnement et rexpĜrience. 

Nous nous proposons de montrer ici comment 
elle lui a suggĉrĉ des solutions aussi claires que 
profondes k tous les grands problĉmes, dont le 
propre est de solliciter eternellement rintelligence 
humaine, en offrant k nos investigations des mys- 
tĉres qui ne seront jamais epuisĉs. Ges problĉmes, 
tels qu'ils se prĉsentent k nous dans la Philosophie 
de Bossuet^ se rĉduisent k six principaux : 

!• ThĜorie de la Spiritualit6 de Tftme ; 

2* ThĜorie des Passions ; 

3** Theorie de la Gonnaissance^ ou des Idĉes ; 

A* Theorie de la Libertĉ ; 

5* ThĜorie de la Providence ; 

6* Th6orie du Myslicisme. 

Une pareille ĉnumĉration n'a rien d'incompIet ni 
d'arbitraire ; car il n est pas chez Bossuet unepensĉe 
de quelque consequence qui ne se rapporte a Fune 
des six questions ĜnoncĜes, et^ d'autre part, ces 
questions elles-mĉmes s'enchainent ĉtroitement et 
se prĜsupposent. G^est^ en effet^ quand on a^ par 
une observation attentive^ distinguĉ en nous deux 
^lĜments, Vkme et le corps^ qu'on peut^ scrutant le 

(1) Descartes, Riponse aux8ix, obj.t t. ii, p. d5/i. 

2 



18 ESSAl SUR LA PUL080PH1£ DE BOSSLET. 

toaŭ de r^me, rechercher avec detail quelle est la 
DaUire de ses fecultes et quelle8 en sont les tea* 
dances legitimea. Or, nos foculles aspireat toutes 
du fini a rinfini, les passioas par Tamour, rinlelU- 
geoce par les id^es, et la libertĉ par une action quiy 
au dela des buts successifs dont aucun ne la cap* 
tive, poursuit un but definitif oŭ elle se complaise 
et se repose. L'4me trouve ainsi en eile-mĉme un 
ressort^ une energie, un elan par oŭ elle bondit jus- 
qu'a Dieu, et les deax termes de Fĉtre s^opposant 
dĉs lors Tun k Tautre^ il s'agit d'en exp1iquer les 
rapports. Si F&me, annulant les differences comme 
autant d'obslacles, veut s'elancer d'un plein vol au 
sein de 1a Divinite^ pour s'y oublier et s'y perdre, 
alors natt le faux mysticisme avec ses incalculables 
dangers. Mais si r&me se delecte en elie-mĜme, 
bienl6t on elle Tidee de Dieu s oblitere et la laisse 
plongĜe dans les tenebres et rabrulissement. Le 
monde dcs intclligcnces ^ comme le monde des 
corps^ exige donc un parfait et constant equilibre 
des forces les plus diverses. Jamais personne n'en 
comprit mieux que Bossuet la necessitĉ et les 
conditions. 



CHAPITRE PREMIER. 



THiovke de la Spiriitialiie de T Ame. 



Parmi les philosophes, les uns ont voulu faire 
rhomme tout matiere, les aulres pur esprit. Mais 
rexperience a parle plus haut que leurs syslemes, 
et tandis que ceux-la inspiraient un invincihle d6- 
goŭt, ceux-ci ont encouru un discredit universel. 

En effet, ce qui nous frappe, au premier regard 
que nous portons sur nous-mĜmes, c'est cet en- 
semble d'organes qu'on appelle le corps. Prĉtendre, 
comme Descartes, en demontrer Te^istence, apres 
Favoir revoquee en doute, ou la nier comme Ber- 
keley, c'est tomber dans d'inextricables paralo- 
gismes ou de pueriles hyperboles. L'Ĝtre ne se de- 
montre pas; il se montre, et quand une fois la 
realite vivantea ete meconnue, lesprit, saisi de ver- 
tige demeure comme enveloppe des ombres du 
nĉant. 

D'autre part, il n'estpasmoinscIairque Thomme 
ne se reduit pas au corps. U y a plus : le corps est 
a nous, il n'est pas nous, ct le principe qui en nous 
sent, connalt, agit, « fait bien volr par une cer taioe 



20 ESSAl SUR I.A PHILOSOPHIE DE BOSSUET. 

vigueur qu'il ne tient pas tout entier a la matiĉre, 
et qu'il est comme attache par sa pointe aquelque 
principeplushaut(l).Nolreftme, d'une nature spi- 
rituelle etincorruptible,aun corps corruptible qui 
lui est uni ; et, de runion de Tun et de rautre, 
rĉsulte un tout qui est rhomrae, esprit et corps tout 
ensemble, incorruptible et corruptible, intelligent 
et purement brute (2). » 

L'homme est donc k la fois &rae et corps. « On 
peut dire que le corps est un instrument dont Tdme 
se sert a sa volonte; et c*est pourquoi Plalon de- 
finissait Thomme en cette sorte : « L'homme est une 
» &me se servant d'uncorps {Aldbiade^ I) (3). » 

Cette doctrine, dont les langues lemoignent, que 
Tobservation confirme et que la conscience du genre 
humain proclame avec une si puissante sponta- 
nĉitĉ, est la doctrine du sens commun. Aussi Bos- 
suet ne cherche point a relablir, il Faccepte ; et ses 
efforts n'ont d'autre objet que d'en montrer la pro- 
fondeur. 

En effet, « pour bien connaltre Thomme, il faut 
savoir qu'il est compose de deux parties qui sont 
V&me et le corps. L*ŭme est ce qui nous fait penser, 
entendre, sentir, raisonner, vouloir, choisir une 
chose plutĜt qu'une aulre, et un mouvement plutĜt 
qu'un autre, comme de se mouvoir h droite plut6t 
qu'a gauche. Le corps est cette masse ĉtendue en 

(1) Bossuet, t. Tiii, p. 608. 

(2) Idem, t. xxui,p..208. 

(3) Idem,t. xxii, p. 173. 



TH£0RI£ DE LA SPIRITUALITĈ DE l'aME. 21 

loDgueur^ largeur et profondeur, quinous sert k 
exercer nos op6rations (1). » 

« S'il y a des corps dans runivers, c'est chose de 
foit (2) » qu'il est impossible et qu'il serait superflu 
de contester. Mais dans rhomme, le corps est uni 
a un Ĝlement supĉrieur qui le dirige et le mattrise, 
offrant en raccourci une image « du pouvoir absolu 
de Dieu, qui remue tout Tunivers par savolontĉ ety 
feit tout ce qu'il lui platt (3). » 

Cet element essentiel est Vĥme. 

Ovy il importe de discerner F&me d'avec le 
corps, c'est-a-dire « cette partie qui commande en 
nous de celle qui obeit (4). » 

L'&me n'est point le principe inconnu d'effets 
connus, terme abstrait d'une valeur purement mnĉ- 
monique, et que la science aurait invente pour 
classer, sans les comprendre, des phĜnomenes 
inexplicables, ou du moins inexpliqu6s. Une phy- 
siologie ignorante peut seule parler ainsi de Vkme. 
De la ces traites sur les rapports du physique et du 
moral, oŭ le physique Ĝtant tout et le moral rien', 
par une contradiction bizarre, on disserte sur des 
rapports, sans remarquer qu'en detruisant Tun des 
deux termes, on a du mĉme coup supprimĉ toute 
relation. 

En cet endroit, Bossuet continue Descartes. Loin 

(1) Bossaet, t. xxii, p. /|3. 

(2) Idem, t&i(]{., p.l58. 

(3) Idem, ibicU^ p. 193. 

(4) lĜem^ibid.fP.ili- 



32 ESS»AI SUR LA PH1L090PH1E DE B09SUET. 

quela connaissance de Vĥme soit negative, elle est 
la conaaissancc positive par cxcellence. Que savons* 
nous dtt corps, c^est-a-dire de lamatidre? Pres^uc 
rien, et c^est a peine si des recherches laborieuses 
Dous en d^uvrent quelques proprietes. Vŭme^ 
au contraire, qui nous est connue sans le secours 
des organes et dont la connaissance precede logi* 
quement la connaissance du corps^ nous est aussl 
connue autrement que le corps^ puisque nous avooi 
raperception immediate de ses modiflcations et de 
son action^ saisissant sous les phenomĉnes les fa- 
cultes qui les produisent^ et sous ces facultes 
mĉmes la force consciencieuse et libre oŭ elles r^* 
sident, et qui) en s^affirmant^ pose la personnalite. 
« Ainsi il se trouve que nous connaissons beaucoup 
plus de choses de notre &me que de notre corps^ 
puiaqu'il se fait dans notre corps tant de mouve* 
ments que nous ignorons et que nous n'avons aucun 
sentiment que notre esprit n'aper^ive (Ij. » 

Sans doute le fond de notre dtre echappe k nos 
regards , et sa substance nous reste inaccessible* 
Mais telle est la nature de la substance qu'elle ne 
86 rerMe k nous qu'en tant que cause, el par ecm-« 
s^uent au sein des phenomenes qui en sont )a ma«> 
nifestation. Bossuet se garde bien d^ailleurs, pour 
Ibnder la distinction de l^ŭme et du corps^ de re- 
produire la theorie cartesieune sur ia pensee, con- 
sidĜrĉe comme essence de Fŭme; et sur rĉtendue 

(1) Bossuet, t. XXII, p. 181. 



THtOBU DE LA SF1RITUAL1TĈ DE L^AttE. 9S. 

c<B)sidere6 comme esseoce do corps(l). A ren- 
coalre de Malebranche (2), il compreod le»daQ|^ 
de celte iik6taphysique, et tandis que Letlmii en 
sigiiale les conse^uences chez Spinosa, il le§ coin*' 
bat loi^mĜiDO chez les nouveaus my»tiques (3-4). 

Poiirqiioi subtiliser et ft'eloigner des senti* 
meiits ordinaires^ quand les choses parlent d'eUes- 
mdmes? 

« U est aise de comprendre la difference de 
Tŭme et du corps^ et il n y a qu'k considerer les 
diverses proprietes qui s'y remarquent. Les pro- 
prielĜs delŭmesont: voir, ouir, goŭter, senttr, ima- 
^ner ^ avoir du plaisir ou de la douleur, de ramour 
ou de la haine, de la joie ou de la tristesse, de la 
crainte ou de resperance; assurer^ nier^ douter, 
raisonner^rĉflechir et considerer^ comprendre, deli 
berer, se resoudre^ vouloir et ne vouloir pas; toutes 
choses qui dependenl du mĉme priacipe et qu'oa 
entend Ires distinctement sans nommer seulement 
le corps^ si ce n'est comme lobjet que lŭme aper- 
(oit 0Q comme Tagent dont elle se sert. 

(1] « Cest, ce me semble, une ĉtrangem^taphyslqaede dire que 
le ftmd de la substanee de rdme soit seulement pemer et voalolr... 
j^aasurerai biea sealement qu'elle n'est point de Descarte». » (Bov 
suct, t. XVIII, p. 129.) 

(2) Malebranche, Recherche de la vMte,]\Y, 3, 2* part., ch. 8. 

(3) R Toutes les fois que M. de Leibniz entreprendra de prouver 
que {'essence du corps n'est pas dans T^tendue actnelle, non pio^ 
que celle de Tcime dans la pensĉe actuelle, je me d€cfare hautemeat 
l)0ur lui. » (Bossuet, t. xxyi, p. 277.) 

{!i) Leibniz, Nouveaux essais p. /i51, ĉdit. Gharpeittier. « Oalf e 
1'ĉiendue, il faut avoir un sujet qui solt ĉtendu. » * 



24 ESSAl SHR LA PHILOSOPBIE DE BOSSUET. 

» Les propriĉtĜs du corps et des parties qui le 
composent sont d'6tre ĉtendues plus ou moins^ 
d'6tre agitees plus vite ou plus lentement y d'6tre 
ouvertes ou fermĉes^ dilatees ou press^es, tendues 
ou rel&chĉes, jointes ou sĉparĉes les unes des au- 
tres^ 6paisses ou deliees, capables d'6tre insinuĉes 
en certains cndroits plut6t qu'en d'autres ; choses 
qui appartiennent au corps et qui en font manifes- 
tement la nourriture, raugmentation^ la diminu» 
tion, le mouvement et le repos (1). » 

<c II est vrai ^ue, par un certain accord «ntre 
toutes les parties qui composent rhomme, r^me 
n'agit pas, c'est-a-dire ne pense pas et ne connatt 
pas sans le corps^ ni la partie intellectuelle sans 
la partie[sensitive (2). » Mais cette harmonie n'est 
point un mĉlange, ni cet ordre une confŭsion. 
« Ges choses sont unies , mais elles ne sont point 
les mĉmes, puisque leurs natures sont si diffĉ- 
rentes (3). » 

En effety Tftme est une. « Toutes differentes que 
sont les sensations» il y a en F&me une fecultĉ de 
les reunir (4), et quoique nous donnions a nos fa- 
cuItĜs des noms differents par rapport a leurs diffĉ- 
rentes opĉrations, cela ne nous oblige pas a les re- 
garder comme des choses differentes (5). » 

(1) Bossuet, t. XXII, p. 120. 

(2) Ideai, ibid.<,p. 157. 

(3) Idem, ibid., p. 181. 

(4) Idem, ibid., p. 50. 

(5) Idem, ibid., p. 87. 



THJĈORIE DE LA SPIRITUALITĈ BE l'aME. 25 

L'unit6 du corps est simplemeiit nominale. « A 
le regarder comme organique, il est un par la pro— 
portion de ses parties ; de sorte qu*on peut Tappeler 
un m6me organe, de mĉme et a plus forte raison 
qu'un lulh ou un orgue est appele un seul instru- 
ment (i). » Mais ce n'est point la cette unitĉ sub- 
stantielle qui fait « qu'on peut bien distinguer les 
operations de Vkme^ mais non pas la partager dans 
son fond (2). » 

Divise ou divisible jusqu'a rinfini, le corps se 
renouvelle perpetuellement. Au conlraire, remar- 
que Bossuet, « en changeant de pensee, je ne change 
pas de substance, et ma substance demeure une, 
pendant que mes pens6es vont et viennent, et pen- 
dant que mavolonte va se distinguant de mon ŭme, 
d*oŭ elle ne cesse de sortir ; de mĉme que ma con- 
naissance va se distinguant de mon Ĝtre, d'oŭ elle 
sort pareillement ; et pendant que toutes les deux, 
je veux dire ma connaissance et ma voIontĜ, se dis- 
tinguent en tant de manieres et se portent succes- 
sivement a tant de divers objets, ma substance est 
toujours la mĜme dans son fond^ quoiqu'eIIe entre 
tout entiere dans toutes ces manieres d'Ĝtre si dif- 
fĜrentes (3). » 

Une et identique dans son Ĝtre, TAme est active, 
tandis que le propre du corps est Tinertie, d'oŭ nalt 
entre Vkme et le corps une nouvelle et inconciliable 

(1) Bossuet, t. XXII, p. 121, 277. 

(2) Idem, ibid., p. 122. Gf. t. xxyu, p. 75. 

(3) Idem, t. v, p. 35. 



26 ESSAl SUR LA PfllLOSOPHlB ]>E BOSSOBT. 

opposition. « Un corps ne choisit pas od il se meat, 
mais il vft comme il est poussĉ (1). II va natoreUe* 
ment un mĉme train, selon les disposiiions oŭ onVa 
mis (2), et le premier ressort dont Dien a voulu que 
tout dĉpendtt^ ĉtant une fois ^branle, ce mĉme 
mouvement s'entretient toujonrs (3). Car la matlĜre 
en elle-mĉme est toujours purement passive^ comme 
Platon Fa dit expre$s6ment {Timee) (4). » II n'es 
est pas ainsi de V&me; elle n'est pas oĝrte, elle agit^ 
et son action rĉsulte d'une maniĉre immediate de 
sa delibĉration et de son choix. 

De Ik ce souverain empire qu'elle exerce sur le 
corps, « qu'elle transporte oŭ elle trouve bon ^ et 
qu'elle expose a tels perils qu'il lui platt^ m^me k 
sa ruine certaine (5). » 

L'&me enfln se distingue tellement du corps^ qiie^ 
« connaissant si bien et si distinctement ses sen^ 
sations^ ses imaginations et ses dĉsirs^ elle ne con« 
natt la delicatesse et les mouvementsni du cerveau, 
ni des nerfs^ ni des esprits^ ni mdme si ces choses 
sont dans la nature (6). L'ftme se dĜmĉie comme 
expĉrimentalement d'avec le corps (7). » 

D'ailleurs, « si nous sommes tout corps et tout 
matiere, comment pouvons-nous concevoir \in esprit 

(1) Bossuet, t. XXII, p. 159. 
(2} Idem, ibid,, p. 235. 

(5) Ident, ibid., p. li^. 

(6) Idem, t&«(2. , p. 303. 

(5) Idem, ibid., p. 176. 

(6) Idem, ibid., p. 180. 

(7) Idem, t kvii, p. /^63. 



THiORlfi PE iA SFIRITUALITĈ Ofi I/A1I£. 37 

pur? et comment avons-nous pu seulement inventer 
ce nom? Sans doute on peut dire en ce lieu et 
avec raison^ que, lorsque nous parlons de ces es*- 
prits, nous n'entendons pas tropceque nousdisons; 
notre feible imaginalion, ne pouvant soutenir une 
idee si pure^ lui presente toujours quelque petit 
corps pour la revĜtir. Mais apres qu'elle a fait son 
dernier effort pour les rendre bien subtils et bien 
delies, ne senlons-nous pas en inĉme temps qu']l 
sort du fond de notre ŭme une lumiĜre celeste qui 
disiipe tous ces fantĜmes, si minces et si delicats 
que nous ayons pu lesfigurer? Sinousla pressons 
davaniage et que nous lui demandions ce que c'eity 
une voix »'elevera du centre de Tŭme : « Je ne sais 
pas ce que c'esty mais neanmoins ce nest pas 
cela (1). » 

Cest ainsi que Bossuet donne par son exposition 
une force nouvelle aux arguments que la philoso* 
phie spiritualiste a constamment emplo^es, depuis 
Plalon^ pour resoudre le problemede la distioclion 
de r&me et du corps. 

II les distingue d'autant mieux qu il a penĜtre 
plus avant leur nature, et, au lieu que cette etude 
comparee conduit les esprits superĥcielsadouterde 
Time^ la conviction de Bossuet en sort plus vive et 
plus epurĉe. Rien de plus precis que ses conclu* 
Sftoas. 

<K De quelque maniere^ dit-il, qu'on tourne et 

(i) Bossuet, t. VIII, p. liO^, 



28 ESSAI SCR LA rHILOfiOPHIE DE BOSSUET. 

qa'on remue le corps, qiie ce soit Tite oa lente- 
ment j circulairement ou en ligne droite, en masse 
ou en parcelles separees , cela ne le fera jamais 
sentir^ encore moins imaginer, encore moins rai- 
sonner et eotendre la nature de chaque chose et la 
sienne propre ; encore moins deliberer et choisir, 
rĉsister a ses passions y se commander a soi-mĉme^ 
aimer enfin quelque chose jusqu'a lui sacrifier sa 
propre x\e. 

» II y a dans le corps humain une vertu supĜrieure 
k toute la masse du corps, aux esprits qui Tagitent, 
aux mouvements et aux impressions qu'il en re^it. 
Cette vertu est dans T&me, ou plutĉt elle est T&me 
m6me, qui, quoique d'une nature elevee au-dessus 
du corps j lui est unie toutefois par la puissance 
suprĉme qui acre6 Fune et Tautre (1). » 

Mais si la distinction de r&me et du corps resulte 
avec evidence des simples donnĉes de ranalyse, 
leur union, qui est constante, souleve d'imp6nĉtra- 
blesobscuritĜs. Le genre humain admetcetteunion, 
sans cherchera la comprendre; la philosophie qui 
brŭle de tout connattre, s'efforce d'en decouvrir le 
secret. 

Tant6t> « ne sachant plus que deviner touchant 
la cause de ce grand mĉlange j elle repond que la 
nature s'est jouee en unissant deux pieces qui 
n'ont aucun rapport, et ainsi que par une espĉce 
de caprice, elle a forme ce prodige qu'on appelle 

(1) Bossuet, t. XXII, 182. 



TH£0R1£ D£ LA SPIRITUALITĈ D£ l'aME. 29 

rhomme (1). » Tant6t pliis confiante, ouplus tĜmĉ- 
raire, elle imagine des hypotheses qu'elle prend 
pour des explications. 

Ce n'est point ici le lieu de parler de TarchĜe de 
Van Helmont, de la flamme vitale de Wil1is, du 
mĉdiateur plastique deCudworth, ni de rinflux phy- 
sique d'£uler. Nous avons uniquement a suivre la 
tradition cartesienne dans Bossuet. 

Descartes avait tellement separĜ T&me et le corps, 
que leur influence reciproque devenait ininlelligi- 
ble. Aussi quand il lui feut en rendre compte, il 
hĜsite et se trouble. Leibniz declare mĉme « qu'il 
avait quitte la partie la-dessus , autant qu'on le 
peut connaitre par ses ecrits (2). » 

Toutefois, a bien consulter ses Ĝcrits, on dĉcou- 
vre que Descartes sortait de la difficultĜ en faisant 
appel k rintervenlion divine. Cette theorie, qui, 
cbez lui, se rattache d'une maniĉre immediate a 
celle de la creation continue, devient explicite chez 
sessuccesseurs. D6ja Geulincx affirme que rbomme 
est k la fois le spectateur et le thĉ^tre de Taction 
de Dieu , qui est le seul acteur , nudus et inermis 
eorum spectator (3) , et bientdt Malebranche, illu- 
minant cette doctrine des clartes de son style, pro- 
duit le systĜme des causes occasionnelles queLeib- 
niz croit a tort avoir completĉ par son hypothese de 
rharmonie prĜĉtablie. Cest a Dieu que Malebranche 

(i) Bossuet, t. vni, p. 609. 

(2) Leibniz, N(}uveaux essaiSf p. lilU> 

(3) Metaphy8iea, p. 23. 



30 E$SAi sm LA raiLOsoraiE dc mssijet. 

rapporte les peosees qae Vĥme coni^it, a roccasion 
des mouvements du corps, et les mouvements qoe 
le corps execu te^ aroccasion despens^es de l'&me ( 1 ) . 
Leibniz, simpliflant cette esplication, suppose que 
c Dieu, par un artifice prevenant , a forme des le 
commmencement Time et le corps d*une maniĉre 
parfeiteet regleeavec tant d^e^actitude^ qu*en ne 
suivant que ses propres lois qu'elle a re^ues avec 
son ĉtre^ chacune de ces substances s^accordepour- 
tant avec Fautre (2). » 

Bossuet) on doit Tavouer, abonde sur cette ques- 
tion dans le sens cartesien , et bien qu'il n'aille 
pointaux pr^icisions, cette opinion compromettante 
ne manquera pas de porter ses consĉquences dans 
la question de la libertĉ. 

«Quoiqu'il lui semble difficile et peut-ĉtre im^ 
possible de penetrer le secret de runion de rŭme 
avec le corps (3), il en voit pourtant quelque fon- 
dement , en ce qu'elle se feit remarquer par deux 
effets. 

Le prcmier est que de certains mouvements du 
corps suivent certaines pensĉes ou senfiments 
de Vkme ; et le second r6ciproquement j qn^k 
une certaine pensee ou sentiment qui arrive a T&me 
sont atlaches certains mouvements qui se font en 
mĉme temps dans le corps. 

Le premier de ces deux efFets paratt dans las 

« 

(1) Malebranche, Entretiens metaphysiques^ iv, vil. 

(2) Leibniz, !'• sĉrie, p. ŭ80. 

(3) Bossuet, t. XXII, p. 121. 



THĈORIE OE L\ SlPIRiTUALlTĈ DE l'aME. 31 

opĉrations oŭ Vŭme est assujcUie au corps, qui sont 
les operations sensitives ; et le second paratt dans 
les operations oŭ V&me preside au corps, qui sont 
ies operations inteUectuelles (1). 

Que si nous ne voyons pas dans le fond de r&me 
oe qui lui fait comme demander naturellemeot 
d^^tre unie a un corps , il ne faut pas g*en etonner 
pui6que nous connaissons si peu le fond des sub- 
stances. Gar bien qu'il paraisse qu'il n'y a rien de 
plus clair que la raison de substance en g^neral, il 
n'y a rien peut*^trede plus inconnu que la raison 
des tubstances particulieres, dont nous connaissons 
bieo mieux les accidents eties fa^ons d'^tre que le 
fond (2). Mais si cette union ne nous est pas connue 
dans son fonds^ nous la connaissons sufflisam* 
toent par les deux effets qui s'y manifestent, et 
par le t>et ordrc qui en rĉsulte (3). » 

Ace sujet, Bossuet entre dans une anal^se dont 
les psychoIogues moderncs ont k peine surpassĜ ia 
d^iicatesse et i*exactitude. Maisapres avoirreconnu 
que les deuxcffets de Tunion restent parfaitement 
etablis (4), le probleme est de savoir a quelie cause 
il les faut rapporter. Or cette cause c est la raison 
rap^rieure qui gouveme tout (5), ia raison univer* 



(1) Bossuet, t. XXII, p. 122. 

(2) Idem, t. xxv, p. 58. 

(3) Idem, t. xxii, p. 173. 
{U) Idem, ibid,, p. 15/iu 
(5) Idcm, «6«rf.,p. 217, 



32 ESSAI SUK LA PHILOSOPHIE CC BOSSLCT. 

selle dont le coup est sŭr (1), la cause premiĉre qui 
tient tout en ĉtat (2) ; » en un mot, Dieu lui*m£me. 

En effet, « F&me ne peut mouvoir le corps que 
par sa volonte, qui naturellement n'a nul pouvoir 
sur le corps , comme le corps ne peut naturelle- 
ment rien sur V&me pour la rendre heureuse ou 
malheureuse ; les deux substances elant de nature 
si difCerente que Fune ne pourrait rien sur rautre, 
si Dieu, createur de Tune et rautre, n'avait, par sa 
volontĉ souveraine , joint ces deux substances par 
ladĜpendancemutuellede Tune a Tegard de Tautre ; 
ce qui est une espĉce de miracle perpetuel, gĉnĜral 
et subsistant^ qui paratt dans toutes les sensations 
de r&me et dans tous les mouvements volontaires 
du corps (3). Cest le moteur universel de tous les 
corps y qui , selon les regles qu'ii a etablies , meut 
un certain corps a l'occasion du mouvement de 
Fautre , et meut aussi nos membres a Toccasion de 
nos volontes (4). » 

II est impossible de rien avancer de moins ĉqui- 
voque et de plus clair. Au fond de cette doctrine 
gtt evidemment le sjsteme des causes occasionnel- 
les j et s'il etait besoin de plus amples molifs pour 
affirmer que Bossuet ignorait ou repoussait^ comme 
Descartes, la theorie de la force vive, nous les trou- 
verions dans ces paroles que Leibniz lui adresse 

(i) Bossuet, t. XXII, p. '223. 

(2) Idem, ihid,, p. i/Si2. 

(3) Idem, ibid., p. i22. 
(ŭ) Idem,f6f(i.,p. 299. 



THŬORIE DE LA SPIHITUALITĈ DE l'aIIE. 33 ' 

quelque part : « Vous avez sans doute la plus grande 
raison du monde d^avoir du penchant pour cette 
pbilosophie qui explique mecamfuemen^ tout ce qui 
se feit dans la nature corporelle (1). » 

Est-ce k dire que Leibniz lui-mĉme ne connŭt 
pas la vraie notion de la substance? Non sans 
doute ; car ce fut lui qui ^ substituant a TidĜe de 
passivetĜ TidĜe de force, prĉpara une rĉformation 
radicaledu Gartesianisme (2) . Mais ce grand esprit, 
aprĉs avoir dĉcouvert les principes d'un dynamisme* 
universel^ se paya de mots^ et revint par un pĉnible 
detour au mĉcanisme qu'il avait d'abord aban- 
donne^ s'accordant ainsi avec Bossuet dans une 
commune erreur. 

Du reste, lorsqu'aprĜs avoir constatĜ plut6t que 
discutĜ le foit de runion de T&me et du corps, il 
s'agit de dĉterminer le mode de cette union j Bos- 
suet ne se laisse point aller k des conceptions aven- 
tureuses ou singuliĉres. 

« Soit que r&me ait le cerveau entier immĜdia- 
tement sous sa puissance, soit qu*il y ait quelque 
autre mattresse partie par oŭ elle contienne les 
autres parties 7 comme un pilote conduit tout le 
vaisseaupar le gouvernail^il afSrme que le cerveau 
est son siĜge principal j et que c'est de Ik qu'elle 
prĜside a tous les mouvements du corps (3). » Mais 

(1) Bossaet t. ivii, p. 138. 

(2) LeibDiz, Sur une rŝforme de la pkilosophie premiŝre et sur 
la notum de substance^ ŭĉiu Charpeatier, 1'* s^rie, p. ^52. 

(3) Bossuet» t. xxn, p. 160. 

3 



qii'i! laiUa la rĉduire precisefoeal a un poiot uoi^ 
quB, d'oŭ elle agirdit/sur bout rorgdai^iDa, commf 
rdraignea au ceutra 4e sa toila» c'efit ca qtt'it n^ 
saurait accorder. 11 m s'drr6tedoDC pas a U tbeoria 
^ la glanda pin^ale,et an^eigoe avec Ddscartes 
d'une maniĉre plus geoerale at plus «ŭre, f< quc 
rdme est daos U corps^ oou poiot comme dans uo 
vaisseau qui la cootieot^ ni comoie dao6 une maiiou 
ok elle loge ; am» qu'eUo y ^L par soo eiopira^ 
•par fia praisidence^ pour ain$i parlert par Boa ae«^ 
tion (i). >) Gn unoiot, <v r&o^ et le corpi oe font en" 
scmble qu'un toot oalurel, et il y a entre les partie$ 
uoa parfaite ct o^ce^saire coaiiounicalion (S). Lo 
corps^ en efFet, n'estpasun simple instrumeot ap-^ 
plique por le debors, et Iĥme^ da §on c6te^ doit 
^tre uoie au cprp^ eo soo tout, par9equ'elle lui e«t 
uoi^ comma a uo »aul orgaoa parfaii daos «a tola*- 
lita(3). » 

Muintenant^ pourquoi ca tout compLeXie , dooi 
reiisteooe confood ootre esprit et derouta oos 
cpojectures ? 

Bossuet se rexpliquey avec LeibniZi a raido d^ 
caboau principe^ doot rapplication n^est pas moio^ 
feconde dans la morale que dans la physiqua : 
Natura non facit saltum, la natura ne fait pas da 
^aut. Tout le$ Ĝtras, eo affat, ^e disposeotao uoa 

hiĜrarchie merveilleuse dont les degrĜs , souvent 

(!) P(>85uej, t. V, p. 7S, 

(2) Idcm, t. XXII, p. ilti, 

(3) Idem, ibid,, p. 17^. 



in^per^us, rĉv^lent par leup barinoDieu^ eneemble 
r&rt infinidu Createur, «qui sorepand lui-mĉosd 
par cetordre et comme de proche en procbe (1). » 
l/univers ressemble a un tableau ou les tons , lei 
ombres, la luraiere, les degradations, les couleurs 
se succedent sane se detruire, et se combineat sans 
«e mĉler. Une pensee unique.se d<^veloppe a tra'- 
vers le monde^ et la vari^tĜ des choses en est repa« 
nouissement. 

(i De m^me donc qu'il y a des corps qui ne sont 
unis a aucun esprit, tels que sont la terre et Teau^ 
etdesesprits qui , comme Dieu mĜme^ ne sont unis 
a aucun corps , tels que sont les anges ; de mĜma 
aussi il convenait qu'il y eŭt des esprils unis a des 
corps y de telle sorte qu il y eŭt de toutes sortes 
d'Ĝlres dans le monde (2) , et qu'on arrivŭt auj;: ex- 
tremites et comme aux confins oŭ le superieur et 
rinferieur se joignent et se touchent (3). » Le regne 
vegĉtal impUque le regne mineral , le rĉgne animai 
les deux autres, et rhomme, reunissant en lui les 
Irois regnes, a de plus cette portion de la Divinitiĉ^ 
qui s'appeUe la raison. Cest pourquoi; « rbomme 
est vraiment le temple oii toutes les crĜatures sem - 
blentĉtreramaissees, oŭ toute la nature s'a6semble, 
afin que tout runivers loue Dieu en Uu commedans 
son t9mple(4). » 

(1) Bossuet, t. VII, p. 89. 

(2) Idem, t. xxii, p. 121. 

(3) IdfHH, f. vn, 9, 89, 
{U) Idem, t. IX, p. 57. 



36 • I8SAI SUR LA PHILOSOPHIE D£ BOSSUET. 

Le principe de la continuite , confirme par celui 
du meilleur, sert encore k Bossuet a resoudre la 
question de Vŭme des bĉtes, comme la resout Leib- 
niz et k confondre les Libertins. Car ce n'est point 
assez pour ces beaux esprits de se ravilir par leurs 
intempĉrances ; ils se font encore ,un jeu de plai- 
der contre eux-m£mes la cause des bĉtes (1). A leur 
tĉte se Toit un Montaigne, tout infetuĉ des senten- 
ces qu'il dĉbite, qui prefere les animaiix a rhomme, 
leur instinct a notre raison , leur nature simple^ 
innocente et sans fard, c'estainsi qu'il parle, anos 
raffinements et a nos malices (2). « Ce jeu serait 
supportable, s*il ny entrait pas trop de serieux; 
mais rhomme cherche dans ces ĵeux des excuses 
k ses desirs sensuels , et ressemble k quelqu'un de 
grande naissance , qui , ayant le courage bas , ne 
voudrait point se souvenir de sa dignite, de peur 
d'6tre obligĜ k vivre dans les exercices qu'elle de- 
mande (3). » 

Or qui ne comprend combien Thomme et les ani- 
maux diffĉrent? 

Descartes, aprĉs Gomes Pereira^ assure qu'ils ne 
sont que de pures machines j et Malebranche n'he- 
site point k les comparer k deshorloges (4). 

II en est d'autres quiy repoussant cette doctrine 
comme contraire au sens commun^ prĉtendent que 

(1) Bossuet, U XXII, p. 213. 

(2) Idem, t Tii, p. 6A. 

(3) Idem, t. xxii, p. 213. 

{U} Malebranche , l?ec^c^ de la viritŝ, liy. 5, chap. 3, et 
Hv. 6, 2* part., chap.7. 



thCorib D£ la spiritualitĉ D£ l'am£. 37 

« la nature des animaux est une nature mitoyenne 
qui n'est pas un corps, parce qu'elle n'est pas 
ĉtendue en longueur, largeur et profondeur ; qui 
n'est pas un esprit, parce qu'elie est sans intelli- 
gence, incapable de possĉder Dieu et d'Ĝtre heu- 
reuse(l). Pour eux, rintellectuel et ie spirituel, 
c'est la mĉme chose (2), » et robjection de Timmor- 
talitĜ de Tŭme ne les arrĉte pas. Car « encore que 
r&me des bĉtes soit distincte du corps, il n'y a point 
d'apparence qu'elle puisse Ĝtre conservĉe sĉparĉ- 
ment, parce qu'elle n'a point d'op6ration qui ne soit 
totalement absorbĉe par le corps et par la ma- 
ti^.re (3). » 

Bossuet incline visiblement k cette doctrine, et il 
definira vaguement les animaux « des substances 
qui, frappĜes de certains objetS; se meuvent selon 
ces objets, de c6t6 ou d^autre, par un principe in- 
tĉrieur (4). » Cependant « laissant a part les opi- 
nions, il declare que c'est en nous Ĝtudiant nous- 
mĜmes et en observant ce que nous sentons, que 
nous devons juger de ce qui est hors de nous et 
dontnous n'avons pas d'experience (5). » 

Si donc ils consentent a s'Ĝtudier eux-mĉmes, 
ces hommes dont Tŭme est coUee au corps, « ils ces- 
seront de vouloir Ĝlever les animaux jusqu'k eux- 



(i) Bossnet, t. xxii, p. 2/^9. 

(2) Idem, ibid.^ p. 2A5. 

(3) Idem, «frt<l.,p. 2Zi9. 
(U) Idem, t. xxy, p. 16. 
(5) Idem, L xxii9p. 921. 



mĉmes, afio d'»voir le dfĜit de s'dbaisder jusqŭ'aux 
atiimaux et de pouvoir vivre comme oo!i (1). » 

En effet, quels sofit les argometils par oŭ, ŝans 
souci de se degrader^ ils eialient les bĉtes? Cest 
qu'enpremierlieu illeur semblequeles animauxftmt 
tofites cboses aus^i cotivenablement qtte rhomme^ 
Ot qu'aitisi ils raisonnent comme rhomme (2). 

Sophisme frivole ! Sans doute le monde est Voti- 
vrage d'dne raison premiere et universelle qiti 
lorme tout sur la mĉme idĉe el feit tout mouvoir cn 
concours. Celte raison est en Dieu, ou plut6t cetle 
raison c'est Dieu m£me (3), qui, parcc qu'il est tout 
raison, ne peut rien faire que de suivi (4). Mais de 
ce que tout est fait avec intelligence, ŝ*enstiitHl que 
totit soit intelligent (5) ? Et de ce que les antmaux 
font tout convenablement^ doit on en conclure qu*ils 
connaissent cette convenance (6) ? 

Les Libertins insistent et demandent d'oŭ vfen- 
drait cette exacte ressemblance des animaus ŭ\\\ 
bommes^ tant dans leurs organes que dans la pld- 
part de leurs actions^ s'ils n'dgissaient par le mĉme 
principe iniĉrieur et s'ils n'avaient du raisonne* 
ment. Cest \k leur second argument(7). 

On peut demander k son tour k ces stiperbes 

(1) Bossuet, t. XXII, p. 212. 

(2) Idem, ibid., p. 213. 

(3) Idem, ibid., p. 21^. 
(li) Idem, ibid., p. 216. 

(5) Idem, ibid.^ p. 215. 

(6) Idem, ibid.^p. 213. 

(7) Ideni, ibid., p. 213. 



tHĈORl£ DE LA SriRrttJALlT^ DE L^AME. 39 

demafideurs si les animatix dpprennent/s'ils inveti- 
lent, s'i)s cfaoisissent, s'ild ont riett en eux ^uiddoidtd 
<5^tl6 ItberlĜ qui m6rite et cette intelligence qtti, se 
voy»ftt coilfortnear des teritĉs immusibles, compfend 
qd'elle n en dle un priAcip^ de Tie immorfelle (1). 
L'drfgtimentation de Bossuet devient ici irr6sis- 
tiMe^ el son langage s'ĉl^ve k une hautettr et a une 
Bfiagnificence incomp^rables. 

Dire qŭe les animaux apprennent, c'es( msil 
s'exprimer. Car « c*est autre cfaose d'appretidre, 
atitre chose d'6lre plie et forc6 a certains efPets 
ĉMtte ŝes premieres dispositions (2). » La bĉte fl6- 
chlt, k peu pres comme le bois ou fe fer (3), souŝ 
raction de celtii qu} la dfesse, et quand elle vient 
k ŝĜh point, c'est daits Thofnme industrle, et non 
ptt^en elle docilil^. 

^ Apprendre sopposequ'onpatssesavoir,etŝftvoir 
WppO*e qn'on puisse avoir^des idĜes universelles, et 
doŝ principes universels qui, une foiŝ p6n6tr^, 
nous fassent toujours tirer de semblables conŝA- 
quences (4). » 

Ofi le mieux qu'on puisse faire pour les ani- 
ftiaiix^ c'est de lettr accorder des sensations (5). 
Ineapables de rĉflexton aussi bien que de choix, 
« ebaam d'eux ^lale, comme eii uĥ tableau, la tes- 

(i) Bossuet, t XXII, p. 253. 

(2) Idem, t6tU,p. 22/i. 

(3) Idem, ibid., p. 226. 
(ŭ) Idem, i6t(l.,p. 227. 
(5) Idem, t&id., p. 228. 



40 ESSAl SUR LA raiLOSOPHIE DE BOSSUET. 

semblance qa'on lui a donnee ; mais il n'ajoute, 
Don plus qu'un tableau, rien a ses traits (1). » 

Vojez Thomme, au contraire ! « Seul il peut 
▼aincre la nature et la coutume (2). II va t4tant la 
nature, et, remuant toutes les inventions de Tart^ 
il a change la fece de la terre. Aprte six mille ans 
d'observations, il cherche et trouve encore, afin 
qu'il connaisse qu'il peut trouver jus^u^arinfini^ 
et que la paresse seule peut donner des bomes a ses 
connaissances et a ses inventions. 

Sa raison se promĉne par tous les ouvrages de 
Dieu, oŭ voyant dans le detail et dans le tout une 
sagesse d'un c6te si eclatante, et de Tautre si pro- 
fonde et si cachee, elle est ravie et se perd dans 
cette contemplation. Alors s^apparatt a elle la belle 
et veritable idee d'une vie hors de cette vie, d'une 
vie qui se passe toute dans la contemplation de la 
veritĜ ; et elle voit que la verite, ĉternelle par elle- 
m6me, doit mesurer une telie vie par rĉternite qui 
lui est propre (3). » 

Voila ce qu'est rhomme et voila ce qu'est la bĉte. 

On ne saurait non plus rien conclure de la res- 
semblance d'ailleurs si contestable des organes de 
rhomme et de ceux des animaux (4). Gar^ cc ce qui 
fedt raisonner rhomme n'est pas Tarrangement des 
organes ; c'est un rayon et une image de Tesprit 

(i) Bossuet, t. XXII, p. 2A1. 

(2) Idem, ibid., p. 2ŭ0. 

(3) Idem, ibid,, p. 237, 232. 

(4) Idem, ibid., p. 2ii3. 



th£orie d£ la spiritualit£ d£ l'am£. 41 

divin, c'est une impression, non point des objets, 
mais des verites Ĝternelles qui resident en Dieu 
comme dans leur source, de sorte que vouloir voir 
les marques du raisonnement dans les organes^ c'est 
cbercher a mettre tout resprit dans le corps (1). » 

Par cons6quent^ c( il n'y a rien de plus injuste 
que d'avoir 6gal6 Tftme des bĉtes^ oŭ il n y a rien 
qui ne soit dominĉ absolument par le corps, a Tŭme 
humaine, oŭ Ton voit un principe qui s^ĉlĉve au- 
dessus de lui^ qui le pousse ]usqu'a sa ruine pour 
contenter la raison, et qui s'elĜve jusqu a la plus 
haute veritĉ, c'est-k-dire jusqu'a Dieu mĉme (2). 
Cest pourquoi ceux qŭi ne veulent point reconnattre 
ce qu'iisontau-dessus des bĉtes sont toutensemble 
les plus aveugles, les plus mĉchants et les plus im- 
pertinents de tous les hommes (3). » 

Tout ce qui est en nous-mĉmes nous sert donc k 
connaitre Dieu(/i). Le corps montre Dieu par la 
proportion de ses parties, Tftme par rexcellence de 
ses facultĉs^ le corps et T&me, dans leur impĜnĜ- 
trable union^ par la convenance qui s'y manifesle. 

<f Du petit corps oŭ elle est enfermĉe^ Tŭme tient 
a tout et voit tout Tunivers se venir, pour ainsi dire, 
marquer sur ce corps, comme le cours du soleii se 
marque sur un cadran. Ainsi, joignant ensemble les 
principes universels qu'elle a dans resprit; et les 

(1) Bossnet, t xxii, p. 2ŭ3. 

(2) Idem, ibid., p. 249. 

(3) Idem,«6ui.,p. 15. 
(&) ldem,»6id,p.3i0. 



42 £9»AI SUn Lk raiLOSOPHIE DE BOSSUET. 

fait» parlicoliers qu'ellc apprend par lo iDoyea detf 
seMf elle Yoil beaueoup dans la nature ei en 93A1 
assez poiir juger que ce qu'eHe D'y voit pas est en^ 
core le plus beau ; tant il a ^le utile de feiire des 
nerFs qui pussent ĉtre toucb^ de »i loin^ et d'y 
joindre des sensations^ par od Vkme est averti« de 
si grandes choses ( I ). » 

Que dire dŭ corps^ « que )a natore a travaille 
avec tant d'adresse et reduit a des parties si ŭmm et 
si deliees^ que ni J'art iie la peut imiter^ ni la VM 
la plus per^^^nte la suivre dans ses divi»ion^ si dd^ 
licates, quelqu6 secours qu'elle cbercbe dans lei 
verres et les microscopes (2). Nul ciseao^ nul t^ur^ 
nul pinceau ne peut approcber de la tendre^se avec 
laquelleelle tourne etarronditses suj^ls* Toutcek 
est d'une economie, et s'il ost permis ^'liser de ee 
niot^ d'lrne nieeaniqae si admirable^ qu on U0 le 
peutvoir sdns ravissement^ ni assez admiref la n* 
gesse de Celui qui a si bien dispose toutes cboses de 
la maniire qu il feut^ pour ks effets auxquels on les 
voit manifestement destinees (3). Malgre qu'on eŭ 
ait^un si grand art parle de son arlisan,et toules les 
foisque nous nous servons du cotps^ soit pour par^- 
ler, ou pour respirer^ ou pour nous nnouvoif m 
quelqoe fa^on que ce soit^ nous devrions toojours 
sentk Diou pres^t (4)« Qui voodrait nier \k cto«- 



(i) Bossuet, t. XXII. p. 141. 

(2) Idem, ibid,, p. ilil^. 

(3) Idem, ibid., p. 186, 187, 193. 
(/i) Idem, ibid,, p. i9/i. 



THAOIIIE DE LA 9PIR1TI)AL1TĈ de l ahe. 43 

Venaooe des organes et de leurs fonctions est un in«- 
sense qoi ne merite pas qu'on lui parle (1). jt 

Le principe des causes finales, legilinfenient 
appliqu6 f conduit Bossuet de ce qui se voit k ce 
qui ne se Yoit pas* Mais c'est surtout dans r&me 
qu'ilfeut chercher Dieu^ « parce qu'elle est faite k 
soD iniage , capable d'entendre la verite j qui est 
Dieu mĜme) et qu'elle se tourne actuellement vers 
son original, c'est-a-KJire vers Dieu^oŭ la verit6 
lui parait autant que Dieu la lui veut faire pa- 
raltre (2). » 

L'&me sent, Tftme con^oit, TAme agit. Dieti estle 
bien suprĉme que poursuivent ses desirs ; Dieu est 
la verite qu'entend son intelligence; Dieu enfin est 
rexemplaire auquel elle se rend conforme par une 
volonte droile. « Toutes ses facuUes ne sont d'ail- 
leurs au fond que la mfime &me qui re^oit divers 
noms a cause de ses differentes operations (3), » et 
ainsi tout dans Tŭme annonce que Dieu lui est a la 
fois son principe et sa fin. 

Cest pourquoi, « encore qu*il soit vrai que notre 
&me, eloignee de son air natai, contrainte et presque 
accabiee par la pesanteur de ce corps mortel, ne 
fasse parallre qu'k demi cette noble et immortelle 
vigueur dont elle devrait toujours Ĝtre agitee ; si 
est ce neanmoins que iious sommes d'une race 
divine, ainsi que Tapdtre saint Paul Ta prĜche 

(i) Bossuet, t. XXII, p. 188. 

(2) Idem, t6td., p. 203. 

(3) Idem, ihid., p. 88. Gf. t. xxy, p. 22. 



44 ESSAI SUR LA PHILOSOPHIE DE BOSSUET. 

avec une merveilleuse Ĝnergie en plein conseil de 
TarĜopage : Ipsius enim et genus sumus (Act. 
XVII, 28) (1) ». 

Ainsi nous allons k Dieu par tout notre 6tre, et 
tandis qu'il y a dans la nature des choses, comme le 
veut Platon, deux modeles, Tun divin et heureus, 
Fautre sans Dieu et misĜrable (2), c'est sur le pre- 
mier que Bossuet arrĉte ses regards et appelle 
notre attention. 



(1) Bossnet, t. vii, p. 315. 

(2) Platon, CEuvres compl^tes^ trad. de BL GonsiD, t ii, p. id&. 



CHAPITRE 11. 



Th^ple dM PiMMrtma. 



II y a au centre de n6tre 6tre une puissance com-« 
plexe et niystĜrieuse^ qui tour a tour nous abaisse 
vers la terre, donne k la pensĉe son Ĝlan , ou nous 
pĜnĜtre du souffie sacrĉ de rinspiralion. Selon que 
r&me lui cĜde ou la mattrise^ elle peut ailer se per- 
dre dans les abtmes, ou s'ĉlever vers les pures rĉ- 
gions des cieux. Gette puissance est la sensibiiitĉ, 
qui a pour ressortles passions. 

L'artiste exprime les passions sur la toile ou sur 
le marbre ; le poSte les chante dans ses vers ; le 
romancier en fait le thĉme de ses conceptions fri- 
voles ; rorateur enfin s'applique k les ĉmouvoir. 

La t&che du philosophe est plus austĉre^ mais 
aussi pius relevĜe et plus utile. Car c'est k luiqu'il 
appartient de rechercher rorigine des passions, de 
les classer, et, par la connaissance de leur nature, 
d'assigner leur Iĉgitime usage et leur vĉritable fin 
Travail dĜiicat, embarrassĉ^ pĜnible) qui attire par 
un charme irrĉsistibie ^ et rebute par la difficultĉ^ 
oŭ la science du moral et la science du physique 



46 E8SA.I SUB Lk PHILOSOPHIE DE BOSSUET. 

concoarent, et, mĜlant leurs secrets, emoussent lcs 
intelligences les plus vives ! 

Aussi ranliquite, qui ne connaissait presque rien 
de la physioIogiey et en ps^chologie hesitaitencore, 
n'a-t-ellepoint de theories regulieres des passions. 
Ses traites de rhetorique offrent seuls sur cette ma- 
liere quelque profondeur. 

La science des passions doit surtout aux moder- 
nes ce qui se trouve en elle de precis , et Descartes le 
premier a tente d'en determiner les principes. Mais 
ce geaie aielbodique ae sul-point assez distinguer 
le^ divers ordras de nos connaissances, et, substi-* 
tuant aux faits d'inflexibles deductions, rempla^a 
trop souvent la realite par des hypothese6. Sa doe^ 
trine deressence, qui reduit le corps a retendud et 
Tŭme a lapensee, vicie tout son systeme, 

En effet , de ce que ressence du corps consista 
dans relendue, et ressencede T&me dans la pensĜe, 
il s'ensuitnecessairementqueles rapports de F&me 
et du corps ne se peuveat comprendre (1). II faut 
eaoutre qu'on opere entre les phenomenes un de*- 
part rigoureux, de telle sorte que tout c^ qui n'e$t 
point peasĜe soit nie de T&me et attribue uaique- 
ment au corps. 

Or les passions sonl-elles des pensĉes? Qaelqua- 
foi$,cedapt a revidence, Descartes raffirme (2),iaai« 
jamais avec uae nettete parfaite et saas re^trictioo. 



(1) VAVftz le cbapUre 1". 



hm passioM lut paraiftsant teliement engagee« danft 
le corps, qu'il finit par les y rcduire, et, les feiiant 
4^river dumouvementdesesprits animaui, ne laisse 
pittfi 6UF elles k r^me qu'un pouvoir de direction 
douteus (1). « 

ff $i ees esprits sont plus abondants qm da 4Soa' 
tamm , il« sont propres a eKciter des mouvaments 
tout Mmblables k ceux qui t^mot^nenten nous d# 
la bonte, de la liberalite et de Vamour; et de sem* 
blables k ceux qui temoigiieht en nous de la con- 
fimnee ou de ia hardiesse, si ieurs parties sont plus 
fortas ou plus grosses; et de la conŝtance, si avec 
wla elles ^ont plus ^gales en figure, en force et en 
grosseur ; et de la promptitude, de la diUgenee et 
du desir^ si elles sont agitees , et de ia tranquillile 
d'esprit, si elles sont plus Ĝgales en leur agita^ 
tion (2). » 

La psychologi0 se diange donc en physiologie, 
qui ii'est ello-mdme qu'une partie de ia mĉcani- 
que (3). C*est pourqiioi un critique ĉminont a dit avac 
raison, en parlantdeDescartes, a:qu'on ne sait si 
ea spiritualiste dĉclare , qui semble avoir rouvert 
parmi nous Tecole de Piaton y n'est pas c^lui dont 
Fetemple a le plus encourag^ ies mat^rialistes a 
i^tandre leur compĜtence hors du monde maieriel, 



(1) Desca^tes, t. jy; TraiU 4es passions^ art. 27, 5i,— W.»Wm 
Vhpmm&^ p. 348. 

(2) Idem, ihid., p. 387. 

(3) Idem. ihid., p. /i28, et Traiti de$pa$sion^^ 9xU i% 



48 ESSAl SUR LA PHiLOSOPfli£ D£ BOSSUET. 

et k chercher dans rorgaoisme les fibres de l'esprit 
humain(l). » 

Malebranche, ce pur esprit, dĉfinit les passions, 
comme Descartes : « les ĉmotions quer&me ressent 
naturellement a Toccasion des mouvements extra- 
ordinaires des esprits animaux et du sang (2). » 
Comme Descartes aussi , mais plus directement et 
par le dogme thtologique de la gr&ce , il ĉtouffe la 
libertĉ. 

Bossuet^pour qul ladĉpendanca mutuellede T&me 
et du corps est une espece de miracle perpetuel^ 
general et subsistant (3), admet de plus rhypothĜse 
des esprits animaux. Mais le sens prati^ue, qui ne 
lui manqua jamais , le retenant sur la pente oŭ le 
GartĜsianisme a glisse, il se h&te de distinguer dans 
les passions ce qui vient du corps d'avec ce qui 
appartient k Vĥme. 

Sansdoute, «les passions, a les regarder seulement 
dans le corps, semblent n'^tre autre chose qu'une 
agitation extraordinaire des esprits et du sang, k 
roccasion de certains objets qu il faut fair ou pour- 
suivre. Car, comme il est de rinstitution de la nature 
que les passions des uns fassent impression sur les 
autres, il a Callu que les passions n'eussent pas seu- 
letnent de certains effets au dedans, mais qa'elles 
eussent encore au dehors chacune son propre carac- 

(i) M. Gh. de Rĉmusat, Essais de philosophie^ t. i*% p. i5A. 

(2) Mŭlehrdinche^ Recherche de laviriU, liv. 5. chap. i*% p. Z7Uf 
^dition Charpentier. 

(3) Voyez le chapitrc i*'. 



THĈORIE DES PASSIONS. 49 

tĉre, dont les autres hommes pussent Ĝtre frap- 
pĜs (!)• » Mais « le mouvement des nerfs ne peut 
pas 6tre un sentiment^ ragitation du sangnepeut 
pas 6tre un dĉsir, le froid qui est dans le sang, 
quand les esprits dont il est plein se retirent vers 
le coeur, ne peut pas Ĝtre la haine ; et, en un mot^ 
oo se trompe en confondant le^^ dispositions et 
alteralions corporelles avec les sensations, les ima-' 
ginations et les passions (2). » Les sensations elles- 
m^mes se distinguent des passions. Ainsi, par e^em- 
ple, a il ne faut pas confondre le plaisir et la douleur 
avec la joie et la tristesse. Le plaisiret la douleurnais* 
sent a la presence effective d'un corps qui touche et 
allecte les organes ; ils sont aussi ressentis dans un 
endroit determinĉ. II n'en est pas de mĉme de la joie 
etde la tristesse, aqui nous n'attribuonsaucunepIace 
certaine. EiIespeuvent6treexcitĜes en rabsence des 
objets sensibles^ par la seule imagination^ ou par la r6- 
flexion de Tesprit. Cest pourquoi on r^nge le plaisir 
et la douleur avec les sensations , et on met la joie 
et la tristesse , avec les passions, dans Tappetit (3). » 

Qu'est-ce, par consĜquent, queIespassions? 

On les peut definir « des mouvements de T&me, 
qui , touch6e du plaisir et de la douleur ressentie 
ou imaginee dans un objet, le poursuit ou s'en 
Ĝloigne (4). » L'observation psychoIogique , et non 

(i) Bossaet, t. xxii, p. 118. 

(2) Idem, ibid., p. 181. Gf. p. 177. 

(3) Idem, ibid., p. tiS. 

' {U) Idem, ihid.y p. 56. Gf. p. 1Ŭ9. 



50 ESSAI SUR LA PBILOSOPHIE DE BOSSUET. 

le scalpel, nous en donne la connaissance. Ainsi la 
psychologie de Bossuet reste pure de toute physio- 
logie, et en cela il semontre supĉrieur k Descartes. 

Or^ non seulement il a su mieux que lui decouvrir 
rorigine des passipns, mais encore il parvient k rem-* 
placer une classification artificielle par une.classifi- 
cation naturelle ^ qui est au moins exempte darbi- 
traire^ si elle n'estpas rexacte et complĉte expres' 
sion des faits. 

Descartes, rejetant rancienne division des appe- 
tits de r&me en appĉtit concupiscible et appetit 
irascible (1), reconnalt 8ix passions primitives^ dont 
les autres ne sont que des composĜs ou des espĉces^ 
k savoir : Tadmiration^ Tamour^ la haine^ le dĜ#r^ 
la joie et la tristesse (2). L'admiration lui semble la 
premiĉre des passions (3), et il juge que des passions 
fort differentes conviennent en ce qu'elles partici-^ 
pent de Tamour (4). 

. Malebranche rĉpete a peu prĜs Descartes : « L'a- 
jnour et Taversion sont ies deux passions-mĉres 
opposees entreelles; mais Tamourest la premiere^ 
la principale et la plus universelle (5). Elles n'en- 
gendrent point d'autres passions gĉnĜrales que le 
dĜsir, la joie et la tristesse, et les passions particu- 
liĜres ne sont composees que de ces trois primi- 

(i) Descartes, t. iv, Traite des Passions, art. lxviii. 

(2) Idem, ibid., art. lxix. 

(3) Idem, t6t(l., art. Liii. 
{k) Jdem, ibid, art. Lxxxii. 

(5) MalebraDChe, Recherchede lavSritS^ liv. V, cbap. 9, p. Ŭ36. 



THĈORIE DES PASSIONS. 51 

live8(l). Enfin il y a en nous one passion impar- 
faite y qui est la premiĜre de toutes , et que Fon 
nomme admiration (2). i> La Recherche de la verite 
reproduit mot pour mot le Traiie des passions. 

Bossuet au contraire^ combinant renseignement 
desPĉres avec la doctrine des anciens philosophes, 
sc montre original et corrige Descartes. 

II compte onze passions qu'il [rapporte et definit 
par ordre : 

« L'amoor est une passion de s'unir a quelque 
chose. 

La haine est une passion d'eIoigoer de nous quel- 
que chose. 

Le desir est une passion qui nous porle a recher- 
cher ce quenous aimons^ quandil est absent. 

L'aversion^ autrement nommĉe la fuite ou leloi* 
gnement^ est tine passion d'empĉcher que ce que 
nous haissons ne nous approche. 

La joie est une passion, par Iaquelle Tŭme jouit 
du bien present et s'y repose. 

La tristesse est une passion , par laquelle rŭme, 
tourmentĜe du mal present^ s'en eloigne autant 
qu'elle peut et s'en afflige. 

Jusqu'ici les passions n'ont eu besoin, pour 
dtre excitees ^ que de la prĉsence ou de Tabsence 
des objets. Les cinq autres y ajoutenl la difficult^. 

L'audace, ou la hardiesse, ou lecourage, est une 

(!) Malebranche, Recherche de la vŝritŝ, chap. 7, p* /il5. 
(2) Idem, ibid., p. ^16. 



52 ESSAI SUR LA PHILOSOPHIE DE BOSSIĴET. 

passion , par Iaquelle r&me s'efforce de s'unir a 
Tobjet aimĜ, dont racquisition est difficile. 

La crainte est une passion, par laquelle r&me 
s'Ĝloigne d'un mal difHcile a ĉviter. 

L'espĉrance est une passion qui natt en Vime^ 
quand Fac^uisition de robjet aimĉ est posŝible, 
quoique difĥcile. 

Le dĉsespoir est une passion qui nait en TĴime^ 
quand racquisition de robjetaimĉestimpossible. 

La colere est une passion, par laquelle nousnous 
effor^ons de repousser avec violence celui qui nous 
fait du mal, ou de nous en venger. 

Les six premiĉres passions, qui ne prĉsupposent 
dans leur objet qu6 la pr^sence ou rabsence, sont 
rapportees par les anciens philosopfaes k Fappetit 
qu'ilsappelient concupiscible. Et pour les cinq der- 
nieres, qui ajoutent la difficultĉ k Tabsence ou a la 
prĜsence^ elles se rapportent k Tappetit qu*ils ap- 
pellent irascible, etqui seraitpeut-£tre appeleplus 
convenablement courageux (1). » 

Sans attacher une valeur absolue k cette division^ 
que Descartes condamnait de tbut point, Bossuet 
observe « que la distinction des passions en pas- 
sions dont Tobjet est regardĉ simplement comme 
present ou absent, et despassions oŭ la difficultese 
trouve jointe k la presence ou a Tabsence^ est indu- 
bitable (2). » 
Oatre ces onze passions , il indique encore « la 

(1) Bossuet, t mi, p. 55 et sni?. 

(2) Idem, t6frf., p. 57. 



THĈORIE 0£S PASSIOKS. 53 

honte; l'envie, remuIation^radmirationetrĜtonne* 
ment^ et quelques autres semblables ; mais elles se 
rapportent a celles-ci. L^in^uietudeenfin, les sou- 
cis, la peur, reffroi, Thorreur et Tepouvante ne sont 
autre chose que les differents degrĉs et les differents 
effets de la crainte (1). » 

« Ainsi il paralt manifestement qu'en 'quelque 
maniĉre qu'on prenne les passions , et k quelque 
nombre qu'on les etende y elles se reduisent tou- 
jours auK onze qui viennent d'Ĝtre expliquees. 

Quelques uns pourtant ont parle de Tadmiration 
comme de la premiere des passions, parce qu'ello 
nalt en nous a la premiere surprise que nous cause 
un objet nouveau, avant quede Taimerou de lebair. 
Mais si cette surprise endemeure a la simpleadmi- 
ration d*une chose qui paralt nouvelle, elle ne fait 
en nous aucuneemotion, ni aucune passionpar con- 
sĉquent. Que si elle nous cause quelque emotion, 
elle appartient aux passions qui ont et*e expli- 
quees (2)* » On le voit, ici Bossuet combat directe* 
ment Descartes. 

Quelle sera donc pour lui la passion - mere et 
la source de toutes les autres? Au lieu de se bor- 
ner a dire avec Descarles , que des passions fort 
differentes conviennent en ce qu'elles parlicipcnt 
de ramour, Bossuet, que le sens chreiien dirige 
autant que son propre gĜnie, proclame que nos 



(t) Bossaet, t xxii, p. 57. 
[2) Idem, ibid,f p. 58. 



54 ESSAI SUR LA PHILOSOPUIE DB BOSSUET. 

autres passions se rapportent au seul amour, et 
que ramour les enferme et les excite toutes. 
« Olez Tamour, conclut-il apres Tanal^se la 
plus sŭre et la plus dĜliĉe, il n'y a plus de pas- 
sions; et posez Vamour, vous les faites nattre 
toutes (1). » 

Voilk ce qu'un peu de rĜflexion sur nous^mĉmes 
nous apprend de nos passions , autant qu'elles se 
font ressentir k Tftme. 

11 faut ajouter « qu'elles nous empĉchent de bien 
raisonner et qu'elles nous engagent dans le vice, si 
elles ne sont detournees (2). Car souvent elles exci- 
tent des agitations si violentes que Tftme n'en est 
plus maltresse, non plus qu'un coclier de chevaux 
fougueux qui ont pris le frein aux dents (3). » 

Ge sont les passions^ « troupe mutine et emport^e, 
qui font retentir de toutes parts en nous un cri sĜ- 
ditieuK, oŭ Ton n'entend que ces mots : apporte^ 
apporte {dicentes, affer, affer, Prov. xxx, 15), ap- 
porte toujours de raliment k Tavarice, du bois a 
cette flamme devorante ; apporte une somptuositĜ 
plus raffinee a ce luxe curieux et delicat; apporte 
des plaisirs plŭs exquis a cet appĉtit degoŭte par 
son abondance (4). » 

Ce sont les passions « qui nous font envier le sort 
des oiseaux et des bĉtes, que rien ne trouble dans 

(1) Bossuet, t. XXII, p. 58. 

(2) Idem, ibid.^ p. 59. 

(3) lĜem,ibid.y p. 171. 
(/i) Idem, t. viii, p. 230. 



THĈORIE DfiS PASSIONS. 55 

leurs ardeurs et nous plaindre de la raison et de la 
pudeur, si importunes et si contraignantes {i). y> 

Ce sont les passions enfin « qui nous empĜchent 
de bien raisonner^ et par consequent de bien juger, 
parce que le bon jugement est l'effet du bon rai* 
soonement (2). » 

Quel est le devoir de Vŭme vis-a-vis des passions ? 
Faut^il; leur lŭchant la bride, qu'elle abandonne le 
gouvernement d'elle-m^me , pour se perdre dans le 
vertige d'une agitation fievreuse? Ou, si elle cherche 
a les rĜgler, ne doit-elle avoir d^autre but qued'ar- 
river a la possession calme du plaisir, devenant 
ainsi, comme parle Platon^ « tempĉrante par intem- 
perance (3) ? » 

Faut-il, au contraire, exterminer violemment de 
nous-mĉmes ces puissances qui nous oppriment^ 
lutter contre elles sans transiger^ et n'avoir de cesse 
que le jour oŭ nous serons parvenus, aiin de mieux 
vivre^ a produire en nous le silence et rimmobilil4 
du tombeau? 

Ces deux solutions opposees se dĉveloppent si* 
multanement a travers rhistoire, et chacune d'elles 
prĜdomine a son tour, dans les individus suivant 
leur caractere, et dans les epoques suivant leur 
g6nie. L'unc s'appelle rEpicurisme, Tautre le 
Stoicisme. 

Tant6t rEpicurisme est une frĉnĜsie aveugle, qui 

(i) Bossaet, U xxvi, p* 2S6. 

(2) Idem, t xxn, p. SO. 

(3) Platon, PhSdon, t. i, p. 210. 



56 ESSAI SUR hk PHILOSOPHIE DE BOSSUET. 

court k reiDOtion actuelle et violente; tanl6t, cette 
impĜtuosite faisant place au calcul, c'est a un bon* 
heur exeinpt de trouble qu avant tout il aspire. 

Le Stoicisme tend a rimpassibilitĉ. Dĉraciner la 
passion de son coeur, telle est runique affeire du 
sage. Car^ pour emprunter le langage d'une femme 
illustre, « tous les traites avec la passion sont pure- 
ment imagjnaires ; elle est, comme les vrais tyrans, 
sur le tr6ne ou dans les fers (1). 

Ges doctrines sont restĉes dans les temps mo- 
dernes ce qu'elles etaient dans Tanti^uite. On a pu 
varier leurs formules et les envelopper d'une ter« 
minologie bizarre; le fDud n'a pas changĉ (2). 

Une saine philosophie tient un juste milieu entre 
les e^trĉmes, et pense avec Aristote qu'il fautpurger 
les passions, mais non pas les detruire. 

a Les passionS; dit Descartes^ sont toutes bonnes 
de leur nature, et nous n'avons rien a Ĝviter que 
leur mauvais usage ou leurs excĜs (3). » Malebranche 
lui-mĉme, dans la Recherche de /a Verite (4), a 
ecrittout un chapitre sur le bon usage des passions, 
et il declare ailleurs, une seconde fois , « que 
les passions ne sont pas mauvaises en elles- 
m6mes (5). » L'un et Fautre aussi indiquent les 



(i) Madame de Staĉl, De 1'influence des passionssur lebonheur 
des individus et des nations, 

(2) \'oyez Fourier, De Vattraction passionnelle, 

(3) Descaries, t. iv, Traitŝ des Passions^ art. ccxi. 

(4) Malebranche, Recherche de la vSritS^ liv. V, chap. 8, p. 429. 

(5) Malebranche, itfora/e, 2*part., chap. 5. 



TH£0RIE DES PASSIOIfS. 57 

inoyens propres k temp6rer leur fougue et k corriger 
leurs ecarts. 

Les vues de Bossuet ne sont pas moins larges. 
Selon lui, « le principal devoir de la vertu doit Ĝtre 
de reprimer les passions, c'est-k-dire de les reduire 
aux termesde la raison (1). Car la droite raison se 
feit obeir, tandis que la raison qui suit les sens u'est 
pas une veritable raison^ mais une raison cor- 
rompue qui^ au fond, n'est non plus une raison, 
qu'un homme mort n^est un homme (2) . » 

Or, « c'est en se servant bien de la volonte et de ce 
qui est soumis natureliement a la volontĜ que V&me 
peŭt se maintenir dans sa vraie assiette et discipliner 
tout le reste (3). » Elle ne commande qu*a la con- 
dition d'6tre attentive. « Mais il faut se souvenir 
que Tattention vĉritable est celle qui considere un 
objet tout entier. Ce n'est 6tre qu'k demi attentif k 
un objet, comme serait une femme tendrement 
aimee, que de n*y considĉrer que le plaisir dont 
on est flattĉ en raimant^ sans songer aux suites 
honteuses d*un semblable engagement (4). » 

Cette lutte ouverte de la volonte contre les pas- 
sions est-elle toujours possible? Non sans doute^ 
« et quelquefois il est utile de se jeter, pour ainsi 
dire^ a cŭte^ plut6t que de les combattre de front, 
^ peu prĉs comme on fait d'une riviĉre^ qu'on peut 

(i) Bossuet, t. XXII, p. 86. 

(2) Idem, ibid., p. 87. 

(3) Idem. Hnd., p. 172. 
[U) Idem, ibid,f p. 170. 



58 ESSAI SUit LA PH1L080P1I1B DE BOSSUET. 

plu$ aisĉoient d^tourner qu'arr6ter de droit fil. U 
n'est plustemps^ en effet, d'opposer des raisons k 
une passion dĉjk emue ; car en raisonnant sur sa pas- 
sion, mdme pour Tattaguer^ on en rappelle l^objet^ 
on en renforce les traces et on irrite les esprits plutĉt 
qu'on ne les calme (1). Oŭ les sages raisonnements 
sont de grand effet, c'est k prevenir les passions. 
Des mĜditalionssĜrieuses, des conversations et det 
altachements honnĉtes, une nourriture modar^ei 
un sage menagement de ses forces, rendent FhcHnme 
mattre delui-mĉme, autantque cet 6tat de morta- 
lite le peut souffrir (2). » 

Bossuet ne veut donc pas qu'on extirpe les pas* 
sions^ mais qu'on les rĉgle. Car il sait qu*en elles 
se trouve le f6yer de T&me et que, si par le plaisir 
et la douleur elles intĉressent r&me dans ce qui re^ 
garde le corps (3)^ « par rinfinitĉ qu'elles ont toutes 
et qui se filche de ne pouvoir 6tre assouvie (4), » elles 
conduisent T^me k Dieu. 

De la toute une theorie de ramour et du bonheur. 
L'amour est un sentimentŭ la fois si vif et si cache, 
si implique en nous-mĉmes et si obscur, que per- 
sonne ne Tignore, sans que personne parvienne k le 
dĜfinir. On reprouve^ on le soup^onne, on le de« 
viae; mais^ insaisissable de soi^ il ĉchappe a la 
science et dejoue ses efforls. Pour quelques uns, 

(1) Bossuet, t. XXII, p. 170. 

(2) Idem, ibid., p. 172. 

(3) Tdem, ibid.,p. 138. 
(/i) Idem,t. VII, p. 219. 



THĈORlfi OES PASSIOMS. 50 

o'e8t un soupir mysliqu6 vers le meilleur, le futur 
et le parfait; pour d autres^ les tressailiements de 
la tendresse : pour le grand nombre, une cupidit^ 
sans frein, une avide ambition qui s^emeut, ou les 
revoltes de l'organisme irritĉ. « La cause alors, dit 
Pascal) en est un je ne sais quoi, et les effets en 
sont effroyables. Ge je ne sais quoi, sipeu de chose, 
qu*on ne saurait le reconnattre, remue toule la 
terre, les princes, les armĉes, le monde en* 
tier (1). » 

II en est de ramour dans Vŭme, comme du prin- 
cipe vital dansle corps. L'essence de cetle forcepuis- 
sante et subtile nous reste impenetrable ; mais on 
peut en etudier les effets, rechercher comment elle 
diminue ou s^accroit, se disperse ou se concentre, 
et^ a travers ses manifestations multiples, demĉlĉr 
le but suprĜme qu'elle poursuit aveuglement. 

D^apres un mythe de Platon, TAmour est fils de 
Poros et de Penia. a Sa natiire n'est ni d'un im- 
mortel ni d'un mortel; mais tour a tour, dans la 
mĉme journee, il est florissant, plein de vie tant 
que tout abonde chez lui; puis il s'en va mourant, 
puis il revit encore, grŭce a ce qu*il tient de son 
pere (2). » Si Fon penetre le sens de cette inge- 
nieuse allegorie, on se convainc que Tanti^uite avait 
compris dans Tamour le cri de la nature, qui, gĉ- 
missaot de son imperfection, demand^ a toutes 
choses de quoi combler le vide qui la desole. Mais 

(1) Pascal, Pensees, !'• part, ari. ix. 

(2) Platon, t. VI, p. 301, tiad. de M. GDtisin. 



60 ESSAl SUR LA PHILOSOPHIE DB BOSSUET. 

oŭ a-t-elle cherche ses satisfections et ses joies, 
sinoo dans une volupte toujours basse et souvent in- 
£&me? 

Vainement elle distingue deux Y6nus : la V^nus 
terrestre et Venus Uranie (1). La Y6nus popu- 
laire compte seule des adorateurs, et si quelque 
noble intelligence, se passionnant pour a la beautĉ 
eternelle, hon engendree et non pĉrissable (2), con- 
sidere la beaute de V&me comme bien plus relevĉe 
que celle du corps, de telle sorte qu'une kme belle, 
d'ailleurs accompagnee de peu d'agrements exte- 
rieurs, suffise pour attirer son amour et ses 
soins (3), » tout le reste ne languit-il pas dans la 
corruption et dans la boue? La Grĉce, menteuse et 
charmee, ne connatt ni cet amour des corps qui 
s'appelle la chastete^ ni cet amour des &mes qui 
se nomme la charite, et quand son Phidias lui re- 
presente Jupiter^ c'est sans doute un dieu majes- 
tueux et terrible que lui offre cet artiste accompli, 
mais ce n'est point un dieu aimable. 

Le christianisme seul a su, par la discipline, res- 
tituer Tamour a son cours legitime et le fĉconder 
en le purifiant. L'amour quicroupiten soi, ou s'egare 
sur les creatures, estegoisme et n'engendre que la 
mort. Mais lorsqu'il s*attache k Dieu^ comme a son 
objet unique, c'est alors que, rayonnant de Ik sur 



(1) Plaion, »6»d.,p. 25/(. 

(2) Idem, i6tU,p. 316. 

(3) Idem, t6td, p. 315. 



THŬORIE DES PASSIONS. 61 

nous*mĜmes et sur nos semblables, il fait germer 
partout le bonheur et la vie. 

Gette doctrine, aussi elĜmentaire que profonde, 
trouve dans Bossuet un merveiUeux interprete. 

« Qu'est-ce, en effet, suivant lui, que nous en- 
tendons par le nom d'amour, sinon une puissance 
souveraine, une force imperieuse qui est en nous, 
pour nous tirer hors de nous, un je »e sais quoi 
qui dompte, captive nos ccBurs sous la puissance 
d'un autre, qui nous fait dependre d'autrui et aimer 
notre dĉpendance (1)? On peut dire encore que 
le propre de Tamour est de tendre a Funion la 
plus etroite et la plus intime qui puisse Ĝtre, et 
qu'il ne se contenle pas d'une jouissance superfi* 
cielle, mais qu'ii aspire a la possession parfaite (2). » 

Est-ce donc seutement a la possession du fini 
qu'il aspire? Evidemment non; car, «il est tres 
certain que lout amour verilable tend a adorer ; par 
oŭ noas devrions enlendre, si nous etious capables 
de nous entendre nous-mĉmes, que pour meriter d'Ĝ- 
tre aime parfaitement, il faut Ĝtre quelque chose de 
plusqu'unecr6ature (3). Quelquefois mĉme onaime 
sans savoir qui, ni pourquoi, parce que Ton se perd 
dans quelque chose aussi souverain qu'inconnu (4) . 
Mais Tŭme se voyant belle, s'est delectĉe en elle^ 
mĉme et s'est endormie dans la contemplation de 

(1) Bossuet, t. X, p. 89. 

(2) Idem, »6»d,p. Ŭ39. 

(3) Idem, ibid., p. 89. 

(4) Idem, t. xxyii, p. 152. 



62 ESSAl 5UA LA raiLOSOPHIE DE BOSSUET. 

son cxcellonce (1). L'amour propre est devenu la 
racinc dc toutes nos passions, et faisant couler dans 
toutes les branches ses vaines, quoique agreables 
complaisances (2)^ a nourri en nous cette disposi- 
tion inquiete et vague au plaisir des sens, qui ne 
tend a rien et qui tend a tout (3). 

Quoiqu'on 6te a cet amourlegrossier et rillicite, 
il en est insĉparable, et de quelque maniĉre que les 
Libertins le tournent et le dorent, dans le fond ce 
sera toujours la concupiscence de la chair (4). 

L'amour, dans son origine^ n'est dŭ qu'^ Dieu 
seul, et c'est un vol sacrilĜge que de le consacrer 
a un autre qu'alui (5). Dieu estle premier principo 
et le moteur universel de toutes ies creatures ; c'est 
Tamour aussi qui fait remuer toutes les inclinations 
et les ressorts du cceur les plus secrets ; il est comme 
le Dieu du cceur. Mais aĥn d'emp6cher cette usur- 
pation, il faut qu'il se soumette lui-mĉme a Dieu ; 
afin que notre grand Dieu Ĝtant lui-mĜme le Dieu 
de notre amour, il soit en mĉme temps le Dieu de 
nos coeurs, et que nous puissions lui dire avec 
David : Deus cordis mei, et pars mea in oBtemum. 
(Ps. 154, 1.) (6). » 

Donc, « aimer Dieu plus que soi-mĉme^ soi- 
m6me pour Dieu ; ie prochain non pour soi-mĉme, 



(1) Bossuet, t. VI, p. /iOZt. 

(2) Idem, t. x, p. 192. 

(3) Idem, t. xxii, p. 323, 
(/l) Idem, t. xxyi, p. 287. 

(5) Idem, t. x, p. 89. 

(6) Idem, t. u, p. 62. 



THĈORIE DES PASSIOMS. 63 

oiais comme soi-mĉme pour ramour de Dieu ^ voil^ 
la droiture et la rectitude de l'ŭme ; voila Tordre, 
voila lajustice (1). II est juste de donner l'amour a 
celui qui est aimable, et le grand amour k eeiui qui 
est trĜs aimable, et le souverain et parfeit amour a 
celui qui est souverainement et parfaitement ai- 
mable, et qui ramasse ei) lui-mdme tout ce qui est 
aimable et parfait, en telie sorte qu'on ne se regarde 
et qu'on ne s'aime soi-mĜme que pour iui (2). » 

Le prĜtendu amour pur, comme etat permanent 
de r^me, est d'ailleurs une iIlusion(3). 

« La nature intelligenle aspire a Ĝtre heureuse ; 
alie a l^idee du bonheur, elle ie cherche ; elle a 
ridee du malheur, elle l^ovite; c'est a cela qu'elle 
rapporte tout ce qu'elle fait, et il semble que c'est 
la son fond (4). S'il y a quelque chose en nous qui 
ait toujours etĉ avec nous-mĉmes et qui soit ne en 
nous aveanous, c'est cette idee et ce sentiment de 
notre bonheur. Ge sentiment commence a paraltre 
4ĝs renfance, et quand la raison commence a 
poindre, elle ne fait autre chose que de chercher 
les moyens, bons ou mauvais, de nous rendre heu- 
reux, ce qui montre que cette idee et cet amour du 
bonheur est dans le fond de notre raison (5). » En 
un mot, « nous voulons tous Ĝtre heureux, et il n'y 

(t) B^ssuet, t V, p. 553. 
(9) IdtiD, u n, p. /i03. 
(3) Idem, t. xyiii, p. 317. 
(6) Idem, t. xxii, p. i8/i. 
(5) Idem, t. y, p. 39. 



64 ESSAl SUR LA PHILOSOPHIE DE BOSSUET. 

a rien en nous ni de plus intime, ni de plus fort, ni 
de plus nalurel que ce desir (1). » 

D'oŭ vient cependant que nous sommes si rare- 
ment heureux7 

«La douleur, le decouragement, la mĉlanco- 
lie y le desespoir nous travaillent , et contre de si 
tristes passions , respĉrance seule nous est donnee 
comme une espĉce de charme qui nous empĉche 
de sentir nos maux. Quand elle manque, tout 
tombe, et on se sent comme enfoncĉ dans un 
abtme (2). » 

S'il n'y a rien en quoi nous puissions trouver un 
perpĜtuel agrĉment, c*est que nolre nature n^^est 
pas simple. « Tous les hommes veulent 6treheureux, 
et c'est le bien general que la nature demande. 
Mais les uns mettent leur bonheur dans une chose^ 
les autres dans une autre ; les uns dans la retraite^ 
les autres dans la vie commune ; les uns dans les 
plaisirs et les richesses, les autres dans la vertu (3)* 
TrĜs peu s^aper^oivent que vouloir 6tre heureux, 
c'est confusemctnt vouIoirDieu, et que vouloir Dieu, 
c'est confusement vouloir Ĝtre heureux(4). Eneffet, 

(1) Bossuet, t. VII, p. 67. 

(2) Idem, t. xxii, p. l/i9. Gf. t. xi, p. 507. « Comme les personnes 
agiles, pourvu qu*elies puissent appuyer la main, porterout aprĉs 
aisĉment le corps; ainsi l^espĉrance, qui est ia main de l^Ame , par 
laquelleelles'Ĝtendauxobjets, sildiqu'elle s'estappuy^e sorDiea^ 
elle est si forte et si vigoureuse, qu'elle y enlĉve aprte rAme tout 
entiĉre. » 

(3) Idem, t* ixii, p. 8/i. 
(Jx) Idem, t. XVIII, p. 523« 



TBĈORI£ DES PASSiONS. 65 

comment peut-on espĜrer de satisFaire par un seul 
objetune si grande muUiplicite de desirs et d*incli* 
nations que nous nourrissons en nous-mĉmes? 
L'ap6tre a concili6 ces contrarieles apparentes, 
puisqu'il nous fait trouver en Dieu, premiĉrement 
la simpIicitĜ, parce qu'il est un, et tout ensemble la 
varietĜ; parce qu'il est infini (1). » Le bonbeur est 
donc k ce prix qu'on voudra Dieu absolument et 
uniquement. 

Or, « quand on dit au coeur qu'il ne faut plus dĉ* 
sormais desirer que Dieu, il se sent comme jetĉ tout 
a coup dans une solitude affreuse , dans un desert 
effroyabIe, commearrachĜ de tout ce qu'il aime. 
Gar n'avoir plus queDieu seul^ quel dĉpouillement ! 
Cette unite si simple nous semble une mort> parce 
que nous n*y voyons plus ces dĉlices; cette varietĉ 
qui charme les sens, ces ĉgarements agrĉables^ oŭ 
ils semblent se promener avec libertĜ, ni enfin tou- 
tes ces autres choses sans lesquelles on ne trouve 
pas la vie supportable (2). » 

Mais que la nature s'6tonne, pourvu qu'elle se 
persuade que Dieu seul est son bien, et « qu'elle p6- 
nĉtrera d'autant plus avant dans ressence mĉme de 
Dieu, qui est le seul terme de ses esperances, qu'elle 
s'y sera ĉlancee par une ptus grande impĜtuositĜ de 
dĉsirs (3). L'&me en effet, de mĉme que le corps, 
a sa feim et sa nourriture ; cette nourrilure , c'est 

(1) Bossaet, t. vii, p. A7. 

(2) Idem, t. x, p. 95. 

(3) Idein, ibid., p. 100. 



66 ESSAI SUR LA PUIL080PH1E I>£ BOSSUET. 

la verite ; c'e8t ua bien perinaneDt et soiide ; c*est 
une pure et sincere beautĉ; et tout cela c'est Dieu 
mĉma (1)» 

L'idee mĉme du bonheur nous mĉne a Dieu ; 
car si nous avons 1'idee du bonheur^ puisqued'ail- 
leurs nous n'en pouvons voir la v^rite en nous- 
m6mes, il faut qu'elle nous vienne d'aiUeurs; il 
faut qu'il y ait ailleurs une nature vraiment bien- 
heureuse; que si elle est bienheureuse, elle n'a 
rien a dĜsirer; elle est parfaite, et cette nature 
bienbeureuse» parfaite, pleine de tout bien^ qu'est- 
ce autre chose que Dieu (2)? » 

Res te k savoir si nous pou vons possĉder Dieu . Mais 
qu'est-ce que le possĜder^ si ce n'est lui ĉtre uni 
et leconnattre(3)? 

Dans celte connaissance, «c nous goŭtons un plai- 
sir si pur , que tout autre plaisir ne aous paratt 
rien a comparaison. Cest ce plaisir qui a trans- 
porle les philosophes, et qui leur a fait souhaiter 
que la nature n'eŭt donne aux hommes aucunes vo- 
luptes sensuelles , parce que ces voluptes trou- 
blent en nous le plaisir de goŭter la verite toute 
pure. 

» Qui voit Py thagore , ravi d'avoir trouvĜ le carre 
des c6tes d'un certain triangle, avec le carre de la 
base, sacrifier une hecatombe en actions de grAces j 



(1) Bossuef, t. IX, p. 337. 

(2) Jdem, l. xxii, p. 199. 

(3) Idem, i. v, p. /il. 



THĈORIE D£S PASSIONS. 67 

qui voit Archimĉde, attentif k quelque nouvelle 
decouverte, en oublier le boire et le manger; qui 
voit Platon cel6brer la felicite de ceux qui contem- 
plent le beau et ie bon , premiĉrement dans les 
arts, secondement dans la nature, et enfin dansleur 
source et dans leur principe qui est Dieu ; qui voit 
Aristote louer ces heureux moments, oŭ Tŭme n'est 
possĜdee que de rintelligence de la verite, et juger 
une telle vie seule digne d'6tre Ĝternelle et d'Ĝtre 
la vie de Dieu : mais qui voit les saints tellement 
ravis de ce divin exercice de connaitre, d'aimer et 
de louer Dieu, qu'ils ne le quittent jamais, etqu'ils 
Ĝteignent, pour le continuer durant tout le cours 
de leur vie, tous les desirs sensuels; qui voit toutes 
ces choses, reconnait dans ies operations intellec- 
tuelles un principe et un exercice de vie eternelle- 
ment heureuse (1). » 

(1) Bossuet, u uii, p. 253« 



GHAPITRE III. 



Thcorle de la ConiiaimMiiee» ou dles Iili^o* 



Je pense^ donc je suis^ disait Descartes, et le 
pere de la philosophie moderne, dans cette affir- 
mation de son propre Ĝtre, posait rinebranlable 
fondement de la certitude. En effet, on ne connalt 
quece qui est, et de soi le neant ne saurait se con- 
cevoir. Aussi, n'y a-t-il jamais eu de pyrrhoniens 
effectifs et parfaits, et le scepticisme le plus outre, 
quelque ingenieuses ou profondes qu'aient ete ses 
formules, a toujours fini, se contredisant lui-mĜme, 
par se rĉsoudre en dogmatisme. 

Mais si Fabsolue negation n'a pas de prise sur la 
realitĜ, puisqu'elle la, suppose, ilest facile cepen- 
dant de se tromper sur la nature de ce qui est. II 
suffit pour cela, de meconnattre la nature des idees, 
car. c'est par les id6es que la realite se r6vĜle a 
nous. 

Or, quatre hypothĜses peuvent Ĝtre et ont ŝlĉ 
tour a tour adoptees sur la nature des idees. 

Ou les idees sont uniquement en Dieu. 

Ou les idees sont uniquement dans le monde. 



THtoRIR DE L\ C0ISNAI8SAISGE;. 69 

Ou les idĜes sont uniquement en nous-mĉmes. 

Ou les idees sont a la fois en nous-mĜmes^ dans 
le monde et en Dieu. 

Ces quatre hypothĜses se partagent les esprits et 
on a fort bien remarquĜ (1) ^ue, toutes en germe 
chez Descartes^ elles se dĉveloppent chez ses suc- 
cesseurs : la premiĜre chez Malebranche, la se- 
conde chez Locke, la troisiĉme chez Arnauld^ la 
quatriĉme chez Leibniz. 

A y regarder de pres, ces quatre hypothĜ8es se 
rĉduisentmĉme a deux. En effet, le faux mysticisme 
et Tĉgoisme^ qu'ils le sachent ou qu'ils rignorent, 
s'accordent avec le sensualisme^ et le spiritualisme 
ne subsiste qu'autant qu'on le degage de tout alliage 
impur. 

Les uns voient dans Thomme un marbreinerte et 
vide, bloc informe qui demande a ĉtre fe^onne^ et 
que rartiste, suivant son caprice ou son gĉnie, 

PeutfaireDiea, table, ou cuvette (2). 

Les autres comparenl, si Ton veut, Thomme a un 
marbre; mais non point a un marbre tout uni, in- 
different a recevoir telle figure ou telle autre. En 
lui se trouvent des veines qui marquent la figure de 
Dieu, preferablement a d'autres figures, de ma- 
niĉre que Dieu y est comme inne, quoiqu'il foille du 

(1) M. Bordas-Demoulin, Le CarUsianismei P. i,chap. 2. 

(2) La I^^oDlaine, Hv. IX, fable vi. 



70 ESSAI S13R LA PHILOSOPHIE DE BOSSUET. 

travail pour dĉcouvrir ces veines et les nettoyer par 
k polissure, en retranchant ce qui les empĉche de 
parattre (1). 

Pour les uns, par consĉguent, c'est une force 
Ĝtrangĉre a nous^ qui produit tout en nous ; pour 
les autres^ cette puissance extĜrieure ne fait autre 
chose que mettre en &aillie nos dispositions et nos 
virtualit^s. 

Entre ces deux doctrines, le choix n'est pas dou* 
teux. D'oti vient nĉanmoins qu'on s'est mepris tant 
de fois sur la nature des idees, et qu'ignorant leur 
veritable origine, on a de m6me ignore leur veri- 
table fln?C*est que, soit n6gligence, soitpr6occupa- 
tion, soit calcul, on n'a point examin6 d'une maniĉre 
attentive les caracteres dont elles sont revĜtues. Au 
lieu d'observer ce qui est, on s*est pr6cipit6 aux 
plus etranges hypotheses, et la science des idĉes 
par excellence, TidĜologie, en poursuivant la realitĜ 
concrete, n'a embrasse que des abstractions, ou a 
dŭ reconnattre qu*elle se subordonnait a la zoo- 
logie (2). La metaphysique s'aneantissait, Iorsque 
enfin, par leurs analyses, les philosophes ĉcossais 
sont venus la ranimer. 

Si on voulait trouver, au dix-septiĜme si^cle, quel- 
que antecedent de cette investigation minutieuse et 
patiente, qui procede du connu k rinconnu, et, des 
premisses en apparence les plus humbles, sait tirer 



(1) Leibniz, Nouveafixe$sais, ^dit Ghiirpetitier, p. 5. 

(2) De Tracy, Idŝologie^ prĉface. 



TUĈORIG DE LA GOffNAlSSANGE. 71 

des conclusions sublimes , c'est dans Bossuet qu'il 
faudrait le Ghercher. Sa theorie des idĉes nous 
semble presque irr6prochable. Kous ia ramenerons 
k six points principaux : 1® de la certitude, 2o de 
rerreur, 3' des caractĝres des idĉes, 4« de rorigine 
des idĉes^ S^" du developpement des idĉes^ 6* du 
terme suprĉme auquel elles se terminent. 

Port-Hoyal pensait du pyrrhonisme « qu'il n'est 
pas une secte de gens qui soient persuades de ce 
qu'ils disent^ mais une secte de menteurs (1). o 
Bossuet ne s'occupe pas non plus de ces hommes 
qui ont rimpertinente dĉmangeaison de disputer 
sans fin et sans mesure (2), et s'il les combat quel- 
quefoisy c'est d'une maniftre indirecte et par voie 
d'allusion. U admet comme un fait irrefragable « que 
nous entendons la v6ril6 par le moyen des idees (3), 
qui toutes ont un objct reel et vĉritable , le neant 
n'ĉtant pas entendu et n'ayant pas d'idĉe. Car FidĜe 
6tant 1'idee de quelque chose , si ie rien avait une 
idee, le rien serait quelque chose (4). >^ 

Qu'est-ce qu'une id6e? 

« Nous nous servons quelquefois du mot dHdee, 
pour signifier les images qui se font en nolre esprit, 
lorsque nous imaginons quelque objet particulier. 
Ce ne sont point de telles idees qu'il s'agit de consi- 
d6rer. II y a d'autres id6es qu'on appelle intellec- 

(1) Logigue de Port'Rayalf V Discours, p. xx. 

(2) Bossnet, t. xxy, p. 18. 

(3) Idem, ibid,, p. U» 

{h) Idem, ibid,f p. 17 el 19. . 



1 



72 LSSAl SUR LA PHILOSOPniE DB BOSSUET. 

tuelles, et ce sont celles que la logique[a pour objet. 
Lldee peut donc 6tre dĉfinie : ce qui reprĉsente k 
Tentendement la vĉritĉ de Tobjet entendu(l). » 

La vĜrile d*ailleurs n'est pas toujours clairement 
entendue, et de la « se forment trois habitudes prin- 
cipales de Fesprit : la Foi, rOpinion el la Science. 
La Foi est une habitude de croire une chose par 
rautorite de quelqu'un qui nous la dit. II y a Foi 
divine et Foi humaine, et la Foi humaine est quel* 
quef6is accompagnee de certitude^ quelquef6is non. 
Mais la Foi y lors mĜme qu'elle donne une pleine 
certilude, elle ne fait point un parfait repos^ parce 
que Tesprit dĜsire toujours de connattre le fond des 
choses par Iui-m6me. La Foi par cons6quent sup- 
pose toujours quelque obscurile dans lachose; TO- 
pinion et la Science , au contraire y y supposent de 
la clarle. Mais la clarle dans la Science est pleine et 
parfaile, au lieu que la lumiere qui luit dans TOpi- 
niou estune lumiĉre douteusequi n'apporte jamais 
un parfait discernement (2). » Aussi doit-on se gar- 
der de confondre la Science et rOpinion, ce qui est 
ceriain et ce qui est seulement probable. « £n effet 
les lois de la bonne foi et de requite ne seraient 
bientĉt qu'un probleme, si^ au lieu de suivre la ve- 
rite que sa propre lumiĉre manifeste, on s'embar- 
rassaitdans ces vaines et pernicieuses subtililĜsdont 
on faliguc les casuisles et dans ces enqu6tes infi- 



(1) Bossuet, t. XXV, p. ii. 
(2} Idem, ibid,f p. l/i8. 



THĈORI£ DE LA GONNAISSANGE. 73 

nies, par oŭ on s'efforce de ne trouver pas ce qu'on 
cherche (1). » 

Bossuet combat en 6v6que les doctrines que Pas- 
cal avait combattues en pamphl^taire, et tandis que 
les Provindales emeuvent la conscience publi^ue, 
lui^mĜme ii en appelle, solennellement a l'£j;Iise, 
dĜclarant « que ce n'est rien faire que de lais-" 
ser encore soupirer la probabilitĉ, deja entamee, 
k la vĜrite, mais toujours venimeuse, quoique 
tratnante, et qui bient6t se rĜlabiira, si on ne 
Tachĉve (2). » 

Cette fausse probabilite n'infirme point a Targu- 
ment probable qui se fait en matieres contingentes 
etqui ne sont connuesqu'en partie. Gar lespures 
demonstrations ne regardent que la science. L'ar- 
gument vraisemblable ou conjectural est celui qui 
decide les affaires , qui preside pour ainsi parler, 
a toutes les dĜliberations (3). Tout argument d*ail- 
leurs tend de soi a la certitude. La demonstration j 
tend, parce qu'elle montre clairement la vĉritĉ. 
L'argument probable y tend, parce qu*il montre oŭ 
11 y a plus de raison (4). 

Cest pourquoi la grande regle de la Iogique est 
de ne prendre dans les IdĜes que ce qu'il y a de 
clair et de distinct, et de regarder ce qu'elles ont 

(1) Bossaet, t. viii, p. ŭ/i9. 

(2) Idem, U xxvi, p. 162, 1A5. Gf. t. xix, p. 561, D»««critattuf»- 
cuUb iv, culversits probabilitatem. t. iv, p. 581 et saiv. 

(B) Ideni, t. xxv, p. 135, Gf. t. xxii, p. 15. 
{U) IdeiD, i6tU, p, 136. 



74 ESSAI SUH LA PHILOSOPHfE D£ BOSSUET. 

de conftis, comme le sujet de la queslion et non 
comme le moyen de la resoudre. 

Par Ik Tesprit 8'accoutume k bien connattre ce 
que c'estqu'6vidence, et se persuade que ce qui est 
Ĝvidentest ce ^ui, ĉtant considerĜ^ne peutĉtreniĉ 
quand on le voudrait. II apprend de plus k tenir 
pour vrai tout ce qu'il entend clairement et distinc- 
tement de cette sorte, et k suspendre son jugement 
a r^gard des propositions qu'il ne connait pas avec 
une pareille ĉvidence (1). » 

L'evidence, tel est le criterium souverain de cer- 
titude que Bossuet proclame avec Descartes , sans 
jamais se contredirek son esemple^ en invoquantIa 
veracitĜ divine, et aveclui ilafĥrme«quec'estune 
partie de bien juger que de douter quaiifd il feut, 
Gelui qui juge certain cequi est certain et douteux 
ce qui est douleux , est un bon juge. Par le bon 
jugement, on se peut exempter de toule erreur; 
oar on evite Terreur, non seulement en embrassant 
la verite quand elle est claire, mais encore en se 
retenant quand elle ne Test pas (2). 

II y a de la diffĜrence entre ignorance et erreur. 
Errer, c'e8t croire ce qui n'est pas ; ignorer, c'est 
simplement ne savoir pas (8). 

L'entendement, de soi, est fait pour entendre^ et 
toutes les fois qu'il entend^ il juge bien (4). On ne 

(1) Bossaet, t. xxv, p. 102 et 112. 

(2) Idem, t. xxn, p. 7«. 

(3) Idem, ibid.^ p. 7/ii. 
{ll) Idem, ibid.y p. 81. 



THĈORIE DE L\ CONNAISSANCE. 75 

peut pas dire non plus qu'on ait de fausses idees, 
parce que Tidee , etant par sa nature ce qui nous 
montre le vrai, elle ne peut contenir en soi rien de 
faux (1). Mais mille foux prejugĉs nous ont gfttĜ 
Tesprit et corrompu le jugement ; et la source de ce 
dĉsordre, c'estqu'aussit6tquenousavons commence 
d^avoir quelque connaissancC; le monde a entrepris 
de nous enseigner, a joint aux tromperies des sens 
celles de ropinion et de la coutume (2). L'orgueil, 
la paresse , les passions et les preventions qui les 
causent et surlout Timpatience, et la precipitation 
nous sont de nouvelles sources d'erreur (3). 

Quand nous devrions laisser faire les choses, 
c'est-a-dire recevoir les impressions que la verite 
fera sur notre esprit , noŭs en prenons de nous- 
mĉmes (4). La raison devrait s'avancer avecordre, 
et marcher, aller consid6rementd'une chose k Tau- 
tre; si bien qu'elle a comme ses degres par oŭ il 
faut qu'elle passe pour asseoir son jugement ; mais 
Tesprit ne s'en donne pas toujours le loisir; car il 
a on ne sait quoi de vif, qui fait qu'il se hŭte tou- 
jours et seprecipite,et semble vouloir atteindre les 
extrimit6s, sans passer par le milieu (5). 

En un mot, si Fon veut comprendre ce que c'est 
qu'un bon enlendement , et quel est Thomme bien 

(1) fiossuet, t. XXV, p. 18. 

(2) Idem, t. VII, p. 249, 

(3) Idem, t. xxii, p. 82. 
{H) Ideiifi^ t. VII, p. 463. 
^5) Idem, e6id, p. 462. 



76 £SSA1 SUR hk PHILOSOPUIE DE BOSSUET. 

sense, c'est celui doat resprit est dispose comine 
une glace bien netle et bien unie, oŭ les choses 
s'impriment telles qu'elles sont, sans que les cou- 
leurs s'altĉrenty ou que les traits se courbent et se 
defigurent. Mais qu'il y a peu d'entendements qui 
soient disposĜs de cette sorte 1 Que cette glace est 
inĉgale et mal polie! que ce miroir est souvent 
terni, et que rarement il arrive que les objets y pa* 
raissent en leur naturel ! (1) » 

Cette belle doctrine que Bossuet emprunte a 
saint Thomas s'accommode pleinement au Discours 
de la Melhodcj et aussi, jusque dans les termes, 
auxpreceptes du Novum Organum (2). 

Cependantde ceque mal juger vientsouvent d'un 
vicede volonte, «faut-il avec quelques philosophes, 
mettre le consentement de Tŭme qui acquiesce a la 
verite, ou le doute qui la tient en suspens, dans des 
actes de ia volonte? 

Dans cette question il peut y avoir beaucoup de 
disputes de mots. Quoi qu'il en soit^ il y a toujpurs 
quelque acte d'entendement qui precĉde ces actes 
de volonte, et il est plus raisonnable de mettre le 
consentement dans le principe que dans la suite^ 
jointqu'il est naturel d'attribuer le consentement et 
le j ugement a la facul te a laquelle il appartient de dis- 
cerner, comme ilest plusnatureld'attribuerle discer- 
nement a celle a qui appartient la cohnaissance(3). » 

(1) Bossuet, f. VII p. 461. 

(2) BacoD, Inst. magna. distr. op. 8., Nov.Org,, liv. i. Aph. XLI. 

(3) Bossuel, t. ;txv, p. 139. 



THĈORIE D£ LA CONNAISSANCE. 77 

Ainsi Bossuet ne touche a aucune theorie qu'il 
ne Tepure, et tout en admetlant que rerreur nalt 
souvent en nous de ce que la volontĜ precipite ie 
jugement, il n'en distingue pas moins ces deux fa- 
cultes avec une rigueur que n'eut point Descartes. 
Car ses successeurs , appliquant ses principes , af- 
firmĉrent qu'entre rintelligence et la volonte il y 
avait identite, De plus, Bossuet trouve dans la fai- 
biesse actuelle de l'esprit humain une cause irre- 
mĉdiable d'erreur, «de telle sorte que ce n'est 
point ici bas qu'il faut pr6tendre n'6tre jamais de^u, 
jamais surpris , jamais detourne , jamais ebloui par 
les apparences, jamais prevenu, ni preoccupe(l). » 

Mais sinos idees nenousdecouvrent point la ve- 
rite pleineettotale, cherchonsdumoinsdequelc6te 
nous vientle demi-jour qui nous 6claire, pour qu'en 
voyant cette lumiere s^accroltre indefiniment sous 
l'effort de nos facultes, et toutefois ne jamais briller 
sans nuages, nous soyons persuadĜs que son essence 
est divine. 

Or, on ne peut determiner Torigine des idees, 
les suivre dans leur developpement, reconnaltre oŭ 
elles aboutissent, que lorsque au prealable on s'est 
rendu compte de leurs caracteres. 

(1) Bossuet, t. vii, p. 53. Cf. t&td., p. 52: « Ahl j'ai irouvĉ nn 
remMe pour megarantir de l'erreur. Je suspendrai mon espril,^ et 
tenant en arrĉt sa mobililĉ indiscrete et prĉcipilĉe , je douterai du 
moins, s'il ne m'est pas permis de connaltrc au vrai les choses. 
Mais, 6 Dieu ! quelie faiblesse et quelle misĉre ! De crainte de 
tomber, je n*ose sortir de ma place ni me remuer... fdlicitĉ de la 
Tie futore l » 



78 EssAi sua IX philosophie m bossuet. 

Ici Bossuet entre dans une analyse que Descartes 
avait a peine ebauchee, el a laquelle Tecole Ĝcos* 
saise a seule ajoute quelques traits. 

Apresavoirrapporte un grand nombre d'idees dif- 
ferentes quenousavons dans Tesprit (l)^iljuĝe bon 
de les rĉduire ^ certains genres, et en trouve d'abord 
deux principaux (2), En effet, « il y a des idees qui 
representent les choses comme etant et subsistant 
en elles-mĉmes, sans les regarder comme attachees 
a une autre. II y a d'autres idees qui representent 
leur objet, non comme existant en lui>mAme, mais 
commesurajoute etattacheaquelqueautre chose(3). 
Cest pourquoi les idees du premier genre peuvent 
s'appeler substantielles et les autres accidenteUes . 
Ces remarques paraltront vaines a qui ne les 
regardera pas de pres ; mais a qui saura les en- 
tendre, elles parattront un fondement n6cessaire 
de tout raisonnement exact et de tout discours cor- 
rect(4). » 

c( II y a une autre division des idees non moins 
generale que la precedente ; c'est d'6tre claires ou 
obscureSy autrement distinctes ou confuses. Les 
idees claires sont celles qui nous font connattre 
dans Tobjet quelque chose d'intelligible par soi- 
mĉme ; ces idees appelees claires^ k raison de leur 
^vidence, par la mĜme raison sont appelees dis" 

(1) Bossuet, t. XXV, p. 9. 

(2) Idem, ibid,, p. 11. 

(3) Ickm, i&id., p. 11. 
{U) Idem, ibid,, p. 13. 



THĈOftlE DE LA CONNAISSANCE. 79 

tinctes^ parce que, par elles; nous dislinguons ciai- 
rement les choses. Les idees obscures, au contraire, 
sont celles qui ne montrent rien d'inteliigible de 
soi-mĜme dans leurs objets (1). Les premieres sont 
les veritables idees ; les autres sont les idees impar- 
faites et impropres. II ne faut pourtant pas les mŝ'- 
priser ni rejeter du discours lcs termes qui y repon^ 
dent, parce que, d'un c6tĜ^ ils marquent un effet 
manifesle hors de leur objet, et, de Tautre^ ils nous 
indiquent ce qu'il faut chercher dans Tobjet 
mĉme (2). Par exemple, la sensation et les choses 
d'oŭ elle nous vient nous sont connues ; ce qu'il y a 
dans robjet qui donne lieu a la sensalion ne Test 
pas. De ces deux idees, par conse^uent, Tune est 
claire el Fautre est obscure (3). » 

S'ensuit'il que les sensations qui nous affectent 
ne correspondent a rien de reel hors de nous ? Des- 
cartes et ses disciples Tont soutenu, ne s'apercevant 
pas que refuser aux qua1ites secondes une existence 
reelle, aprĉs les avoir distinguĜes dans les corps des 
qualites primaires, c'6tait a la lettre admettre des 
effets sans causes. Bossuet ne commet point un 
semblable paralogisme. Selon lui, « ceux qui di- 
raient que la chaleur n est pas dans le feu , ni la 
froideur dans la glace , ni ramertume dgin§ Fab- 
sinthe ; ni la blancheur dans la neige , parleraient 
fort impertinemment. Pour parler correctement , 

(1) Bossuet, t. XXV, p. lA. 

(2) Idem, ibid,,Tp, 15. 

(3) Idem, ibid., p. 17, 



80 ESSAI SUR LAl PHILOSOPHIE D£ BOSSUET. 

il faut dire que ce que ces mots signifient se trouve 
certainement dans tous ces sujets j mais que ces 
mots n'e:i(pliquent pas precisĜment ce que c'est, et 
que c'est chose a examiner (1)^ >i 

Outre les idees dont on vient de parler , a ies 
hommes^ pleins d'iUusions et de vains fantĜmes , se 
figurent mille choses qui ne sont pas , et qu'on ap- 
pelle Hres de raison. U feut remarquer qu'il y a 
trois espĉces d'ĉtres de raison. La premiere est de 
certains ĉtres , qui sont en effet possibles , mĉme 
comme on les congoit j mais que ce serait folie 
de chercher dans la nature, par le^emple, une mon- 
ts^ne d'or. La seconde consiste dans le melange de 
plusieurs natures actuellement existantes j mais 
dont Tassemblage , tel qu'on le fait j est une pure 
iliusion, par exemple, un centaure, qu'on compose 
d*un homme et d'un cheval. La troisieme espĜceest 
celle oŭ ce qu'on con^oit est un pur nĉant , une 
chose absolument impossible et contradictoire en 
elle-mĉme , par exemple , une montagne sans val- 
lee(2).« 

Toutefois , ce ŝerait une erreur de confondre ce 
travail de Tenlendement qui s'abuse , avec ractiott 
que fail notre esprit, en separant par la pensee des 
choses en effet insĜparables , « ce qui s'appelle 
precision (3). Car, de ce qu'une mĉme chose peut 
Ĝtre considerĜe sous diverses raisons , naissent les 

(1) Bossuet, t. XXV, p. 17. 

(2) Iden], ibid,, p. 19. 

(3) Idem, ibid.,p. 25. 



THtoAIB DE XA GOffNAISSANCE. 81 

pr^cisions de resprit, «utrement appeltes abitrac- 
tions mentales , chose si n^ssaire k la logique ct 
k tout bon raisonnement {1), Sur les pr^cisions se 
fonde la distinction que T^ole appelle de raison , 
parce qu'alors la pens^e s^pare des choses qui y en 
effet y sont unes y tahdis que la distincUon reelle, 
qui lui est opposĜe, est cella qui se trouve dans les 
choses m^mes y soit qu'on y pense , soit qu'on n'y 
pense pas (3). 

Or, de mĉme qu'unobjet , en tant qu'il peut 6tre 
consid4re, selon differents rapports et sousdiffĉ*- 
rontes raisons , est muItipUe et donne lien k des 
idees diff^rentes, il estvrai aussi ^uedivers ebjetS) 
en tant <{u11s peuvent ^lre considĜr^ sons une 
mdme raison , sont r^unis ensemble ^ et ne dO"* 
mandent qu'iine m£me idte poitr dtre enteni* 
du8(3). Telle est ridee d^arbre, d*homme> de 
eerole. Gette prttpri^te des idĉes s'appello Vuni'* 
wr9aHti. » 

Bossuet poBse qut oette propriĉtid «ppftrtient 
k toutes les idtes i oar il lui paratt que nous ne 
eonnaissona pas ce qui foit la differenee nume^ 
riqua ou indivillueUe* « Supposes deux cercles 
ou deuK hommes completement semblables> et 
il vous fftudra j pour les distinguer^ ramasser 
ras^mble plusieurs images estdriaures k eux , de 
telle sorte que le distinotimi subaUintielle, qui 






(1) Bossaet, t xxv, p. 2il. 

(2) Idem, ibid.^ p. 27. 

(3) Idem,«6td.,p. 23. 

6 



82 ESSAl SUR LA PHILOSOniB DB BOSSUKT. 

en foit deux iadividus, Ĝchappe k resprit hum^in. 
Or, s'il n'y a point d'idees d'apres lesguelles on^ 
enlende les choses seion leurs differences nu* 
m6riques j les idĉes doivent toutes convenir a plu- 
sieurs objets y et toutes y par consequent y sont 
universeUes(l). » 

Gette difTerence humerique est-elle aussi insai- 
sissable que l'a cru Bossuet? Le mpyen &ge s^ĉtait 
evertuĜ a decouvrir un principe d'individuation. 
Leibniz resolvait le problĉme a Taide du prin- 
cipe des indiscernables ^ qui n'est qu'une s(pplica- 
tion particuliĉre de son grand principe de la 
convenance , ou du meilleur. Ne pourrait-on pas 
aller plus avant, et prĉtendre que le veritable 
principe d^individuation reside dans la libertĉ? 
Deux arbres, deux cercles exactement semblables 
diff^ent au regard de Dieu y parce qu'ils sont deux 
effets distinctsde sapuissance, et, auregardde 
rhomme^ parce qu'ils demandent pour 6tre connus 
deux actes distincts d'attention. Nous*m6mes y par 
oŭ dil^rons^nous des autres hommes, sinon par 
lalibertĉet la conscience toujours vive que nous 
avons de notre ^^nergie^ alors inĉme qu'elle ne 
s'exerce pas ; Bossuet approchait donc de la ve* 
Tiliy en disant « qu'ilne pouvait fnieux se represen* 
ter lui-m6me a lui-mĉme, qu'en considĉrant quei- 
que chose qui ne f ŭt pas lui-m6me , mais qui lui 
convtnt; par e^emple^ quelque pensĉe (2). ^> 

(1) Bo3suet, t. xxy, p. 34* 

(2) Idfm, t6fW., p. 35. 



THiCmiE D£ LA GONNAISSANGE. 83 

Qaoi qa'il eo soit de cette question, subtile eii 
apparenjce, et qui cependant mene loin^ il reste in- 
contestable que si toutes nos idees ne sont pas uni* 
verselles , il y e^i a d^universelles , et que parmi 
celles-ci les unes le sont plus que les autres, d'oŭ 
viennent le$ notions d^especes et de genres (1). Ge 
qui ipoiporte, c'e&t de se fixer sur la nature de 
runiversel. 

La doctrine de Bossuet, en cette mati^re, brille 
d'une incomparable nettete, et le realisme et le 
nominalisme s'y corrigeant Tun par Tautre, pro- 
duisent le conceptualisme le plus sŭr. Deux pro- 
posilions la resument : 

1<^ Tout est individuel et particulier dans la na- 
ture. 

2'' L'universelest dans la pensĜe ou dans Tidĉe. 

U n'y a donc pas d'idee d'homme ou de cercle 
en gĈDĈral qui gubsiste en elle^mĉme, distinguĉe 
de tous les hommes et de tous les cercles particu- 
liers ; mais plusieurs cercles et plusieurs hommes 
Be ressemblent tellement en tant qu'hommes et en 
tant que cercles, qu'il n'y en a aucun, a qui ridĉe 
d'homme ou de cercle, prise en gen^ral, ne con- 
vienne par£aitement (2). La nature ofiFre de$ indi- 
vidus ; Tesprit y demĉle des ressemblances qu'il 
comprend sous une idee. Mais ces ressemblances 
subsistent independamment de Tesprit qui les per- 



(1) Bossuet, t. XXV, p. 3li* 

(2) Idem, ibid., p. 23. 



84 ESSA1 SUR LA PHlLOSOPHIfi BE BOSSIJET. 

^it, «ettout comme lepland^unemaisonnapoint 
sa raison dans la pensee de celui qui la considere, 
mais dans la pensĉe de rarchitecte, de m6me 11 
£aut attribuer les rapports qui se manifestent entre 
les 6treSy k un architecte immortel; ou plutĜt k un 
art primitif ĉternellement subsistant (1). » 

De runion ou dĉsunion des idĉes se forment les 
ĉnonciations ou propositions, « dont les unes sont 
universelles et les autres particuliĉres (2). Les 
propositions universelles^ connues par elles-mdmes, 
s'appeUent aanomes ou premiers prindpes {3) . Ges 
vĉritĜs premiĉres et intelligibles par eiles-mĜmes^ 
sont ĉtemelies et immuables ; et la connaissance 
nous en a ete donnĉe, afin qu'elle nous dirige dans 
tous nos raisonnemenls , sans m6me que nous y 
fassions une rĜflexion actuelle^ k peu prĉs comme 
nos nerfis et nos muscles nous servent k nous mou- 
voir, sans que nous les connaissions (4). » Bossuet 
rapporte beaucoup de ces propositions intelligibles 
par elles-m6mes (5). Joignant ensuite k ce qui est 
intelligible de soi, certaines choses qu'on connatt 
par une reflexion certaine (6)^ 11 offre une complĉte 
esquisse de ce qui deviendra plus tard dans les 
ouvrages de Reid la theorie des premiers principes 



(1) Bossuet, t. XXV, p. 37. Cf. t. xxn, p. 191 et le trait^ Des causes. 

(2) Idtĉm, t6ic{.,p. 78. 

(3) Idem, ibid.^ p. 97. 
(Ŭ) Idem, ibid,f p. 102. 

(5) Idem, t&i(2.,p. 98. 

(6) Utm^ ibid,^ p» 100. 



THĈORIE l>£ Lk GONNAISSANCE. 85 

des veritĉs contingcntes et des premiers principes 
des vĜritĜs nĜcessaires. De plus» avecune circons- 
pection qui rappelle les cbapitres de Locke sur les 
propositions frivoles^ et les meilleures pages du 
P. BufBer sur les vĉritĉs premiĉres, il conseille de 
prendre garde a bertaines propositions que la prĉ- 
cipitation ou les prĜjiigĜs veulent faire passer 
pour principes (1). Car ces principes imaginaires^ 
outre qu'ils peuventdtre rĉfutĉs par raisonnement, 
paraissent h\xxy en les comparant seulement avec 
les principes veritables^ parce qu'on voit dans les 
uns une lumiĉre de vĉritĜ qu'on n'apergoit pas dans 
les autres (2). Enfin^ sans infirmer, comme Leibjiiz, 
le criterium de revidence^ Bossuet reconnatt avec 
lui rimportance fonciere du principe de contradic- 
tion. « Ce principe est teilement le premier, que 
tous les autres s y rĉduisent^ en sorte qu'on peut 
tenir pour premiers principes, tous ceux oŭ^ en le 
niant, il paratt d'abord k tout le monde qu'une 
mĉme cbose serait ou ne serait pas en mdme 
temps (3). » 

Voila quelles sont nos idees ; il est aisĉ mainte- 
nant de remonter k leur origine. 

Descartes s'etait contentĉ de diviser les idees>en 
idees factices, adventices et innees^ les unes, pro- 
duits d'une imaginalion capricieuse, qui combine 



(1) Bossuet, t. XXV, p. 102. 

(2) Idem. t6u2. , p. iO/i. 
^3) Idem, ibid , p. 9S. 



86 ESSAl SCR LA PHILOSOPHIB DE BOSSUET. 

au hasard les ĉlĉments de la rĜalite ; les autres^ 
dont le caractĉre essenliel coosiste a n'Ĝtre point 
n^cessaires ; d'autres enfin que nous apportons en 
naissant, et que Dieu a mises en nous pour 6tre 
comme la marque de l'ouvrier sur son ouvrage (1). 
Les objections £aites contre les Meditations noŭs 
apprennent combien cette thĉorie parut arbitraire, 
incomplĜte et obscure. Car quelle est la part de 
rexpĜrienceetquelle estcellede laraison dans lafor- 
mation des idĉes? Est-ce par TĜmission des espĉces 
que s'opere la perception extĉrieure? L'innĉitĉ si- 
gnifie-t-elle des idĉestoutes feites en nous et des le 
ventre de notre mĉre, ou simplement des virtualitĜs 
quiplustard passent kracte. Enfinquel est lenombre 
de ces idĉes et peut*on Tassigner? Ce sont autant de 
questions que Descartes ne resout]qu'imparfai tement 
dans ses reponses. II ne rapporte point la connais- 
sance que nous avons des corps a cette mĉme et 
immĜdiate intuition qui nous rĉvĉle Vĥme y et sa 
doctrine de la perception exterieure n'est pas com- 
pletement dĉgagee de la vieille opinion qui attri- 
buait les idees aux espĉces sensibles. Si ^ de plus , 
il declare ^ue, par TinnĜitĜ des idees, il entend la 
faculte que nous avons de les produire (2), nulle 
part il n'essaie deles enumerer, et semble en d6fi- 
nitive n'en reconnallre qu'une seule, TidĜe de Tin- 
fini. 



(1) Descartes, IH'' m^dit., t. i, p. 290. 

(2) Idcm, 1. 1, trois, obj. p. 493. 



th£ori£ de la gonnaissange:. 87 

Cest pourquoi Malebranche j Arnauld^ Locke et 
Leibniz relĜvent tous de Descartes, bien qu a des 
titres differents. Malebranch^ voit tout enDieu, ex- 
ceptĜ r&me humaine ; Arnauld, donnant dans un 
excĜs contraire, est bien prĉs de considĜrer no3 
idĜes les plus sublimes comme un produit de Tab- 
straction comparative ; Locke emprunte au monde 
sensible tous les elĜments de la connaissance et re- 
nouvelie rantique maxime : Nihil est in intellectu, 
quod priŭs non faerit in sensu. Leibniz seul, en 
aĵoutant la restriction cel6bre : Excipe ipse intel^ 
lectuSy reproduit ia saine et pure doctrine de Pla- 
ton et de saint Augustin. 

Mais Leibniz ne se montre pas en cette maliere 
plus complet ni plus conciliant que Bossuet, pour 
qui les sens, la conscience^ la raison , c'est-d-dire 
Dieu iui-m6me concourent avec uneparfaite mesure 
a la formation de nos idĉes. 

'< L'4me congoit premiĜrement ce qui la touche 
olle-mĜme^ par exemple ses operations et ses ob- 
jets. Nous savons ce qui repond dans Tesprit k ces 
mots sentir, imaginer, entendrC; considerer, se res- 
souvenir, affirmer, nier, douter, savoir, errer, igno- 
rer, fitre libre, delib6rer, se resoudre, vouloir, ne 
vouloir pas, choisir bien ou mal, Ĝtre digne de 
louange ou de blftme, de cMtiment ou dc rocom- 
pense, etainsidureste(l).» 

De mfime que nous nous connaissons nous-mĉmcs 

(1) Bossuet, t« xxy, p. 9. 



88 £SSAI SUR Lk PHILOSOPHIE DE BOSSUET. 

par la reAexioii (1), cest par les scns que nous 
connaissons ce qui se passe hors de nous. En efFet^ 
a Fegard de la connaissance des corps y il est cer- 
tain quo nous ne pouvons entendre qu'il y en ait 
d'exi8tants dans la nature que par le moyen des 
sens (2). « Les sens nous inStruisent d*une maniere 
imm^diate, et, quoique les objets excitent dansnos 
nerfis quelque Iĉger tremblement, en imprimant 
quelque petite marque dans notre cerveau, cette 
impression n'est point quelque chose de semblable 
ŭ la marque d'un cachet grave sur la cire. Grossiere 
imagination y qui ferait T&me corporelle et la cire 
intelligente (S) ! Sinous entendons quele soleilest 
si grand; que ses rayons sont si vifis; et traversent 
en moins d'un clin d'oBil un espace immense, nous 
voyons ces vĉritĜs dans une lumiĉre intĉrieure, 
c*est-^-dire dans notre raison, par laquelle nous 
jugeons et des sens et de leurs organes et de leurs 
objets (4). » 

S'en tenir a ces termes eŭt sans doute Ĝtĉ con- 
siderable. Carc'Ĝtait repousser par un acte de sens 
commun des prĉjugĉs fbrt ancienset encore repan- 
dus. Bossuet ira plus loin et la theorie si vantee des 
Ĉcossais sortira tout entiere des donnĉes de son 
analyse. 

Nous negligeons a de$sein la distinction, fondee 

(1) Bossuet t. XXII, p. 237. 

(2) Idem, ibid., p. 158. 

(3) idem, ibid., p. 203. 

(/i) Idem, ibid., p. 203. Cf. p. 278, 280. 



THĈORIC 0£ LA CONNAISSANCE. 89 

du rcste, mais un peu surannĜe, des sensibles pro- 
pres et des sensibles communs^ des sens exterieurs 
etdes sens intĉrieurs (1)^ pour aller droit au coBur 
de la doctrine. 

Bossuet definit la sensation, la premiĉre percep- 
tion qui se feit en notre ŭme a la prĉsence des 
corps que nous appelons objets, et ensuite de Tim- 
pression qu'ils font sur les oi^nes de nos sens (2). 
Gomment a lieu ce phenomĉne complexe ? Cest ce 
qu'il expose en douze propositions, dont lessixpre- 
miĉres montrent les sensations attachĉes aux mou- 
vements des nerfs, ^tles six autres expliquent Tu- 
sage que Tŭme fait des sensations tant pour le 
corps que pour elle-mĉme (3) . 

I. Les nerfs sont ĉbranlĜs par les objets du de- 
hors qui frappent les sens. 

II. Cet Ĝbranlement des nerfs frappĉs par les ob- 
jets se continue jusqu'au dedans de la tĉte et du 
cerveau. 

IIL Le sentiment est attachĉ k cet ebranlement 
des nerfs. 

IV. L'Ĝbranlement des nerfs, auquel le senti- 
ment est attachĉ, doit 6tre considĉre dans toute 
son Ĝtendue, c^est-k-dire, en tant qu'il se commu- 
nique d'une extr6mit4 a Tautre des parties du nerf 
qui sont frappees au dehors Jusqu'a celles qui sont 
cachĜes dans le cerveau. 

(1) Bossaet, t. xxii, p. 52. 

(2) Idem, t6t(j.,p. Ŭ5. 

(3) fdem, ibid., p. 126. 



90 ESSAI 8UR LA PHILOSOPHIE DE BOSSUET. 

Y. Quoiqu6 le sentiment soit principalement uni 
a rebranlementdunerf au dedans ducerveau^r&me^ 
qui est pr^ente k tout le corps, rapporte le senti- 
ment qu'elle regoit, a rextrĜdiitĉ oii robjet frappe. 

VL Quelques unes de nos sensations se terminent 
a un objet, et les autres non. 

Par cons^uent dans toutes les sensations, il se 
lait un mouvement enchatne qui commence a rob- 
jet, se continue dans le milieu, et se termine au 
dedans du cerveau, pour enfin exciter r&mo. 

VIL Ge qui se fait dans les nerfs^ c'est-k-dire 1*6- 
branlement auquel le sentiment est attach^, n'est 
ni senti^ ni connu. 

VIIL Non seulement nous ne sentons pas ce qui 
se fait dans nos nerfs^c'e8t*a-dire leur ĉbranlement; 
mais nous ne sentons pas non*pIus ce qu'il y a dans 
l'objet qui le rend capable de les ĉbranler, ni ce 
qui se fait dans le milieu par oŭ rimpression de 
Tobjet vient jusqu'a nous. 

IX. En sentant, nous apercevons seulement la 
sensation elle-mĜme; mais quelquefois terminĜe a 
quelque chose qu'on appelle objet. 

X. Les sensations servent k r&me k s'instruire de 
ce qu elle doit rechercher ou fuir pour la conserva^- 
tion du corps qui lui est uni. 

XL L'instruction que nous recevons par les sen^ 
sations serait imparfaite, ou plut6t nutle, si nous 
nyjoignions laraison. 

XIL Outre les secours que donnent les tsens a 
notre raison pour entendre les besoins du corps, ils 



THĈORIE DB LA GOMNAISSANGE. 91 

Taident aussi beaucoup a connattre toute la nature. 

Ainsi impression, sensation, perception propre- 
ment dite^ tels sont les Ĝlĉments intĉgrants dupbĉ- 
nomĉne oomplese de la perception. L^impression 
se passe dans les organes ; la sensation remue les 
sens ; la perception appartient k Tentendement, h 
l'esprit, ^ la raison (1). On ne peut pasplus confon- 
dre la sensation et la perception^ que la sensation 
et rimpression. 

Aristote avait dĉjk notĉ entre les sens et Tenten- 
dement trois remarguables diffĉrences (De anima^ 
I. Uy cb. 2 ; I. III, cb. 5) : 

1* Le sens est tovcŝ k se tromper a la maniĉre 
qu'il le peut ĉtrer rentendement, au contraire, 
n'est jamais fbrce a errer. 

2"" Le sens est blessĉ et affaibli par les objets les 
plus sensibles, tandis que le parfoit intelligible 
recree rentendementetlefortifie. 

S"" Le sens n'est jamais touchĉ que de ce qui 
passe; mais Tobjet de Tentendement est immuable 
et4ternel(2). 

Cest donc, a vrai dire, Tentendement seul qui 
connait et par consequent lui seul qui se trompe. 
A proprement parler, iln'y a pointd'erreur dans le 
sens, qui fait toujours tout ce qu'il doit, pui$qu'il 
est fait pour operer selon les dispositions non seu- 
lement des objets, mais des organes. Cest k Ven- 



(1) Bossuet, t. XXII p. 59. 

(2) Idem, ibid,^ p. S2. O. p. 18/1. 



92 ESSAl SUR LA PHILOSOPHIfi DE BOSSUET. 

tendement, qui doit juger des organos mĉmeS| a 
tirer des sensations les consĉquences necessaires, 
et s'il se laisse surprendre, c'est lui qui se trompe (1). 
Mais il redresse le sens, ou plutdt se redresse lui- 
mĉme. Un jugement qui suit Tapparence est re- 
dresse par un jugement qui se fonde en vĜrite 
connue, et un jugement d'habitude par un jugement 
de rĉflexion expresse (2) ; car notre &me a en elle- 
mĉme des principes immuables et un espritde rap- 
port, c'est-a-dire des regles de raisonnement el un 
art de tirer des consequences (3). £n outre, au- 
dessus des idĉes que lui apportent Timagination et 
les sens, ou rinstruction que nous recevons les uns 
des aUtres, elle conQoit certaines idees primitives 
que rexpĜrience excite^ ĉveille^ mais que Dieu en 
nous crĜant a mises en nous et oŭ luit la lumiĉre 
de son ĉtemelle vĜrite (4). 

Toutes ces idees et toutes celles qui s'en dĜdui- 
sent par un raisonnement certain « subsistent inde- 
pendamment de tous les temps ; en quelque temps 
qu'on mette un entendement humain, il les con- 
nattra; mais en les connaissant, il les trouvera ve- 
ritĜs, il ne les fera pas telles ; car ce ne sont pas 
nos connaissances qui font leurs objets, elles les 
supposent (5). «> Nos jugements,s'accommodent a 

(i) Bossaet» t. xxii» p. 63. 

(2) Idem, »6ic;.,p. 66. 

(3) Idem, ibid., p. ilii, 
(U) Idem, t. XXV, p. 39. 

(5) Idem, t. xxii» p. 195, 73« Gf. t. vii, p. 51, 



TH£0R1E DE LA CONNAISSANGE. 93 

elles, et non pas elles a nos jugements; « elles nous 
ĉclairent et nous ne pouvons les Ĝgaler^ tant celui 
qui nous a fonnĉs a pris soin de marquer son in- 
finitĜ (1). » 

II y en a quiy pour vĉrifier ces idĉes Ĝternelles, 
se sont figurĉ, hors de Dieu, « des esseĥces ^ter- 
nelles; pure illusion qui vient de n'entendre pas 
qu'en Dieu, comme dans la source de Tĉtre, etdans 
son entendement, oŭ est Tart de &ire et d'ordon- 
ner tous les ĉtres, se trouvent les idĉes primitives 
que celĜbre Platon, ou, comme parle saint Augustin, 
qui nous enseigne k retenir les principes de ce di- 
vin philosophe sans tomber dans ses excĜs insup- 
portables, les raisons des choses eternellement 
subsistantes (2). Ges veritĉs Ĝternelles, que tout 
entendement aper^oit toujours les mĉmes, par les- 
quelles tout entendement est rĉgle, sont quelque 
chose de Dieu, oupIut6t sont Dieu lui-mĜme (3). » 

On le voit, Bossuet feisant a tousles systĜmes une 
part Ĝquitable , reconnattavecLocke que les sens 
serventkrĜveiller les idĉes, sinon a les produire(4); 
avec Arnauld, que resprit, par son activite, tire du 
particulier runiversel, bien qu'il n'en soit pas la 
raison derniĉre; avec Malebranche et Leibniz, que 
Dieu est le lien des idĜes^ sans admetlre^ avec le 
premier , aucune 6tendue intelligible^ ni avec le 

(1) Bossuet» t. xm, p. 359. 

(2) Idem, t xxy, p. 39. 

(3) Idem, t. xxii, p. 197 ; Cf. t. xxyir, p. 356, t. v, p« 268. 
(/i) Idem, t xxy, p. 38. 



94 ESSAl 8UR LK PHILOSOPHIE DE BOSSUET. 

second, ringĉnieuse, mais dĉcevante conĉeption de 
la monade. Enfin, comme s'il eŭt prevu leserreurs 
de lavenir en mĉme temps qu'ii devinait et refulait 
les erreurs du present, il rend k ravance illusoire 
la Criiigue de la raison pure en proclamant les 
idees indĉpendantes de tout entendement cree (1), 
Nous aurions d'ailleurs moins d'idees, si notre 
esprit etait plus par&it (2); « car toutes ces veritĉs 
ne sont au fond qu'une seule vĉritĜ. En effet^ on 
saper^it^ en raisonnant, que toutes ces idees sont 
suivies* La mĉme verite qui nous fait voir que les 
mouvements ontcertaines regles, nous fait voir que 
lesactions de la volonte doivent aussi avoir les leurs. 
Et lon voit ces deux vĜrites dans cette verite com- 
mune^ que tout a sa loi> que tout a soa ordre ; 
ainsi la vĜrite est une de soi. Qui la connatt en 
partie en voit plusieurs ^ qui les verrait parfaitement 
n en verrait qu une (3). » Qui verrait Dieu face a 
£ace verrait tout ce qui est, d'un seul regard em- 
brasserait runiversalite des choses^ et dans une 
seule idee comprendrait toutes les idees. Le de- 
veloppement de nos idees n'Gst qu'un long effort 
vers cette unite vivante qui est Dicu. c< Apprendre^ 
c est retourner aux idees primitives et a rĉter- 
nelle verite qu'eUes contiennent, et y faire atten* 
tion (4). » 

(1) Bossuet t. XXII, p. 73, 

(2) Idem, t. XXV, p. 30. 

(3) Idem, t. XXII, p. 197. 
(li) Idem, t. XXV, p. 39. 



THĈORIB m Lk CONNAISSANCE. 95 

<c Si nous n'etions capables d'une telle attention^ 
nous ne serions jamais maltFes de nos considera- 
tiohs et de nos pensees , qui ne seraient qu'une 
suite de Tagitation necessaire du cerveau (1). Gar 
il Y a cette difference enlre la raison et les sens • 
que les sens font d*abord leur impression : ieur 
opĜralion estprompte, leur attaque brusque etsur* 
prenante: au contraire la raisona besoin de temps 
pour ramasser ses forces, pour ordonner ses prin- 
cipes, pour appuyer ses consĜquenceS; pour affermir 
ses resolutions : tellement qu'elle est entratnĉe par 
Iesobjetsqui se prĉsentent, et emportee, pour ainsi 
dire, parle premiervent, si elle ne se donne k elie- 
mĜme, par son attention, un certain poids, une 
certaine consistance, un certain arrĉt. Ge vent ne 
manquera jamais denous emporter, si nolre&me ne 
se roidit et ne s'affermit elle-m6me par une atten- 
tion naturelle (2)« » 

La mĉmoire et Timagination viennent Ik-dessus, 
qui renforeent Fattiention. 

aOndistinguelamĜmoire quis*appeUe imagina^ 
tive/oŭ se retiennentles choses sensibles etlessensa 
tions, d'avecla mĉmoire intellectuelle, par Iaquelle 
se retiennent les veritĉs etles cboses de raisonnement 
et dUntelligence (3). Gar imaginer et entendre sont 
tres distincts^ encore que ces deux actes se mĉlent 



(i) Bossaet» t. xxii, p. 163. 

(2) Idem, t. vii, p. 2&8. Cf. U xxir. p. 162. 

(3) Idem, t. xxii, p. 70. 



96 EssAi sDft lA raii^osoraii» m bohiuet. 

pr60qu6 toujoursensesdbla. Delksuit querimagina- 
tion, selon qu ' en en use, peut servir ou nuire & rin- 
teUigeuee. Le bon usage da rimsgination est de s'en 
servir saulement pour rendre Tesprit attentif ; le 
mauvais usage est de la laisser deeider {i).n 

U feut de plus observer la liaison des idĉes avec 
les termes, 

H L'idde est ee qui repr^sente k l- entendement la 
virit^ de Pobjet entendq. 

Le terme est la parole qui signtfie eatte id6a« 

L'id^ repr^sente immĉdiatement les objets. 
Les termes ne signifient que niMiatemant , et en 
tantqu'ils rappellent les id^es. 

L4dee pr^e^de le terme qui eat inveiit^ pour 
la stgnifier : nous parlons pour eKprimer nos pen« 
s6es. 

L*ldĜe est ee par quoi nous diaona la ehose h 
nous-mĉmes ; le terme est ce par quoi nous resiipn-* 
mons aux autres 

L'idĜe est naturelle et la mAme dans toua lea 
hompes, Les termes sont artifieiela,' 6'eat4^re 
invenl4s par art , et ebaque langue a las sioM« 
L^idAo reprasente naturellement son objat «t le 
terme seulement par institution^ o^est^Mira paroe 
que les bommei en aont eonvenua* 

li n'y a dnnc riioii de plus diffiĉrent qao oas 
deux choses. Mais, depuis que^ par rhabitude, ces 
deux choses se sont unies^ on pe lag cop^d^ro plus 

(i) Bossuet, t. XXII, p. 68. 



THĈORIE D£ LA CONNAIŜSANCE. 97 

que comme unseul tout dans le discours. L'idee est 
considĜree comme Vkme y et le terme comme le 
corps (1). » 

Apres avoir avance « que le terme est ce qui si- 
gnifie TidĜe par institution et noa de soi-mĉme (2), » 
Bossuet ira-t'il jusqu'a prĜtendre que les termes 
ne sont autre chose que le rĜsultat de TactivitĜ hu- 
maine? Non certes. II tiendra ce juste milieu qu'ont 
toujours ignore et Fecole sensualiste avec Hobbes^ 
et rĉcole theocratique avec M. de Bonald y et s'il 
reste hors de doute que les hommes^ par leur in- 
dustrie^ ont produit la merveilieuse diversitĉ des 
langues , Bossuet se hŭte d ajouter que c'est en 
rexerQant c< sur les racines primitives de la langue 
que Dieu leur avait apprise (3). » 

Mais ce qu'il y a de principal en cette matiĉre 
est de bien entendre les trois operationsderesprit* 
Ilyaen effet trois opĜtationsde Tesprit manifes- 
tement distinctes : « Une qui congoit simplement les 
idees, une qui les assemble ou les desunit en af- 
firmant ou en niant ruite de Tautre; une qui, ne 
voyant pas d'abord un fondement suffisant pour af- 
firmer ou pour nier, examine s'il se peut Irouver 
en raisonnant (4). La conception^ ou simple ap- 
prĜhension, ne se faitpeut-Ĝtrejamais touteseule, 
et c'est ce qui a fait dire a quelques uns qu'eUe 

(1) Bossuet, t. XXV, p. 5. 

(2) Idem, t. xxv, p. 73. Cf. p. 26. 

(3) Idem, t. v, p. 81. 
{H) Idem, t XXV, p. 8. 



9% ESSAI SUIt LA PBfLOSOPHlE DE BOSSUET. 

n*est pas. Mais ils ne prennent pas garde qu'en- 
tendre les termes est une chose qui prĜcede natu- 
rellement les assembler ; aulrement on ne $ait ce 
qu'on assemble. Assembler ou disjoindre ies ter- 
mes, c'est ce qui 8'appelle prpposilion ou juge- 
ment, qui consiste k affirmer ou k nier. Raisonner 
enfin, c'e8t se servir d'une chose claire, pour en 
ehercher une obscure (1). » 

Cette doctrine tmplique ^videmment la thĉorie 
du jugement comparatif , dont la critique moderne 
a mis k nu les contradictions (2) et sur ee point on 
retrouve chez Bossuet i'erreur de Port-Royal. 8a 
logique du reste est supĉrieure a celle de Nicole et 
d'Arnauld. Car, sans dĉdaigner, comme eux, ni 
Aristote, ni Porphyre, il n'h(S8ite point k 6'enfoncer 
dans les ĉpines, et quoiqu'il ne s*arrĉte pas long- 
temps aux rĉgles de Tinduction et n'en voie peut- 
ĉtre pas toute la portĉe, il en ^nonce au moios le 
principe fondamental qu'on demanderait en vain 
aux auteurs de VArt de penser^ « c'e8t que la na- 
ture va toujours un mĉme train(3).» 

L^esprit con^it, Tesprit juge , Tesprit raisonne, 
et c( tliche de rattraper par cette diversitĉ d opĉra- 
tions ee qu'il voudrait pouvoir trouver par TunitĜ 
indivisible d'une idĉeparfaite (4). La nature hu- 
maine j en effet, connalt la force de la raison et 

(1) Bossuet, t. XXII, p. 7J. 

(2) Voyez M. Cousin, Histoire de la philo$ophi$ au xvni* si^^le, 
]e<;. 22 et 24. 

(3) Bossuet, t. XXV, p. l/(3. 
{U) ldtm,ibid.,p. 30. 



THtoRIB M Lk CONMAISSANCE. 99 

cooiiDeDt une chose doit sutvre d'une autre ; elle 
aper^it en elle-mĜtne cette force invincibl^ de 
la raison; elle connatt les r&gles cevtaines par 
lesguelles il fout qu'elie arrange toutes ses pef|r 
s^es; elie voit dans tout bon raisonnement une 
lumiire ^ternelle de viritĉ, et voit, dans la suite 
enchatn^o des veritis, que dans le fond il n y en a 
qu'une seule, oŭ toutes les autres sont comprises* 

Elle voit que la verite, qui est une, ne demande 
naturellementqu'une seule pensee pour la bien en- 
tendre ; et dans la multiplicitĜ des pensĉes qu'eUe 
sent nattre en elle^-mĉme, elle sent aussi qu'el|e 
n'e6tqu'un leger ecoulement de celui qui^ compre- 
nant toute veritĜ dans une seule pensĉo^ pense 
aussi eternellement la mdme cbose (1)* » 

Eaisonner, c'est ramener les idees a leurs prin- 
eipes et reporter Tesprit vers Dieut en qui ces prin* 
cipes subsistent, ouplut6t qui sont Dieum6me(3). 

Descartes^ comprenant mal la nature de la li- 
bertĉ (3), regardait ces principes comme les efffets 
d'mi diĜcret arbitraire de la Divipitĉ. Leur attri- 
buer un caracti^re de nĉcessite, ^'(^tait, suivant luj^ 
soumettre Dieu a la fetalitĉ du StyXy et en faira un 
Jupiter ou un Saturne (4). Meprise dtrange^ et daus 
laquelle Bofsuet n'est pas tombi^; non plus q(ie 
Leiboia, ni Malebranclia I 

(1) Bossuet, t XXII, p. 233. 

(2) Idem, t. xxy, p. 39. 

(3) Voyez le chap. iv. 

(4) Descarles, t. vi, p. 109. WS| Q(, U %%, p. i7|. 



100 GSSAI SUR LA PHILOSOPHie D£ BOSSUET. 

Mais n'y avait-il pas a distinguer deux especes de 
nĉcessitĉs^ TuDe absolue dont participe rentende- 
ment de Dieu lui-mĉme^ Tautre de convenance, et 
qui n'exisle dans les choses que parce que Dieu a 
voulu quelle s'y trouvftt? Fallait-il en un mot con- 
fondre dacs une communaute d'essence les lois de 
la gĜomĉtrie et les lois de la physique? Bossuet ne 
distingue pas, et ces lois lui semblent toutes des 
vĜritĜs ^ternelles (1). 

L'impossibiIitĜ mĉme oŭ nous sommes de les 
atteindre prouve Dieu, et Tŭme connait par Tim- 
perfection de son intelligence qu'il y a ailleurs une 
intelligence parfeite (2), et que c'est par Ik qu'elle 
respireet qu'elle vit (3). 

Ce que nous apercevons dejk suffit pour nous 
persuader qu'il n*y a rien que Thomme doive plus 
cultiver que son entendement, qui le rend sem- 
blable a son auteur. II le cultive en le remplissant 
de bonnes maximes^ dejugementsdroits et decon- 
naissances utiles (4). 

Que les liberlins cessent donc leurs raisonne- 
ments frivoles et leurs fausses railleries. Si une 
partie de nous-mĜmes tient a la nature sensible y 
celle qui connatt et qui aime Dieu , qui consĜ* 
quemment est semblable a lui ^ puisque Iui-m6me 
se connatt et s^aime^ depend nĉcessairement de 

(i) Bossuet, t. XXII, p.251. 

(2) Idem, ibid., p. 197. 

(3) Idem, ibid,fP, 25/i. 

(U) Idem, ibid., p. 78, Gf. p. 210. 



THĈORIE 0£ LA CONNAiSSANCE. 101 

plus bauts principes. Un jour viendra, « oŭ nous 
serons tellement unis a la vĜrite , qu'il n'y aura 
plus desormais (1) ni aucune ambiguite^ aucune 
ignorance qui nous Tenveloppe , ni aucun nuage 
qui nous la couvre , ni aucun faux jour , aucune 
fausse lumiĉre qui nous la dĉguise , ni aucune er- 
reur qui la combatte , ni mĉme aucun doute qui 
raffeiblisse. Aussi dans cet elat bienheureux ne 
faudra-t-il point la chercher par de grands efforts , 
ni la tirer de loin comme par machines et par arti* 
ftce j par une longue suite de consequences y et par 
un grand circuit de raisonnements. EUe s'offrira 
d'elle-m6me^ toute pure, toute manifeste, sans 
confusion «t sans melange (2). » 

Gependant les vĉritĜs Ĝternelles , claires, incon- 
testablcs y que nous contemplons en nous-mĜmes^ 
nous marquent assez que nous sommes faits pour 
les choses qui ne changent pas y et qu'en nous est 
un fond qui aussi ne doit pas changer (3). 

L'intelligence nous elĜve donc par Tidee au sou- 
verain.intelligible, de mĉme que les passions au 
souverain desirable , par Tamour. 

(1) Bossuet, t. vii, p. 64. 

(2) Idem, »6iU,p. 53. 

(3) Idem, t xxiĵ, p. 251. 



ĈHAPITRE IV. 



nMf»rt# ŭfb •* tAhmfŝŝ. 



£ŭ se distiriguant de la thĉologie, la pĥilosopĥi^ 
du dix-ŝeplieme siĜcIe ne ctiercĥe point h s'en s^ 
parer \ elle iie s'en h\t ni rantagonistĉ, ni Tenne- 
mie. Elle s'efforce au contfaire de se mettre en ac- 
cordavĜC elle, par une mĉthode differente poursuit 
les m6mes solutions, et, presque toujours se deve- 
loppe sous son immĜdiateinfluence. Cette influence, 
en effet, asurvĉcu k la schotastique , et TidĜe de 
Dieu, qui est rid6e-mĜre de la theologie, domihe 
les doctrlnes de Descartes et de Leibniz, (out 
comme celles de Malebranche et de Bossuet. De Ik 
le caractĉre de grandeur qui appartient aux sp6cu- 
lations de ces esprits sublimes et qui relĉve leurs 
erreurs mĉmes par le prestige de la majeste. Mais 
de \k aussi des inconvĜnients graves que nous avons 
dĜja signalĜs (1). 

II semble que la conscience faiblisse sous le poids 
accablant de Tinfini, et qu'a trop mediter les per- 

(1) Voyez le chapitre i*'. 



THŬORIB DE LA LIB£RTi. 103 

fections divines^ le dix-septieme siecle ait pluii 
d'une fois perdu le sentimeni de la personnalite 
humaine. Cestce qui apparalt surtout dans la q\ieŝ* 
tion de la liberle. Gar^ si Ton escepte les sophistes 
qui sont rares a cette epoque, tous les philosophes 
y reconn&issent que la liberte est d'un &it d^Une 
evidence irresistible. Mais quand ils passent de la 
pratique a la theorie, et qu'ils veulent expliquer le 
£siit aprĜs Tavoir constatĜ^ la plupart deviennentle 
jouet d'iUusions vraiment etranges^ et, en deflni- 
tive^ nient la liberte, faute de pouvoir concilier 
cette facuItĜ en rhomme avec la puissance et la 
prescieoce en Dieu. 

Descartes est le premier qui^ dans les temps mo* 
dernes^ ait rais la philosophie en opposition avec le 
sens commun touchant cet important probieme de 
la libertĜ. 

U commence par afĥrmer q.ue le sentiment vif 
inlerne que nous avons de notre libertĉ nous en est 
une preuve irrefragable. Mais Iorsqu'iI s'agit de 
definir la liberte, d'en indiquer les caracteresi de 
determiner le mode precis de son developpement 
au sein de la vie psychoIogique ^ cet analyste par- 
fois si sŭr et si Iumineux se jette dans ies paralo- 
gismes et tombe dans de profondes obscuriles. Tan- 
t6t il confond la volonte aveĉ rentendement, et 
lantĜt la liberte avec le desir ; en separant deux 
idees qui ne devaient et ne pouvaient pas ĉtre se- 
parees, Tidee de la cause el TidĜe de la substance, 
il introduit la doctrine de la passivetĜ^ et sa theorie 



104 ESSAI SUR LA PHILOSOPHIE DG BOSSUET. 

dela crĜation continue vient accuserplusnettement 
encorecettefuneste tendance, par oŭ s'ecouIe et perit 
Tactivite des creatures. Aussi avons-nous renoargue 
que le systeme des causes occasionnelles doit lui 
6tre rapportĜ (1). 

Que devient, en effet , la libertĜ chez Malebran- 
che? Un pur neant. Le myslique auteur des Medi" 
tations chretiennes^ aprĉs avoir pose en principe 
qu'il y a dans Tŭme certaines determinations qui 
€orrespondentaux mouvements des corps, de mĉme 
qu'il y a en elle certaines pensees qui correspondent 
aux figures diverses de la matiĉre , extenue telle- 
ment cette puissance de se determiner, qu'il ne lui 
laisse plus d'action que pour le mal. EUe se rĜduit 
a un desir qui se forme en nous, mais que nous ne 
formons pas nous-mĉmes , et que Dieu seul rend 
efficace, comme seul aussi il le fait nattre (2). 

II semble k Fĉnelon que cette doctrine qui attri- 
bue tout a Dieu blesse la liberte de Thomme (3) et 
Bossuet va jusqu'a dire qu'il ne se souvient pas 
d'avoir lu aucun exemple d'un plus pariait galima- 
tias (&) . 

Leibniz, au contraire, reconnatt quelque part 
que les sentiments du trĉs profond Malebranche (5) 

(l) Vo^ez-le chapitre !•'• 

(2^ Malebranche, Enlretiens mŝtaphysiqueSi V Entretien^ Midi" 
tations chretiennes, 5* mŝdit. 

(3) Fĉnelon, OEuvres philosophiques, ĉdit. Gharpentier, p. 363, 
Rŝfutaiion du systeme de la nature et de la grdce. 

{li) Bossuet, t. XXVI, p. 201. 

(5) Leibniz, Nouveaux essais, p. 458, ĉdit. Gharpentier* 



THĈORIE DE LA L1B£RT£. 105 

ne sont pas trop Ĝloignes des siens et que le pas- 
sage des causes occasionnelles a rharmonie pr^ta- 
blie ne paratt pas si difficile (1). Aveu naif , et dont 
Leibniz ne soup^onnait pas toute la vĜrite ! suivant 
lui, en effet^ le pretendu sentiment vif interne que 
Descarles allĉgue en faveur de la liber te n'a pas de 
force (2). Car, a ce compte, on pourrait dire que 
Faiguille aimantĜe prend plaisir k se tourner vers 
lenord^ou, comme Bayle Tobserve avec esprit, 
qu'une girouette se meut suivant sa fantaisie, tandis 
qu'en realite, elle obeit a Timpulsion des vents (3)* 
Leibniz rĜduit ia liberte a une sponlanĜitĉ sans 
efficace ; il refuse k Vŭme toute independance^ nie 
qu'elle puisse changer dans les corps la direction 
non plus que la quantite du mouvement, et, s'expri- 
mant, sans le savoir, avec une rigoureuse exacti- 
tude, dĜcIare que V&me est une espĉce d'automate 
spirituel (4). 

On se demande^ aprĉs cela, comment Male- 
branche et Leibniz ont pu se croire si ĉloignĉs du 
Spinozisme, pour lequel ils ont tant d*horreur, qu'ils 
n'hesitent point a le qualifier, Tun de dĉtestable 
doclrine (5), Tautre d'Ĝpouvantable et ridicule 
chimĜre (6). 

(1) Leibniz, Lettre d M. de Montmor^ ^dit. Dutens, t v, p. 13. 

(2) Leibniz, Thŝodicee, p. 99. 

(3) Idem, ibid., p. iO/i et 227, ^dition Gharpentier. — Gf. Spi- 
noza, ^dUion Giiarpenlier, t. ii, p. /^ii. 

(/i) Idem, ibid., p. 300. 

(5) Idem, Nouveaux essais, p. &60. 

(6) Malebrancbe, Entretiens mitaphysiques. 9* entrett p. i39. 



106 ESSAl S€R LA PH1L090PH1E DE BOSSUET. 

fiossuei a ecrit sur le libre arbitre tout Un traite^ 
philosophique a la fois et ih6ologique, tnais oŭ il est 
fiicile, sous laterminologie proprea la thĜologie^de 
demdler la criiique des principaux s^stĉmes de phi- 
losophie en cette matiere et aussi ropinion k la- 
quelle Bossuet lui-mĜme s*est arrĜtĉ. Ce trait6 s6 
divise en onze chapitres^ dont il convient de donner 
ici ranalyse. 

Le premier chapitre a pour objet la distinction 
de ce qui esi permis , de ce qui est volonlaire, et 
de ce qui est libre, expres8ions analogues y mais 
non pas synonymes. 

Personne, en effet, ne doute qu'il n'y ait des cho- 
ses que la loi civile ne defend pas ; personne aussi 
ne coniesie qu'il n'y en ait d'autres auxquelles nous 
sommes portes par la seule inclination de la na- 
ture. Cest ainsi^ par exemple, que nous voulons 
tous6tre'heureux. La question est de savoir 8'il y 
a des choses qui soient iellement en noire pouvoir 
et en ia liberte de notre choix^ que nous puissions 
les choisir ou ne les choisir pas (1). 

Dans le cbapitre suivant^ Bossuet demontre que 
la liberte ainsi enlendue se trouve effeciivement 
dans rhomme, et il le prouve : 

1*> Par Tevidence du sentiment et de rexp6rience ; 

2*» Par Tevidence du raisonnement ; 

3'' Par revidence de la revelation, et cette der- 
niĉrepreuve est seulement^nonc^. 

(1) BoMueti t. XXII, p. 369 «t auiv« 



tntOMt ht LA LIB£RT£. 10Y 

Le troistiĉme ĉhapitre ĉtablit que nous connaid- 
sonŝ naturelleiŭent queDieu gouverne notrelibert^ 
et drdonne de nos actions. Car nous concevon§ 
Dieu comme un ĉtre qui «ait tout, qui pr^voit tout^ 
qui pdurvoit a tout, qui gouverne tout, qui fciit C6 
qu*ll veut de ses crĉatures, et k qui se doivent rap- 
porter toiis le^ ^vĉnelnents 4n monde. Pr^tendre 
que la libertĉ des hommes n'edt paŝ en 1a main de 
Dieil, en Sdrte quMl ait des moyens certains de la 
tourneroŭ il lui plalt, c'est attribuer une sorte d'in- 
dĥpendance k la creature, et reconnattre uncertain 
ordre, dont Dieu n'est point premiĜre cause. 

Bien plus, c'e9t dter k Dieu la preflcience det 
choses humaines (1)« Eneffet, quelque connaissant 
qtie soit tin ĉtre, un objet n'en est connu que par 
Tune de ces maniĉres : ou parce que cet objet fait 
quelque impressidn dur lui^ ou parce qu'il a feitcet 
Objet^ ou parce que celui qui Ta fait lui en donne 
cdnnalssance. Or, il est certain que Dieii n'a rien 
an^essus de lui qui putsse lui feire connattre quel* 
que choŝe^ II n'est pas moins assureque lescfaoset 
nepeuvent faire aucune impression sur lui. Reste 
done qu'il left connaisse, k cause qu'il en est Tau-^ 
teur. 

Vainement, pdur 6xpliquer la prescience, vou^ 
drait-K>n imaginer un concours general de Dieu, 
dont Taction el Teffet seraient d^terminĉs par no- 
ire choix. Cest d'une maniere precise que Dieu 

(i) Cf. Bossuet, t. xxy» p. 97. 



108 ESSU SUa L4 PUILOSOPHIE DE BOSSUET. 

dirige notre volonte aux effets qa'il lui plalt d'or- 
donner, sans qu'on puisse d'ailleurs lui attribuer 
le mal^ qui n'est qu'un defaut et un vide d'ĉtre(l). 
Dieu produit uniquement en nous ce qui est^ et 
non seulement ce qui vaut le moins, c'est-a-dire 
TĜtre, mais aussi ce qui vaut le plus^ c'est-k-dire le 
bien-ĉtre. Deux choses par con8Ĉquent ressortent 
avecĉvidence : Tune, que nous sommes libres,rau* 
tre, que les actions de notre libertĉ sont comprises 
dans les decrets de la divine Providence. 

N'y a-t-il entre ces deux veritĉs aucune antinomie ? 
Bossuet avoue leur apparente contradiction, et^ dans 
un nouveau cbapitre, soutient que la raison seule 
nous oblige a les croire, quand mĉme nous ne pour- 
rions trouver le moyen de les accorder ensemble ; 
car la veritĉ ne detruit pas la vĉritĉ. Si nous igno- 
rons par quel moyen Dieu conduit notre libertĉ^ 
c'est une chose qui le regarde et non pas nous, et 
dont il a pu se rĉserver le secret sans nous feire 
tort. II suffit que nous sachions ce qui est utile k 
notre conduite, et nous n'avons rien k dĉsirer pour 
cela, quand nous savons, d'un c6t6) que nous som- 
mes libres, et, de Tautre^ que Dieu conduit notre 
liberte. Cette obscurite qui nous ch^grine n'estpas 
la seule que rencontre notre intelligence. Compre- 
nons-nous mieuK, en effet, comment un corps qui 
est fini peut ĉtre congu divisible k Tinfini? com- 
ment le mouvement est tour k tour plus lent ou plus 

(i) Voyez le chapitre v. 



THĈORIE D£ LA LIBERTĈ. 109 

vite? comment eDĥn, entre la pensĉe qui est imma- 
terielle et les objets du dehors, s'etablit cette con- 
formite ou ressemblance^ sans laquelle la connais- 
sance seraitimpossible?Gependant nous ne doutons 
point de ces choses^ qui, prises sĜparĉment; sont 
trĉs claireS; sous prĜtexte qu'elles ne s'accordent 
pas entre elles. Que si nous sommes obliges k user 
de celle belle et sage reserve a Tegard des choses 
les plus communes, combien plus la devons-nous 
pratiquer en raisonnant des choses divines et des 
conduites profondes de la Providence? Nous sommes 
certains que Dieu a cree le monde^ et qu'il Ta fait 
librement. Mais entendons-nous aussi clairement 
que de rien il se puisse faire quelque chose^ et nous 
est-il aussi aise d'accorder la souveraine liberte de 
Dieu avec sa souveraine immutabilitĉ? Nous rete- 
nons neanmoins ces differentes veritĜs; car les 
rejeter comme inconciliables, ce ne serait pas rai- 
sonner^ mais se servir de la raison pour tout em- 
brouiller. 

Au fond, il n'y a peut-Ĝtre pas une seule v6rit6 
dont nous ayons une si parfaite comprehension, que 
nous la pĜnĜtrions dans toutes ses suites^ sans y 
trouver aucun embarras que nous ne puissions d6- 
mĜler. Tenons donc pour indubitables la libertĉ en 
rhomme et la prescience en Dieu, sans pouvoir 
jamais 6tre detournes de ces deux vĉrites par la 
peine que nous aurons k les concilier ensemble ; 
car ces deux choses sont donnĉes a Tesprit : de 
ĵuger et de suspendre son jugement. U doil pra- 



110 ESSAI SUft LA PBILOSOt»Hlfi DE BOSStĴET. 

tiquer la premi^re, oŭ il voit clair, sans prejudice 
de la suspension, dont il doit commencer d*user 
librement, oh la lumiĜre lui manque. 

On peut toutefois chercher les moyens d'accorder 
ces veritĉs^ pourvu qu'on soit rĉsolu k ne pas les 
laisser perdre, quoiqu'il arrive de cette recherche, 
et qu'on n'abandonne pas le bien qu'on tient pour 
n'avoir pasreussi a trouvercelui qu*on poursuit. 

Bossuet expose, dans les^ualre chapitres suivants, 
lesdiversesopinions auxquelles les thĉologiens ont 
eu recours pour accorder nolre libre arbitre avec 
la preseience de Dieu . 

Les premiers distinguent deux ĉtats de notre na- 
ture : Tun de parfaite innocence qui ne reconnatt 
point de d^crets divins , oŭ ies actes particuliers de 
ia volontĜ soientcompris ; Tautre de pĜchĉ, oŭ Dieu 
rĝgle, par un decret absolu, ce qui dĜpend de nos 
volontĉs. Mais ils nient que, dans ce dernier ĉtat, 
il feille entendre la liberte sous la mĉme notion 
qu'auparavant , et soutiennent qu'il sufBt alors, 
pour sauver la liberte, de sauver le volontaire, 

Quelques uns croient sauver tout ensemble et la 
liberte de i'homme ct la certitude des decrets de 
Dieu, par le moyen d'une science movenne ou con- 
ditionnee qu il lui atlribue. Voiei quels sont leurs 
principes : il n'y a aucune cr^atiire qui, prise en 
un certain temps et en certaines circonstances, i^e 
se d6termin&t librement a faire le bien, et qui, prif e 
en un autre temps et en d'autres ciroonstanees, ne 
se dĉterminAt librement k faire U mal. Or Qi^)i 



tHiORIE i>E Lk LIBERTl^. lll 

eonnatt de toute Ĝternit^ tou t ce que la creature fera 
librement, en quelque temps et en quelques cir- 
constances qu'il la puisse prendre, pourvu seule- 
ment qu'il lui donne ce qui est necessaire pour 
agir. Ce qu'il en connalt Ĝternellement ne change 
rien dans la libertĉ, et de plu» il est en son pouvoir 
de doaner ses inspirations et ses gr&ces en tel tempg 
et en telles circonstances qu'il lui platt. Sachant 
oe qui arrivera, s'il les donne en un temps pIutĜt 
qu'en Fautre, il peut^ par ce moyen, et savoir et 
dĉterminer les evĉnements humains^ sans blesser 
la liberte bumaine. 

Plusieurs posent pour principe que notre libertĉ 
ett libre dans le sens dont il 8'agit; mais qu'il ne 
s ensuit pas ^ue^ pour Ĥtre libre^ elle soit invinciblo 
a la raison^ ni incapable d'ĉtre gagnee par les attraits 
divins. Ues uns donc la soumettent au plaisir supĉ* 
fieur par oŭ Dieu se Tassujettit^ et ne la font plus 
f[M)nsifiter que dans le volontaire ; Ie$ autres veulent 
qu'eUe y puisse resister, bien que Dieu fiasse en 
Borte qu'elle n'y rĉsiste jamais. 

Jusqu'ici la volonte humaine est comme environ- 
nee de tous c6tes par roperation divine. Maiscette 
operation n'a riea encore qui aille a notre derniĉre 
datermination ; et c'est a Tŭme seule a donner ce 
(jHmp^ D'autres passent plus avant et ajoutent que 
Dieu fait enco^re immediatement en npufi-mdmes^ 
qud nous nous deterininons d'un tel c6t^ ; mais 
qtt# notre detarmination m laisse pas d'6tre libre^ 
panid qua Dieu veut qu'elb soit telle. Selon eus^ 



112 ESSM SIĴR LA PHILOSOPHIE DE BOSSUET. 

il ne faut poiDt chercher d'autres moyens gue ce- 
lui-la pour concilier notre libertĉ avec les decrets 
de Dieu. Car commela volontĉ de Dieu n'a besoin 
que d'eUe-m6me pour accomplir tout ce qu*ell6 
ordonne, il n'est pas besoin de rien mettre entre 
elle et son effet. EUe Tatteint immĉdiatement ^ et 
dans son fond, etdans toutes les qualites qui lui 
conviennent. 

De ces quatre doctrines, Fune qui met dans le 
volontaire ressence de la liberte , Tautre qui sup- 
pose une science moyenne et conditionnĉe^ la troi- 
siĉme qui consiste dans la contempĉration ou 
suavitĜ victorieuse, la derniere, enfin, que les 
Thomistes appellent premotion ou prĉdetermination 
physique, celle-ci repose sur un fondement si cer- 
tain que toute TEcole n'hĜsite pas a radopter. Ge- 
pendant; si on Tadopte, ii semble a quelques uns 
que la volontĉ sera purement passive, et qu'a la fin 
il faudra dire qu'il n'y a que Dieu seul qui agisse^ 
et par consĉquent qu'il n'y a que lui seul de libre^ 
comme il n'y a que lui seul qui soit le moteur de 
tous les corps. Bossuet emploie le neuviĉme chapi- 
tre a rĉfuter cette objection. 

Pouvons-nous penser, en effet^ que nous sommes 
trompes, en croyant que nous sommes libres^ 
comme en croyant que nous sommes mouvants, ou 
que les corps le sont ? NuUement. Car^ pour ce qui 
estdu mouvementde notrepropre corps, si^ aulieu 
de nous embarrasseravecquelques unsd'une facult^ 
motrice, distincte de la volontĜ^ nous disons seule- 



TH£0RI£ de la libert£. 113 

ment que nos volontĉs sont la cause du mouvement 
de nos membres, ce sentiment est trĉs vĜritable, et 
ridee claire que nous en avons se peut raisonnable- 
mentcomparer a ridĉeclairede notre libertĜ. Dieu^ 
qui £ait la libertĉ de nos actions^ est le mĜme quiy 
agitant toute la machine,exemptedesIois gĜnĉrales 
du mouvement cette petite partie de la masse qu'il 
a voulu unir ^ notre ĥme et la meut en conformitĜ 
de nos volontĉs, 

Faut-il;d*unautre c6t6, regarderla libertecomme 

illusoire^ par ce motif que nous agissons k la ma- 

niĉre des corps, qui se meuvent les uns les autres, 

non point a caiise d'une force qui est en euK^mais 

en vertu d'une impulsion ĉtrangĉre? II en est qui 

veulent que les corps nc laissent pas d'jŝtre con^us 

comme dgissant^ quoique le premier moteur soit la 

cause de leur action; ceux-Ia n'auront garde de 

conclure que r&me n'agisse pas^ sous pretexte que 

son action reconnalt Dieu pour cause. Car ils tien- 

nent pour assurĉ que deux causes peuvent agir 

subordonnĜment ^ et que Taction de Dieu n'em- 

pĉche pas celle des causes secondes. On a donc 

uniquement k combattre ceux qui, refusant aux 

corps toute action, assimilent aux corps Vŭme hu- 

maine^ et lui dĉnient la liberte. Mais qui ne voit 

que cette assimilation est gratuite ? Sans doute les 

corps sont mus plut6t qu'ils ne se meu vent^ et quand 

nous leur accordons quelque action^ cela tient k ce 

que notre imagination nous abuse^ et transporte en 

eux ce qui se passe en nous-m6mes. Par consĜ- 

8 



114 ESSAl SDA LA PHILOSOPIilE DG BOSSUET. 

<}ueŭt, loia de reĵeter la causalitĜ de r&me^ parce 
qu'il y a daus les corps une causalite qui ne s'ex- 
pUque pas, il faut reconaaltre que cette causalite 
de$ corps est chimerique, tandis que celle de rftiae 
^^\ tre^ Qffe^tive. Du reste, pour avoir bien en^ 
t^du cette liberte qui est dans nos actions^ il pe 
4'e^nsuit pas pour cela qu0 nous devions rentendre 
pomo^e une chose qui n'est pas de Dieu. Gar tout 
ce qui est hors de lui , en quelque maniĜre qu'il 
9^t(f vient d^ cette cause. 

Bpssuet cons2^cre les dieux derniers chapiires de 
^P(i traU^ ^ fortifier^ par de nouvelles considĉra- 
^ions, ],a doctrine de la premotion physique. Et 
dabord) si nos actes Ubres relĉvent iotkmediatement 
<jl9 Dieu; ce n'est point la un effet de la oorruption 
^e la nature. Car cette dependance est en 1'hoiiame, 
^o^ par sa hlessure^ mais par sa premi^re institu- 
^ion et par la condition essentielle de son ^tre. U 
(aut chercher ailleurs la difference de la nature 
i^nnocente et de la nature corrompue. La nature 
^orrompue est prevenue dans tous les actes de sa 
ifplonte par un attrait indĜlibĉre du plaisir sensible, 
d'oŭ nalt une langueur qui n'a pu ^tre gu6rie que 
par un autre attrait indelibere du plaisir intellec- 
^uel. La nature n avait pas besoin^ quand elle ĉtait 
32\ine> de cet attrait prĜv^ant^ parce que, nee mat- 
tressp absolue des sens^ connaissant parfaitement 
son bioA^ qui est Dieu^ elle Taimait librement de 
tput sojii cceur; et se plaisait d'autant plus dans son 
^n^pur^ qu'il lui venait de $on propre cUoix. Mais 



THĈORIK DB LA LIBEftTŬ. 115 

ee choiXy pour lui ŭtve propre, nen eUit ps^s moin« 
de Dieu, de qui vient tout ce qui est propre ^ la 
crĜature. Enfin on peut enlendre par ces principes 
C6 qu6 Dieu feit dans les mauvaises actians die la 
cr^ature. Gar il foit tout le bien et tout Vŭtte qui 
s'y trouve ; de sorte qu'il y fiait mĉme le fond de 
raetion mauvaiset puisque le mal n'ĉtant que la 
corruption du bien et de Tĉtre, son fond est par 
cons^uent dans le bien et dans Tĉtre m6me. Cest 
de quoi toute la thĉologie est d'accord. 

Cette mani^re de concilier le libre arbitre av^c 
la volontĉ de Dieu paratt la plus simple j parce 
qu'eUe est tiree seulement des prindpes e&seuliels 
qui constituent la crĉature , et ne suppose qu6 les 
ttotions pr^cises qu(e nous avons de Dieu et d^ nous- 
ntoies. 

Tol est en substance le Traite du Ubre arbitre^ 
€e traitĜ n'est donc autre chose qu'un essai de con- 
dliation entre la libertĉ humaine et la prescience 
divine. 

Descartes avait donne en cet endroit un fare 
6xemple de prudence. II tente, il est vrai timide- 
inent y d'eclaircir la difficultĜ par la supposition 
d'un monarque qui a defendu les duels ^ et qui , 
aachant certainem^nt que deux gentilshommes se 
battront^ s'ils se rencontrent , prend des mesures 
in&illibles pour les faire se rencontrer (1). Mais, 
en dĜfinitive, il se rĉsout k avouer que « la puis- 
sance et la science de Dieu ne nous doivent pas 

(1) Descartes, t. ii, p. 373, LeUvt d la princesse EHsabetk. 



il6 ESSAI SUR LA PHILOSOPHIE DE BOSSCET. 

empĉcher de croire que nous avons une volontĉ 
libre ; car nous aurions tort de douter de ce que 
nous apercevons et savons par experience ĉtre en 
nous , parce que nous ne comprenons pas une chose 
que nous savons ĉtre incomprehensible de sa na- 
ture(l). » 

Reserve inutile et qui n'a mis Descartes k cou* 
vert ni des reproches des theologiens , ni des r^ 
criminations des philosophes 1 Arnauld disait de 
son temps que Descartes Ĝtait piein de pclagia- 
nisme (2) ; et , de nos jours, un theologien autorisĉ 
n'hĉsite point k Taccuser de jansenisme (3). 

Leibniz trouve que la comparaison de Descartes 
n'est point satisfeisante y mais qu'elle peut le de- 
venir , en inventant^ par exemple; quelque raison 
qui oblige&t le prince k faire ou k permettre que 
les d6ux ennemis se rencontrassent. U reproche 
d'ailleurs k Descartes d'avoir coupe le noeud gor- 
dien (4) ^ et s'imagine Tavoir delie lui-mĉme par 
son systĜme de rharmonie preĉtablie, mieux encore 
que Malebranche par sa thĉorie des causes occa- 
sionnelles, ne s'apercevant point que ce| deux doc- 
trines suppriment le problĜme et ne le resolvent 
pas. Enfin Spinoza remarque dedaigneusement que 
dire avec Descartes qu'on ne sait point operer la 
conciliation du libre decret de T&me avec la pr6or- 

(1) Descartes, t. in^ PrincipeSj 1" pari., art. hi, p. 88. 

(2) Arnauld, CEuv, comp.^ 1. 1, p, 670. Voyez BaA\iti,Vie de Des^ 
cartfSf liv. 8, chap. 7, p. 5i/i. 

(3) M. Tabbĉ Gosselin, Hisioire littŝr, de F^elon, p, 357, en note. 
{U) Leibniz, ThMlicŝe, p. 2ŭ3. 



THĈORII:; l>E LA LIBERTĈ. 111 

dination divine , c'est diriger contre ceuxquiiiient la 
liberte une arme dont on s'est dĉj a blesse soi-m6me(l ). 

Bossuet dĉmĉle k merveiile le faible des doctrines 
antĉrieures y et dĜmontre jusqu'5 TĜvidence que 
c'est mal concilier la libertĜ humaine et la prescience 
divine que de rĉduire le libre au volontaire , de 
supposer une science moyenne ou conditionn^^ 
ou enfin de soutenir le, systĜme de la contempera* 
tion ou suavite victorieuse. 

En effet, mettre le libre dans le volontaire, c'est 
dĉtruire la libertĉ (2). Or nous ĉprouvons cette 
liberte. II est vrai qu'on accorde que nous sommes 
libres dans Tĉtat prĉsent a Tegard des actions pu- 
rement civiles et naturelles. Mais c'est precisement 
dans ces actions qu'il s'agit de sauver la libert^ , 
puisque nous croyons que Dieu rĉgle tous les ĝ\& 
nements de* notre vie y mĉme ceux qui dependent 
le plus du libre arbitre. 11 ne signifie rien d'ailleurs 
de distinguer deux Ĝtats , Tun d^innocence, qui ne 
reconnaissait point de dĉcrets divins, oŭ les actes 
particuliers de la volonte fussent compris , Tautre 
de corruption y oŭ Dieu nous fait vouloir ce qui lui 
plaltd'une maniĜre toute-puissante. Gar cesdĜcrets 
absokis de la Providence divine, qui enferment tout 
ce qui depeud de la libertĜ; et ces moyens efficaccs 
de la conduire, ne doivent pas Ĝtre attribues k Dieu 
par accident et en consequence d'un certain etat, 
particulier, mais doiventĉtre Ĝtablis 6n tout Ĝtat^ 

(1) Spinoza, t. ii» p. /ii/i. 

(S) Bossnet, t. xxii, p. 285 et suiv. 



118 ESSAI 8I}R LA PHILOSOraiE DB BOSSUET. 

comme des suit^s essentielles de la souversiinet^ Ĝ6 
Dieo et de la dĉpendance de la crĉature. 

Que si l*on prisuppose que Dieu voit ce que f^ra 
rhomme , s'il le prend en un temps et eŭ ttŭ 6tal 
pIutM qu'en Fautre ; ou on vetit qu'il le voie d^tiŝ 
son dĉcret , oti on veut qu'il le voie dans Vclbj&t 
mĉme et indĉpendamment d6 son dĉclret. Si l*on ĥĜ- 
met le d^mier , oŭ suppose des choses fŭtures sous 
certaines conditions , avant que Dieu les ait ordon* 
nĜes ; etron suppose encore qu'il les voit hors de ses 
(!K>nseiIs ^teraels, cequi est impossible. Car oŭ ne 
sait plus oŭ il peut les voir dĉs rĜternit^, ptiis^u'^!-* 
les ne sont encore ni en elles-mĉmes ^ ni dans la 
volontĜ des hommes^ et encore moins dans la vo- 
lont^ divine ^ dans les dĉcrets de laquelle on M 
voit pas qu'elles soient comprises. Que si 1*011 dlt 
qu'elles sont futures sous telles conditions y parce 
que Dieu les a ordonn^es sous ces mĉmes condi- 
tions y on hisse la difficultĉ en tout son entier , «t 
H reste toujours k exdminer comment ce que Di^ 
ohlonne peut demeurer libre. 

Le dilemme est-il rigoureux ? Sans doute Dieu ne 
peut voir les choses ftitures en elles-mĉmes, puiS'* 
qu'elles ne sont pas encore ; ni dans la volontĉ des 
hommes, puisque cette volontĉ ne 8'est pas pro-» 
duite ; ni dans ses decrets ĉtemels, puisqu'alori 
ces cboses ne seraient plus libres» Mais doit^oa 
admettre^ avec Bossuet^ que nous ne eonnaissons ua 
objet qu'autant qu'il fait impression sur nous^ ou 
qu'il est le produit de notre activitĉ^ ou que celui 



THĈOHIK DE LA UBfiRTlĥ. 11^ 

qui Ta feit nous en donne connaissance? N'y a-l-il 
pas en nous-mĜmes comme une pure intuition qui 
devance Tavenir, avant qu'il se soit realisĜ, et si 
elie se trouve en nous, ne saurait-elle 6tre eii Dieu t 
Gette pr6vi«ion humaine est incontestable et ^'ek- 
perimentekchaqueinstant. Mais, aumoiŭs, fatit-U 
avouer qu'elte s'appuie sur la connaissance de cet- 
taiŭes causes, d'oŭ les Ĝvĉneknents prĜvus dĉriVent 
eomttie autant d'effets. Par cela seul que les causei» 
ne dependent pas de nous, les Ĝv6nei!bents qui sŭi- 
vmt n'en dependent pas davaŭtage. Or, en est-il 
de mĜme pour Dieu, de qui provient tout te qŭi est, 
et la science de pure intuition n*est-elle pas att 
regard de lui parfeiiement chimĜrique ? S'il produit 
te» eiroonstances, ividemmenl il produit du miftme 
co)rps le$ c6nsequences qui s'en developperoht phiŝ 
tatd. Dieii ne connatt rien, qu'il n'y coopĜre. 

Le dyst6ŭi6 de la contemperation, ou suavitd vic- 
lorieUse, ne satisfoit pas davantage Bossuet, qui 
kiftse entendre, plutdt qu'il ne dĉmontre, que ce 
systĉme ne porte pas, ou finit, comme le premier, 
par vnettre le libre dans le volontaire. 

Bossuet rejette donc successivement, et pour 
d'excellentsmotifs, la confusion du volontaire et du 
libre qui rappelle Spinoza, la science moyenne qui 
rappelle Leibniz, la contemperation victorieuse qui 
rappelle Malebranche. Mais en prouvant contre ces 
diff^rentes doctrines, il prouve trop ; car il prouv^ 
GOntrd lui-m^me. 

Yoyons en effet si la theorie de la pr6motion 



120 ESSAI SUR LA PHILOSOPHIE hh BOSSUET. 

physique, k laquelle il paratt s^arrĉter^ ne flechit 
pas precisĜment sous les m6mes objections qui ont 
servi k ruiner les thĉories prĉcedentes. II n'est pas 
question ici d'attribuer k Dieu un concours gui soit 
prĉt k tout indifferemment) et qui devienne ce qui 
nous plaira ; encore moins de lui faire attendre k 
quoi notre volontĉ se portera^ pour former ensuite, 
h jeu sŭr^ son decret sur nos rĉsolutions. Dieu 
donne ^ tout ce qui est le fond de rĉtre, et fait en 
nous Fagir m6me comme il y fait le pouvoir agir. 
Et de mĉme que TĜtre cr6ĉ ne cesse pas d^ĉtre^ 
pour ĉtre d'un autre, c'est-a-dire de Dieu : au con- 
traire il est ce qu'il est, a cause qu'il est de Dieu ; il 
faut entendre de mĜme que Tagir cree ne laisse pas, 
si Ton peutparler de la sorte d'Ĝtre unagir, pour Ĝtre 
de Dieu ; au contraire il est d'au tant plus agir , que Dieu 
lui donne rĉtre. Car ^ comme une chose tient d'au- 
tant pius de r6tre qu'eUe est plus actuelle, il s'ensuit 
que plus elle est actuelle, plus elle tient de Dieu. 
Lors donc queDieu, dansleconseil eternelde sapro- 
videnĉe, dispose deschoses humaines et enordonne 
toute la suite, ilordonnepar lemĜme d6cret ce qu'il 
veut que nous souffrionspar necessitĉ^ et cequ'il veut 
que nous fassions librement. Dieu n'a garde d'ail- 
leurs de rien 6ter k son ouvrage par son action, 
puisqu'il y fait au contraire lout ce qui y est/ jus- 
qu a la derniere precision, et qu'il fait par conse- 
quent non seulement notre choix^ mais encore dans 
notre choix la liberte mĉme (1}. — Soit; maisc'est 

(1) Bo8suet,t, zxn» p. 295. 



th£orie de la libert£. 121 

Ik unmyst^reetnoapas unee^plication^ etpour re- 
prendre les termes m^mes de Bossuet, « on laisse la 
difflcuUe en son entier, et il reste toujours k exa- 
miner comment ce que Dieu ordonne peut demeurer 
libre (1). » Ĉvidemment je suis libre^ parce que Dieu 
veut que je soi^ Jibre^ et il Ĝtait bien le mattre de 
ne creer que des ĉtres necessites comme la plante, 
ou Tanimal. Mais^ aprĉs avoir reconnu que Dieu 
m'a dĉparti la puissance d'agir librement, pr6- 
tendre que c'est lui qui fait en moi cet agir^ c'est 
substituer violemment raction divine a mon action, 
qui ne soufĥre point de partage. Si Dieu ordonne 
mes actions libres, par cela seul elles cessent de 
TĜtre^ et dĉs qu'elles ne peuvent 6tre autres qu6 
Dieu les a decrĉtees, elles deviennent manifeste- 
ment necessaires. On a beau s'Ĝvertuer a mieux 
comprendre ees termes de premotion et de prĉdĉ- 
termination pb^si^ue, qui semblent si rudes k quel- 
ques uns, dit Bossuet, mais qui, bienentendus, ont 
un si bon sens (2)^ on tourne dans un cercle vicieux 
infranchissable. 

Les protestants ne s'y etaient pas mĉpris^ quand 
ils invoquaienlle systeme desThomistes, a Tappui de 
leurs principes errones sur le libre arbitre. « Que 
sert^ leur repondait Bossuet, d'alleguer ici la grŭce 
efflcace et les Thomistes ! Ges docteurs, comme les 
autres catholiques^ sont d'accord k ne point mettre 
dans le choix de rhomme une inevitable nĉcessitĜ, 

(1) Bossaet, t xxn, p. 289. 

(2) IdeiD,f6t(i.,p. 298, 



liS ESSAl Sim LA PHILOSOPBfE DB BOSSUET. 

mais ane Hberte entiĉre de fiaire et de ne faire pas. 
S'ils ont de la peine a Taccorder avec rimmutabi- 
lit6, ils ne succombent pourtant pas ik la difRcnltĉ; 
ils rament de toutes leurs forces pour 8'empMier 
d'6tre jet6s contre recueil (1). » 

Bossuet n'attache donc point k la doctrine Ĝe la 
pr^motion physique une valeur absolue. II la pr6* 
fi^re^ comme la plus autoris^e, la developpe^ la 
penĉtre ju8que dans ses derni^res profondeurs; 
mais il ne rexpose point en son uom^ et au moment 
oŭ l^on croit que la logique Temporte d'une manitee 
irresistible aux plus funestes consequences , son 
bon sens, plus fort que la logique, TarrĜtant sur les 
bords de l'abime oŭ le raisonn^ent le precipite, 
sans pouvoir concilier la liberte humaine et la pres- 
cience divine, il ne laisse rien echapper de ce qu'il 
connatt certainement de la nature de Dieu et de la 
nature de rhomme. Cest pourquoi il repliquait 
encore a ses adversaires : « Celui qui tient ensemble 
les deux veritĜs que les autres commettent en* 
semble et detruisent Tune par Tautre, qui]es con* 
cilie le mieux qu'il peut, et sachant bien qu'il n'est 
pas ici dans le lieu de les entendre, tes surmonte 
par la foi, en attendant qu'il y atteigne par Tintel* 
ligence ; ĥiudrait-il dire a M. Jurieu, s'il etait theolo- 
gien, que c'est le seul qui navigue sŭrement, et qui 
seul pourra parvenir a la v6rit6 comme au port (2)? » 

Loin de se perdre dans la complexitĜ r^uliĉre, 

Ŝ 

(1) Bossuet, t. XIV, p. 83. 

(2) Idem, ibid., p. 83. Cf. t. xxvii, p. 55« 



TUŬOHIE D£ LA LIBERTlfi. 123 

mais tenebreuse, des dĉductions abstraites, Bossuet 
cherche k ĉtablir par rexperience la conciliation 
^ective de la libertĜ humaine et de la prescience 
divine. « Ainsi, dit-il, on ne peut nier que Dieu, 
en criant la nature raisonnable, n'ait r6serv6, 
dans la plenitude de sa science et de sa puissance, 
dtes moyens certains pour la conduire aux fins qu'il 
a resolues^ sans lui 6ter la liberte qu'il lui a donnee. 
Et il semble que ce sentiment n'est pas moins gravĜ 
dans Tesprit des hommes que celui de leur liberte ; 
puiŝqu'ils comprennent , dans les voeux qu'il» (ont 
et daus les aclions de gr&ce qu'ils rendent a la 
DivinitĜ, plusieurs choses qui ne leur arrivent que 
par lenr libertĉ ou celle des autres. Ils attribuent 
aussi k la justice divine plusieurs ĉvĉnements qui 
ne s'accomplissent que par les conseils humains. 
Id 8ciOy dit ce jeune homme dans le poete comique 
(Anrfr., act. IV, sc. i, v. 40, 41), Deos satis mihi 
infensos qui tibi auscultaverim. Ce langage, si com- 
mun dans les comedies et dans les histoires, fait 
voir que c'est le sentiment du genre humain que 
ce qui se fait le plus librement par les hommes 
est dirige par les ordres secrets de la divine Pro- 
vidence (1). » De mĉme, « tous ceux qui gouvernent 
se sentent assujettis k une force majeure. Ils font 
plus ou moins qu'il8 ne pensent, et leurs conseils 
n'<Mit jamais manque^ d'avoir des effets imprĉ- 
vus (2). » Bossuet remarque ailleurs ingenieuse-^ 

(i) Bossuet, t. xxn, p. 272. 
(2) Idem, t. xxiii, p. 616. 



124 ESSAI SCR Lk PHItOSOPHIE D£ BOSSUET. 

ment « qu'on a beaa compasser dans son esprit tous 
ges discours et tous ses desseins ; Toccasion apporte 
toujours on ne sait quoi d^imprevu, en sorte qu'<0i 
dit ou qu'on £aiit toujours plus ou moins qu'on ne 
pensait. Et cet endroit, inconnu k ri^omme daos ses 
propres actions et dans ses propres dĉmarches, c'est 
Tendroit secret par oŭ Dieu agit, et le ressort qu'il 
remue (i). » 

Quoi qu'il en soit de ces differentes tentatives, et 
quelque insurmontables obstaclesqu'offrerid4e des 
perfections de Dieu, Bossuet conclut que nous avons 
une idee tres claire de notre liberte^ et que nous ne 
pouvons non plus en douter que de notre Ĝtre. Car 
nous connaissons notre liberte et par une expĜrience 
certaineet par un raisonnement invincible (2). 

£n ef fet, « avant de prendre son parti y on rai- 
sonne en soi-mĜme sur ce qu'on a a feire, c'est-a- 
direqu'on delibere, et qui delibere, sent que c'est 
a lui de choisir. 

» Ainsi im homme qui n'a pas Tesprit g&te, n'a pas 
besoin qu'on lui prouve son libre arbitre y car il le 
sent ; etil ne sent pas plus clairement qu'il voit ou 
qu'il raisonne, qu'il se sent capable de dĜlibĉrer ou 
de choisir. 

» De co que nous avons notrelibrearbitre a faire 
ou a ne pas fairc quelque chose, il arrive ^ue, se- 
lon quc nous faisons bien ou mal, nous sommes 
dignes de blŭme ou de louange , de rĉcompense ou 

(1) Bossoet, t. XXV, p. 396« 

(2) IdeiHjt. xxii, p. 265. 



THĈORIE DE L\ LIBBRTĈ. 195 

dech&timent; et c'est ce qui s'appelle mĜrite ou 
d6mĜrite(l). 

» On voit aussi qae c'est autre chose de priser 
un homme comme bien composĜ, que de louer une 
action humaine comme bien £aite ; car le premier 
peut convenir h une pierrerie et a un animal, aussi 
bien qu'a un homme y et le second ne peut conve- 
nir qu'ŭ celui qu'on reconnalt libre (2). » 

Enfin y le Traite des causes indique comme la 
plus importante des divisions, la division des 
causes efficientes en cause premiĉre et en cause 
seconde (3). 

Bossuet, par consequent, est inebranlable sur le 
fisdt de la liberte, et lorsque les i^ux mystiques la 
voudront dĉtruire, il saura defendre contre leurs 
vaines sublilitĜs ce principe du libre arbilre, « qui 
nous rend capables de vertu et de merile e't qui est 
un des endroits de rhomme oŭ Timage de Dieu 
paratt davantage (4). » 

Mais tout n'est pas dit^ quand on a clos ce long 
debat de la libertĉ humaine et de la prescience di- 
vine, qui aboutit en derniĜre analyse a une fin de 
non-recevoir. II faut encore, pour elablir la libertĉ^ 
la sauver du dĜterminisme. 

Ne doit-on pascraindre^ eneffet, que nous trou- 
vions en nous-mĉmes et dans les motifs qui nous 

(1) Bossnet, t. xxu, p. 85. 

(2) Idem, t&td.,p. 263. 

(3) Voyez le Traiti de$ causes. 

(4) Bossuet, t. V, p. 87« 



196 ESSAI SOR LA PHILOSOPHIE DE BOSStJET. 

sollicitent cette nĉcessite d action qui, tout a Vheure, 
semblait nous ĥtre imposĜe par Dieu?S'ilest vrai 
que nous n'agissions jamais qii'6n vertu de certains 
motifS) n'y a-t-il pas entreces motifs et raction qiii 
les suit une relation de cause ŭ effet qui dĉtroit 
(oute libert^, et notre choixe8t-ilautrechosequ'une 
impulsion fatale, qui provient de la puissancedes 
motifs, entre lesquels il y a d'abord lutte^ mais dont 
le plus fort finit par Femporter? En un mot, les 
manifestations de Tactivite ĉtant toujours prĜcĉdees 
par certaines manifestations de rintelligence, et 
rintelligence Ĝtant passive, notre activite elle-m6me 
ii'est--elle pas au fond une pure passivite? 

Evidemment toute action a et doit avoir un motiR 
Une action sans motif ne pourrait se concevoir chez 
un Ĝtre intelligent. Mais de ce qn'on se propose un 
but, 8'ensuit-il qu'on perde la libertĜ d'y attein- 
dre^ etn'est-il pas manifeste, au contraire, que k 
libertĜest d'autant plus grande, qu'elle n'errepoint 
au hasard et sans prĉference? Ge n'est pas la*force 
des motifs qui produit notre determiuation ; c'est 
notre dĉtermination quifait la forcedes motifs. IĴn 
motif en soi n'est ni le plus fort, ni le plus faible, 
et sa force ou sa faiblesse dĜpend uniquement de 
notre c^iois. Proposez-moi d'un cdte un parti qui 
r^unisse toute espi^ce d'avantages, et de Tautre un 
partiqui compromette mes interĜts les plus chers^ je 
puis, en vertu de maliberte, negliger le premier 
etprendre le second. Or, si je suisUbre, quand je 
tourne ma libertĜ contre moi-mĉme , le serai^je 



TH^OliiE DB LA LiBERT^. 1^7 

moins, quand je ferai de cette libertĉ un utileusage? 
La conscience, d^ailieurs, ne nous crie-t-elle pas a 
chaque instant que nous pouvons nous abstenir ou 
agir, continuer ou suspendre Taction commencee^ 
la reprendre apres Vavoir suspendue, Tabandonner 
eaftn pour une aclion diffĉrente oucontraire? Cest 
86 payer domots que de comparer la volonte qui se 
dĜcide^» au fleau de la balance qui incline du c6te 
dtt plateau le plus chargĜ. Car il n'y a dans le flĉau 
rien qui puisse neutraliser ou vaincre Tattraction 
qoi rentratne, tandis que dans notre liberte se 
trouve une energie capable de resister k funivers 
entier, que dis-je, a Dieu lui-mĉme. 

Les motife excitent doncnotrelibertĜ as'exercer; 
ils ne la pecessitent pas, et loin de la dĉtruire, ils 
lui donnent son expres$ion la plus haute, lorsqu'iIs 
se produisent avec une ĉvidence irrĉsistible. Par 
consequent encore^ le moyen le plus sŭr d'accroltre 
b Uberte consiste a ĉclairer rintelligence. > 

Gependant il y a eu des philosophes qiiiy par une 
timiditĉ surprenante, n'osant considerer Tactivite 
dans ses rapports avec rintelligence, se sont Ĝyet^ 
tuĜs k decouvrir quelques uns de ces rares ĉtats de 
Fŭme oŭy 801 1 faiblesse, soit complĉte absence des 
motifs, elle semble indifferente aux partis les plus 
contraires, et c'est dans cette indiffĜrence m^me 
qu'ils ont placĉ la liberte. 

Descartes considerait a bon droit la libertĉ d'in- 
diff6rence comme le plus bas degrĉ de la Iibert6 (1), 

(Iĵ Descarles, li* m^dit , 1. 1, p. 301. Gt Lettres^ t. vi, p. i3it 



128 ESSAI SOR Lk PHILOSOPHIfi D^ BOSSUET. 

etLeibniz, aux yeux de qui tout s^enchatne, la 
traitait de chimerique (!)• 

Quel a etc le sentiment de Bossuet? A-t-il cru 
que rhomme est d'autant plus libre, qu'ilsaitmoins 
h quel objet il convient d'appliquer sa liberte, et 
une erreur si ĉnorme a-t-elle pu entrer dans un 
aussi grand esprit? Le passage suivant pourrait^ k 
la rigueur^ le faire supposer ^ 

« Parce que, dans les dĉliberations importantes, 
il y a toujours quelque raison qui nous determine, 
et qu'on peut croireque cette raison fait dansnotre 
volontĜ une necessitĜ secrete dont notre ftme ne 
s'aperQoit pas; pour sentir ĉvidemment notre li- 
berte, il faut en faire FĜpreuve dans les choses oŭ 
il n'y a aucune raison qui nous penche .d'un c6t6 
plut6t que d'un autre (2). » 

Toutefois on se convainc bientdt, par une etude 
plus altentive, que Tacte indifferent est pour Bos- 
suet un exemple, et non point le type de Tacto libre. 
D'abord, bien qu'il designe sous la denomination 
commune d'operations intellectuelles (3) les actes 
de rentendement et de la volonte, il n'a garde de 
confondre ces deux facuites de V&me. « Entendre 
et vouloir, n'est pas absolument la mĜme chose. Si 
c'etait absolument la mĉme chose, on ne les distin- 
guerait pas ; mais on les distingue , car on entend 
ce qu'on ne veut pas, ce qu'on n'aime pas, encore 



(1) Leibniz, TModicŝe, p. 259, 277. 

(2) Bossuet, t. XXII, p. 260. 

(3) Idem, ibid., p. 59. 



TH]Ĉ0ai£ OE LA LIBERTIĈ. 129 

qu'on ne puisse aimer ni vouloir ce qu'on n'entend 
pas (!)• » Ensuite il remarque souvent que nous 
nagissons jamais sans motifs. « Tout ce que j'en- 
tends est fondĉ sur quelque raison ; je ne veux rien 
que je ne puisse dire pour quelle raison je le 
veux (2). 

Encore que notre &me soit libre^ elle n'agit 
jamais sans raison dans les choses un peu impor- 
tantes; elle en a toujours une qui la dĉtermine (3). 

Je sais que vous 6tes libre ; toutefois, pour vous 
excitery il faut quelque raison qui vous persuade» 
qui vous determine (4). » 

II y a plus : Tensemble de sa doctrine d^montre 
qu'il comprend mieux que Descartes tout levidede 
la libertĜ d^indifference, parce qu'il la nie mĉme de 
Dieu; mieux aussique Leibniz^parcequ'il obeit krevi- 
dence desfai ts et non pas aux exigences d'un s^stĉme, 
qui part d'une Iiypothĉse et se termine au fatalisme. 

Bossuet en effet distingue la libertĉ de Dieu et 
la liberte de rhomme. Identiques par leur nature^ 
ces deux libertĜs diffĉrent par leur degre et la li- 
bertĜ de Dieu seul est une veritable independance. 
Est-ce k dire que la libertĜ divine soit capricieuse, 
arbitraire, sans r^gle^ et qu'au lieu de suivre une 
loi; elle constitue toute loi? 

SiovolOf $ic jvbeo^ sitpro ratione voluntasl 

(1) Bossuet, t. V, p. 33. 
(2} Idem, t. xxii, p. 59. 

(3) Idem, t6td,p. 290. 

(4) Idem, t« vii,p. 115. 



1^0 ESSAI SI3R t\ PRI^OSOPH)^ \>E BOSSUET. 

P^scartes Tavait pieose (1). Suivant lui, « riadif 
ferepce qui convient a la Hberte de rhomme Oft^ 
forf dif£Brente de celle qui convieat a la libef le dfi 
Pi^u. 11 repugne, en ^ffet. que la volonte de him 
^'ait p£^$. ete de toute eteruite iudifferente a toutei 
les choses qui ont ete faites ou qui se feront ja- 
u^\9 (2) ; de telle sorte qu'U a ete aussi libr^e de 
faĵffe qu'il ne fŭt pas vrai que toiUes lea ligRes ti- 
ree^ d^ centre a la ciriX)nfere^oe fussent egales/ 
copi^fa^ de n^ pas. cr^er le monde (3). » 

^^ei^niz repre^d Oei^c^rtes s^vec vivacile. << II ne 
saurait s'imaginer que M. Pes^^rtes ait pu 4lr^ tou^ 
4^ bo^ ^ ce sentiipeui, quoi qu'il ait eu dos secta- 
teuf ^ q\f\ aient eu la facilitĉ de lecroire et d^ le ^uiv? e 
bopnement oŭ il ne faisait que sembla^t daller. Cĝ- 
ts^il apparemment un de ses tours^ une de se$ ruse& 
pt^ilosophiques. Que n a-t-il vuquec'est reatende- 
n^^^t divin qui fait ia realite des veritĉs eternelle&^ 
quoique sa volonte n'y ait point de part (4). » 

Bossuet^ comme Leibniz^ comme lV]alebranche(5) , 
crpi^it degn^der Dieu de ne pas reconnaltre m 
lui^ ^n perpetuel accord entre sa sagesse et sa 
p^i^sgnce. Sans doute, Dieu «'a pas au-dessus de 
Ivii une ^oi qui lui commande^ mais cette loi esk en 

(1) Voyez le chapitre 3. 

(2) Descaries, t. iĵ, p. 3illiS, RSponse auxsix.object. 

(3) Idem, t. vi, Lettres, p. 308. 
(ŭ) Leibniz, Thŝodicie, p. 186, 187. 

(5) Malebranche, Entretiens mŝtaphysiques^ 9* entretien^, pf. 
4* m4dit, chrŝt» 



TI|£ORfl^ m LA LlBERTt. 131 

Itti^ou p^lutM, eUe est lui-m^me. ĥonc, c< qaaRd ^n 
4<t q^eDiieu veut toujours ce qu'U y a de niettiL, 
ca in'e^t pas qu'il y ait un mieux dans les eboses qtti 
pfsec^e, 90 quelque soiie, sa volonte et qtti Vat- 
tife i mais {^'est que lQut ce qu'il veut<» parla devient 
m^leur, a cause que sa volonte est cause de tout 
le IPi^ et de tout le iKMeux qui se trouve dans la 
crĜatuTe (1). En effet, oe premier libre ne peut 
jamais ni aimer, ni foire autre phose que ce qui est 
un t)ien vĉritable, parce qu'il est luimĜme par son 
esaence le bien essentiel, qtti iufltte le bien dans 
tout ce qu'il fait (2). » 

(•'homme sera-t-il aussi a tui-m^e sa f^opra )oi ? 
C^st l^ ce que voudraient les Libei^tiJisi dans leuF 
fierU in£ieqs6e. c< Peu s en f^^ut quits i)'envient auiL 
a(un[iaux leur liberte, et qu'i{s ne cĜlebjrent haute- ^ 
nieiit le bonheur des bĜtes sauvages, de ce qu'elle& 
nmlt ^^^^ I^^u^^ desirs, d'autres Ipis qtte leurs 
desirs mĜmeS;, tant iis ont ravili 1'hooneur de notret 
natttre (3) I » Mais qu'ils entendent va^l quelle doit 
Ĝtre notre lib,erte ! « Le premier degrĉ de la liherte, 
c'est la souverainete et rindependance , et cela 
n'appartient qu'a Dieu; c'est pourquoi le secoud 
de^rĉ ovi les hommes doiivent se ranger, c'e$t d'ĉtre 
imn|^ediatejp|ient au-dessous de Ciieu (4). Oi^ pent ^e 
figurer trois espĉces de Ubertĉ ^aps les cre^tur^^ : 

(1) Bossuet, t. xxn, p. 262. 

(2) Idem, ibid., p. 265. 

(3) Idem, t. x, p. M. 
{k) Idem, f6t(f,, p. 161. 



132 £SSAI SI]R L4 PHILOSOPniE OE BOSSVET. 

lapremiere, c'est la liberte des animau^ ; la seconde, 
c'e8t la libert^ des rebelles ; la troisieme, c'est la 
liberte des sujets et des enfents. Les animaux sem- 
blent Ĝtre libres, parce qu'on ne leur prescrit au- 
cune loi ; les rebelles s*imaginent TĜtre, parce qu'ils 
secouent le joug des lois; les sujets et les enfents 
de Dieu le sont en effet, parce qu'ils se soumettent 
humblement k la sainte autorite des lois. Telle est 
la libcrtĜ vĜritable (1). » 

Car « en est-on moins libre, pour obeir a ia raison, 
et a la raison souveraine , c'est-k-dire a Dieu (2) ? » 
Evidemmenl «ce n'est pas s'opposer a un fleuve, ni k 
la libertĜ de son cours, que de relever ses bords de 
part et d'autre y de peur qu'il ne se deborde et ne 
perde ses eaux dans la campagne ; au contraire , 
c'est lui donner le moyen de couler plus douce* 
ment dans son lit , et de suivre plus certainement 
son cours naturel. Ainsi ce n'est pas perdre la li- 
bertĉ que de lui imposer des lois , de lui donner 
des bornes de qk et de la pour empĜcher qu'elle ne 
s*^gare; c'est Tadresser plus sŭrement a la voie 
qu'elle doit tenir ; par une telle prĜcaution , on ne 
la gĜne pas, mais on la conduit ; on ne la force pas^ 
mais on la dirige. Geux-Ia la perdent , ceux-Ik la 
detruisent qui detournent son cours naturel , c'est- 
k-dire sa tendance au souverain bien (3).»Bossuet 
ne S8 lasse pas d*insister sur la nature de la vraie 

(i) Bossuet, t. X, p. 3ŭ. 
(3) Idem,t&tci.,p. iSa. 
(3) Idem, ibid., p. 36, 129. 



THtoRlE D£ LA LIBERTĈ. 133 

libertĜ. De la les comparaisons lcs plus belles r 
« Vojez ce cheval ardent et impetueux , pendant 
que son ĉcuyer le conduit et le dompte, que de 
mouvements irreguliers ! Cest un effet de son ar- 
deur , et son ardeur vient de sa force, mais d*une 
force mal reglĜe. U se compose , il devient plus 
obeissant sous Teperon, sous le frein, sous la main 
qui le manie a droite et ^ gauche, le pousse y le re- 
tient comme elle veut. A la ĥn, il est dompte ; il ne 
fait que ce qu'on lui demande y il sait aller le pas^ 
il sait courir, non plus avec cette activite qui Tepui* 
sait y par Iaquelle son obeissance etait encore deso- 
beissante* Son ardeur s'est changĉe en force y ou 
plut6t y puisque cette force Ĝtait en quelque sorte 
dans cette ardeur, elle s'est reglĉe. Ame chretienne, 
s'Ĝcrie Bossuet dans un enthousiasme lyrique, 
agis ainsi, et change ton activitĉ en gravite, en dou- 
ceur, en regle. Noble animal^ fait pour Ĝtre conduit 
de Dieu y et le porter, pour ainsi dire , c'est la ton 
courage, c'est la ta noblesse (1). » 

La vraie libertĉ est donc une libertĉ rŝgUe , et 
tandis que lesLibertins courent a la servitude, par 
la libertĜ ; au contraire, c'est a la liberte que Ton 
parvient par la d6pendance (2). 

Mais '< si le nom de liberte est le plusagreable et 
le plus douXy il est tout ensemble le plus dĜcevaut 
et le plus trompeur de tous ceux qui ont quelque 
usage dans la vie humaine. L'homme perd sa libertĉ 

(1) Bossuet , t vi, p. 228. 

(2) Idem, t. XI, p. 310. 



134 ESSAl SDR Lk PllILOSOPHIfi DE BOSSUET. 

ea h mulaat tmp tfttendre ; il ne sait pas l^ coh- 
server^ parce qu'il iiIb sait pas aussi lui donher deŝ 
boraes. U tratisgresse toutes les lois, il aime, il ^ 
venge suivant qu'il est pousse par soh huhileur, ^i 
laisse aller son ceeur ^ l'abandon partoht oŭ le plai- 
sir Fittire ^ il croit respirer uh air plus libri^, tVi 
proMeikant de ^ et de li ses dĉsirs vagues et ihcetr- 
tains, et il appielle libert^ son ^gatemeht, ŭviĉugle 
et malheureŭx quHl est, puisqu'en faisaht 'C6 qu'ii 
veut, il 8'etogage k ce qtt11 veutle moins (1). 

De ce mattvais usage de la libeHe , qUand \\ s6 
tourtieenhabitttde,iiatlcequ'on appelle le Vice (2). 

Le bon usage ŭ^ li^ libertĉ, quand il se tourhie ed 
habitude^ s'appelle la vertu (3). Nous distinguohS 
alors entr^ la libert^ 61 Tindĉpendance ; hous cohi- 
prenons que, pour ĉtre libres, nous ne sommes 
pas souverains> et la libertĜ veritable s'Ĝtablit ŝioii- 
dement sur les debris de libertĉs insolentes et rhi- 
aeuses(4). 

Sachons en consequence accepter d'e salutaires 
et fraetueuses eontraintes; faisons un premier )ef- 
fort, passons le premier degrĉ; nous verrons insĜtt- 
siblement le chemin s'aplanir et se feciliter deVant 
nous (5)^ sans que nous puissions perdre cependant 
oetM j^rtie m^lheureuse de notre liberte par Iaquelle 



m BMUeli t. xs p^ 39, B6. 

(2) Mem^ u xxui p. 6& 

(3) Idem, t. xxii, p. 85. 
(6) Idem, t. x, p. 161. 
(5) Idem, t. vii, p. ZtOl. 



THĈORiE DE LA LIBERTĈ. 135 

nous nous devoyons. Car cette liberte glorieuse de 
ne pouvoir plus faillir, c'est la recompense des 
saints, c'est la felicitĉ des bienheureux (1). Usons 
bien de la liberle qui jpeut se degager de la ser- 
vitude, et la liberte nous sera donnĉe un jour trĉs 
pleine^ tres «iitt^r<ft ^t tr^ pAissMtie) ]^ar laquelle 
nous ne pourrons jamais Ĝtre soumis a aucuhe ser- 
vitude de nos passions, ni k aucun attrait du maL 
Gelle-la, qui est imparfaite, nous est donnee pour 
notre merite; celle-ci, qui estparfeite, est reservee 
pour la recompense (2). » 

Ainsi, tout ce qu'il y a en nous-m6mes nous sert 
a cohnaltre Dieu (3), et Dieu se decouvre ici a nous 
par un nouveau c6te. Notre liberte, subordonnee el 
chaŭcelante, nous fait concevoir line liberte inde- 
fectible et sans dependance. Notre liberte, dans 
ses deploiements successifs, poursuit un but su- 
prĜme, qui ne peut Ĝlre que Dieu ; « car bieu etant 
le premier principe d'oŭ sortent toutes choses, il 
est aussi la fin derniere a laquelle elles se rappor- 
teni, et l'homme ne se doit servir de sa libertĜ que 
pour se donner a lui par sa volonte, comme il est 
a iui par sa nature (4). » 

(1) ^sŭet, 1 1, p. 129. 
(S) Idetn^ t. VII, p. Ŭ02. 
(3) Idem, t. xxii, p. 210. 
{U) Voyez le Traite des caiAses. 



CHAPITRE V. 



nirfmrle 4e 1» lPwmwkŭmnme. 



Aprĉs avoir considĜrĉ que la philosophie consiste 
principalement a rappeler Fesprit a soi-mĉme, 
pour r^lever ensuite comme par un degrĉ sŭr jus- 
qu'a Dieu, Bossuet a commencĜ par la <c comme par 
la recherche la plus aisee , aussi bien que la plus 
solide et la plus utile qu'on se puisse proposer. Gar 
pour devenir parfait philosophe, Thomme n'a be- 
soin d'etudier autre chose que lui-m6me ; et sans 
feuilleter tant de livres , sans faire de pĜnibles re- 
cueils de ce qu'ont dit les philosophes , ni aller 
chercher bien loin des experiences, en remarquant 
ce qui se trouve en lui, il reconnatt par \k rauteur 
de son Ĝtre (1). » En effet, «Dieu n'habite point 
dans la matiĉre ; Tair le plus pur et le plus subtil 
ne peut Ĝtre le siege oŭ il reside ; sa vraie demeure 
est dans T&me , qu'il a faite a sa ressemblance y 
qu'il eclaire de sa lumiĉre, ct qu'il remplit de sa 
gloire (2). » 

(1) DoBsuet, u XXII» p. 14. 
(3) Idem» U xxtii» p. 75. 



Tll£ORl£ D£ LA PROVlDENCfi. 137 

La psychologie , oŭ se trouvent en quelque sorte 
infuses ]a logique et la morale , n'est donc pour 
Bossuet qu un acheminement perpetuel vers la thĉo- 
dicĜe j et notre manque d'6tre lui demontre Dieu 
autant que notre Ĝtre mĉme. 

Ainsi , vouloir 6tre heureux , c'est confusĉment 
vouloir Dieu, et ce desir de bonheur qui nous agite 
nous fait concevoir «une naturevraimentbienheu- 
reuse et qui n*a rien k desirer (1). » 

« Dĝs la encore que notre ŭme se sent capable 
d'entendre, d^affirmer et de nier, et que d'ailleurs 
elle sent qu'elle ignore beaucoup de choses, qu'elle 
se trompe souvent, et que souvent aussi, pour s'em- 
pĜcher d'6tre irompee, elle est forcee k suspendre 
son jugement et k se tenir dans le doute ; elle voit 
a la verit6 qu'elle a en elle un bon principe , mais 
elle voit aussi qu'il est imparfait et qu'il y a une 
intelligence plus haute a qui elie doit son Ĝtre. 
Car si nous elions tout seuls inlelligents dans le 
monde, nous seuls nous vaudrions mieux avec 
notre intelligence imparfaite que tout le reste qui 
serait tout a fait brute et stupide ; et on ne pourrait 
comprendre d'oŭ viendrait , dans ce tout qui n'en- 
tend pas, cclte partie qui entend, rintelligence ne 
pouvant nattre crunc chose brute et insens6e. II 
faudrait donc que notre &me , avec son intelligence 
imparfaite , nc laissŭt pas d'Ĝtre par elle-mĉme , 
par consĉquent d'6tre Ĝternelle et indĉpendante de 

(1) Bossuet, t. XXII, p. 199. 



td8 ESSAl StjR L\ PHILOSOtalE DE BOSSUET. 

loule autre chose : ce que nul homme, quelqiie tbu 
tju'il soit , n*osant penser de soi-m6me , il reste 
(Jti*il connaisse au-dfessus d6 lui une idtelligence 
t^arfeite , dont toute autre re^oive la iFacultĜ et ta 
mesure d'entendre. 

i^Nobs cbtln^issons doŭc par taous-ib^mfes '^i par 
nolrie propire itaperfection , qu'il y a une sagiesse 
iUfinie (}ui ne se trotnpe jamais, qui ŭe doŭte d'e 
rien, qui n'ign'ore rien, parce qu'elle ia unie pleine 
ĉttWpr6hension de ia v^rite , ou |)lut6t (Ju'ell^ iest 
la v6ritie hi6m6 (1) ; » et c'est teiie verite que j[ibur- 
iUit notre ihtelligencfe. 

Par k to^me raison , hous connaissons * qu'il f 
4 nhfe isouveraine bohlĉ qhi he ^feut jaifaais faire 
ĉlŭcUh mal , ati lleh tjue notrfe votoiite ihi^artaite , 
si telfe pfelU faire le bifeh , peht aussi s'eil detoŭr- 
life^* (^). >^ fittes lib^feS, hbUŝ teiidons vers un bhl 
qUl fefet ttieii, fet notire libeHe sŭbbrdonnee et dfefail- 
lahtfe shppose invinciblelnent bn premiel^ Libre 
(jhi he peat jamais failiir. 

Dieu est donc en nous et « nous ne pouvons Pat- 
teindre (3). Notre faible entendement ne pouvaht 
porter une idee si pure, attribue toujours, si Ton 
n'y prfend garde , quelque chose du nĉtre a ce pire- 
mier Ĝtre. L'effet le plus nĉcessaire de la cohnais- 
sance doit Ĝtre par cons6quent de demĜler soigneu- 
settient de Tidee que nous nous formons dfe bieu 

(i) Bossuet, t. XXII, p. 198. 

(2) Idem, ibid.y p. 199. 

(3) Idem, t. vii, p. 287. 



TtoĈtORIfi m LA MoVlDfiNGfi. i3^ 

toutes 1^5 imaginatiohs humaines (1), expriniant 
li^bitlieuirsbomme nŭŭs pouvons fce quiB Hous tte pou- 
vOns assfez expritoe** comme il est (2). » 

Dfe toŭtfe 6ternite Dieu esl : Diieu fest parfiiit (3). 
Car le parfi&it est plut6t que rimparfeit, et iHm- 
parfait le suppose, parce (Ju'il ya une perfectibn, 
aVanl lqu'il y ait un d6feut (4). << filre 6ternel , im- 
mens6, infini, exempt de toute toatiĉre, librfe 
de tbutes limites , diegage de toute imperfection , 
qŭel est ce miracle ? Nous qui ne sentons rien 
qtte de borne, qui ne voyons rien que de muable, 
oŭ avohs-nous pu comprendre cette eternitĉ ? oŭ 
avons-nous songe cette infinite (5) ? » 

Bossuel reproduit la preuve cart^sienne par 
exceHence de Te^istence de Dieu. De plus, ^ 
rexemple de Descarles, et d'accord en cela avec 
Malebranehe et Leibniz (6), il affirme qu'en Difeu 
ridee de rexistence et Tidee de ressence ne 
sont pas distinguees. « H n'y a qu'un seul objet 
en qui ces deux idĉes sont inseparables ; c'est cet 
objet 6ternel qui est congu comme etant de lui, 
parce (|ue dfes la qu'il est con^u coinme etant de lui, 
il est ^con^u comme etant toujours, comme etant 



(1) Bossuel, t. viii, p. 293. 

(2) Idetn, ibid., p. 5t5. 

(3) Iden, t. t, p. 2. 
{li) Idem, ibid.^ p. li» 

(5) Idem, t. viii, p. Zi08. Gf. t. xi, p. A2. 

(6) MalebraQche, Recherche de la veritS, liv. Uf p* 3&9.~Leibntz, 
^dition Dutens, Op., t. ii, part. i^^, p. ^bh» 



140 ESSAI SUR tk PHILOSOPHIE Dfi BOSSUET. 

immuablement et nĉcessairement, commeetant in- 
compatible avec le non- ĉtre, comme etant la pleni- 
tude de rĉtre, comme ne manquant de rien, 
comme Ĝlant parfait, et comme etant tout cela par 
sa propre essence, c'est-a-dire comme etant Dieu 
parfaitement heureux (1). » 

Mais au lieu de proscrire sans rĉserve Targu- 
ment des causes finales , comme Tavait feit Des- 
cartes, Bossuet le developpe avec complaisance. 

« Quel architecte est celui, qui faisant un bŭti- 
ment caduc, y met un principe pour se relever de 
ses ruines!.... Si nous considerons une plante qui 
porle en ellc-mĉme la graine d'ou il se forme une 
aulre planle^ nous serons forces d'avouer qu il y a 
dans cette graine un principe secret d'ordre et 
d'arrangement, puisqu'on voit les branches^ les 
feuilles, les fleurs et les fruits s'expliquer et se d^- 
velopper de la avec une telle rĉgularite ; et nous 
verrons en mĜme temps qu il n'y a qu'une profonde 
sagesse qui ait pu renfermer toute une grande 
planle dans urie si pelite graine, et Fen feire sortir 
par des mouvements si regles. Mais la formation 
de nos corps est beaucoup plus admirable (d). » 

11 n'y a pas mĉme jusqu'a la preuve qui se tire 
du consentement universel que Bossuet omette 
d'invoquer, lellement il pense, a rencontre de 
Pascal (3), qu'il importe d'etablir d'une maniĉre 

(1) Bossaet, t. xxy, p. /iO. 

(2) Idem, t. xxii, p. i91. 

(3) Pascal, PensieSf 2* part, art. 3. 



th£orie de la providence. 141 

irrĉfragable et par la raison, cette veritĉ de rexis- 
tence de Dieu^ centre immobile vers lequel toutes 
les autres verit6s viennent aboutir. Cest pourguoi 
il remarque « que parmi tant de moeurs et de sen- 
timents contraires qui partagent le genre humain, 
on n'a point encore trouv6 de nation si barbare qui 
n'ait quelque idĉe de la Divinite : ainsi nier la 
Divinite, c'est combattre la nature mĉme (1).» 

a Dieu, conclut Bossuet, etant une lumiere in^ 
finie, il ramasse en Tunite simple et indivisible 
de son essence toutes ces diverses perfections qui 
ont ete dispersĉes dc Qa et de la dans le monde ; 
toutes choses se rencontrent en lui d'une maniĉre 
trĜs eminente (2), 

p II n'y a rien de plus existant ni de plus vivant 
que lui; parce qu'il est et vit eternellement. II ne 
peut pas qu'il ne soit, lui qui possede la plenitude 
de r6tre, ou plutdt qui est Tĉtre mĉme, selon ce 
qu il dit k Moise : « Je suis celui qui suis, celui qui 
D est m'envoie a vous. {Exod. III, 14) (3). » 

Bossuet s'en tiendra-t-il, en parlant de Dieu^ k 
cette notion generale de rĉtre ? Sans doute il avoue 
qu'elle est la plus grande, comme la plus simple 
de toutes (4). Mais il ne s'y astreint pas avec les 
feux mystiques, et loin que Dieu soit pour lui un 
ĉtre indeterminĜ et abstrait, c'est dans la dĉtermi- 

(i) Bossuet, t. Ksv, p. iUb. 

(2) Idem, t. viii, p. 40. 

(3)' Idem, t. xxii, p. 199. Cf. t. v, p. 2. 

{k) Idem, t. xyiii, p. 70. 



142 ESSAI SUR hk PHILOSOPHIE DB BOSSUET. 

nation mĉme et la coDoaissance des attribnts de 
Tĉtre, qu'il foit consister la connaissance de Dieu. 
a Onest contraint, pourconnattreDieu, de conduire 
so;a esprit s^r plusieurs idees, etant impossit^^ 
d'en trouver aucune dopt on soit conte^t; de sorte 
que tout se termine k se perdre dan^ quf>lqi]|e 
cliose de plus inconnu (1). » 

De la une sĉrie de pages admirables, oŭ il ex- 
plique et cĜlebre tour a tour Tunite (2), reternite de 
Dieu (3),la puissance de celui qui, etantla forme 4es 
forpies et Tacte des actes, a fait tout ce qui est sc- 
lon ce qu'ilesty et autant qu'il est (4), etenfin cette 
Pfovidence, toujours presentC; qui^ apres avoir 
resolu de laisser tomber en quelques natures ui^ 
rayon de cette intelligence premiere qui reside en 
elle^ <x a imprimĉ sur une iuĥnite d'autres crĜalures 
divers caracteres de sa bonte, afin ^ue, les un^s 
fournissant de tous cdtes la matiere des louai^es^ 
et les autres leur prĜtant leur intelligence et hnf 
voix^ il se fit un accord de tous les Ĝtres qu\ com- 
posent ce grand monde, pour publier ĵour et nuit 
la grandeur de leur commun maitre (5). » 

£n effot^ aqui a forme tant de genres d'animaux, 
e( tant d'especes subordonnees a ces genres, tQUtes 
ces, proprietes, tous ces pipuvements, toutes oes^ 

(i) Bossuet, t. XTiii, p. 70. 

(2) Idem, t. v, p. 6. 

(3) Idem, ibid,, p. 3. 

(4) Idem, ibid.y p. /|5. Cf. t. vu, p. 60. 

(5) ldem,t.yfi, p. 36. 



adresses, tous ces alinpents^ toutes cos forces di- 
yerses, loutes ces images de verlu, de penelration, 
de sagacite et de violence? Qui a fait marcher, 
glisser, ramper les animaux? Le mĉme auteur ^ 
fait ces co.nvenances et ces differences : celui qui a 
C^ojn^Ĉ aux poissons leur triste et pour ainsi dire 
le^r a]iorqe silence, a doi^pe aux oiseaux leurs 
ch^^ts si divers, et leur a n^is dans Vestomac et 
le gosier u^ie espece de lyre et de guitare, pour 
^nnoncer, chacun a sa mode, les beautes de leur 
credteur. Qui n'admirerait les richesses de la Vvor 
vidence, qui fait trouver kchaqueanimal,ĵusqu'^ ui^e 
mouche, iusqu'a un ver, la nourriture convenable? 
en sorte que la disette ne se trouve dans auc^ua 
partie de la famille, mais au contraire que Tabo^- 
dance y r^gne partout (1). » 

Que Thomme surtout, en se consid6rant Ivii- 
mĉme, se garde de se laisser entratner « a ce que 
le monde appeile has^rc( et fortune ; car nous som- 
mes produits par un conseil manifeste : toute la 
sagessedeDieu, pourainsidire, appelee. Necroyons 
donc pas que les choses humaines puissent aller va 
seul moment a Taventure : tout est rĜgi dans le 
monde par la Providence ; mais surtout ce qui re- 
garde les hommes est souspiis aux dispositions c('u^e 
sagesse occul^e et particuliere, pafce q^e, de tc^ViA 
les ouvrages de Pieu, rhomme es^ Qe\n\ 4'QW ^ 
o^^rieir veut ti^er le pluss de gloirp (2). 

(1) Bossuet, t. V, p. 81. 

(2) Idem, t&td., p. 71. 



144 ESSAI SUR LA PHILOSOPHIE DE BOSSUET. 

a N'e8t-ce pas enfin un effiet admirable de la Pro- 
vidence qui regit lemonde,quetoutes les creatures 
vivantes et inanimees portent leur loi en elles- 
mĉmes (1)7» 

Le dogme de la Providence eclate donc par tout 
Funivers, et chaque ĉtre en particulier, de mĉme 
que Tensemhle des ĉtres, atteste la perpetuelle in- 
fluence d'une puissance, d'une sagesse, d'une bontĉ 
souveraines. Ge dogme est le corollaire oblige du 
dogme de la crĉation, et Taction conservatrice de 
Dieu se conclut de la nature de Dieu d'une maniĉre 
aussi rigoureuse que son action crĉatrice; car si 
Dieu ne conservait pas le monde apres Tavoir cree, 
c'est qu'il ne le voudrait pas, ou que le voulant, il 
n'en connaltrait pas les moycns, ou qu'enfin, con- 
naissant ces moyens et les voulant appliquer, il ne 
le pourrait pas. HypothĜses insoulenables, puisque, 
dans le premier cas, on nie la bonte de Dieu, dans 
le second cas sa sagesse, Ĝt dans lc troisieme cas 
sa puissance ! Or, nier un attribut de Dieu, c'est 
nier Dieu, de lelle sorte que Tidee de Providence 
subsiste etroitement lieeaTidee de Dieu, ou plut6t 
n'est que cette idee m6me d^veloppee. 

L'expĜrience confirme ici le raisonnement, et 
tandisque Fesprit cĉde aux rigueurs de Targumen- 
tation, le coeur se sent convaincu par les preuves 
les plus touchantes et les plus populaires. 

Maintenant, comment accorder la Providence 

(1) Bossaet, t. viii, p. ŭ62. 



THĈORIE DG LA PBOVIDENCE. 145 

divine et la liberlĜ humaine? Cest ce quin'est plus 
en question (1). Non seulement Dieu prevoit nos 
actions, mais il y concourt^ sans qu'elles cessent 
pour cela d'6tre libres. La causalitĜ divine et la 
causalitĜ humaine s*exercent simultanement, et non 
pas h rexclusion Tune de Tautre; elles se subor- 
donnent^ mais ne se detruisent pas. Le sentiment 
irr^sistible que nous avons de notre liberte, la claire 
notion que nous possedons de Dieu suffisentalever 
toute antinomie, et la ]ogique se declare satisfaite^ 
quand elle sait reconnattre qu'on arrive toujours k 
des veritĉs indemontrables, par la mĉme raison 
qu'on part toujours de v6rit4s qui ne se dĉmon- 
trent pas. 

Aussi c< est-ce un beau mot d*Hippocrate^ que la 
fortune est un nom gui, d vrai dire, ne signifie 
rien (2). L'ev6nement des choses est ordinairement 
si extravagant et revient si peu ŭux moyens qu'on 
y avait employes, qu'il faudrait Ĝtre aveugle pour 
ne pas voir qu'il y a une puissance occulte et ter- 
rible qui se plalt de renverser les desseins des 
hommes, qui se joue de ces grands esprits qui ima- 
ginent remuer tout le monde, et qui ne s^aper^oi- 
vent pas qu'il y a une raison superieure qui se sert 
et se moque d'eux, comme ils se servent et se mo« 
quent des autres (3). La nature humaine connatt 
donc que le hasard n'est qu'un nom inventĉ par 

(1) Voyez le chap. iv. 

(2) Bossuet, t. xxT, p. iOA. 

(3) [dcm, t. VII, p. /|89. 

10 



146 ESSAl StlR Lk raiLOSOPUIE m BOSStĴET. 

rignorance,etqu'iIn'yenapointdansleinonde(l}*«> 
Gependant^ « de toutes les perfectĴons infinies de 
IKeu, celle qui a Ĝt6 expos^e aux contradictions les 
pki» opiniAtres, c-est sans doute cette Providence 
dternelie qui gouveme les choises humaines. 

» Rien n'a paru plus insupportable k rarrogance 
des Libertins, que de se voircontinueliementobser' 
t6s par cet oeil toujours veiUant de la Providence 
divine. 11 leur apara a cesLibertins que c'^tait une 
coŭtrainte importune de reconnaitre qu'il y eŭt au 
del une force supĉrieure qui gouvernftt tous nos 
mouvements et chAtiftt nos actions dĉreglĜes aveo 
une autoritĉ souveraine(3). » Cest pourquoi « ils 
disent ouvertement que les choses vont au hasard 
e( k raventure„ sans ordre, sans gouvernement, sans 
eteduitesupĜrieure; iniens^s qui, dans Tempirede 
DieU| parmi ses ouvrages, parmi ses bienfaitsi osent 
dir^ qu'il n'est pas, et ravir Tĉtre ^ celui par lequel 
subsiste toute la nature I La terre porte peu de tels 
monstres (3)« » 

Les Libertins ne trouvent d'ailleurs rien de plus 
fort contre la Providence, « que la distribution des 
biens et des mauX) qui paratt ii\juste, irrĜguliere, 
sans aucune distinction entre les bons et les mĉ- 
cbants* Cest \k qu'ils se retranchent comme dans 
leur forteresse imprenable ; c'est de lŭ qu'ils jettent 
kardiment des traits contre la sagesse qui rĉgit le 

(1) Bossaet, t. xxii, p. 232. 

(2) Idem, t. ix, p. 134. 

(3) Idem, t. tii, p. 103. 



TflĈORIE DK hk PftOVIDEllC£. I4T 

monde, $e persaadant foussement qu6 ie dĉsordre 
apparentdes choses hamaines rend tdmoignage con'' 
tfei»lle(l). » 

En o^t > ies objections qu'on a coutume d'ĉle- 
ver contre la Providence se reduisent toutes k oett^ 
ofajectton unique : H 7 a du mal dans !e tnoŭde. 
Ilai« ^u^est-^ce que le mal? 

« Le mal^ disait Leibniz, est une privation de 
Vdtre^ au lieu ^ueFactionde DieuvaaupositiF(S). » 
Bo0suet afiirme de m^me « que le mal n'a poinf 
de natore, ni de sub istance (3). LMdtto du mal n'est 
que FĜloignement de Tid^ du bien (4)^ et comm^ 
teut ce qui est n^atif, ii ne peut 4tre mtenduqii« 
par quelque chosede positaf (5). Lemal, enun mot^ 
n'estpoiDl un 4tre^ mai6 un d^fout) il n'a potnt 
paf oonsĜquent de cause elKciente/ et m peut vmiir 
qiie d'uBe cause qui) ^tant tir^ du neant, iBioit par 
14 sujett0 k faiUtr (6). Ge n'e8t donc point k Dieu 
qu'il faut rapporter le mal^ mais a i'homme, qui/ 
venant, pour ainsi dire, et de Dieu et du n^ant^ 
comme il peut par sa volontĉ s*Ĝlever k Tun^ il peut 
ausfii per sa volontĉ retomber dans rautre, faute 
d'avoir tout son ĉtre, c'est-ae-dire toute »a droi*- 
ture (7). » 

' (1) Bossuet, t. vni, p. 199. 
' ftt) Leibaie, ThSodicSe, p. B9. 
; }•) Bossaet, t. vns , p» i7a. 
X&) Idem, t ^xv, p. 19. 

(5) Idem, t6t(i{.,p. 69. 

(6) Idem, t. xxii, p. 271. 

(7) Idem, ibid., p. 30S, p. 265« 



148 ESSAl SUK LA PHILOSOraiE DE BOSSCET. 

Ainsi c*est h nous-mĉmes et non pas 2i Dieu que 
nous devons attribuer nos souffrances ; car ne voit- 
on pas manifestement « que, ne manquant ni de 
bonte, ni de poissance, s'ii nous laisse quelquefois 
sottfhir, c'e8t pour quelque raison plus haute? Cest 
un pĉre qui chfttie ses en&nts, un capitaine qui 
exerce ses soldats, un sage mMecin qui mĉnage les 
forces de son malade (1). » 

Leibniz, voolant rendre compte des desordres du 
monde, les comparait « a ces inventions de perspec- 
tive oŭ certains beaux dessins ne paraissent qu6 
confttsion, jusqa'a ce qu'on les rapporte a leur vrai 
point de vue^ ou qu'on les regarde par le moyen 
d'un certain verre ou miroir (2). » 

Bossuet compare aussi « la disposition des choses 
humaines confuse^ inĉgale, irrĉguliĉre, h certains 
tableaux que Ton montre assezordinairementdans 
les bibliothĉques des curieus, comme un jeu de la 
perspective. La premiĉre vue ne nous montro que 
des traits informes et un mĉlange confus de cou- 
leurs^ qui semble Ĝtre, ou Tessai de quelque ap- 
prenti, ou le jeu de quelque enfent^ plut6t qu6 
Touvrage d'une main savante. Mais aussit6t que ce-- 
lui qui sait le secret nous le fait regarder par un 
certain endroit, aussitdt toutes les lignes inegales, 
venant k se ramasser d'une certaine fa^n dans 
notre vue, toute la confusion se demĉle, et on voit 
apparattre un visage avec ses linĜaments et ses pro^ 

(1) Bossttet, t. Tiii, p. 339. 

(2) Leibniz, Thiodicŝe^ p. 160. 



THĈORIE DE LA PBOVIDENCE. 149 

portions, oŭ il n'y avait auparavant aucune appa- 
rence de forme humaine (i). » 

Sachons trouver ce centre de perspective, oŭ se 
d^mĉle ce que Dieu a ordonne, et « lorsqu'il nous 
semble que la rĉcompense coure trop lentement a 
la vertu et que la peine ne poursuive pas d'assez 
prds le vice^ songeons a rĜternitĉ de ce premier 
£tre ; ses desseins, formĉs et con^us dans le sein 
immense de cette immuable eternit^, ne dĉpendent 
ni des annĉes, ni des siĉcles^ qu'il voit passer de- 
vant lui comme des moments^ et il &ut la durĉe 
entiĉre du monde pour dĜvelopperlesordresd'une 
sagesse si profonde (2). Si donc les criminels pros- 
pĉrent visiblement, et que leur bonne fortune sem- 
ble feire rougir sur la terreresperanced'unhomme 
de bien, regardons le revers de la main de Dieu^ et 
entendons avec foi comme une Yoix>cĜleste qui dit 
aux mechants fortunesqui meprisent le juste op- 
primĜ : herbe terrestre ! 6 herbe rampante ! 
oses-tu bien te comparer a Tarbre fruitier pendant 
la rigueur de Thiver^ sous pretexte qu'il a perdu sa 
verdure et que tu conserves la tienne durant cette 
froide saison ? Viendra le temps de TetĜ^ viendra Tar- 
deur du grandjugementquitedessecherajusqu'ala 
racine, et fera germerles fruits immortelsdes arbres 
qne la patience aura cullives. Telles sont les saintes 
pensees qu'inspire la foi de la Providence (3). » 

(t) Bossuet, t. vm, p. 202. 

(2) Idem, ibid., p. 205. 

(3) Idem» ibid.t V* 214. , 



150 ESSAl 8DA LA PHlLOSOniB DB BOSSUET. 

En rteuiDĜ, Dieu ne veut jamais le ma!; 11 l.e 
permet quelquefois. U ne peut dtre Tauteur du 
mal ; oar le uial, de sa nature, tend au ntent y et 
la puissance de Dieu ya k r^tre , comme sa sagesse 
ou son entendemmt au vrai et sa Tolont^ au bien (1). 
Tel qu'il est, le monde est le meilleur des^ mondes 
possibles ei roptimisme reste la doctrine k laquel|B 
il feut 8'arrdter« 

Quelie eat la Yaleur de roptimisme? Oodile a 
6te sa fortune au dix^eptiĜme siĉcle? Pourquai 
Bossuet semble*t-il le rejeter absolument, bien 
qu'au fond il en maintienne les priocipes essentiels? 
' Descartes^ en refusant d'admettre en Dieu des 
iddes n^cessaires (2), avait donne a la libertĜ diviae 
un caractĉre d6cidĜd'arbitraire et d*indifforence (3). 
Desormais plus d'optimisme possible, puisque Dieu 
n'a ppur se d^lerminer que son vouloir. Sans doute, 
« si quelqtte raison ou apparence de bontĉ eŭt pr^ 
c4d4 la preordination de Dieu, elie Teŭt dĉterminĉ 
^ faire ce qui ĉtait le meilleur ; mais^ tout au coa- 
traire, parce qu'il s'est determinĉ k fadre les ckoses 
qui sont au monde , pour cette raison , comme il 
est dit dans la Genĉse, elles sont tris bonnes^ c'est- 
k-dire que la raison de leur bontĉ d^pend de ce 
qu'il les a ainsi voulu faire (4). » Toute recherche 
sur les causes finales est elle-mdme ^rtee ; car 

(1) Leibniz, r^o(2tc^e, p. 77, 

(2) Descartes, Rŝponse aux stx. objeet,, U n, p^ 3&8. 

(3) Idein, Lettres^ U vi, p. 308. 

(U) Idem, Rŝponse aux six. objecU^ U ll| p. 363. 



THftOUIfi DJS LA PROVIDBHCe. 131 

ft nou9 ne devons pas tant prĜsuiner de nous que 
de croire que Dieu ait voulu nous feire part de ses 
conseils (1). » Un pas de plus, et oette puissauce 
que ne dirige auoune idĜo itnmuable deviendrfi chez 
SpinoEa la force aveugle , d*oii procMent fetale* 
ment les manifestations du monde, « comme ie 
demi-oercle esl oblige de ne comprendre que des 
angles droits , sans en avoir la connaissance , ni la 
volont^ (2). » Aussi Leibniz a«t4i pu dire que Spi* 
noza n'avait feit que cuitiver certaines semenoes de 
la philosophie de Descartes (3). 

Gependant , par une contradiction remar^uable, 
Descartes affirme que Dieu veut toujours ce qui 
est le meilleur. |1 ajoute mdme qu'on ne doit pas 
c< considerer une seule crĉature sĜparĉment , lors^ 
qu'on recberche si les ouvrages de Dieu sont par- 
faits y mais gĉneralement toutes les creatures en** 
semble ; car la m6me chose qui pourrait peut-6tre 
avec quelque sorte de raison sembler fort impar* 
foite^ si elle Ĝtait seule dans le monde , ne .laisse 
pas d'6tre parfaite etant consid^r^e comme fiaisant 
partie de cet univers. » Ailleurs il assure a que 
notre corps est form^ avec un art au-dessus de tout 
ee qu'on peut imaginer (4) , et que Dieu a disposĉ 
toutes choses en nombre y poids et mesure (5). » 

(i) Descartes, t uuPrincipes, 1" part» art 36; 3* pan., aru % 

(2) Leibniz, Thŝodic^^ p. 179. 

(3) Leibnii, Op.^ t ii, m 9A& 

(U) Descartes^De Vhomme^ t. iv, p. 336. 
(5) IdeiDt lamofMie, 1. 1¥» p. 263, 



152 ESSAI SUR LA PHILOSOPHIE DE BOSSliET. 

Malobranche^ qui restitue dans rintelligence di- 
vine Tidee d'ordre, restitue du mĉme coup Fopti- 
misme (1). Mais pendant que cette opinion, soute- 
nue par le principe de la raison suffisante et le 
principe de contradiction , trouve dans Leibniz un 
dĜfenseur infatigable, Bossuet et Fehelon $'en de- 
clarent hautement les adversaires. Fenelon , il est 
vrai, a tenu la plume ; mais Bossuet Ta dirigee, de 
telie sorte qu'on peut considĜrer k bon droit la 
Refutation du systeme du P. Malebranche sur la 
nature et la grŭce comme la pensee mĉme de Tĝvĝ- 
que de Meaux (2). Nous ne devons examiner que le 
c6tc phiIosophique de cetle Refutation. 

L'optimisme se resout en deux propositions prin*- 
cipales : 

l"" II y avait une infinitĉ de mondes possibles, 
ou pr6tendant k rexistence. 

2'' Parmi tous ces mondes possibles, Dieu a choisi 
le meilleur. 

Bossuet nie directement ces deux propositions. 

i <" « L'ordre etant la sagesse et ressence infini- 
ment parfaite de Dieu mĜme , qui exige toujours 
invinciblement Touvrage le plus parfait , tout autre 
dessein que celui que Dieu a execut6 etait contraire 
a ressence divine, el par consequent absolument 
impossible. Si , par impossible^ quelque Ĝtre qui 
n'elait point dans ce dessein, etait cre6, il serait 

(1) iMalebranchc , Entretiens mŝtaphysiques , 8*, 9*, !!• et 12* 
entretien» 

(2) M. Tdbbĉ Goscclin» Histoire liiUraire deFŝneUm^ p. 22* 



THĈORIE D£ LA PROVIDENGE. 153 

mauvais. Diea ne pouvant connattre ce qui n'est ni 
present, ni futur^ ni possible en aucunsens^ Dieu 
n^apuprĉvoir ce qui serait arrivĉdans d^autres des- 
seins moins parfaits que celui qu'il a execute selon 
rordre. L'ordre ayant tout r6gle invinciblement^ il 
est £aux que Dieu ait choisi entre plusieurs ouvrages 
possibles; il n'y en avait qu'un seul de possi^ 
ble (1). » 

2*" II faut se reprĜsenter (et en cela ^ rimagina- 
tion, bien loin de dei^ĉgler resprit, ne fait que le 
soulager pour rendre ses operations plus parfaites), 
il faut se representer toutes les perfections que Dieu 
peut donner a son ouvrage , comme une 'suite de 
degres d'une hauteur et d'une profondeur sans bor- 
nes. Ces degrĉs, d'un c6te montent , et de Tautre 
descendent toujours k Tinfini. Dieu voit tous ces 
degres; maiS; comme ils sont infinis, il n'en voit 
aucun de determinĉ^ au-dessus duquel il n'en voie 
encore d'autres qui sont possibles ; il n'en voit 
mĉme aucun qui ne soit fini , et qui par consĉquent 
n'en ait encore d'infinis au-dessous de lui (2). Que 
s'ensuil-il de la? Qu'encore qu4Is soient inegaux 
entre eux, ils sont pourtant Ĝgalement inferieurs a 
Dieu^ puisque^ entre plusieurs distances infinies^ il 
n'y en a point de plus grandes les unes que les 
autres (3). Du c6te de sesouvrages, tout s offre donc 

(1) Fĉnelon, OEtm^es philosophigues, ĉdit. Gharpentier, RŝfuUh- 
tion du systeme sur la nature et la grdce, p. iV75. 

(2) Idem, t&}U,p. 332. 

(3) Idem, ibid., p. 33Zi. 



154 ESSAI SUR LA PHILOSOPHIE DB BOSSDET. 

k Dieu et tout est digne de son choix. II ne peut 
rien feire que de bon ; par consĉguent^ tout ce qui 
est possible, s'il est vraiment possible , et si ee n est 
polnt un jeu de mots que de lui donner ce nom de 
possible^ est bon et conforme k rordrer. Oserait*on 
dire, en effet^ qu'il y a un degr^ pr^cis et ftne de 
perfeetion finie au-dessus duquei Dieu ne puisse 
rien feire (1)? Qu'est-ce qui arrĉtera la toute-puis** 
sance de Dieu ^ un degr^ de perfection , soit flnie, 
soit iniinle^ au Aelk duquel elle ne puisse plus rien^ 
quelque dessein qu'elle choisisse ? Qui a donn^ k 
un philosophe rautorit^ de la borner ainsi (2)?Que 
si Ton reconnalt k Dieu la puissanee d'ajouter tou<v 
ĵours y en montant vers rinflni^ de nouveaus degrte 
de perfection k tout degr6 d^termin6 qu'il aura mis 
dans son ouvrage, voilk la puissance infinie de Dieu 
sauv4e ; mais voilk aussi le principe fondameQtal 
de roptimisme ruin^ sans ressouroe. Gar^ bien loin 
que Dieu ne puisse produire que le plus parfeit^ il 
s^ensuit qu'il ne peut jamais produire le plus 
parfeit, puisqu'il peut toujours ajouter quelque 
degrd de perfection k toute perfection determi« 
nee (3). 

Les optimistes soutiendront-ils que Dieu est 
llbre de choisir le moins parfeit, mais qu'il ne le 
voudra jamais? II ne reste plus alors qu'a leurde* 
mander s'ils sont entrĉs dans les conseils de Dieu, 

(1) Fĉnelon» RSfutation du systimef p. 333. 

(2) Idem, ibicU^ p. 315* 

(3) Idem, ibid., p. 33/li. 



THtORlE DB LA raOVlDENCE* 155 

pour savoir les choses snr lesquelle8 Dieu s^est dĉ- 
terminĜ tibrement^ sans nous les avoir ĉclairoies 
par aucune rĜvĉlation (1). S'ils ajoutent qu'il doit 
y avoir dans rouvrage tous les degrĉs de perfec- 
tion qtte la puissance et la sagesse de Dieu y a pu 
mettre, ils supposent, sans ombre de preuve, ge 
qui est en question (2)« 

Ainsi cetto infinit4 de desseins se rĉduit i un 
seul ; ear on ne peut choisir parmi des desseii^s 
impossibles. Quand il ne m'est possible de feire 
qu une seule chose, et par une seule voie, je n'ai 
pas a ohoisir, et je me tromperais si je me reprĉ- 
aentais en cet etat plusieurs desseins et plusieues 
manieres de former mon ouvrage. Dieu Ĝtait deter- 
minĜ par sa propre sagesse , par sa propre essence 
ininiment parfeite k ne pouvoir produire que Toa- 
vrage le plus parfeit, et par la voie la plus simple. 
Tout Ĝtait donc uni^ue, et le dess^in de rouvrage 
et la voie ilQ racoomplir. Qu'on n'espĜre dono plus 
nĜus ĉblouir, en disant q\ie Dieu a choisi le plus 
parfeit dessein parmi tous ceux qui Ĝtaient possiblea. 
Qu'on dise au contraire de bonne foi, que Dieu 
n'avait qu'une seule chose k feire^ qu'il Ta feite at 
qa'il s'e6t epuisĜ (3). Voila pai: consĜquent la libert^ 
dd Di^u entieremei^t dĉtruite et sa puissance d^ 
flrad4e(4)» » 

(i) F^nolop, BifiUaium du stfiUme^ p. Soa. 
(9) Ideui, ibid., p. 308. 
. (9) Idem, tMd.»iu8l3. 

(A) Idem, ibid,, p. 675. , 



156 ESSAl SCR hk PHILOSOPHIE DE BOSSUET. 

Celle argumentalion a paru irresistible ade bons 
esprits (1) ; nous croyons neanmoins qu'on lui peut 
opposer de solides objections. 

Et d'abordy pour rĉtablir la premiĉre proposition, 
on n'a qu'ŭ distinguer en Dieu rintelligence et la 
puissance. 

« Dieu^ (qui a en lui la puissance de produire le 
plus parfeit^ h plus forte raison, a la puissance de 
produire le moins parfeit : quoique Tordre ne lui 
permette pas de s^arrĉter k certains degres infe- 
rieurs de perFection, il ne laisse pas de les voir 
distinctement et de les tenir en sa puissance. Ge 
n'est pas par impuissance^ mais par souverainete de 
perfeclion, que Dieu ne le produira jamais. 

Voila, si je ne me trompe, ajoutait Tauteur de la 
Refutation, tout cequ'on peutdirede plus specieux 
pour roptimisme- Mais il n'est pas question de sa* 
voir si c'est par feiblesse^ ou par une souverainetĜ 
de perfection, que Dieu ne peut produire tout ce 
qui n'est poiiit renferm^ dans le dessein le plus 
parfait. Ĵe conviens que Malebranche prĉtend que 
c'est par souverainet6 de perfection que Dieu ne le 
peut (2) ; mais enfin, selon lui, il ne le peut^ en 
sorte qu'il n'en a aucune puissance; puisqu'il 
n'enaaucune puissance , ces ^ortes d'6tres n'ont 
aucune vraie possibilitĜ ; ils ne peuvent en au« 

(1) Voycz notatnmeiit M. Bordas, leCartŝsianismŝ^ i« if, p. 325. 

(2) « G*est sa docirineconstante, qui cst tris r^ritaUe e& son sens ; 
et ainsi ce que Dieu ne peut pas vouloir, absolumeiit il ne le peut 
pas. tNotedeBossuet, R^futation, p. 305» 



THĈORIE DE tk PROVIDENGE. 157 

CTO sens ĉtre Fobjet de la science divine (1). 

Vaine ĉquivoque ! Dieu le peut^ mais il ne le doit 
pas. Le possible est ce que Fon con^oit pouvoir 6tre 
et pouvoir faire, et non ce que Ton con^oit devoir 
dtre ou devoir faire. Dieu^ qui a fait le plus^ pou- 
vait Ĝvidemment faire le moins, et comme toutes 
les perfections qu'il peut donner h son ouvrage sont 
comparables h une suite de degrĉs qui^ d'un c6t6^ 
montent^ et de Tautre descendent jusqu'a Finfini^ 
il s'ensuit qu'il y avait une infinite de mondes pos- 
sibles ou prĉtendant a rexistence; ce qu41 foUait 
prouver. En effet^ comme le remar^ue Leibniz^ 
(X la puissance et la volontĉ sont des facultes diffĉ* 
rentes et dont les objets sont diffĉrents; aussi c'est 
les confondre que de dire que Dieu ne peut faire 
qu6 ce qu'il veut. Dieu peut produire tout possible 
ou ce qui n'implique point de contradiction ^ mais 
il veut produire le meilleur entre les possiljles (2). » 

II est ^galement vrai que le meilleur des mondes 
qu'affirme roptimisme n'est point une conception 
absurde et chim6rique. Sans doute si Ton prĉtendait 
assigner un degrĉ prĉcis et fixe de perfection finie^ 
au*des8us duquel Dieu ne puisse rien faire^ on tom* 
berait ,dans une contradiction flagrante ; car il n'y 
apasde perfection finie, au-dessus de laquelle Tes- 
plrit ii'aper^ive immĉdiatement une perfection su- 
pĉrieure. Mais on ne parle point du monde^ tel qu'il 

(1) Fŭnt\ont Rifutationdusifsteme, p. 317. 

(2) LeibDiz, Correspcmdance avec ClarkSt p. A6ŭ. Gf. TĥSodicie, 
11.176. 



158 ESSAt 8tm LA PflltjOfiOMtft M MSStĴET. 

est dans tm point d^terinine du temps et de l^espaioe,^ 
ni encore rooins de qnelqueB dĉtailf du monde. I^e 
Bonde que l'oplimisme proclame le meilleur ett 
pris dans la sĉrie complĉte de ses d^Teloppraients 
fasseS) prMents et futurs, de tdle «ortu qiie les 
degrte hiĉrarchiques qui correspondent ji ces d^ 
vdoppements divers ne sont plus des degrŬB difi&^ 
risnts, mais tous ensemble ne fontqu'une perfectioD 
ttnique et indivisible pour le total de rouvrage que 
Dieu veut produire (1). Dieu^ en efiet^ n'agit point 
ki la manidre de rhomme, poŭr qui tout est traesi^ 
Urfre, actuel et bornĉ ; mais son action immaneatti 
et i6temelle correspond k son ibfinitude. « QiieU 
qn'un , observe Leibnis {9)^ dira qu'il est im^^ 
poiMible de produire lemeilleur, paroe qu'{l n'y i 
point de cr^ture parfeite, et qu'il est toujours pos^ 
sible d'en produire une qui le soit davahtage: le 
rĉponds que ce qui peut se dire d'une crŝatere oii 
d'une substance particuliĉre^ qui peut toujoŭrs 6tre 
surpassĜe par uneautre, ne doit pas 6tre appliqui& 
k Tunivers^ lequel^ devant 8'ĉtendre par toute Titet^ 
nilĜ future, est un inflni. » Remarquons que Iioib^ 
nis n'avance pas, ce qui l'entratneraitaux plusdi^ 
testables cons^uences, que rumvers est iiifini, ed 
rinfini^ mais bien qu il est un inAni) c'estre«4lire 
qu'il participe dans son d<§^loiement k riafihitttde 
de Dieu, qui en est rauteur etqtti seul est iafiai. 
Pourquoi d'ailleurs cette manifestation successive 

(1) F^aeloR, RSfutation du systeme^ p« 318* 

(2) Leibniz, Thŝodicŝe, p. 191. 



tfil&ORIE DE LA PitOVfDENOfi. 15^ 

dit motide et ce progres continU) dont on ne peutr 
aesigner la limiteV Led adversaires de roptimisme 
8^eneto&neDtetpretendentn'yvoirqu'unehypo(Mse 
iasou tenable. Peat-6tre suffirait -il de con^tater que 
oitte manifestatibn est un feit; ce progrĉs^ la loi 
«nivefselle defe orĜatures, et que rintelligence vi» 
pAgne invinciblement a admettre un degrĉ de per** 
fectioa, au del^ duquel nul autre ne se puisse con- 
Odvoir» Mais qui ne voit qu'il y a plus de perfection 
k produire un germe^ d'oŭ ensuite procĜdera runi- 
V^rs^ quk prodnire d'un seul et premier coup 
ruiuvers, condamnĜ des sa naissance a Timmobi* 
Kt6? « Ni Tart^ ni la nature^ ni Dieu mĉme^ dit 
Boftsuet, ne produisent pas tout k coup leurs grandŝ 
ouvrages; ils ne s'avancent que pas h pasi. On 
erayonne avant que de peindre^ on dessine avant 
que de b&tir^ et les cbefs-d'oeuvre sont prĉcĜdĉs par 
dM coups d'es$ai (1). » Et ailleurs : « II n'y a rien 
eertainement de plus merveilleux que de considĉrer 
tŭiit un grand ouvrage dans ses premiers principes, 
oŭ il est comme ramassĜ, et oŭ il se trouve tout 
«ntier en petit (2) . » Prĉtendre que de tous les mondes 
po8«ibles Dieu a cr6^ le meilleur^ B'est donc point 
une assertion qui implique. 

L'optimisme aussi bien se pose d priori, Aprĉs 
avoir confondu avec Descartes rintelligence de Dieu 
et «a puissance (3)| Tauteur de la Refutation dor 

(1) Bossuet, t IX) l^ All7« 

(2) Idŭn^ t. txn, |k i%U 

^ (3) Descartes, Lettres, X. vi, p. 368% « VM tn Dleti mnt mtoe 



160 ESSAI SUR LA PHILOSOPHIE DE BOSSDET. 

mande; en rĉpĜtant Descartes^ qui est-ce qui nous 
a rĜvele ce qui a etĉ rĜsoIu dans les conseils libres 
de Dieu (1). Rĉpondons hautement : La raison. II 
serait en effet contradictoire a ridĉe que la raison 
nous donne de Dieu^ que de tous les mondes possi- 
bles il n'eŭt pas choisi le meilleur. Cette doctrine 
dĉtruit-elle la libertĉ de Dieu? NuIIement; car la 
necessit^ qui a porte Dieu k choisir le meilleur des 
mondes possibles n'etait point fatale et hors de lui ; 
elle 6tait en lui et dc pure convenance. De mĜme 
que c'est par convenance et hon pointpar necessit6 
qu'il a crĜe le monde^ de mĜpie aussi ce n'est point 
par nĉcessitĉ^ mais par convenance, qu'il Ta cre6 
le meilleur qu'il se pouvait. Qu'on n'objecte point 
« qu'il voit les choses les plus inegales 6galĜes en 
quelque fa^on , c'est-a-dire ĉgalement rien en les 
comparant k sa hauteur souveraine (2) ; » car il s'en 
suivrait que Dieu aurait crĉe le monde sans motif (3)* 
Que si Ton n'ose le soutenir^ il feut avouer que le 
mĉme motif qui a portĉ Dieu a creer le monde^ Ta 
porte aussi k le creer le meilleur qu'il se pouvait. 
L'optimisme enfin compromet-il lapuissance divine? 
£n aucune maniĉre^ puisqu'il lui attribue des effets 
dont le developpementiudefini n'atteint jamais Tin* 
fini, mais aumoins y tend sans relŭche. 

chose de vouloir, d^entendre, de crĉer, sans que l^un prĉc^de TaiH 
tre, ne qmdem ratione, » 
(i) Fĉnelon, R6futat%on du systeme^ p, 305. 

(2) Refutation du st/steme^ p. 337. Paroles deBossuet, 

(3) Cf. Leibniz, TModic^e^ p. 191. 



THĈORIE DE LA PROVIDENGE. 161 

Ce sont, au contraire, les adversaires de ropti- 
misme qui ravilisseut la liberte et la puissance di- 
vines en les voulant exalter. En effet, qu'est-ce 
autre chose pour eux que la liberte de Dieu, sinon 
cette liberte^ la pire de toutes, qu'on appelle libert6 
d'indifference? Et qu'est-ce que la puissance de- 
Dieu, sinon une impuissance vĜritable, puisqu'elle 
ne f^eut jamais produire le plus parfoit? Que de- 
viennent, en outre, dans leur systĜme, la justiceet 
la bontĜ divines, notre suprĜme refuge etnotre der- 
nier espoir? EUes disparaissent a leurs yeux, pour 
faire place a Farbitraire le plus despotique« « Le 
potier, disent-ils, tourne et retourne, comme illui 
platt, la matiĉre qu'il n'a pas faite, et nul ne peut 
lui demander pourquoi il le fait ainsi. II lui donne 
une forme, puis il la brise : n'en cherchez point 
d'autre raison que sa volonte, Dieu, qui n'est pa»^ 
comme ce vil artisan, assujetti a son ouvrage par 
les nĉcessitĜs de la vie, n*a aucun besoin de la ma- 
tiere ; non seulement il Tarrange, mais il la fait ; 
elle n est inatiĉre, elle n'est rien que par lui. Soit 
qu'il la forme, soit qu'il la brise, il est sage, il hit 
ce qu'il veut et ce qu'il veut est toujours bon. II a 
droit de le faire ; il montre et il exerce son empire, 
il est tout a Tegard de cette matiĉre , elle n'est rien 
pour lui (i). » 

Est-ce Fenelon qui s'exprime de la sorte? Est-ce 
Bossuet? ou bien est-ce Spinoza, cet homme « qui, 
sous prĉtexte de raisonner avec rexactitude geo- 

(1) F^nelon, Rŝfutationdu sy8t^e, p. 338. 

11 



162 ESSAl SUR LA PBILOSOPHIi:: DE ftOSStJET. 

melrigue sur les principes de la metaphjsi^ue, a 
6crit des rĉveries qui sont le coiuble de i'extrava- 
gance et de rimpiete (1). » Spifioza ne parlait pas 
nutrenieDt. a Les hommes, ecrivait-il k H. Oldeti- 
burg, ne sont ineicusables devant Dieu par aucuĥe 
aotre raison, sinon qu'ils sont en la puissance de 
Dieu comme l'argile entre les mains du poti^r (2). » 
De bonne foi, cette philosophie impitoyabIe esl-elle 
et peut-elle 6tre la phiiosophie de Thumanit^ ? 

II 69t k croire que si la doctrine de roptimisnie 
avait ete neltement d^gag^e chez Malebranche des 
opinions erronĉes qui Tenveloppent^ et surtout 
dd problĜme thĜologique de la grdce^ Bossuet n'en 
aurait point accepte et conduit la rĉfutation entro- 
prise par Fenelon. Dĉj^ mĉme Tauteur de la Hefu- 
tation recule Iorsqu'il avoue « qu'il est pourtant 
vrai que^ dans ce choii pleinement libre ott Dieu 
n'ad'autre raison de se dĜterminer que sonbonplai^ 
sir^ sa parfaite sagesse ne rabandonne jamais (3). » 

Bosiuet est plus explicite encore^ et malgrĉ sa 
tb^rie douteusesur la libertĉ, dont ladiscussion 
qui preceden'est pourainsidirequ'unĉchO)quand 
on consulte ses ĉcrits dans leur ensemble, on ne 
peut que lui attribuer Toptimisme le plus large et 
ie mieui entendu. Sansdoute^ s'il veut montrer le 
neant des creatures au regard de Dieu^il dira(jrque 
tout eet univers qu'il a fait n'e8t qu^une petite 

' (1) FĈDelon, Rŝfutation du systeme, p. 392. 
(3) Spino£&, LettreSj t. ii, p. 3Ziŭ. 
(3) FĜnelon, Refutation du systemef p. 337« 



TH£0RIE m LA PROVIDENCE. lCS 

fnrtie de ce qu'il pouvait feire(l). » Mais il admet 
les causes finales^ et Iorsqu'il traite de la Providence 
et s'efforce d'en dĉcouvrir la nature, ii dĉclare 
(eommencer sonraisonnement«parcette proposition 
infoillible qu'il n'est rien de mieux ordonnĉ que les 
Ĝv^nemetits ded choses humaines^ et toutefois qu'il 
il'est rien aussi oŭ la confosion soit plus appa- 
fente (2).» « Quelque ĉtrange confusion, dit-il ail- 
leurs (3), quelque desordre mĜme, ou quelque in- 
justice qui paraisse dans les affaires humaines, 
quoique tout y semble emporte par Taveugle rapi- 
ditĜ de la fortune, mettons bien avant dans iiotre 
esprit que tout s'y gouverne par maiimes, et qu'un 
conseii eternel et immuable se cache parmi tous ces 
^tĉnements que le tempssemble deployer avec une 
si prodigieuse incertilude (4). » 

Citons un dernier passage r « Dieu a rĉpandu s4 
sagesse sur toutes ses OBuvres; Dieu a tout vu,Dieu 
a tout mesur^, Dieu a tout compt^. Rien n'excĜde, 
rien ne manque. A regarder letotal, fien n'estplŭs 
gnand ni plus petit qti'il ne feut; ce qui semble 
d6feetfieux d'un cdt6 sert \ un ordre superieur et 
plu» cachĜ que Dieu sait. Tout est rĉpandu k plel- 
nes mains, et n^anmoins tout est fait et donnĉ 
par compte. Ce qui Temporterait d'un c6te a son 
contre-poids de Tautre. La balance est juste et Te- 

(IJ ffosstiet, t. V, p. hh. 

(2) Idem, t. ix, p. 137. 

(3) Idem,t. viii, p. 201, 

(4) Idem, ibid., p. 201. 



164 ESSAl Sl}» LA PHltOSOPHIC DE B0ĴS13ET. 

guilibre parfait. Oŭ est la sagesse infinie il ne 
reste plus de place pour lc hasard (1). » , 

Bossuet Ĝtait dotic certainement moins ennemi 
de roptimisme de Malebranche que choqu6 de la 
maniĉre dout Fauteur des Meditations chretiennes 
entendait le gouvernement de la Providence (2). 

Leibniz admettail que Dieu gouverne a la fois le 
monde par des voies gĉnerales et par des voies par- 
ticulieres, mais de telle sorto qu'i] n'a aucune vo- 
lonle sur les evĉnements individuels y qui ne soit 
une cons6quence d'une veritĜ ou d'une volontege- 
nĜrale (3). Cest ainsi « que le present est gros de 
Tavenir^ le futur se pourrail lire dans le passe^ Te- 
loigne est exprim6 dans le j[)rochain(4).» 

Malebranche, sans reconnattre cet infiexible en- 
chatnement des choses^ faisait consister la perfec- 
tion du, monde et la dignitĜ de Dieu dans la simpli- 
citĜ des voieS; par IesqueIIes Dieu conserve le monde^ 
apres Tavoir produit. Ces voies^ suivant lui, ne 
pouvaient Ĝtre quegenĜraIes (5). 

Dĝs 1684^ dans une Dissertationsur les miracles 
de 1'ancienne loij et, TannĜe suivante, dans ses 
Reflexions sur le systeme de la Nature et de la 
Grŭce, Arnauld; a Tinstigation sans doute de Bos- 

(i) Bossaet, t. xxy, p. 394. 

(2) Voyez la leUre de Bossuet h M. de Neercassel, ^v^uede 
Gastorie, t. xxvi,p. 152, oŭ il dit en parlant du TraitS de la NcOure 
et de laGrdce: tam falsa^ tam insana^ tam novaf tam easitiosa. 

(3) Leibniz, Thŝodicŝe, p. 198. 
(/i) Idem,«&tU,p. ŬIO. 

(5; Malebrancbe, 6% 8* Miditatums chrŝtiennes» 



TH£0R1E DE LA PROVIDENGE. 165 

suet (1), avait signalĉ les erreurs et les dangers 
d^une pareille doctrine. 

La rĉfutation de Malebranche par FĜnelon, plus 
pressante encore etpluslumineuse^ porte'd'2Ĥlleurs 
trop manifestement rempreinte de Bossuet pour 
qu'il ne faille pas nous y arrĉter de pr^fĉrence. 

Malebranche n'avait poiht ete d'une dĉcision ex- 
clusive dans sa theorie, et il accordait que Dieu agit 
quelquefoispardes voies particuliĉres. «Mais il ne le 
fait, disait-ii, et ne trouble runiformitĉ de sa con- 
duite, que lorsque Tordre immuable de ses attri- 
buts le demande ainsi , c'est-a-dire que Iorsque ce 
qu'il doitaqueIquesuns de sesattributs^commepar 
exemple a la justice^a lafidĜlitĜdanssespromesses, 
est de plus grande considĉration que ce qu'il doit 
k ceux qui expriment sa providence gĜn^rale (2). » 

La refutalion etablit d'abord que^ quand mĉme 
Malebranche n'aurait pas avouĜ qu'il y a en Dieu 
des volontĉs particuliĉres, il serait facile de robli- 
ger k en reconnattre un trĉs grand nombre (3). «En 

(1) Bossuet, t. xxyi, p. 152. Accepi a veslris, ut credo, regioni- 
bo8 cum alios multos viri omni eruditione praestantis libros, tum 
etiam enm cui est titulns, De veris ae falsisldeis : quolibro gaudeo 
vehementissime confutatum auctorem eum, qui Tractatum de Na- 
tura et Gratia gallico idlomate, me qiiidem maxime reclamante, 
publicare non cessat. Hujus ego auctoris detectos paralogismos de 
Ideis, alii8que rebus hnic argumento conjunctis, eo magis letor, 
gtiod ea viam ^reint ad evertendum omni fahitate repletum li- 
bellum de Natura et Gratia. (Cf. ibid.^ p. 153, 155, Castoriensis 
Meldensl, ep. cvi, cviii.) 

(2) Malebranche, Riponse d Amauld^ t. iV, p. 26S^ 

(3) Fĉnclon, Rŝfutation du sffsteme^ c. 12, p. 3hT* 



166 ESSAl SIĴU LA PHILOSORHIE Dfi aOSSUET. 

outre^ si Tordre permet a Dieu ce petii nombrede 
volontes particulieres , Tordre ae permettaDt jar 
mais que le plusparfoit^ ils^ensuituoaseulement 
que ces voloDtĉs particuiiĉres ue dimiauent point 
la perfection des voies de Dieu, mais encore qu'il 
est plus parfeit k Dieu de mĉler des volontes par- 
ticulieres dans soh dessein general qu6 de se bor- 
ner absolument ksesvolontes gĉnĉrales. D'un c6te 
donc, Tordre^ bien loin de rejeter les volontĉs par- 
ticuliĉres, en^demande quelques unes, et fait son 
ouvrage plus composĉ pour le rendre plus parfeit ; 
de rautre, si ces volontes etaient encore plus n^u}- 
tipliees qu'elle8 ne le sont, Touvrage serait en ^oi 
plus parfiait. Cest Malebranche qui le declara: 
Dieu, dit-il, aurait pu sans doute foire un monde 
plus parfait que celui que nous habitons ; mais, pour 
faire ce mopde plus parfoit, il aurait fallu qu'il eŭt 
ehange la simplicite de ses voies et qu'il eŭt multi- 
plie les voies qu'il a Ĝtablies (1). » 

. Aussi bien, la perfection des voies de Dieu est- 
elle indĜpendanle de la simpIicitĜ de son ouvrage, 
el il peut agir par autant de volontĉs particuliĉres 
qu'il lui platt (3). Gar « l^s exceptions les plus par- 
ticuliĉres, non plus que les lois genĉrales, ne coŭ- 
lcnt a Dieu qu'une seule volont6 ĉgalement simple 
et indivisible ; ce qui paratl diversitĉ de desseins de 
ia part des ouvrages diffierents entre eux est de la 
part de Dieu un seul dessein, une seule volont4 et 

(1) FĜneloa, RSfudaUon du «yaief»e« p. dŜŜ. 

(2) \dem,Mnd,,c. 16, p. dSS. 



TH£0RIE m hk PROVIDEMGE. 167 

una^eule action. Dieu , en un mot, veu t les exceptions 
m% r^les par une volontĉ aussi unique en elle- 
Dli^aie qa'il veut les regles mĉmes (1).» 

« Dĥra est un, ^rivait Bossuet a un disciple de 
Malebranche, etdans ses ouvragesn'a qu'unepensee. 
Getta pensĜe si simple et si unique ne se peu t dĉ velop* 
per aa dahors que par une prodigieuse multiplicit6 
d^effets^ et tousces ef fets , qui expriment cette unique 
pensee^des Ik sont tou jours unisentre eux (2). » 

L^auteur^ en t&chant de prouver que les cr6a- 
tare« ne peuvent jamais 4tre que des causes occa- 
sionnelles, ne prouve d'ailleurs rien pour son 
syit<^m« (3). 11 y a plus, il se contredit. Gar il reste 
eoostant que « Dieu n^Ĝtablit les causes occasion- 
Mlles qu*k cause qu'il prĉvoit qu'elles voudront 
pr^isement ce qu'il a voulu, ce qu*il a r6gl6 en lui- 
mdme, et enfin tout ce qu'il faudra pour raccom- 
plissement de rouvrage qu'il s*est propos6. N'est- 
ce pas par cons6quent vouloir les causes g6nerales 
paur, lofi effets particuliers, et Ĝtablir en Dieu les 
vokmtĜs particuliĜres qu'on voulait eviter (4) ? » 

Malebranche enfin, par son sjstfeme des volont6s 
gĉnerales, rend la pri6re inutile pour tous les biens 
f^fermĉs dans rordre de la nature (5), et detruit 
loute providence de Dieu (6). 

(i) F4ii«loB, RSfutation du 8ysteme, p. 371. 
(2> ^ossuel, I. XXVI, p. 205. 

(3) F^nelon, R^futation du systeme, c lŭ» p. 361. 

(4) Idem, t6*rf.,c. 17, p. 374. 

(5) Idem, ibid,, c. 15, p. 36/i. 

(6) Idem, ibid,^ c iS, p. asi. 



168 ESSAI SUR LA PHILOSOPHIE DE BOSSUET. 

« D'oŭ vient en eftet qae noas demandons aDieu 
diverseŝ choses dans nos priĜres? Cest que nous 
croyons qu'il est libre de les accorder ou de ne 
les accorder pas. Quoiqu'il veuille dĉs r^temitĜ ce 
qu'il voudra dans la suite des siecles, nous ne lais- 
sons pas de le prier dans le temps pour des choses 
sur lesquelles il a fbrmĉ eternellement un decret 
immuable; c'est qu'il a prĜvu dĉs rĉternitĜ la 
priĜre que nous lui ferions dans le temps ; que 
cette priĜre prĉvue a pu flĉchir en notre £aveur sa 
volontĜ libre, et qu'ainsi notre pri&re a, pour ainsi 
dire, un effet retroactif par la puissance de Dieu. 
Cest avec confiance que nous prions, et par con- 
sĜquent la liberte de Dieu pour faire ou ne pas 
faire ce que nous desirons^ est runique fondement 
de toutes nos priĉres. Si Dieu etait dans Timpuis- 
sance de nous accorder ce que nous lui demandons, 
nous aurions tort de lui demander ; ce serait lui 
faire injure (1). 

N'est-ce pas aussi, en suivant ces principes^ dter 
tout ce qui peut adoucir les peines de la vie ? Sans 
doute ce regard particulier et immediat de Dieiu sur 
nous, qui nous mene comme par la main dans ses 
voies^ctsans qu'ilne tombe pas un seulcheveu de 
nos tĜtes^ est ce qui anime davantage notre espĜ* 
rance dans tous nos maux. Quoi ! repondra une per- 
sonne affligee, croyez-vous me consoler en me disant 
que je suis malheureuse, parce qu'il n'ĉtait pas 

(1) Fĉnelon, Refutation du stfst^me, p. 36ŭ. 



TH£0R1E DE LA PROVIDENGE. 169 

digne de Diea de m^aimer plus particuliĉrement 
qu*il n'a fait? Quand je vous propose rexempled*un 
p6re terrestre, qui a des soins particuliers que vous 
ne voulez pas attribuer a Dieu, vous dites queDieu 
agit bien plus parfeitement, parce qu*il renferme 
dans les lois gĉnerales tout ce qu'une sagesse moins 
etendue aurait besoin de chercher par des provi- 
dences particuliferes, et puis, quand je me plains 
de ce que les lois genĉrales n*ont rien que de rigou- 
reux pour moi, vous voulez que Dieu ne puisse pas 
suppleer^cequi leur manque pour mes besoins en 
me ie donnant par des volontes particuliĉres ; vous 
pretendez que je dois Ĝtre bien aise d*dtre sacrifiĉ 
h cette methode simple et gĜnerale avec laquelle il 
gouverne les crĜatures. Quelle est donc cette Pro- 
vidence tant vantee, puisqu'il n'y en a point 
d'autre que le cours gĜnĉral de toute la nature, et 
que Dieu n'est non plus touchĉ de nos maux que du 
changement des saisons (1). Gette doctrine se rĜfiite 
d'elle-m6me par Thorreur qu'elle inspire. 

LaProvidence, enun mot, est absolumentdĉtruite, 
si on nela fai t consister dans les volontĜs particuliĜres 
queDieu a pouraccommoderanosbesoinslescauses 
genĉrales. Car on ne dit pas que c'est la Providence 
qui tient la terre suspendue, qui rfegle le cours du 
soleil et qui fait la variĜte des saisons ; on regarde 
ces choses comme les effets constants et nĉcessaires 
des lois generales que Dieu a mises d^abord dans la 

(l^ Fĉi^elnp, Rŝfutation du 8ysteme^ p. 383. 



170 ESSAI SDR Lk MIU>S0PH1K DE MMUET. 

oature ( mais ce qu'on appelle Providence, selon le 
laogage des Ĉcrituros, c'est un gouveraement eon- 
tiauel qui dirige k uoe fto les cboses qui sembleot 
fprtaites(l)*P 

Une Providence qui se perdrait dans les d^tails 
serait indigoe de la majeste de Dieu ; uue Provi* 
videoce qui no s'occuperait que de rensemUe des 
dtroi» sans avoir egard a chacun d eux, manquerait 
do justice et de bonte. Dans le premier cas, le 
dogme de la Providence d^nere eu un anthropo- 
iDorphisme grossier ; dan^ le soc(md cas, il n'offre 
plus a Tejiprit que lo concept vide d^une. foroe 
atotraite, ou rodieuseimagedune puissfmoo tyran^ 
niquo. 

Bossuet repousse Ĝgalemept ces deux eitr^mitos* 
. » Un seul homme^ ditr-il, un seul animal, uno 
leule planto suffit ppur peupler toute la terre ^ ei 
le dossein de Dieu est si suivi, qu'une infioitĜ de 
g^oerations ne sont que l'effetd'un seul mouvement 
continue sur les mdmos rĉgles et en conformite du 
premier branle que la nature a re^u au comm/^ce- 
ment (2). » Mais il se h&te d'ajouter « que Dieu no 
vout pas les choses en general seulement^ qu il les 
veut dans lout leur ĉtat, dans toutes leurs proprie* 
tos^ dans tout leur ordre (3). » 

a Que jo meprise, s'ecrie*t-il ailleurs^ ces philo- 
sopbes qui, mesurant les conseils de Dieu a leurs 

(1) Fĉnelon, Refutation du systeme, p.Sbl. 

(2) Bossuet, t. XXII, p. 190. 

(3) Idem, ibid., p. ^2. 



Tfl£ORIE DE LA MlOViDEllCE. 171 

.pansees; ne le font auleur que d'un certain ordre 
.genĉral^ d'oŭ tout le reste se developpe comme il 
pe^t ! Gomme s'il avait a notre inaniere de ces vues 
.generales et oonfuses^ et comme si la souveraiiie 
intelligence pouvait ne pas comprendre dans ses 
desseins les choses particulieres qui fieules subsis* 
tent veritablement (1). » 

A coup sŭr Bossuet ne meconnatt pas les lois 
universelles qui s^etendent sur tous les 6tres et les 
dirigent par un dessein suivi vers une commune fin ; 
mais }l tient que la Providence sait^ quand il lui 
platt, avoir pour les individus des conduites parti- 
culiĉres, et c^est lui quiy c^lebrant la mortdedeux 
iUustres princesses, a ĉcrit cette phrase : « 11 res- 
.iait c^ secrel regard d'une Providence misericor» 
dieus^, qui voulait rappeier Anne de Gonzague des 
:ei;tr^mites de la terre (2) j » et cette autre qui offense 
presque Tesprit etpnne : « Si les lois de TĈtat s op*- 
pos^nt s^u salut elernel d'Henriette d'Angleterre^ 
Dieu ebranlera tout TEtat pour Taffranehir de ces 
hm» U met Les &mes a ce prix; il remue le ciel et 
la terre pour enfanter ses elus (3). » 

Gomment croire aprĉs cela qu'on pŭt rien trou- 
yer dans le Di$cour9 sur 1'histoire universelle qui 
i^vf^rifiŭt le 9yst6ma des voies genĉrales? Bossuet 
j|'avait pas de peine a 8'en dĉfendre. « H m'est aisĜ^ 
jiiqrivait-ril a un dificiple de Malebranche, de vous 

(1) Bossuet, t. XI, p. 57. 

(2) Idein, »&td,p. 96. 

(3) Idem, ibid., p. /j/j. 



172 ESSAI 8UR LA PHILOSOPHIE DE BOSSUET. 

montrer qu6 les principes sur lesquels je raisonne 
sont directement opposĉs k ceux de votre syst6me. 
II y a bien de la di^rence a dire, comme je feis, 
que Dieu conduit chaque chose k la fln qu'il s'est 
propos^ par des voies suivies, et de dire qu'il se 
contente de donner des lois gĉnĉrales, dont il rĉ* 
sulte beaucoup de choses qui n'entrent qu'indirec- 
tement dans ses desseins. Et pui8que, tris attachĜ 
que je suis a trouver tout liĉ dans roduvrede Dieu, 
vous vo^ez^ au contraire, que je m'ĉloigne de vos 
idees des lois gĉnĉrales, de la maniĉre dont vous 
les prenez; comprenez du moins une fois le peu de 
rapport qu'il y a entre ces deux choses. Sauvez- 
moi y par une profonde et sĜrieuse reflexion, la peine 
de in'expliquer ici davantage, et surtout ne croyez 
pas que je ne mette pas en Dieu des lois gĉnirales 
et un ouvrage suivi, sous prĉtexte que je ne puis me 
contenter de vos lois, plutdtvagues que gĉnĉrales, 
iBt plutdt incertaines et hasardeuses que vĉritable- 
ment fecondes (1). » 

De mĉme que les Oraisons funebres d^montrent 
avec eloquence comment Dieu sait user des voies 
particuliĉres^ de mĉme le Discours sur l^histoire 
universelle nous apprend, par son harmonieuse 
unite, comment les efifets les plus divers relĜvent 
d'une m6me cause et concourent a un but diftnitif. 
Cest une explication de g^nie de la doctrino des 
voies generales. 

(1) Bossuet, t. uvi, p. 205. 



TH£0RIE DE LA PnOVIDENCE. 173 

« Qu'il est beau, reuiarque quelque part Pascal, 
de voir^ par les yeux de ia foi^ Darius^ Cyrus^ 
Alexandre^ les Romains, PompĜe et Hĉrode agir^ 
saos le savoir, pour la gloire de rflvangile (1). » 

Ces mots sont rĉpigraphe du Discours sur fhis- 
taire universelle. Bossuet, en redigeant cet immor* 
iel ouvrage, a crie la philosophie de Thistoire^ 
science merveilleuse, qui porte Tordre et la lumiĜre 
dans le chaos des dates et des faits, dĉcouvre un 
progrĉs- continu au milieu des vicissitudes les plus 
contraires, et rend Thomme participant en quelque 
sorte des conseils de la divinitĜ. On peut critiquer 
tel ou tel dĉtail de cette vaste conception (2) ; la 
pensto fondamentale en resteinattaquable. Bossuet 
a vraiment pĜnetr^ les secrets « de cette cĜleste po- 
Iitique qui regit toute la nature, et qui) enfermant 
dans son ordre Tinstabilite deschoses humaines, ne 
dispose pas avec moins d'Ĝgards les accidents inĉ- 
gaux qui mĉlent la vie des particuliers, que ces 
grands et mĉmorables 6v6nements qui dĉcident de 
la fortune des empires (3). » 

Aussi, en prĉsence des trdnes ^ui, « tombant les 
uns sur les autres avec un fracas effro^ŭble, » 
8'6croulent, des g6n6rations qui se succĉdent^ du 
renouvellement perpĉtuel des choses humaines k 
travers les 6poque8 enchatnĉes^ on rĉpete^ comme 
malgrĉ soi, ces admirables paroles : « Dieu tient du 

(1) Pascal, Pens^, 2* part., art. 12. 

(2) Voltaire» Essaisur les moBurs^ X. xvi, p. 240. 

(3) Bossuet, t. vin, p« 201. 



174 ESSAI SUIl LA PHILOSOPHIG DE BOSSUET. 

plus haut des cieux les rĉnesde tous les rdyautnes ; 
il a tous les coeurs en sa main : tantAt il retient les 
passions^ tant6t il leur I&che la bride, et par la fl 
remue tout le genre humain. Veut-il fetre des con-^ 
(fii^rants? il fait marcher rĉpouTante derant eux, 
et il inspire a eux et a leurs soldats une hatdiessA 
inviDcible. Veut-il feire des Ugislateurs? il leut 
envoie son esprit de sagesse et de pr6yoyance ; tl 
leur feit prĉvenir les maus qui menacent r£tat, et 
poser les fondements de la tranquillite publique« 
II connatt la sagesse humaine, toujours courte pat 
quelque endroit : il reclaire, il etend ses vues, et 
puis il rabandonne ^ ses ignoranccs ; il Taveugle, il 
la precipite^ il la confond par elle-mĉme ; elle s'eii^ 
veloppe, elle s'embarrasse dan^ ses pnropres subtili^ 
tĉs^ et ses prĜcautions lui sont un piĉge. Dieti 
exercey par ce moyen, ses redoutables jugements^ 
selon les rĉgles de sa justice toujours iiifeillible^ 
Cest lui qui prĉpare les effets dans les causes les 
plus ĜloignĜes, et qui frappe ces grands coups doiit 
le contre-coup porte si loin (1). » 

Dieu est donc^ et il est Providence^ Providence 
de riŭdividu et Providence de Funivers. Terme d% 
notre felicitĉ^ substance de notre raison^ objet de 
notre volontĉ, comme ilesttoutpour les particuliers^ 
il est tout pour la societĉ. « Gar tout homme qul 
reconnaltra qu'il y a un Dieu inflniment bon, ^n^ 

naltra en mĉme temps que les lois, la paixpublique^ 

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'. ■ !■ t 

(i) Bossaet, t. xxiii, p. 415. 



TfiĈORIE DE LA PROVIDENCE. 175 

la bonne conduite et le bon ordre des choses hu- 
maines doivent venir de ce principe (1). d Cest en 
lui que nous voyons avec toutes les autres v6rit6s 
les TĜgles invariables de nos moeurs ; el nous voyons 
qu'il y a des choses d'un devoir indispensable, et 
que dans celles qui sont natarellement ihdiffĉ- 
rentes, le vrai devoir est de s'accommoder au plus 
grand bien de la societĜ humaine(2).» Cest de lui 
que dĉcoitle lajustice qui fonde «ces:Iois particu- 
liĜresdont les unes sont naturelles, et les autres, 
que nous appelons positives, sont faites, ou pour 
ĉonfirmer, ou pour expliquer, ou enflrt pour pef- 
fectionner les lumiĜres de la nature (3). » C*est lui 
enfin « qui a formĉ tous les hommes d'un6 m6me 
terre pour le corps, et a mis ĉgalement dans leur 
ftme son image et ressemblance ; ne faisant des 
grands que pour prot6ger les petits, et ne donnant 
la puissance aux rois que pour procurer le bien 
public et Ĝtre le support du peuple (4). » 

Nousvoyons parconsequentIa societehumaineap- 
puyeesur ces fondements inebranlables:«un mĉme 
Dien, un mĉmeobjet, une mĉme fin, une origine com- 
mune, un mĉme sang, un mĉme int^rĉt, un besoin 
mutuel, tlant pour les affaires que pour la douceur 
de la vie (5). 

(1) Bossuet, t. XXII, p. 268. 

(2) Idem, ibi(L, p. 196. 

(3) Idem, t. viii, p. 685. 
(li) Idem, t. xxy, p. 220. 
(5) Idem, ibid.^ p. 172. 



176 ESSAI SUR LA PHILOSOPniE; DE BOSSUET. 

Cest pourquoi l'hommc cst mis au milieu du 
monde, mysterieux abr^e du monde^ afin que con- 
templant runivers entier el le ramassant en lui- 
mĉme^ il rapporte uniquement k Dieu et soi-m6me 
et toutes choses ; si bien qu'il n'est le contempla- 
teur de la nature visible^ qu'afin d'6tre Tadorateur 
de la nature invisible qui a tout tire du nĉant par 
sa souveraine puissance (1). » 

Que penser d'un £tat oŭ Tautorite politique se 
trouverait etablie sans aucune religion ? « De tels 
£tats ne furent jamais. Les peuples oŭ il n'y a point 
de religion sont en m6me temps sans police , sans 
vĜritable subordination et entierement sauvages. 
Les hommes, n'etant point tenus par la conscience, 
ne peuvent s'assurer les uns les autres. Dans les 
empires oŭ les histoires rapportent que les savants 
et les magistrats meprisent la religion et sont sans 
Dieu dans leur coeur, les peuples sont conduits par 
d'autres principes^ et ils ont un culie pubiic (2). 
Car le lien le plus ĉtroit qui puisse Ĝlre entre les 
hommes, c'est qu'ils peuvent tous en commun pos- 
s6der le mĉme bien^ qui est Dieu (3). U faut donc 
chercher le fondement solide des £tats dans la ve- 
rite, qui est la mĉre de la paix ; et la verite ne se 
trouve que dansla veritable religion (4). » Maximes 
vraiment profondes, et qui rachetent amplement les 

(1) Bossuet, t. viii» p. 292. 

(2) Idem, t xxv, p. 3Ŭ2. 

(3) Idem, t. xxii, p. 210. 
% Idem» t. XXV, p. Zkh^ 



THtoRlE DE LA MOVIDENCE. 177 

imperfections et les faiblesses dela PoUtigue sacree! 
Ainsi, a la nature humaine decouvre en Dieu les 
rĉgles de la justice, de la biensĜance, de la sociĉtĉ, 
ou pour mieux dire^ de la fraternitĜ humaine, et 
sait que si, dans tout le monde, parce qu'il est foit 
par raison, rien ne se fait que de convenable, elle, 
qui entend la raison, doit bien plus se gouverner 
parles lois de la convenance. 

Elle sait que qui s'Ĝloigne volontairement de ces 
lois est digne d'ĉtre rĜprimĜ et ch&ti6 par leur au- 
torit6 toute puissante , et que qui fait du mal en 
doit souffrir. 

Elle sait que le ch&timent repare Tordre du monde 
blessĜ par rinjustice, et qu'une action injuste qui 
n'est point rĉparĉe par Tamendement ne peut 1'^ 
tre que par le supplice. 

Elle connatt donc par des principes certains ce 
quec'estquech&timent et recompense, et voit com- 
ment elle doit s'en servir pour les autres et en pro- 
fiter pour elle-m6me. 

Cest sur cela qu'elle fonde les soci6t6s et les r6- 
publiques, et qu'elle rĉprime rinhumanitĉ et la 
barbarie. 

EUe voit donc que tout est juste dans le monde, 
et par consĜquent que tout y est beau , parce qu'il 
n'y a rien de plus beau que la justice. 

Par ces rĉgles enfin^ elle connait que Tĉtat de 
cette vie, oŭ il y a tant de maux et tant de dĉsor- 
dres, doit Ĝtre un ĉtat pĉnal, auquel doit succĉder 
un autre ĉtat^ oŭ la vertu soit toujours avec ie bon- 

12 



1T8 ESSAI 8IJR LA MILOSCM^HIE D£ IIOSSIĴET. 

heur^ et oŭ le vice soit toujours avec la souf- 
france (1).» 

En effet , c( outre le rapport ^e noas avons du 
e6t6 dtt corps avec la nature changeante et mor- 
telle, nous avons d'un autre cdtĉun rapport intime 
et une secr&te affinitĉ avec Dieu^ parce que Dieu 
m^me a mis quelque chose en nous qui peut con* 
fesser la v6rit6 de son ĉlre, en adorer la perfec- 
Ifon, en admirer la plĉnitude ; quelque chose qui 
peut se soumettre k sa souveraine puissance, s'aban- , 
donner a sa haute et incomprehensible sagesse , se 
confier en sa bontĜ, craindresa justice; espĉrer son 
«ternit^ (2). 

Qui ne regarderait Thomme que par les yeux 
du corps, sansy dĉm^ler par rintelligence ce secret 
principe de toutesnosactions,qui, ĉtant capable de 
s^unira Dieu, doit ndcessairement y retourner, que 
verrait-il autre chose dans notre morl, qu'une va- 
peur qui s'exhale, que des esprits qui s^Ĝpuisent, 
que des ressorts qui se dĉmontent et se deconcer- 
tent, enfin qu'une machine qui se dissout et se met 
en pi6ces (8) ? » 

Mais <c r&me ĉtant faite k l'image de Dieu, et^tant 
liĉe par son ibnd k son immortelle \&Tii6y elle ne 
tient point son Ĝtre de la matiere, et n'est point as- 
sujettie k ses lois; de sorte qu'elle ne pĜrit point, 
quelque changement qui arrive au-dessous d'elle 

(i) Bossaet, t xxiit p. 23&. 

(2) Idem, t. xi,p. ŭl. 

(3) Idem, ibid*^ p. 43. 



raĈORie Bfi I.A PHOVIDEMCE. 170 

6t ne peut plus r^tomber dans le ntont, si ce n'est 
que celui qui Ten a tiree^ el qui r%yant feite k son 
image^ Tattache h lui-m6me comme k son prinoipe^ 
l&che la main tout k coup et la laisse alier dans cet 
abtme (1), 

CĜtait fliute de oonnattre Dieu que la plupart des 
philosophes n'ont pu croire Tŭme immortelle^ sana 
la croire une portion de la divinitĉ, une divinitA 
elle-m6me, un 6tre incred aussi bien ^u^incorrup" 
tible, et qui n'avait non plus de commencement que 
de fln. Que dire de ceux qui croyaient la transmi^ 
gration des ftmes , qui les fiaisaient rouler des cieuK 
k la terre, et puis de la terre aux ct6ux ; des ani-^ 
maux dans les hommes et des hommes dans les 
animaux $ de la fĉlicit^ k la misdre et de la mis^r^ 
a la f^licitĜ^ sans que ces rivolutions eussent jamais 
de termenid*ordrecertain?Combien Ataient obscup» 
cies la justice, la providence, la bonti divine parmi 
tant d'erreurs ! Et qu'il ĉtait nteessaire de connattre 
Dleu et les rĉgles de sa sagesse^ avant que de eon^ 
nattre Tftme et sa nature immortelle (2) ! )» 

L'Ame qui se connatt elle-mdme ddcoi|vre dans sa 
propre nature un prĉsage d'immortalitd ; rftme qui 
connatt Dieu ne doute pas qu'elle doive dtre immor* 
telle. 

« Donc tout Qe meurt pas en nous^ tout n'est pas 
enterr^. Le cercueit ne nous ^gale pasaux b^tesi et 
il y a quelque chose en nous qui est au-dessus. Gon- 

(1) Bossuet, t. VII, p. 88. 

(2) Idem, t. xxiii, p. 210. 



180 E8SA1 SOR LA PBlljOSOraiE DE MfiSUET. 

natlre ane premiere nature, adorer son ĉtemite, 
admirer sa tonte-pnissance, loner sa sagesse, s'a- 
bandonner a sa proTidence, dl)eir a sa Toionti, n'est- 
ce rien, en effet^^ni nons distingue des b6te8(l)?» 
Cest ponrtant contre l'autorite de ces prindpes 
« que les Libertins se rĈToltent avec un air de me- 
pris* Mais qu'ont-ils vu, ces rares gĉnies^ qu'ont- 
ils vu de plus que les autr^? QueUe ignorance est 
la leur ! et qu'il serait ais6 de les confondre, si, fei- 
bles et presomptueux , ils ne craignaient d'6tre 
instruits! Car pensent-ils avoir mieus vu les diffi- 
cult^ k causequ'ilsy succombent, etque lesautres, 
qui les ont vues, les ont meprisees? Ils n'ont rien 
vu, ils n'entendent rien; ils nont pas mĉme de 
quoi itablir le n^t^ auquel ils esp^rent apres 
cette vie; et ce misĉrable partage ne leur est pas 
assur6« Ils ne savent s'il8 trouveront uu Dieu pro-» 
pice ou un Dieu contraire. S'ils le font ĉgal au vice 
et a la vertu^ quelle idole 1 Que s'il ne dMaigne pas 
de juger ce qu'il a cree, et encore ce qu'ii a cr^ 
capable d'un bon ou d'un mauvais choix : qui leur 
dira ou ce qui lui plalt, ou ce qui rofifonse, ou ce 
qui Tapaise? Car oŭ ont*ils devinĉ que tout ce qu'on 
pense de ce premier Etre soit indifforent, et que 
toutes les religions; qu'on voit sur la terre^ lui soient 
Ĝgalement bonnes? Oŭ ont-ils pris que la peine et 
la rĜcompense ne soient que pour les jugements hu- 
mains, et qull n'y ait pas en Dieu une justicedont 



(1) Bossnet, t. ?ii, p. 



TH£0R1£ DE LA PROVIDENCE. 181 

celle qui reluit en nous ne soit qu'une ^tincelle? 
Que s*il est une telle juslice, souveraine et par con- 
s6quent inĉvitable, divine et par consequent infinie, 
qui nous dira qu'elle n^agisse jamais selon sa nature, 
et qu'une justice infinie ne s'exerce pas k la fin par 
un supplice infini ou Ĝternel (1) ? 

Mais reduisons ces raisonnements en peu de pa* 
roles. L^&me, nee pour considĉrer les vĉritĜs im- 
muables, et Dieu oh se rĜunit toute v6rit6, par la 
se trouve conforme a ce qui est ĉterneL 

En connaissant et en aimant Dieu, elie exerce 
les opĜrations qui mĜritent le mieux de durer tou- 
jours. 

Dans ces opĉrations, elle a ridĉe d'une vie 6ter« 
nellement bienheureuse, et elle en con^oit le desir. 
Elle s'untt k Dieu, qui est le vrai principe de Tin- 
telligence, et ne craint point de le perdre en per- 
dant le corps. 

Cest ainsi que f^me connatt qu'elleestnĜepour 
ĉtre heureuse a jamais,etaussi ^ue, renon^ant k ce 
bonheur eternel, un malheur Ĝternel sera son sup- 
plice. 11 n'y a donc plus de nĉant pour elle, depuis 
que son auteur Ta une fois tiree du neant pour jouir 
de sa vĜrite et de sa bonl6 ; car comme qui s'alta- 
che a cette vĉritĜ et a cette bonlĜ, merite plus que 
jamais de vivre dans cet exercice et de le voir durer 
Aternellement ; celui aussi qui 8'en prive et qui8'en 
Ĝloigne mirite de voir durer dans reternitĉ la peine 
de sa dĉfection. 

(1) Bossuet, t. n^ p. 9/|, 



182 ESSAl 8UR LA PH1L08WH1E DE BOSSUET. 

Ces raisous sont solidesetinĉbranlablesa qui les 
sail p6n6trer ; mais le chretien a d'autres raisons 
qui sont le vrai fondement de son espĉrance : c est 
la parole de Dieu etses promesses immuables (1). » 



(1) Bossaet, t. xxii» |>* S!5/|. 



CHAPITRE VL 



nMEoH* 4ŝm MfmMmmh , 



Savoir que tout en nous n'est pas matiĉre, sou« 
mettre notre activitĜ et nos sens a la dictĉe souve- 
raine d'une claire raison, trouver contre Tinjustice 
et rinfortune un refuge assure dans le dogme de la 
Providence, et par-delk cette vie miserable attendre 
FimmortalitĜ comme un droit , ou ia clierir comme 
une esperance ^ ce n'est point encore assez pour 
remplir la capacitĜ de nos coBurs et cliarmer nos 
ardentes inguiĉtudes. Nes de Dieu et pour Dieu , 
nous voudrions^ dans notre infirmite caduque, pos- 
sĜder Dieu Ijii-mĉme , et entrer avec lui dans uii6 
intime et parfaite union. 

Cest la du moins le voeu de ces &mes d'Ĝlite , 
qui , dĜlivrĉes des prĜoccupations serviles , ne se 
contentent pas non plus d'une meditation oiseuse, 
et veulent atteindre en effet la fin suprĉme , vers 
laquelle tendent nos facultĉs. Speculative et pra- 
tique a la fois, leur doctrine s'appelle le Mysti- 
cisme. 

Le mysticisme est donc au fond une mĉthode par 



184 ESSAI SUR L4 PH1L080PHIB DE BOSSUET. 

laguelle Hiomme 8'effoTce d'Ĝtablir une sociĉtĉ 
durable entre lui et IMeu, et de relier par un rapport 
imm^diat le fini k Tinfini. 11 est fecile dte lors de 
prĉvoir les dangers d'une pareille tentative. Gar il 
feut y en unissant les deux termes de Pĉtre, main- 
tenir leur comidĉte individualitĉ. Autrement, Tu- 
nion devient confasion, le monde des crĉatures 
s'6vanouit en un phĉnom^nisme inexplicable y le 
cr^teur est dĉgradĉ et le pantheisme dĉcouvre 
ses abtmes. Cest pourguoi il importe si fort de 
distinguer le vrai et le feux mysticisme. Or, nul 
ne les a mieux distinguĉs que Bossuet, dans la 
loDgue et Ĝclatante controverse qu'il soutint contre 
FĜnelon. 

D'accord en tout le reste, au point mĉme que les 
doctrines philosophiques de Fĉnelon sur la nature 
de FAme et des idĉes , sur la libertĉ et la Provi- 
dence, ne font que reproduire les doctrines da 
Bossuet (1), ces deux grands ĉv6ques se sĉparent, 
lorsqu'ils viennent a expliquer les voies int6- 
rieures. 

On ne se propose pas de refaire ici Tanaljse dĉjk 
si bienfoitedu Quietisme (^^^nid^entamer unedis- 
cussion historique ou theoIogique ; mais comme la 
thĜoIogie mystique emprunte en partie ses prin- 
cipes a la philosophie, c'est a rexamen de ces prin 
cipes que Ton dĉsire uniquement s'attacher^ per- 

(1) Voyez FĉneloD, OEuvres philosophigues^ ^dit. Charpentler. 

(2) M. Tabbĉ Gosselip, Eistoire litUraire de F^hn^ p. 18A. et 
suivante. 



THĈORIE M MYSTIGISM£. 185 

suad6 qu'uD6 saine psychologie suMt a dĜtruire la 
feusse spiritualite, aussi bien qu'^ etablir la spiri- 
tualitĜ vĜritable. 

yoyons d'abord comment Bossuet a su battre en 
brĉche le systĜime de Fĉnelon, et le d6cr6diter par 
ses consĜguences^ aprĉs en avoir ruinĉ les fonde- 
ments . Nous montrerons ensuite avec queile science^ 
quelle force et quelle vivacite ce polĉmiste vain- 
queur a mis en lumiĉre ce qu'il y a d'6ternel dans 
le m^sticisme, qui n'est point illusion^ amusement 
d'espTit et mirage d'un coeur d^sert. 

Toutes nos passions se ramĉnent k ramour, et 
ramour tend au bonheur. Distinctde rintelligence 
« et de la liberte, Tamour re^it de rintelligence sa 
luojiĜre, de la libertĉ son ĉnergie, et de mĉme que, 
sans la premiĉre, il marche h Taventure et s'ĉgare, 
sans la seconde, il languit et tombe dans un d6pĉ- 
rissement affreux : rien de fini ne saurait le fixer. 
Pressee par raiguillon du dĉsir, Fftme s'agite, di- 
vague a travers les crĜatures, etne trouve le bonheur 
qu'elle poursuit que dans les embrassements de 
Dieu. 

Cette doctrine, dont chacun experimente en soi 
ia veritĜ, que la philosophie legitime, que la poĉsie 
elle-mĜme, cet 6cho des traditions et des croyances, 
transforme en mythes gracieux, ne contente pas les 
faux mystiques ; plus de raffinement leur est nĉces- 
saire, et voici comment ils subtilisent. 

Sans doule Dieu seul est aimable, mais la plupart 
Taiment d'un amour charnel et k cause du bonheur 



186 ESSAI MR L4 ^HIUMOMIB OE BOSSUET. 

terrestre qu'il8 en atteDdent. D^autres portent plua 
haut leurs vues, et placeut en Dieu leur souverain 
bonheur. Mais cet amour est egoisme, qui se consi* 
ddre exclusivement soi-mdme , sans aucuft regard 
vers DieU) d*oŭ il prĉtend tirer sa d61ectation. Que 
si Ton aime Dieu d'abord^ espĉrant ensuite pour prix 
de cet amour la felicitĉ que reclame ifflp6rieiMe«- 
ment notre nature, F6nelon avoue qu'il y a li^ un 
eommencement de vertu. Mais qu'on est loin de k 
perfection aprĉs laquelle il aspire ! Gar ce serait 
peu encore d'aimer Dieu uniquement pour lui* 
mĜme^ 8'il naissait de cet amour la moindre impres- 
•ion de plaisir. Le vĉritable amour est Tamour pur^ 
et ramour puri qui nous vide compl^tement de 
nous-mdmes, esige un d^interessement parfeit (i)% 
Ni la crainte des chAtiments ni le desir des rĉccmi- 
penses n'ont plus de part a cet amour* On n'aime 
plus Dieu ni pour le merite, ni pour la perfection, 
ni pour le bonheur qu'on doit trouver en raimant. 
Dans Tĉtat de la vie contemplative ou unitive, on 
perd tout motif iuteresse de crainte et d'espĜ- 
rance (2). Dieu possĉde alors Y&me de telle sorte, 
que notre activite propre s^annule^ et une passivetĜ 
complete succedant^ une turbulente libertĜ, nous 
exer9ons toutes les vertus distinctes^ sans penser 
qu'elles sont vertus. L'&me n'a plus besoin de re- 
venir a la mMitation ni a ses actes m6thodiques ; 
car les actes discursife et rĜflĜchis sont propres a 

(1) BoBsaet» t. tx¥ii{, p. 5dS. 
(3) Idem» t. «i^ p. 35t. 



r 



TRiDAm m HvsTicisiift. 187 

l'exercice de ramour interessŭ. Indiffĉrente ^ touted 
choses, elle ie t»it, se tient en repos^ et^ ses puis'' 
«ances se trouvant enchalnĉes, elle souffre Taction 
diTine, et s^enfonce^ dĉgagee d'elle-m6me^ dans la 
vague contemplation de TĜtre , dont elle n'ose d^^ 
termfner les attribŭts, crainte de le dĉgrader. Ici 
commencent les pieux exc^s, les saintes folies, les 
amourenses extravagances , et il se fait dans les 
demidres ĉpreuves^ pour la purification de Tamour^ 
une sdparation de la partie superieure de rftme 
d'avec rinfĜrieure, dont les actes sont d'un trouble 
enti^ment aveugle et involontaire. 

Tel est le precis de cette doctrine plus recher- 
thĜe que solide, plus ingenieuse que profonde^ plus 
capable de sĉduire les &mes dĉlicates par des for- 
mules insaisissables au vulgaire que propres k les 
toumer k Dieu. Quand on la d^gage ainsi des tours 
8inueux oti elle s^enveloppe^ se dissimule ou se 
perd, on voit clair ement qu'elle se ramĉne k trois 
p(AMŝ principaux. 

1* Le vĉritable amour est Tamour pur qui nous 
oonduit k rabsolue indiffiBrence* 

2"* L^acte du libre arbitre cĉde la place k Taction 
divine^ et les puissances de FAme restent suspen- 
dues. 

3'' On arrive eofinare^tase^ qui supprime toute 
pensee claire, distincte et rĜflĜchie par une itlumi- 
nation directe^ totale et confuse, et, divisant vio- 
lemment notre Ĝtre, laisse la partie inferieure en 
proie aux agitations les plus ihsens^; tandis que 



188 ESS41 SOE LA PULOSOPHIE M BOSSDET. 

la partie supĉrieure persiste, ioacoessible ii ce ta- 
multe criminel eta cet indicible chaos (1). 

Ce sont ces trois propositions essaitielles que 
Bossuet va successivement soumettre k son impi-* 
tojable critigue. 

«D^abord imaginer un amour qui ne porte point 
de dĉlectation, c'est imaginer un amour sans 
amour (2). Car la chose du monde la plus v^rita- 
ble, la mieux entendue, la plus ĉclaircie, la plus 
consiante, c'est non seulement qu'on veut Ĝtre 
heureuxy mais encore qu'on ne veut que cela, et 
qu'on veut tout pour cela. C'estceque crie la vĉrite, 
c'est k quoi nous force la nature (3) ; c'est la voix 
commune du genre humaiui des chrĉtiens comme 
des philosophes (4). 

Profene^ ou sacrĉ, la nature de Famour est de 
dĜsirerla possession assureede ce qu'on aime (5). 
Saint Augustin Tavait parfaitement compris , qui 
partout exprime i'amour qu'on a pour Dieu par le 
terme de frui, jouir, qui enferme en soi la notion 
de la beatitude, puis^u^elle n'est prĉcisĉment autre 
chose que la jouissancecommencee ou accompliede 
Tobjet aime. Saint Thomas, Hugues de Saint-Vic- 
tor, et saint Bonaventure, ce seraphin embrasĉ d'a- 
mour^ ne pensent pas autrement. 



(1) Bossoet, t. xxa, p. 13S. 

(2) Ideni, t. xxyii, p. 86. 

(3) Idem, U xyiii, p. 509, 522 
(li) Ideoi, t. XIX, p. 303. 

(5) Idem, t. xvii, p. 475. 



■ ■ f 

• ■«r •-•«to 



TIltoRlE DU MYST1C1SME. 189 

Pour decouvrir toutela beaule du motbĉatitude, 
il feut coDsidĉrer avec le mĜuie saint Augustin que 
Tidee de la bĉatitude est confus^ment TidĜe de 
Dieu, que tous ceux qui dĉsirent la beatitude^ dans 
le fond desirent Dieu, et que ceux4a mdme qui s'Ĝ- 
cartent de ce premier 4tre, le recherchent a leur 
maniĉre sans y penser, et ne s'eloignent de lui que 
par uh reste de connaissance qu'ils ont de lui- 
mĉme; ainsi aimer labĉatitude^ c'est confusement 
aimer Dieu, puisque c'est Tamas de tout bien; et 
aimer Dieu, en effet, c'e$t aimer plus distinctement 
la beatitude (1). 

Ce qui emp6che ĉternellement qu'on ne puisse 
jamais vraiment sĉparer l'amour de la bĜatitude de 
la voIoniĜ d'aimer Dieu en lui-mdme et pour lui^ 
mdme, c'est premiĉrement ^uenotre bĉatitude 
n'est au fond que la perfection et rimmutabilite de 
notre amctur^ k quoi nous ne pouvons pas ĉtre in- 
diff^rents^ sans offenser Tamour mĉme, et seconde- 
mentque cette bĉatitude positivement n'estautre 
chose que la gloire mĉme de Diea, en tant qu'elle 
peut Ĝtre Tobjet de nos dĜsirs (2). 

Pour deraciner fi fond riUusion si absurde et si 
dangereose du pur amour/il faut absolument dĉ- 
terminer que Tamottr de Dieu, outre le motif pri- 
mitif et principal de la gloire de Dieu, consid6r6 en 
lui-m6me, a pour motif second et moins principal^ 
et qui se rapporte k rautre, Dieu comme commu- 

(i) Bofisuet, t. Tm, p. 66i, Cf. t. xvm, p, 523. 
(2) Idem« t. ivm, p. 13. 



100 ESSAI SUH LA PHILOSOPfllE DE BOSSUET. 

nicable et comme Gommuniquĉ a sa criature ; mais 
pour 6tre le moiif second et moins principal, ou 
mdme virtuel et implicite, il ne 8'ensuit pas qu'il 
soit sĜparable (1). Gette separation ne se £^t que 
par la pensto, pendant que reellement et dans ia 
pratique, on 8'aide de tout, et celui-Ik est le plas 
parfeit, qui absolument aime le plus, pour quelque 
motif que ce soit (2). 

Peut-on, en effet, s'emp6cher de nourrir secre^ 
tement dans son coeur le chaste amour de la r6« 
oompense, qui estDieumĉme^ et cette recompense, 
au lieu d'af£aiblir le pur amour^ n'est-elle pas un 
moyen de renflammer, de raocrottre^ de le puri- 
fier davantage? Peut-on dtre insensible au dĉsir de 
cet amour ĉternel qui rend les hommes bienheu*- 
rettx? Si Ton dit que le d^sir de cet amour, au lieu 
d'enflammer Tamour pur, Taffaiblit et le d^ade^ 
ou qu'on le puisse sĜparer de ramour de"^ Dieu, on 
Gonfond toutes les iddes de la Raison et de la 
Foi (3). 

L'idi^e de la rĉcompense ne rend pas Tamour plns 
intĜressĜ, puisqu6 la r^compense qu'il dĉsire n'eftt 
autre chose que celui qu'il aimof et qu'il ne lui de- 
mande ni honneurs, ni richesses^ ni plaisirs, ni 
aucun des biens qu'il donno; pour s'y arr^ter^ mais 
lui-m6me. 

Ge n'e8t qu'un rengorgement, et^ si Ton permet 

(1) Bossaet, t. xix, p. 231. 

(2) Idem, t. xviii, p. 175. 

(3) Idem, t. xix, p. 236. Gf. p. 279. 



TŬĈORIE DU MV8T10ISME. 191 

ce iDOt, qu'un6 redoublance de )a possession de 
Dieu, qui fait le fond de cette rĉcompense, qui n'est 
point degradante , ravilissante et deshonorante y 
mais perfectionnante^ et en effet si noble^ que ce 
n'6St point un iniĉrĉt, ou, si c'en est un^ le desin- 
t^ressement n^est pas meilleur (1). Ainsi, lorsque 
saint Augustin veut Ĝpurer Vamour et le rendre d6- 
fiinteresse, ioin de penser a le dĜtacher de la vi- 
siondeDieu, ii en met ie d^sintĜressement ^ dĉsirer 
de posseder Dieu et de le voir (2). L'amour donc 
sera pur au souverain degrĉ, quand il mettra son 
bonheur en Dieu (3). 

Tout autre amour pur n'est qu un fent6me ; k 
force de vouloir affiner i'amour, on le voit se per^ 
dre entre ses mains ; on sort de mesure, on donne 
dans i'iliusion, dans l'amusement, dans iapresomp^ 
tion, et i'on se perd dans ies nues oti l'on n'em«- 
brasse qu'une ombre, au prĜjudice du corps de la 
veritĜ (4). 

Ges raffinements, introduits dans ie mysticisme^ 
ne sont pas de peu dlmportance. L'homme a qui 
ron veut faire croire qu'ii peut n'agir pas par ce 
motif d'Ĝtre heureuX; ne se connatt plus iui<*mĜm6, 
et croit qu'on iui en impose en iui paris^nt d^aimer 
Dieu, comme en iui parlant d'aimer sans le dessein 
d'6tre keur6ux^ de sorte qu'ii est portĜ a mĜpriser 

(i) Bossuet, t. XVII, p. 663. 

(2) Idem, t. xyiii, p. 17. 

(3) Idem, t6id, p. 543. 

(/^) Idem, «&td., p. 282. Gf. C xxu, p. ii. 



1.92 ESSAi SUR LA PHILOSOPHIE DE BOSSUET. 

le my8ticisme comme une chose trop alambiquĉe, 
ou il s'accoutume en tout cas a le mettre dans des 
phrases et des pointilles (1). 

Encore un coup, qu'on rĉflĜchisse sur la nature 
de Tamour. Tout amour est essentiellement unitif, 
ou pltttdt c'est Tunion mĉme de celui qui aime avec 
son objet (2). Les £aux mĵstiques renoncent au bon- 
heur de cette union, et s'en dĉtournent comme d'un 
interĉt dĉtestable. Or imaginer de ramour, oŭ l'on 
consente dans le fond d'6tre dĉsuni, sans se posse^ 
der run Tautre^ n^est-ce pas vouloir dter k ramour 
sa propre nature (3)? 

Pour feire un acte de pur amour, il faudrait mdme 
oublier qu'on a un Dieu qui gouverne les choses 
humaines , qui connalt dans le fond des coeurs y si 
on l'aime ou non, qui punit et qui recompense; il 
faudrait, dans le temps qu'on aime Dieu^ separer 
de lui tous ces attributs, le regarder comme un dieu 
qui ne sait et ne fait ni bien ni mal^ qu'il faudrait 
servir n^nmoins a cause de rexcellence de sa na- 
ture parfaite, comme disaient les £picuriens chez 
Diogĉne Laerce. II faudrait mĉme un dieu au-des- 
sous du dieu d'Ĉpicure, puisque celui-ci^ non con- 
tent de sa parfoite indiff^rence pour le bien et pour 
le mal, prendrait plaisir a rendre etemellement 
malheureux ceux-lk mĉme qui Taimeraient. Voilk 
toutes les questions ou mĜtaph^si^ues^ ou raffinĉes 

(1) Bossuet, t. xyii, p. 660. 

(2) Idem, t. xix, p. 312. 

(3) Idem, t6tU, p. 315. 



THĉoKiĥ m mvstigismg:. 193 

au-dessus de toute metaphysique, par oŭ il faudrait 
feire passer une &me simple, pour produire un acte 
de pur amour (1). 

Ces sublimitĜs irregulieres introduisent d^ail- 
leurs rindiffĉrence k Ĝtre heureux ou maiheureux; 
d'oŭ natt dans la crĜature une entiere independance 
de tous les jugements de Dieu, qui ne peut feire ni 
bien ni mal h ceux que ni le bonheur, ni le malheur^ 
ni Fĉtre mĉme ou le non-6tre n'int6ressent en au- 
cune sorte, puisqu'ils mettent ia perfection k s^ĉle- 
verau-dessus.de tout interĉt. Que rĉpondre? car 
ces pretendus parfaits sont en effet au-dessus du 
bonheur et du malheur mĉme Ĝternel : ce sont des 
dieux independants de Dieu mĉme 9 ou sans y ĉtre, 
ils s'y mettent en paroles seulement, et, par un vain 
effort de leur esprit, ils ajoutent i'enflure k Ter- 
reur (2). Un feux acquiescement k la volontĉ de Dieu 
opĉre ces sentiments inconnus jusqu'ici aux chr6- 
tiens, et les mene a un repos insensible que Dieu 
ne veut pas. Tous ces sentiments sont excessifs. 
Cest par cette f uneste indolence qu'au lieu de hair 
lepĜchĜcommenousĉtantnuisible, onle haitcomme 
Dieu, a qui il ne peut pas nuire, le hait lui-m6me : 
ainsi on se familiarise avec le pechĜ, en le regardant 
plutftt comme permis dans Tordre des decrets de 
Dieu, que comme d6fendu par ses commande- 
ments (3). 

(1) Bossaet, t. xxiii, p. 515. 

(2) Idem, t. xix, p. 3/i2. 

(3) Idem, t. xvii, p. 60/i. 

13 



194 ESSAI SUA U^ MaOSOPHIE mS BOSSIĴET. 

I)e lii cette multitude de preteadtts passife qtti 
jilioci^ont le noade ; car de i'indi£f6renGe a la pas* 
sivete il n'y a qu'un pas (1). 

JLes iMHiveaux inysti<|ues , 4kt Bassuet, se font un 

j^rg<w que je ne coittprends pas ; ils pailent trop 

4^ pft$^vetĜ (2). J/4>rai80(i passive des vrais mysCi- 

fjfm «'est |>as ^jours la suppre$sipB de toute 

a(C|iopi mŭme lilMre., «ttais sieu>kine»t de tout acfte 

Sgt^o^ 9Mf>ĉUe discur^if ^ et oŭ le raisomiement 

fkD0QĜ4e 4'wt ci^ose a Tautre (3). Le premier fon>- 

4An)ejiM;4esi^uveiiuxmy$tiqueSy a}ouie4-il eacore, 

<^t ^ue i'4^ai$on passive emponte la snp^^ression 

4^ 9iC(e$ ; il fauit distinguer : EUe emporte la eup- 

|^e$s^on des actes discursifs^ «ou die qttelques autres 

da^s le (emps de Toraison .settienient j je Tavoue^ 

{llle emimrte la sup^ession die ious aotes gtoĜ- 

rajiemeiiil et en tout temps , ea aerfe que r4me 

ji^mewe riĜdijiiite k uiie perpetueUe passi\Aetĉ , sans 

Jainais s'exciter eiie-m^me aux actes de piete, je le 

nie^ On me permettra du moins une fois cette 

sĜche^ mais veritaUe disiinction , oŭ con^ste la 

4iff^ence prĉcise entre les vrais et les fmx mys- 

tiques (4)^ 

N'est->il pas dan^reux^ en effet^ d'<6tablir «m 
i^rtaui ^t oŭ Ton soit presque toujours guide par 
iDSti^^ en ek)ignant tous les aotes qu'oB appelle 

{i) Gf« Bossuet, t. xyii, p. 595. 

(2) Idem, t. xxyii, p. 35/ii. 

(3) Idem, t. xyii, p. 523. 
(U) Idem, ibid,y p. 531. 



4e ^reprt iiMlmstrie et <de pvof>pe ^hrt (lj|? ii| 
lM«<]pa:'(MQ dil qti'M «8t sans actes , m hmt^A fs^ 
kmmppmi^ ^rde k ce que 1'«« «liteiid par actes? 
Gar assurement, quand on parle aiasi ^ le pliis am- 
vimt M M sait oe ^'on dit (2). Ni les Angdk^ ni 
les CatkeriM y celle de Sienne et celle 4e Gtoes ;, 
ies Ayŭh j les Alcantara ^ ni les autres 4mes de la 
pltis pure <et de k pliis haute coatemplation n'ont 
jamtis cru 6tre complĜtemmt paKsiv^es , mais par 
MianiiaUes^et souTent rendues a i^l6s«4n6mes, eUes 
^tagi die Ja mani^e ordinaire. Une perpĜtuelle 
passiiii^ĉ «est une feusse passivetĉ (3)* Ua feux 
repos abuse les nouveaux spirituels, utke lausse 
idĉe 4'acte coiitinii et de perpMuelle passivele en-- 
tDetienft en eitx ufie kypamsie etoQ»a»te (4). On 
tfoitve 4anis fiaiftt Deiiys k oontemplatiM a teutes 
les pages » mais nulle part dans cet acte uniferme 
»t irrĉv0oaMe aussi iMen qu'irr6i4^ble fAi ils la 
'mettent. On y treuTe les illustpations , sur41t«stra- 
tioM y timions et sur-unioiis ^ stmptifications , r6- 
4uetiQ)»s eA utiiiĜ ^ ie reste , iMis fcimaiŝ ies 
fMpuimnc9s de faire des actes> A« co^traire, to«it 
Y est pleiŭ 4e demMMieft > 4'dcl»oiiis de gr^es > 'de 
deiftrs <!« iiieft. En «n saul endroit , il pi^e 4e pas* 
civet^^ ^ imsiauMrt Im e^taees et les Tavissements 
lie Mŭ il^ro|ibee^ Jf «i noa seidemMt oifaie aj^pri^ 

(1) Bossaet, t. iviii, p. 232. 

(2) Idem, t. xxyii» p. 43. 

(3) Idem, t. xYn, p. 585. 
(k) Idem, ibid., p. 62a 



196 ESSAl 8UR L4 PHIL080PH1E DE BOSSCET. 

par la doctrine , mais encore avait souffert, c^est-i- 
dire expĉriment6 les choses divines. Cestk ce seul 
mot que toutes les passiveles des mystiques doivent 
leur naissance (1). 

Quoi qu'il en soit de cette origine au moins con- 
teslable de la passivetĉ , rhomme passif des nou- 
veaux my8tiqaes est si plein, qae loin d'avoir k 
feire aucun effort y il ne pousse pas mĉme un seul 
desir et ne fait k Dieu aucune demande (2). lin'a 
qu'un seul acte continue de contemplation qui ne 
se peut ni ne se doit renouveler , ni rĉitĉrer , si ce 
n'estquand on est sorti de la voie; surtout par quel- 
que rĉflexion. Avec cet acte il n'est pas permis 
d'user du libre arbitre pour en produire quelque 
action , rien autre chose n'ĉtant permis que d'at- 
tendre uniquement ce que Dieu voudra exciter en 
nous (3). 

De cette mani^re les fiiux mystique8, par le 
laisser-faire, introduisent la passivet6. Cest ce qui 
se confirme encore par les paroles pŭ ils pretendent 
prouver la passivetĉ en ce que T&me est agie , oŭ 
ils regardent manifestement le passage de saint 
Paul : « Tous ceux qui sont mus et agis par Tesprit 
de Dieu sont des enfents de Dieu. » Mais si c'est Ik 
Mre passif , tout chretien , touchĉ de Dieu , le sera 
toujours. Gar non seulement toute &me chretienne 
qui agit bien est mue et agie, comme parle saint 

(1) Bossuet, t XVIII, p. 149. 

(2) Idem, ibid.^ p. 67. 

(3) Idem, ibid., p. 59. 



THĈORlfi m MYSriGISM£. 197 

Paul, mais encore elle est tiree (nul ne peut venir 
amoique.mon Pere ne le tire) (i). Elleest excitee 
et s'excite elle-mĉme , elle est poussee et se pousse 
elle-mĜme , elle est mue de Dieu et se meut elle- 
mĉme ; et c'est en tout cela que consiste ce que saint 
Augustin appelle Teffort du libre arbitre. Dans cet 
etat, quiestretat commun du chrĉtien, il n'est 
pas permis, pour agir ^ d'attendre que Dieu agisse 
en nous et nous presse ; mais il faut autant agir , 
autant nous e^citer^ autant nous emouvoir , que si 
nous devions agir seuls. Qu*y a-t-il donc de plus 
dans Tetat passif ? U y a de plus que la maniere 
actuelle d'agir est entiĉrement changee» c'est-k-dire 
qu'au lieu que dans la vie commune on met toutes 
ses facultes et tous ses efforts en usage y dans le 
moment de Tĉtat paŝsif , on est entratne par une 
force majeure ^ et que la maniĉre d'agir naturelle 
est entierement absorbee , ce qui fait qu'il n'y a 
plus ni discours , ni ^propre industrie y ni propre 
excitation , ni propre effort. De la il suit que Fetat 
passif B6 regarde que certains moments , et entre 
autres ceux de Toraison actuelle , et non tout le 
cours de la vie (2) . En effet , peut-on venir a bout, 
quelque bel acte qu'on fasse , de se dessaisir eter- 
nellement du libre arbitre que Dieu nous a donne 
et qu'il ne veut point nous ravir en cette vie (3) ? 
L'acte continu et perpetuel des faux mystiques 

(1) Bossaet, t. xyiii, p. 8/i. 

(2) Idem , t. xxvu» p. 708. 

(3) Idem, t. xvii, p. 379. 



(99 ESSAI SHa EA- niLOSOPlllB M BOSSUET. 

est une s» virai& contiŭtration du Kbfe arbi^e^ <f)^1 
ne fetft phis le reiieuveler apf 6& toutes^ les distrac-* 
tioM qa» ne soAt pa$ tolontaiTe», nt ft^me apr ĝs fe 
soiiiaiett; d^oŭ it s'en«mvraiY efueeet (^tat Ĝtanf to^- 
jours libre^ il serait toujonrs mĉritoiTe (1). D'ail- 
leurs^ en ne feisani rien et demeurant en pure a^ 
tente passive de rosuvre de Dieu, on est as8ur6 q^6 
tout ce qui viett de la pensee est de hii, ce qui est 
une illusion et une disposition ^ prendre pouf Keu^ 
tout ce qu'on pensera, c*est-ŭ-direlefenatismef8f). 
Enfin, si lout ce qui arrive est ordbnnd^dte Dieu', en' 
pou^sant ces paroles dfans toute leuT etendue, fc* 
p6cfc6 y sera compri^ (3). 

Reftechir, c'est fttre attentif, et Fattention vJent 
d'un acte dte h volonte qui la fixe (4). G'est pouT- 
quoi h nouveHe spirilualitĜ rejette les rĜflexions ; 
car Tĉflechir, c'est se reprendre soi-m6me, et faire* 
sur soi-mĉme un retour a la fois actif ef intĉresse. 
If faut donc n'avoir plus que des actes directs et? 
sansr6flexion, d'oŭ suit qu'onn'aplusd*^acfe aper^ŭ. 
Les Ames des lors, suivant k raveugle les mouve- 
ments directs qu'on leur donne dans certains etatis 
pour inspirĜs, iront partout oŭ les poussera TeuT 
instinct avec une rapidite sans bornes. 11 est pour- 
tant veritable, tant cetetatest peu naturel, quon 
ne cesse de reflechir, en disant qu'on ne reflechit 

(i) Bossuet, l. iTii, p. 517. 

(2) Jdem, t. zviii, p. 119. 

(3) Idem, t. zvii, p* M5. 
(6) Idem, t. xxvii, p, 359, 



TAttonn!: m mvsticisme. i$% 

f^^f et q^an€h eelte Sme tiott rĉfl^hissante (fk foM 
C6tirt : «fe ne m^f pte en etat ŝe me regard^^ c^est 
dans^la pltiŝ apparente extinction des rĜflexfon^une 
ŝeŝ rifteitiorris Heŝ ptus* affectee» snr soi^mĜŭie et suir 
son 4ta4;? car to rĉflexion*est nne ft)!*ce deTŝfitie, *t 
Fattrilmeif si «niTersellefflent k fo feibtesse, c' eW; 
mi manifeste paral^ism^, bien' qn'en' gĉn^raV k 
rĉflexion doit une imperfection dte fer natarfe hoh 
maine, pm^u*onne la trouve point dansla dSvinite, 
Iia rĉfl^e^iott a^rmit nos actes^ et cdl affi^misseittent 
nous est nĉcessaire tant epie mm sommes dans 
cette vie, oŭ ious ne vo^jons qu'ett partie, c'eŝt-a- 
dire imparfaiteinent. Be h' faibfesse d'e A^s» Vŭ^s 
Vient ceHe de rtbs r^soMtion^. En cev ^tat, Bfetf a 
Voulu mettre da»s Fesj^rit hdmaiti h^ fWce, fmv 
aihsf parler, de redouMteTsesacte&j^&rlaprĜflfe^dk»!, 
pont dont^fer de h fermeife a» ses AioiiVedmoŭf^ *- 
rects. Ainfliltes acte^dSTects onl qnek|Da^ ciidse de 
pkis' ŝitoplte, de plus ŭŭtii¥e>, *e phrs^ srncert^^ttl- 
ttrfe, qŭi vieAI! plus du- fbhd, si V0u«* Voufez ; mtris 
les^i*6#exions qui ont la» farc^ dte ItoconfiViner, Ve- 
ŭan« ]^tii*-dessu^, rendtent lios i^Ĝ^uti^iis iii^brail- 
lafttes*. G'esl? pourquoi la reflexion estappel^ ro6il 
dte F^e, parce que racte direct n'6tantpa9 le plus 
ŝouvent assez aper^u, fo r6iexion*, en l'apei*cevattt, 
l'affo#mi« anrec connaissance et comme pai^ un jtig^^- 
ment confirmatif (1). 

Les faux mystiques nĜanmoins bannissent la re- 

(1) Bossuet, U XVII, p. 450. 



200 ESSAI SUR Lk PHILOSOPHIE DE BOSSUET. 

flexion comme ud etat discursif^ et tandis que le 
concours de plusieurs idees successives est nĉces* 
saire pour expriiner Dieu k notre maniĜre impar- 
feite, ils ne veulent considĉrer que runigue id6e 
de r£tre (1). Illeur fautune notice gen^rale et con*- 
fuse de Dieu sans attributs, ni absolus, ni relatife. 
Hais que ces raffineurs sont grossiers ! Ils ne son- 
gent plus que Dieu n'est pas saint, ni sage, ni puis- 
sant, comme le sont les creatures par des donspar- 
ticuliers ; mais qu'en elanl tout par lui-mĉme et par 
sa propre substance, toute rinfiinitĜ de ce premier 
£tre se voit dans chacune de ses perfections. Ce 
n'est donc pas les partager^ comme le disent trop 
chamellement ces tĉmeraires speculatife, que de les 
considĜrer par des vues distinctes; c'esty au con- 
traire, les rĉunir et seulement aider la ĥiiblesse hu- 
maine, qui ne peut pas tout porter k la fois (2). Car 
on ne sort jamais des attributs de Dieu, qu'on n'y 
rentre d'un autre c6te et peul-Ĝlre plus profonde* 
ment (3). Toutes les crĉatures, converties en lan- 
gues et en voix, n'en peuvent parler comme il 
fiaut (4). Aussi bien, qui peut se vanter de connaltre 
certainement en celte vie Tessence ou la substance 
d'aucuDe chose creee, quelle qu'eUe soit? Toutes 
les fois qu'on veut se guinder au-dessus des nues, 
on s'y perd. N'est-ce pas une Ĝtrange ignorance de 

(1) Bossuet, t. XYiii,p. 70. 

(2) Idem, t. xyii, p. /^08. 

(3) Idem, t. iivii, p. 153. 
ik) Idem, ibid.^ p. 6. 



THĈORiG DU MVSTIGISME. 201 

dire que les attributs de Dieu empĜchent raccĜs 
aupres de Dieu et le repos dans son essence (1)? 
Mieux on connatt Dieu et plus on raime, et il n'y a 
rien de si certain que ce principe^ que Tamour pre- 
suppose quelque connaissance et qu'il Taugmente. 
Une lumiere plus sombre est changĉe psTr Tamour 
en une lumiĉre plus claire , une lumiere plus va- 
riable en une lumiĜre plus fixe , une lumiere plus 
resserree en une lumiĉre plus ĉtendue^ et ainsi du 
reste ; et cette nouvelle lumiere que produit Tamour 
s^augmente encore et ainsi jusqu'a Tinfini (2). Ge- 
pendant, par une erreur egalement opposee a la 
thĜologie et alaphilosophie, lesnouveaux mystiques 
en viennent a cette e^tremite, de diviser l'ŭme en 
partie haute et en partie basse, pour relĉguer la re- 
flexion dans la partie inferieure (3). Vkme^ dans 
celte separation, conserve, avec resperanceparfaite^ 
un plein et parfait desespoir (4). II s'ensuit que les 
vertus peuvent Ĝtre ensemble avec tous les vices qui 
leur sont opposes , ce qui ouvre la porte aux abomi- 
nations que neanmoins on etablit par la forpe des 
principes^ et par les consĜquences claires et evi- 
dentes qui s'eusuivent (5). L'extase desormais n'a 
plus de delire qu'on ne doive excuser, et les faux 
mystiques s'accordent avec les Libertins. 

(1) Bossuet, t. XVII, p. 399. 

(2) Idem, t. xxvii, p. 35S. 

(3) Idem, t XVIII, p. 503. 
{k) Idem, ibid,^ p. 201. 

(5) Idem, ibid., p. 203, 259. 



20% ESSiU SCR LA PmLOSOPRrB Bfi BOSSUET. 

Ces propositieiis, concltit Bossuet, sofit les frtiftŝ 
d'une vatne dialecti^ue, d'une m6taphysiqtie ou- 
tr6e, et il d^plore ces vdines sufctilif^, cette tĥeo- 
logie vide de choses et sans utilif^^ un genie su- 
blime rabaissĜ k des sp^ulations basses et fiitiCes, 
une 6I6gan€e de style empIoy6e a dicorei' un fctux 
culte (1). 

RĜsumons maintenant m peu de mots cette ar- 
dente poIĉmique, et marquons-en les rĉsultats. 

Entre Tamour mercenaire qui consiste a aimer 
Dieu uniquement par rapport k nous, et ramour put 
qui consiste k Taimer uniquement par rapport i 
lui, se trouve Tamour vrai qui consiste a aimer ^eu 
tout ensemble, par rapport k lui et par rapport a 
nous. 

En second lieu, Funion de la substance deTdme 
a Dieu , independamment de ses puissances et de 
ses opĉrations, ne se comprend pas (2). Dans quel- 
ques rares circonstances, et par instants, ractivite 
propre peut, il est vrai, fl^chir; mais il fauttou- 
jours s'aiderdes puissances, sansen supposer jamais 
la suspension ou la Kgature totale (3). La sainte 
iudiffĉrence que Fon s'eff6rce d^iŭtroduire ne serait 
autre chose que rindifference d'une stattie (4), 
et rimperturbabilitĜ des philbsophes (5). L'ŭme; 

(1) Bossaet, t. xxviii, p. 13. 

(2) Idem, t. zviii, p. 129. 

(3) Idem, t. ivii, p. 536. Gf. t joit, p; fSS: 
(li) Idem, Hnd., p. 567. 

(5) Idem, t. xviii, p. 81. 



TH<01lf£ 1H5 nnrsTicisMB. 203 

ett dĉfinitive, serait pierrfe, ou serait Dieu (!)• 
Sapprimer enftn la rĜflexion comme intĜressĉe^, 
inquiete et discursive, satlacĥer ŭ l'idee pure de 
rĉtre, atf lieu dfe considerer les attributs divins, 
diviser V&me d'avec eire-mĜme, et,«par un mepris 
cafcufe, assurer au desord^re rimpunitĉ, c*est iJr 
une spitituafitĉ presomptueuse qui prĉcipite dans 
dlnevitabfes mis6res. Tout s'y rerfuit ii la passivetĜ, 
et Ftd6e d^une perpĉtuelle passivete mene bien loin. 
Ellte feiŝait croire aux Beguards qu^il ne fellait que 
cesser d'agir, et qu'alors, en attendant que Dieu 
remueraitles coeurs, tout ce qui leur viendrait serait 
de fui. C^est aussi le principe des nouveaux mysti- 
ques. On ne sait que trop comment les dĉsirs sen- 
suels se pr6sentent naturellement. Je ne dirai pas 
non plus, s*ecrie Bossuet pieusement 6mu, oŭ mĝ- 
nent ces fausses idĉes de retour a la puret6 de notre 
origine et dHi rĉtablissement de rinuocence d'Adam. 
romettrai tout ce qu'on caĉhe et qn'on insinue sous 
le nom de simplicite et d'enfence, d'obeissance trop 
aveugfe et de nĉant. Faites-moi oublier, Seigneur, 
les mauvais fruits de ces mauvaises racines que j'ai 
vues autrefois germer dans le lieu saint : Thorreur 
m/eja^dieniieure, et je ne retourne qu'a regret ma peiu 
s^ vers ees opprobres des nKBurs (2). 

En rĉfutant les erreurs de Fĉnelon, Bossuet r6fu- 
tait 1^6 erreurs fort anciennes et toujpurs les mĉmes 

(1) Bossuet, t. XVII, p. 500. 

(2) Idem, t6t(i., p. 619. 



204 ESSAi soa la philosophie dg bossuet. 

du feux mTSticisme, et le Quietismusredivivus montre 
assez comment s'accorde le livre des Maximes avec 
les imaginations de Malavaile, de Molinos et de ma- 
dame Guyon (1). Sans doute le langage de rarche- 
v^ue de Cambrai depassa souvent sa pensee, et ses 
eicĉs vinrent surtout de ce qu'il employa, comme 
il Tavoue lui-mĉme , le style du cceur au lieu du 
8tyle de Tesprit (2) y ou, comme le lui reproche son 
adversaire, de ce qu'il n'aima pas inieux s'appliquer 
a bien definir les mots pour parler consequemment, 
que de les tordre aprĜs coup pour se sauvercomme 
il pouvait (3). Mais c'est en vain que) par un minu- 
tieux rapprochement de textes , on voudrait conci- 
lier ses sentiments avec ceuxde rĜv6que de Meaux. 
Fĉnelon et Bossuet different essentiellement sur le 
fond des choses. La doctrine de Fenelon, en effet, 
reste alambiquee et sterile , quand elle n'e$t pas 
erronee ; la doctrine de Bossuet, au contraire, utile 
pour lapratique, convient avec les notions les plus 
claires de la philosophie, et aussi, comme le prou- 
vent les deux traites Mystici in tuto ot Schola in ttUo^ 
avec les principes de la thĉologie et de la tradi- 

(1) Bossuet, t. XXVIII, p, 229, Lettre d Vabbŝ Bossuet : « U faudra 
faire voir que ce ii'est point une pointille de dispute tbĉologique« 
mais qu'il 8'agitd'uiie erreur qui irait comfflecelle de MoUbos, qai 
n^y esi que dĉguis^e, h ia subversion du culie de Dieu. » Gf. idem, 
t. XVIII, p. 657, Ouietismus redivivus. 

(2) Histoire de Id vie et des ouvrages de FineUm^ par 'M. de 
Ramsay. Amsterdam, 1727, p. 68. 

(3) Bossuet, t. XVIII, p. ^93. 



THtoRIE nU MYSTICISSIE. 205 

tioD (1). II n est pas jusqu'au point decisif de Ta- 
mouF) sur lequel Bossuet se trouva en opposition 
avec la plupart des docteurs de son temps (2) , ott 
ii ne nous semble professer ropinion la plus sens^e 
et la plus vraie; car, si dans un acte d'amour on 
peut faire une abstraction momentanee et passagĉre 
du motif de bĜatitude, il y a au fond inseparabilitĉ 
des motifs primaires et secondaires de ramour. Le 
d^sir du bonheur est mĉme d'autant plus vif dans 
cet acted'apparente abnegation, qu'il est plus secret 
et plus cachĉ (3). 

On sait que la controverse du Quietisme ne fut 
pas une querelle personnelle, ni mĜme une simple 
question d'ecole. Le grand siĉcle s'en Ĝmut^ les 
politiques s'alarmĜrent , les littĉrateurs prirent 
parti, et les philosophes y virent un des plus graves 
problĜmes qui se puissent agiter. Bossuet, par son 
ascendant irrĉsistible; avait ralliĉ les esprils k un 
avis presque unanime. 

Boileau composait pour lui son Epttrede Vamour 
de Dieu (4) , oŭ il repete en vers forts les plaintes 
de rĜv6que de Meaux contre les nouveaux mysti* 



(1) Bossuet, t ivin, p. bU3, 586« 

(3) M. Tabb^ Gosselin, Histoire littiraire de F^lorif p. 233. 

(3) Bossuet, t. xYUi, p. 581. 

(k) Idem, t. XXVI, p. 300, Lettre d l'abb6 Rerhaudot : « Si je me 
fus trouTĈ ici, quand vous m^avez honorĉ de votre visite , je vous 
aarais proposĉ lep^lerinage d^Auteuil avec M. l'abb^ Boileau, pour 
ailer cntendre de la bouche inspirĉe de M. Desprĉau^ l'hymne 
c^leste de ramoar divin. » 



ESSAl SOR L4 MlLOSOMfC M BOSSUET. 

tf iies, ces esprits grossiers et pesants dans lenr fv6- 
lend«e subtilitĉ : 

Cest ainsi quelqu('i6is qn^un indolent mjsti^ue, 
A« milieu des p^ch^s traiK|irii)e faiiatiqiie, 
4Hi|rio8 parfait amour penae avoir i'heureax dotv» 
Et croit poss^er Dieu dans les bras du d^mon (1). 

Malebranche, de son cAlĜ^ se dĉfendait d^avoir^ 
snr le m^sticisnie, nne doctrine difCĉrente de celi^ 
que Bossuet venait de feire prĉvaloir^ et d^avoimt 
jiaiiteinent le pĉre Lami (2). « Prevenu^ commeĵe 
le suis^ disait-il, d'cstime el d'amitie pour Tauteur 
tde la Connaissance de soi-^&me, il me Callait de 
bonnes raisons, m du moins qtie je crusse (elles, 
pour m'eloignerde ce qu'il pense s«r Tamour d6s- 
intt^resse (3). » II posait, en cons^uence, dans sm 
Traite de Vamour de DieUj les distinciioas les fi^ 
radicales et les principes les plus sŭrs, dĜsireux 
«ans doute de feire oublier les anciens griefis qu'a- 
vait suscites contre lui le Traitedela nature et de 
la frŭce. Oombattu par Fĉnelon au nom de Bos- 
suel [k)j c'etait au nom de Bossuet qu'il combaAtail; 
k soa tour Fenelon lui^mĉme (5). « II y a plaisir et 

(1) Boileau, Epitre XIL 

(2) Le P. Lami avait publi^, en 1697, le troisi^me tome de son 
Traitŝde la connaissance de soi-mŝme^ oŭ i1 someiraft foriement 
contre Abbadie, Vamour dŝsintŝressŝ, et citait avec ĉlog^ dettx |ns> 
sages des Conversations chrŝtiennes du P. Malebraoche en fa<?eur 
de cet amonr. 

(3) Malebranche, Traitŝde Varhour de Dieu, ^Ĝti. CSiarpeMier> 
!'• sĉrie, p. Ŭ71. 

{h) Voyez le chapitre v. 

(5) L'aoteur de larticle Malebranchs, dam ki Biogfŭfikti «ti** 



TH^ORIE DtĴ itYSTlGtSIIE. 207 

|)laisir : plaisir eclaire , lumiiieux .^ rais<wiable , 
qui porte k aitner la vraie cause qiji le {Krodi^k, ^ 
aiiiDer ie vrai biea^ le him 4e Tesprit ; j^sir con£us 
qH\ ejLcŝAe de 1 'amour pour des cr^ures iiaoijHii ssantes^ 
ip(dw les faux biens, pour les hiens dn corps. Le 
ja^eoiier m^ faisani wi^r ce q4iie oous^cv^bs r;d- 
soi^na>bleja;^nt aimer^ il nous read plus parlaitsaussi 
l>ieii f ue plus lieureuK. Le second nous €orroiinpt^ 
paroe qu'U nous foit aiimer ce que Tordre no^s de- 
feod d^aimer (l). » En effet, « ramour de EMeu, - 
ĴliĜme le plus pur, esi interesse eace $ensq4ji'llesl; 
«xcite par 1'iinpressioa naturelle que nbus avoigt^ 
pour la perfection et pour la felicitĜ de mUe 4tre. 
N'en voila que trop,, ce me semble, concluait Ma- 
lebrdnche^ pour prouver que je ne suJs pas da^ le 
sei;iliment qu'on a voulu ni attribuer^ et que ce 
n'^t pas sans raison que je ne veu;^ pas m'y ren- 
dre (2). » 

Leibniz lui-mĜme ^'accordait^ ^ns le savojr (3), 
avec Bossuet. « La question que vous dites ĉtre cbez 

verselle, assŭre que le TraiU de 1'amour de Dieu rĉconcilia Male- 
brancbeei Bossuei. £>'autre |>ar4, I^Ii«)mi Scii^siC m^. La<ili4^qui 
av»it re^u d^feDse de r^pon4iie ^ ^f^f^m^^ : f( Je o<e OMHf i>Qpds 
pas comment le P. Malebranche veiit ĉcrire contre un auteur i qui 
OB a fermĉ la bouche. L'amour-.propre bien ĉclair^ sur -se^ ^t^ĉts 
(8'il y en avait un tel au monde) suffirait pour ne jamais prendre 
un si mauvais parti. Je vous trouve fort heureux de n'avoir qu'^ 
vous taire en obĉissant. » [Lettre du 13 dĉcembre i7(K|.) Voy.ez 
VHistoire de F^ne^on par M. de Bausset, t. iii, p. 268. 

(1) Maiebranche, TraiU de Vamourde Dieu, p. /^55. 

(2) Idem^ ibid.^ p. ŭ71. 

C3) Leibni3(, t. v. p. 189 : « Plusplacuitorbi incomparabiiis Fe- 



208 ESSAl SUR LA PHILOSOPHIC DE BOSSURT. 

voHS snr Famour de Dieu, ecrivait-il a Thomas 
Burnet, est aussi agitee en France entre Farche- 
vĉque de Gambrai, prĉcepteur du duc de Bourgo* 
gne, et rev6que de Meaus, cidevant precepteur du 
Dauphin. II y a longtemps que j'ai examine cette 
matiĉre, car elle est de grande importance, et j'ai 
pense ^ue^ pour decidĉr de telles (juestions, il faut 
avoir de bonnes definitions. On trouve une defini- 

* 

tion de Tamour dans la preface de mon code diplo- 
matiquey oŭ je dis : Amare est felicitate alterius 
delectari: aimer, c'est trouver son plaisir dans la 
fiĜlicite d^autrui; et par cette definition, on peut 
resoudre cette grande question : comment Tamour 
vĉritable peut ĉtre desinteress^, quoique cependant 
il soit vrai que nous ne feisons rien que pour notre 
bien. Cest que toutes ceschoses que nous desirons 
par elles-mĉmes et sans aucune vue d^interĜt, sonl 
d'une nature k nous donner du plaisir par leurs 
excellentes qualitĜs; de sorte que la felicite de 
robjet aime entre dans la n6tre. Ainsi on voit que la 
definition termine la dispute en peu de mots (1). » 
M. Bordas a remarqu6 avec justesse, dans son 
ouvrage sur le Cartesianismej qu'il existe un rap- 

nelonios Telemacbo edito, quam sententia de amorepuro vulgata : 
quanqnam fatendum quoque, nec pro eo defendendo monachum 
Benedictum D. Lami, nec pro eo impugnando episcopum Melden- 
sera et Malebrancliium rei fecisse satis, et in debita luce posuisse, eo 
quedrectametaccuratam veri amoris definitionem nondedernnt. » 
(1) Leibniz, Op,^ t. vi, p. 25/i. Cf. t. v, p. i27.Lettre de Leibniz d 
M. Magliabecci, Cf. Lettre de Leibniz d Vabbŝ Nicaise^ pubii^e par 
M. Gousin, Fraginents de philosophie modeme^ p. 329. 



THĈORIE DU MYSTiCISME. 209 

port entre le mysticisme et la theorie des idees (1). 
Toutefois^ ce serait s'arrĜter k la surface que de 
ne pas chercher dans la theorie cartesienne de la 
substanceroriginephilosophiquedufauxmysticisme 
au dix-septiĜme siĉcle. Ge fut Descartes qui, en attri- 
buant h Vĥme la pensee pour essence et au corps 
retendue, prĉpara Spinoza, prĉcipita Malebranche 
et compromit Fĉnelon ; car ces philosophes, a son 
e^emple, refusent tous aux crĉatures une activitĉ 
causatrice. Leibniz avait parfaitement vu le mal k 
la fois et le remĉde, lorsqu'il fondait Tespoir d'une 
complĜte rĜnovation de la science sur la rĉhabili-» 
tation seule de TidĜe de force (2). Bossuet abondait 
dans le sens de Leibniz^ et en mĜme temps qu'il 
rĜdigeait le Traite des causes j il se plaignait a son 
illustre correspondant de ce que « les disciples de 
Descartes avaient fort embrouillĜ les idees de leur 
mattre (3). Les siennes mĜmes, continuait-il, 
n'ont pas 6t6 fort nettes, Iorsqu'il a conclu rinfinitĉ 
de r^tendue par rinfinitĜ de ce vide qu'on imagine 
hors du monde ; en quoi il s'est fort trompĜ. Et 
je crois que de son erreur on pourrait induire, 
par consĜquences iĜgitimes , rimpossibilitĉ de la 
crĜation et de la destruction des substances^ 
quoique rien au monde ne soit plus contraire k 
TidĜe de TĈtre parfait que ce philosophe prend 

(1) M. Bordas, le CarUsianime^ 1. 1, p. 221. 

(2) VOifez le chapitre i*'. 

(3) Bossaet, t. xzvr, p. 277. 

14 



SiO ESSAI SUR LA PHILOSOPHIE DE BOSSUET. 

pour principal moyen de Teiistence de Dieu (!)• » 
Cest ainsi que Bossuet, sans admettre ni la pas- 
sivete^ ni rindefectibilite des substances, rend aux 
esprits de son siĉcle, quand ils semblent Tavoir 
perdu , le sens pratique sans lequel la thĉologie 
u'est plus qu'un tissu d'imagination$ humaines, et 
la philosophie qu'un exercice de rhĉteurs. Sa cri- 
tique^ d^ailleurs^n^estpasnĜgative^et, enopposition 
3i la doctrine qu'il attaque^ on est toujours sŭr de 
trouver une doctrine qu'il defend. Cest pourquoi, 
si le foux mystici8me n'a jamais eu de plus rude 
adversaire que rĜvĉque de Meaus^ jamais aussi le 
vrai mysticisme n'a rencontrĉ un plus eloquent in- 
terprĜte. fiossuet parle de spiritualite avec tant de 
plĜnitude , il en develappe les maximes avec tant 
d'abandon, et en cĜlĉbre avec un tel enthousiasme 
les merveilleux effets, que des ĉcrivains 6trangers 
a ces matieres ont pu croire qu'irreprochable en 
thĉorie, ilneTetait point dansla pratique (2). Cette 
accusation grossiĉre n'a pas manqu6 d'Ĝtre relevĉe 
ĉomme elle devait TĜtre (3). A de froides dĉclama- 
tions on a repondu par des textes irrĉfragables, et 
les LeUres de direction de ce grand homme ont 
bien fait voir qu'il n'excellait pas moins a conduire 
les ŭmes qu'^ rĉduire les ardelions et les tĉme- 
raires. De ces textes rĉunis et coordonnes ressort 

(1) Bossuet, t. XXVI, p. 277. 

(2) M. Michelet, Du Pretref de la Femme et de la Famille^ c. 9, 
p. i%lx. 

(3) M. Saisset, Philosophie et Religion^ p. 228, et Note C; 
Du prŝtendu quiŝtisme deBossuet, p. 337. 



THĈORIE DIĴ MTSTIGISME. 21 1 

la doetrine my8tique la plus autorisĜe. II nous reste 
k en donner une succincte^ mais fidĉle exposition. 

cc L'ftme est une chose feite k Timage et a la res- 
semblance de Dieu ; c^est Ik sa nature, c'est \k sa 
substance. Dieu est heureux ; V&me peut Ĝtre heu* 
reuse. Dieu est heureux en se possedant lui-mĜme, 
r&me est heureuse en possedant Dieu. Dieu se pos- 
sĉde en se connaissant et s'aimant Iui-m6me ; Vĥme 
possMe Dieu en le connaissant et en Taimant. Dieu 
ne sortdoncpointde lui*m6me pour trouver son bon- 
heur ; r&me ne peut Ĝtre heureuse que par uu trans^ 
port. Ravie de la perfection infiinie.de Dieu, elle se 
laisse entralner par une teiie beautĉ, et s'oubliant 
elie-mĉme dans Tadmiration oŭ elle est de cet unique 
et incomparable objet, elie ne 8'estime heureuse 
que parce qu'elle sait que Dieu est heureux, et qu'il 
ne peut jamais cesser de rĉtre, ce qui feit que le 
Bujet de son bouheur ne peut non plus jamais ces- 
ser. Voilk sa vie^ voila sa nature, voilk le fond de son 
6tre (1). » 

Qu'est-ce en effet que la vie? 

« On appelleviedansles plantes, croltre, pousser 
des feuillesi des boutons, des fruits. Que cette vie 
est grossiĉre, qu'elle est morte I On appelle vie^ voir^ 
goŭter^ sentir, aller de ^a et de la, comme on est 
pousse. Que cette vie est animale et muette ! On 
appelle vie, entendre, connaltre, se connaltre soi- 
mĉme, connaltre Dieu, le vouloir, Taimer, vouloir 

(1) Bossuet, t. XXVII, p. 75. Cf. p. 680. 



212 ESSAI SUR LK PHILOSOPHIE DE BOSSUET. 

6tre heureux en lui^ rĉtre par sa jouissance; c'est 
la vĜritable vie (1). On ne vit qu'en aimant, et tout 
est amour ; tout aime Dieu a sa maniĉre^ m^me les 
choses insensibles; elles font sa volonte, et parce 
qu'elles ne peuvent pas connattre ni aimer, il sem- 
ble qu'elles s^efforcent^ dit saint Augustin, k le faire 
connattre, afin de nous provoquer a aimer leur au- 
tcur: c'est ainsi que tout est amour (2), Mais trop 
souvent^ aif lieu de s'arr6ter en Dieu, rŭme s'ar* 
rĉte au-dessous d'elle , ou en elle (3) ; de telle sorte 
que, par un prodige de Tamour profene, elle veut 
rappeler etconcentrer le tout dans lapartie^ ou plutftt 
le tout dans le nĉant (4). La perfection de sa vie^ au 
contraire, consiste en runionavec son souverainbien^ 
et tant plus la simplicite est grande, runion est 
aussi plus parfaite (5). S'unir kDieu, c'est Taimer^ 
et Tamour divin emporte avec lui un dĉpouillement 
et une solitude si efiĥ:oyable, que la nature humaine 
n'est pascapable de supporter une si horrible des- 
truction de Thomme tout entier, un anĉantisse- 
ment si profond de tout le crĉĉ en nous-mĉmes^ 
que tous les sens en sont accablĜs (6). Toute mul- 
tiplicite est alors foudroy6e, et il faut que tout soit 
ravage, pour nous ramener k cette heureuse unitĉ^ 

(i) Bossuet, t. V, p. 200. 

(2) Idem, t. xxvii, p. 91. 

(3) Idem, t. xi, p. 303. Gf. t. vi, p. &A8. 
(/i) Idem, t. XXVII, p. 10. 

(5) Idem, t. vi, p, /|62. 

(6) Idem, t x, p. 9^. 



THĈORl£ DU HVSTICISHC. 213 

qui laitnotre santĜ et notre bonbeur (1). Cest \k 
le mĵstĉre d'uDitĜ, apr6s lequel soupirent toutes les 
ĴLaies exilĜes, qui s^affligeDt dĜmesurĜmont sur les 
fleuTes de BabyIone, en sesouvenant de Sion (3). » 

Or comment 6ter la racine de diversitĉ et reve- 
nir k runilĉ? « Vous croyez, r6pond Bossuet, qu'il 
fout toujours agir, toujours pousser au dehors, et 
vous devenez tout extĉrieurs (3). Hommes er- 
rants, hommes vagaboDds,d6serteurs de votre &me 
et fugitife de vous-mĉmes, prevaricateurs, retour- 
nez au cceur ; commencez k Tefl^hir et a entendre 
la voix qui vous appelle au dedans (4). » Et encore : 
«Homme, viens te recueillir dans rintime de ton 
intime , et confoia ' " nce profond ce que 

c'est que d'6tre d d'Ĝloigner de soi le 

faux (5). Ecoute d n'ĜcoHte pas iTen- 

droit oŭ se fo^en } ; ecoute ŭ Tendroit 

oŭ la vĉritĜ se faii lŭ se rĉunissent les 

pures et simples idees (6). » 

Le premier prĉcepte du mysticisme est donc de 
retrouver son cceur et retirerde^k et dela les peti- 
tes parcelles de ses dĉsirs Ĝpars de tous cdtĜs, » de 
s^arracher au dehors pour rentrer en soi-mdme, et 
ensuites'immolersoi-mĜme k Dieu. «Gar il faut mou- 
rirpour vivre; pluson meurt & soi, plus od vit k 

(1) Bossnet, t x, p. ŭ92. 
(S) Idem, Aid., p. 97. 
(3) Idem,t. VI, p. 237. 
(ŭ) Idem, L vn, p. 2ŭ9. 

(5) Idem, t v, p. 211. 

(6) Idem, tM., p. 6. 



214 ESSAI SUR LA PH1L080PHI£ DB BOSSUET. 

Dieu et de Dieu m^me ; mourir et tomber a terre, 
c'e8t se multiplier et revivre comme le grain de fro- 
ment (1). Mourir a soi-mĉme, G'est compreadre 
qu'oii ne peut rien de soi-m6me, etqu'on re^it tout 
de Dieu k chaque acte, k chaque mouvement* Cest 
par l^ que le coBur se d^sapproprie (2). En la pr6- 
sence d'un 6tre si grand et si parfeit, Tŭme se 
trouve elle-mĉme un pur ntent, et ne voit rien en 
elle qui meri te d'6tre estime^ si ce n'est qu*eUe est ca- 
pable de connattre et d'entendre Dieu f3). Mais nous 
ne sommes capables d'entendre Dieu que par une 
^niiere cessation de toute notre intelligence, i^em^ 
viq YVf6<TeaK iifitfrfn^icf, (4). » Car la raison, etant ftexi* 
ble a tout, ne feit que tournoyer. « Si nous connais- 
sons Dieu tant soit peu, tousles joursnous cessons 
de le connattre ; nous nous enfon^ns tous les jours 
dans le centre d'une bienheureuse ignorance, oŭ 
nous n'avons de vue qu'en ne voyant rien. Done, 
perdons terre dans cet ocĉan, enivrons-nous de ce 
vio, taŭt que ses fum^es, non moins efficaces que 
pĜnĜtrantes et delicates, nous fessent perdre toute 
attache k nous-mĉmes , tout goŭt y tout sentiment 
des choses presentes, pour ĉlre dans le fond et dans 
les puissances, captif de la vertu cacbĜe et toute^ 
puissante d'un Dieu inconnu (5). Dieu rĜgne en dŝ- 
truisanttout, ildonne unĜtreinfini atout cequ'ilveut 

(1) Boasuet, t. xxvii, p. 125. * 

(2) Idem, t. xvii, p. 666. 

(3) Idem, t. xxii, p. 199. 

(4) Idem, r. vii,p. /^65. Cf, Z)e fnyst%o. tAeoi., eap. 1. 

(5) Idem, t« x, p. 494. 



tbAorib du mvstigismc. 215 

dĉtruire, afin querinfinit6 de son 6tre ne se montreet 
ne se declare que par TinfinitĜ des destructions qu'il 
opĜre (1). Venez^ 6 centre des coeurs ! s'6crie Bos*- 
guet ! 6 source d'unit6 ! 6 unitĉ m6me ! mais venez^ 
6unite ! avec votre simplicite, plus souveraine et 
plus detruisante que tous les foudres et tous les 
tonnerres dont votre puissance 6'arme. Venez et 
ravagez tout^ en rappelaut tout k vous^ en aneantis- 
sant tout en vous ; afin que vous seul soyez et vi* 
viez et r^gniez dans les coBurs uniS; dont runite est 
votre tr6ŭe, votre temple^ votre autel, et comme le 
corps que vous animez (2). 

» LapensĜe ainsi Ĝpuree^autant qu'il se peut^ de 
tout ce qui la grossit^ des images, des expressionS; 
du langage humain^ de tous les retours que ramour- 
propre nous inspire sur nous-mĉmes ; sans raison- 
nement, sans discours elle goŭte le plus pur de tous 
les6tresquiestDieu, nouseulement parlapluspure 
de toutes les facultĜs interieures^ mais encore par le 
plus pur de tous les actes, et s'unit intimement k 
la veritĉ plus par la volontĉ que par rintelligence(3). 
Recueillie dans son fond elle dit : 6 ! en silence, n'y 
ajoutant rien. adorer! Ĝlouer! 6 desirer! 6 at- 
tendre ! 6 g^mir ! 6 admirer ! 6 regretter ! 6 rentrer 
dans son neant ! 6 renattre avec Dieu ! 6 Tattirer du 
ciel! 6 s^unir a lui! 6 s'etonner de son bonheur 
dans une chastejouissance ! 6 6tre doux et humble 

(i) Bossaet i. x, p. 495. 

(2) Idem,f6u{.,p. 96. 

(3) Idem, t. ivii» p. 465. 



216 ESSAI SI}R LA PHiLOSOPmE 0E BOSSUET. 

de coBur ! 6 6lre ardent ! 6 6tre iidĉle ! Qu'y a-t-il 
de moins qu'un 6? mais qu'y a-t-il de plus grand 
que ce simple cri du coBur ! toute reloquence du 
monde est dans cet 6 ! et on ne sait plus qu'en dire, 
tanton s'y perd (1).» 

Voila comment , dĉgagĜe des bomes du dehors, 
Tftme safFranchit de ses propres limites, et se perd 
en Dieu, pour se retrouver plus lumineuse, plus 
fbrte et plus aimante. 

En sommes-nous donc revenus aux chimĉres de 
Famour pur, de la passivete et de rexlase? NuHe- 
ment. « £n aimant Dieu, c'est nous-m6mes que nous 
aimons^ comme aussi^ si nous Tentendons bien^ en 
nous aimant nous-m6mes, c'est Dieu que nous de- 
vons aimer. 11 ne feut pas davantage eiclure la 
connaissance, a Dieu ne plaise ! et les mystiques 
qui semblentla vouloir exclure, ne veulent exclure 
que la connaissance curieuse et speculative qui se 
repalt d'elle-m6me. La connaissance doit, pour 
ainsi dire^ se fondre entiere en amour. II faut en- 
tendre de mĉme ceux qui excluent les lumiĉres ; car 
ou ils entendent des lumiĉres seches et sans onc- 
tion^ ou en tout cas ils veulent dire que les lumi^ 
res de cette vie ont quelque chose de sombre et de 
tĜnĜbreux^ parce que plus on avance ŭ connattre 
Dieu, plus on voit, pour ainsi parler, qu'on n'y 
connattrien qui soit digne de lui; et en s'elevant 
au-dessus de tout ce qu'on ajamais pens^, ou 

(i } Bossuet, t. xxyii, p. 180. Gf. t. vi, p. 357, likS. 



TH£ORi£ DU MYST1GISME. 2|7 

qu'oa en pourrait penser dans toute r6temitĜ, on 
le loue dans sa vĜritĜ incomprehensible et l'on se 
perd dans cette louange ; et Von t&che de rĉparer en 
aimant ce qui manque a la connaissance ; quoique 
tout cela seit une espĉce de connaissance et une 
lumiĉrei d'autant plus grande que son propre effet 
est d'allumer un saint et eternel amour (1). 

» La nature du libre arbitre enfin est d'6tre in- 
fitruit, conduit, exhorte ; et non seulement il doit 
Ĝtre exhorte et excite par les autres, mais encore 
il le doit 6tre par lui-m6me. Et tout ce qu'il y a ii 
observer en cela, c'est que, lorsqu'il s'exhorte et 
j5'excite ainsi, il est prĉvenu, et que Dieu lui inspire 
ceŝ exhortations qu'il se £ait ainsi a lui-m6me. Mais 
11 ne s'en doit pas moins exciter et exhorter au de- 
dans, selon la maniĉre naturelle et ordinaire du 
libre arbitre (2). » 

Qu'est-ce par cons6quent que nous perdre en 
Dieu, « nous egarer et nous enfoncer dans la vaste 
solitude de rimmensitĉ divine (3), » sinon renoncer 
h nos imperfections et a nos misĉres, « pour devenir 
de plus en plus un miroir tres net de Dieu et des 
choses divines (4), et achever en nous Timage de 
Dieu par une volontĉ droite (5) ? 

(1) Bossuet, t. VI, p. 285. 

(2) Idem, t. xxviir, p. 39. Cf. l. xxvn, p. il7. « Prenez bien 
garde, ma ĥlle, qde je ne vous d^fends pas raction, ce n'est pasli 
monesprit. » 

(3) Idem, t x, p. UhL 
(U) Idem, ibid,, p. 6A5. 
(5) Idem, t. xxii, p. 204. 



218 ESSAI SOR LA PfllLOSOPHlB DE BOSSUET. 

» En effBi) qtiand on considĉre qu*entre tous les 
ĉtres que nous connaissons, il n'y a que Dieu qui 
soit n^ssaire, on con^it qu'il n'y a rien aussi, k 
r^ard des hommes, qu'une seule opĉration n^ces* 
saire, qui est de suivre uniquement cet un neces- 
saire. II faut donc que notre coeur aspire a runitd 
seule, qui asservira toutes nos puissances, qui fera 
une sainte conspiration de tous les dĉsirs de notre 
ftme h une iin ĉtemelle et immuable (1). » lii gtt 
toute la morale, tout le mysticisme. 

Dieu, qui est a la K>is amour^ intelligence, vo- 
lontĉ, n'a qu'un objet de cetjamour, de cette intel- 
ligence, de cette volonte, et cet objet^ c'est lui- 
mĉme. « Pour imiter la simplicit^ de celui qui pense 
toujours la mĉme chose, Tftme voit qu'elle doit rĉ* 
duire toutes ses pensĉes k une seule, qui est celle 
de servir fidĉlement ce Dieu dont elle est Timage (2). 
Sa volontĉ d'ailleurs n^est qu'une dilatation et une 
ĉtendue d'un coBur qui se dĉgage de tout le fini. 
Resserrĉe en elle-mĉme, sa volontĜ se donnerait des 
bornes. Pour ^tre libre, elle se dĉgage, et n'a plus 
de volont^ que celle de Dieu ; ainsi elle entre dans 
les puissances de Dieu, et oubliant sa volontĜ pro- 
pre, elle ne se souvient plus que de sa justice (3). 
Enfin sa volontĉ et son intelligence se fondent en 
amour. Alors, conclut Bossuet, nous sommes rMuits 
k la parfeite unitĉ et simplicitĉ.* Mais comme notre 

(1) Bossuet, t. X, p. 200. Cf. p. 198. 

(2) Idem, t xxii, p. 233. 

(3) Idem, t. xi, p. 310. 



THtoRIB DO MVSTIGISMG. 219 

Gonnaissance^ qui k prĉsent est obscur^ et impar- 
faite, s'en ira, et que Tamour est en nous la seule 
chose qui ne s'en ira jamais et ne se perdra point, 
aimons^ aimons, aimons ; faisons sans -fin ce qud 
nous ferons sans fin ; faisons sans fin dans le temps 
ce que nous ferons sans fin dans rĜternite (1). » 

Qui ne voit maintenant quelle difference separe 
le vrai du fiaux mysticisme? 

Le faux mvsticisme, par Tamour pur^ nous rend 
incapables d'aimer ; en fixant notre esprit sur Tabs- 
traite notion de Dieu^ il resserre en une contem-' 
plation tenĉbreuse les deploiements lumineux de la 
cpnnaissance ; en supposant une contemplation di<» 
recte et sans nul besoin de reiteration, il dĉtruit 
toute aperception ; enfin^ sous son influence^ notre 
activite devient inertie, notre effort meritant, stu^ 
pide immobilite, et T&me, divisee dans son Ĝtre, 
reste le jouefcdes passions les plus grossiĉres, oula 
complice avili des plus honteux excĜs. 

Le vrai m^sticisme, au contraire, en subordon-^ 
nant les objets diversauxquels s'attache notre amour 
k Tobjet suprĜme qu'il doit embrasser, augmento 
nos joies, parce qu'il les concentre et les Ĝpure; U 
jette dans notre intelligence des clartĜs qui la pe^* 
nMrent, en lui decouvrant le principe unique d'oŭ 
procĉdent et oŭ se ramĉnent les idĉes; il suppUe 
aux defoillances d'une intuition passagdre par Tef* 
fbrt d'une volontĜ persistante; il accroit TĜnergie 

(i) Bossuet, t. v, p. ti^. 



/ 
^ 



220 ESSAI SCR LK PHILOSOPHIE DE BOSSCET. 

du libre arbitre, en raffranchissant des bomes 
ĉtroites de l'^oisme. 

Le hn mysticisme applique k rebours rinfini 
au fini^ et, parti de rĉtre, s'achemine Ters lenĉant; 
le vrai mjsticisme, par Tinfini, vivifie le fini, mais 
ne le dĉtruit pas, et parti d'un moindre degrĉ d'6tre, 
tend sans cesse vers la plĜnitudeder^tre. Lesfeui 
mystiques, en cherchant k exalter rhomme, Tabais- 
sent, et, selon Te^pression de Pascal, en voulant 
feire les anges, font les liĉtes (1); les vraĵs mysti- 
ques, demĉlant en nous, a c6t6 d'in6vitables fai- 
blesses^ les marques d'une incontestable grandeur^ 
comprennent que Thomme n'est pas un ange qui 
soit porte sur des ailes, mais qu'il lui feut un point 
d'appui sur la terre^ pour de Ik s'Ĝlancer vers les 
cieux. 

Le vrai mysticisme, en dĉfinitive, est le point cul- 
minant de la science ; a cette doctrine se ramĉnent 
toutes les autres, et au problĉme qu'elle renferme, 
tous ceux que les philosophes discutent depuisplus 
de deux mille ans ; car il ne s'agit de rien moins 
que de dĉterminer les rapports du fini et de Tinfini. 
La sagesse antique les a vainement cherches, et un 
penseur celebre^autant qu'illustre ecrivain^ a montre 
de quelle maniĉre Tecole d'Alexandrie s'est trompee 
et contredite quand elle a voulu les etablir (2). Le 
christianisme seul a connu ces rapports, et, par la 

(i) Pascal, Pensies, V* partie, art x. 

(2) M. Gousin, CEuvrescfmpleies, V* sĉric, 2* vol., ix* ct x* le- 
^on 8ur le inysticisme. 



THĈORIE DU MVSTIGISMC. 221 

vertu de ses dogmes^ les a rendus populaires, en 
proclamant rineffeble union des deux natures dans 
la seule personne d'un Dieu-Homme ; de telle sorte 
cc que par les mĉmes demarches que Tinfini s'est 
joint au fini, par les m6mes le fini doit s'61eyer k 
rinfini{l).i) 

(i) BoBsuet, t xiy p. U97, 



CONCLUSION. 



Nous venons de parcourir un a un les differents 
problĜmes auxquels la philosophie de Bossuet nous 
a paru se ramener. Nous avons constamment cher- 
chĜ dans la doctrine de Descartes l'antecedent na- 
turel de la doctrine de notre auteur, et constamment 
aussi nous Tavons comparee a celle de ses plus 
illustres contemporains^ Leibniz, Malebranche, 
FĜneloE. EnTetudiant ainsi^ non pasd'unemaniere 
abstraite etisolement, mais dans le milieu oŭ elle 
s'est produite, nous nous sommes mis k mĉme d'en 
apprĜcier avec exactitude les solutions ^ les carac- 
tĉres^ les resultats et la portĜe. 

Les solutions de cette philosophie nous sont con- 
nues^ et nous n'avons qu'a les resumer. 

Bossuet, dans Tetude de Thomme^ tient compte 
k la fois de l'ŭme et du corps , prouvant par \k que 
la philosophie et la physiologie, loin d'Ĝtre 6tran- 
geres ou hostiles Tune a rautre, se prĜtent un mu- 
tuel secours. 

Dans ranalyse des Passions, il marche entre £pi- 



GONGLUSION. 223 

Cure et Zenon, et sachant rcconnattre a rftme le 
besoin et ledroit d'Ĝtre heureuse, il lui monlre que 
rinfini seul peut la satisfaire. 

Dans la theorie des Idees/ on le voit manifeste- 
ment contraire au sensualisme, n^accepter de tous 
points ni ridĉalisme de Malebranche, ni le concep- 
tualisme d*Arnauld. 

Dans la question de la Liberte, sans se prononcer 
pour la pure indifference y il repousse ie dĉtermi* 
nisme^ et, sans nier l'action des crĉatures, admet 
l'acte immanent de Dieu . 

Gontre les faux Mystiques^ il sauvegarde la li«- 
berte humaine et rĉtablit du mĉme coup le mysti- 
cisme vĜritable. 

Contre les Libertins^ il venge Dieu, et son ironie 
triomphe de leurs sarcasmes, comme sa dialectique 
de leurs objections. 

Enfin, aprĉs avoir placĜ en Dieu le terme du Bon- 
heur^ le principe de la Gertitude , le fondement de 
la Morale publique et privee, il parvient a ooncilier 
le gouvernement de la Providence et la permanence 
du mal, et donne de la philosophie de rhistoire la 
theorie la plus profonde qui ait Ĝi6 proposee. 

Qui n admirerait cette philosophie discrĉte et 
sensee, qui fuit rexagĜration avec le m^me empres- 
fiement que le vulgaire 8'y prĜcipite, dont la sobriĜle 
feit rautoritĉ, et la simplicitĉ la grandeur, et qui, 
cherchant k ^tre utile plutdt qu'a Ĝblouir, se croit 
assez originale et assez sublime, pourvu que, sans 
rien supposer ni rien omettre^ elle observe la r6a- 



224 ESSAl SUR LA PHILOSOPHlfi DE BOSSUET. 

litĜ et tire de ses observations des conclusions cer-* 
taines ? 

Bossuet n'a fiechi dans aucune des questions que 
nous avons examinees j et, si TidĜe de Dieu semble 
accabler parfois son intelligence, au moins ne perd* 
il pas un seul instant la conscience de son propre 
Ĝtre, et^ en les subordonnant Tun a Tautre , n'ab« 
sorbe-t-il jamais le fini dans Finfini ? 

L'idĜe de rinfini, ou de Dieu, constitue d'ailleurs 
le fond de sa philosophie. 

Cest ridĉe de Dieu qu'il d^age du spectacle de 
la nature et de la consideration du corps. 

Cest Fidĉe de Dieu qu'il s'applique surtout k 
mettre en saillie par Tetude de T&me. 

Cest encore TidĜe de Dieu que Bossuet nous de- 
couvre, en feisant passer sous nos yeux la longue 
sĜrie des 6v6nements humains. 

Cette connaissance de Dieu doit nous conduire 
k Tamour de Dieu ; car, « malheur k la connaissance 
stĜrile qui ne se toume point k aimer et se trahit 
elle-m6me (1) ! » 

Or^ qu'est-ce qu'aimer Dieu, « sinon attacher 
immuablement notre esprit au pere de tous les es- 
prits^ et nous rendre semblables k celui qui nous 
a faits a son image^ en imitant sa bonte? 

» Cest donc F&me^ partie spirituelle et divine^ 
capable de possĜder Dieu^ que nous devons princi- 
palement aimer et cultiver en nous-mĜmes« 

(i) Bossuet, t. XXII, p, 205. 



CONCLUSION. 225 

»Nous devons aussi aimer,pour raraour de lui, 
ceax a qui i} adonnĜune ŭme semblable a la ndtre, 
et ^^il a feits, comm;e nous, cajf^bles de le con- 
naltre et de raimer(l). » 

Un sujet enfin^ qui se sent partie d'un Ĉtat, voit 
en Dieu « qu'il doit l'obeissance au >prinoe qui est 
charg€pdela condnite du-toui : autrementla paix 
du mondeserait renTetsĜe; et un prince y voitaUssi 
qu'il gduverne ittal, s'il regarde ses plaiBirs et ses 
passions plutĜt que la raison et le bien des peuples 
qui lui sont commis (2). » - 

Ainsi -ridee de Dieu se troŭve Ĝtre le support 
immuable, sur lequel reposent la thĜorie et la pra- 
tique, en sorte qu'a vrai dire toute la Pfailosophie 
de Bossuet se resout en une ThĜodicee. 

Gette ThĜodieee m6me est pour lui beaucoup 
moins nn but qu'un moyen. II s'en sert^comme 
saint Paul, ppur mener les esprits plus loin (3), 
et n'a de cesse que lorsi^ue par la Philosophie il les 
a conduits k la Religion. 

n nous est focile maintenant de constater les 
caraetepes de cette belle philosophie / qui nous 
donnedes idees si pure$ de Taiiteur de notre 6trev 

Elle ofĥ>e, selon nousy la combinaison la plus sage 
de rexp6rience et de IaIogique^ du sens commun 
et de la tradition^ de radhesion qui est soumission 
et du doute qui est une methode. 

(1) Bossuet, t. xxi:, p. 210. 

(2) Idem, ibid., p. 196. 
(3} Idem, ibid,jp, 15. 

15 



226 ESSAI SUK LA PHILOSOPOIE DE BOSSUET. 

Bossuct^ en effet, pratiqua exceUeminent le doute 
mĉtbodigue^ arrĉtant a propos son esprit en pre- 
sence des obscuritĉs qui lui etaient impĜnetrables, 
aussi bien qu'en prĜsence de celles qu'il pouvait 
peni^trer. II sut en outre, selon la nature des ques- 
tions qu'il traita^ employer tour k tour Tobservation 
et le raisonnement, n'attendant pomt du raisonne- 
ment la connaissance des 6tres que Tobsi^rvation 
seuledevait lui fournir, ni de Fobservation^ la con- 
naissance des rapports quHl appartient au raison- 
nement de nous rĉvĉler. 

Vainement chercherait-on dans sa philosophie 
une seule hypothĉse. La logi^ue^ chez lui^ le cede 
toujours aux faits, et il n'y a pas de singularile qui 
ne s'Ĝvanouisse aux clartes de son imperturbable 
bon sens. Cest pourquoi un moderne a dit avec 
bonheur que « si Ton voulait donner un nom d'4cole 
h Bossuet, selon Tusage du moyen ftge, il feudrait 
Tappeler ie docteur infeillible (1). » 

Bossuet est prĉcisĉment TopposĜ de ces hommes 
dont parle Nicole, « qui n'ont point de serres pour 
se tenir fermes dans les v^rites qu'ils savent, parce 
que c'est plut6t le hasard qui les y attache qu'une 
solide lumiĉre^ ou qui s'arr6tenty au contraire^ a 
leur sens avec tant d'opini&trete^ qu'ils n'6coutent 
rien de ce qui pourrait les dĉtromper (2). » Bossuet 
creuse les questions jusqu'au vif, et en demĉle par 
ranalyse les plus secretes difficultes, II consulte, 

(1) M. Cousin, Avant-propos despensŝes de Pascal^ dr ĉdir. ,p. 28. 

(2) Logigae de Port-Royal, l*'discoars, p. 17. 



GONCLtSlOII. 227 

il mterroge^ il discute; mais pour lui; la science 
est toiit, et les senlimeDts personnels presque rien. 
Favorable aux nouveautes qui sont de pure philo- 
sophie^ il les proscrit sans rĜserve^ dĉs qu'elles ont 
rapport avec la Foi (1) ^ et c'est au moins autant h 
cause de ce respect inviolable pour la tradition 
qu'ĉmerveiUe de son geaie y qu'un de ses contem- 
porains, parlant d'avance le langage de la postĜritĉ^ 
lui dĉcerna le titre de P6re de Tflglise (2). 

£rudit comme Leibniz, spiritualiste comme 
Malebranche^ niystique comme Fdnelon^ Bossuet 
nous paratt Ĝtre^ a plusieurs egards, le mattre de 
ces grands hommes et non pas leur Ĝgal. 

Jamais penseur n'eut un esprit plus f4cond que 
Leibniz, plus actif^ plus p^n^trant , plus propre h 
scruter raniversalite des scienoes sans 6tre absorbĜ 
par aucune*, plus impartial et conciliant. On pour- 
rait dire de lui ce qu6 Montaigne disait d^Aristote, 
a. qu'il remue toutes choses (3) . » Sa vaste intelligence, 
ttiroir vivant de la nature ^ Ĝtonne par ses profon- 
deurs, en mdme temps qu'ell6 entratne par une 
verve inĉpuisable et 'quelqueibis ŭudsi emeut par 
uneexquis6 sensibilitĜ. Mais Leibiiiz confondittrop 
souvent le r6Ie du philosophe avec les habitudes du 
geomĉtre. De Ik des abstractions qui ĉtonnent^ des 
constructions hardies, mais fragiles , des theories 
subtiles^ maiscreuses ou compromettantes. Leibniz 

(1) Bossiiet, t, xvn, p. 277, 

(2) La Bruyfere, Discours de reception d VAcctdemie frangaise, 

(3) EŝsaiSf liv. f, chap. 3. 



228 ESSAl SCIl LA PHILOSOPBIE DE BOSSCET. 

d'aulre parl, a bissc des essais plul6t qu'une 
doctrine. Partage entre les etudes les plus divetses^ 
il ne prit aueun soin de ramener ses traTaus' ŭ un 
plan dĉterminĉ, ni ses idees philesophiĝues k une 
formule invariabie. La rechdrche de la vĉHt^ Ait 
moins pour lui raccdmplissement d'un detbir que 
la salisfection d*une aptitude singuliĉre et d*une 
noble curiositĉ. Aussi Bossuet, sonemule presque 
en lout le reste, lui est-^il de beaucoup sup6rieur 
par le sens pratique, Tunite des vues et Tardeur 
non de savant, m&is d'ev£que qu'il fit parattre dans 
ses ecrits. 

Entre Bossuet et MalelNranche y la distance est 
encore plus malrqu6e« Gar onne retrouve point chez 
Malebranche cette solidite de jŭgement^ ni cette 
plenitude de raison, qui est le propre deBosftuet. 
Malebranche met en quelque sorte le Ghrist a V^ 
cole de Platon^ tandis'que Bossuet aŭx ooneepltions 
de Platon substitue lesr enseignements du Ghrist. 
Tous les deuz, d^daign^nt ce qui passe, tournent 
leursregards verslasubstanceindĉfeetibledes idĜes^ 
soleil des esprits. Mais plus d^une «fols Halebraiidie 
defeille^ saisi de vertige ; BossUet^ au contraire^ 4e 
son oeil d^aigle^ contemple le$ 'i^^ndĉurs' divines^ 
sans en ĉtre Ĝbloui. 

Qui nierait qu'il y ait eu che^ Fĉnelon plus de 
gr&ce, plus de flexibilite d'esprit^ plus de ressour^ 
ces d'invention que chez Bossuet? Mais si Bossuet 
a moins de seduction et de charme^ il remporte k 
son tour par la force, la rĉgle et la mesure. F6ne- 



CONG(.US10N. S20 

lon court aux chimeres et Bossuet s'allache a la 
r^Iitĉ; celui-la s'agite dans le vide; tous les mou- 
vements de celui-ci pprtent coup. Le genie deBos- 
suet est antique , il y s^ en lui comme un melange 
du Romain et de rH^br^u ; le g^nie de Fenelon est 
moderne^ en lOĜme tem.ps que par son inquiĜte et 
mobile ardeur il r^ppelle la C^rece et la subtilitĉ des 
AIexandrins. 

Meilleur philosophe que Lejbniz, que Male- 
branche ^ que Fenelon , Bossu^t fut aussi plus or- 
thodoxe que pas un d'entre eux. Tant il est vrai que 
la Foi et la droite Raison, loin de se combatlre^ se 
soutiennent et se corrobor^nt ! 

Leibniz. Malebranche, Fenelon se montraient du 
reste unanimes sur la necessiie de cet accord de la 
Raison et de laFoi. Le temoignage irrĉfragable 
dc Bo^suet Yieat confiriDier leur tĉmoignage, qui 
pourraiii Ĝtre a la rigueur snspecte, et c'est ici que 
Bossuet s*oppose directement a Pascal. 

Pascalest, sanscontredit, le represenlant le plus 
pur du jansenism^, et si on lui comparait quel- 
qu'un de Port-RoyaI , ce n'est point parmi les 
homm^es qu'on devrait choisir : c'est une femme 
qu'il ĉ^udrait pr^ndre, une Angelique Arnauld ou 
une JacqueIine,Pa^cal. A voir leŝ extr6mitcs oŭ se 
refugie cetle grande ftme, ou sent qu'elleest en proie 
a de maladives ardeurs, et qu'elic cede a une som- 
bre epouvante au moins autant qu'a une conviclion 
reflechie. Heroique, mais irril6e, le trouble qui la 
travaille contrastc avec rinalterablc placidite de 



230 ESSAI SUR LA PHILOSOPHIE DE BOSSUET 

Bossuet, « semblable h ces bautes montagnes dout 
la cime au-dessus des nues et des tempĉtes trouve 
la ser^nitĉ dans sa hauteur, et neperd aucun rayon 
de la lumiĉre qui renvironne (1). » 

Parce qu'il a d^ouvert quelaraisonnepeutpas 
tout connattre, Pascat affirmerait volontiers qu'elle 
ne peut rien savoir ; parce qu'll croit la philosophie 
insuffisante, il la proclame impuissante et digne 
d*6tremoquee(2). Pour nous rĉduire, il nous anean- 
tit, et « ne peut voir sans joie la superbe raison si 
invinciblement froissĉe par ses propres armes, et 
celterĜvoUesisanglantederhommecontrerhonime, 
laquelle de la sociĜtĉ de Dieu oŭ ii s'61evait par les 
maximes de sa faible raison. le prĉcipite dans la 
condition des bAtes (3). » 

Que Bossuet est loin de pareilles maximes ! Sans 
doute il tonne contre les impies, qui, « pour ne 
vouloir pas croiredesmystĜres incomprehensibles, 
suivent, Tune aprfes Tautre, dUncomprĜhensibles 
erreurs (4). » Mais il ne s'indigne pas moins contre 
ceux qui, « plaidant la cause des bĉtes, attaquent 
en forme jusqu'a la raison, sans songer qu'ils d6- 
prisent Timage de Dieu, dont les restes sont en- 
core si vivement empreints dans notre chute, et qui 
sont si heureusement renouvel^s par notre r6gene- 
ration (5) . » 

(1) Bossuet, t. XI, p. 156. 

(2) Pascal, Petiĵ^eĵ, l'*part.,art. 10. 

(3) Idem, ibid.^ art. 11. 
(/i) Bossuet, t. XI, p. 95. 
(5) Ideui, t. VI, p. ŭlS. 



GONGLtSlON. 231 

« Qu'est-ce que la pens6e? Qu'elle est solte (t)! » 
dit Pascal du ton de rinveciive. Et encore : « Hu- 
miliez-vous, raison impuissante ; taisez-vous^ nature 
imbecile (2) ! » 

Bossuet lui-m6me pourra s'6crier : « Taisez- 
vous, pensees humames (3)! taisez-vous, raison 
humaine (4) ! » 

Mais Bossuet ne fera taire la raison qu'aprĜs 
Tavoir fait parler. TantĜt, en effet, il s'61eve des 
donnees de la raison aux veriles de la foi, et tantĜt 
passant des verites de la foi aux donn^es de la rai- 
son, il cherche dans celles-ci une utile confirmation 
de celles-la. Cest ainsiqu'apres avoir connu parla 
raison les conduites de Dieu, il ajoute : «La reli- 
gion qui vient la*dessus nous apprend qu'en effet 
c'est ainsi qu'il en a us6 (5). » Ailleurs, « c'est la 
religion qui lui apprend et la raison qui lui con- 
firme (6). » Partout enfin il proclame cette perpe- 
tuelle altiance de la Raison etde la Foi, oŭ la Raison 
se subordonne a la Foi, mais oŭ la Foi ne dĉtruit 
pas la Raison, et si Ton veut qu*il s'expliquedavan- 
lage, il nous enseignera que « le legitime Seigneur 
auquel nous devons remettre la place est la Raisori'' 
Dieu (7). » Bossuet, en un mot, a pratique d'une 

(1) M. Gousin, Despenseesde Pascal, p. 170. 

(2) Ibid,,]^. 196. 

(3) Bossuet, t. V, p. 211. 
(U) Idem, t. Yi, p. 210. 

(5) Idem, t. xxii, p. 189. 

(6) Idera, ibid., p. 206. 

(7) Idem, t. vii, p. 115. Cf. t. viii, p. 496. 



232 ESSAl SLR LA PHILOSOHUE DE BOSSUET. 

maniere admirable cette maxime que Pascal, supe- 
rieur k lui-mĉme, avait admirablement enonete ; 
c II fiiut savoir douter oii il feut, assurer oŭ il &ut, 
se soumettre oŭ il feut. Qui ne fisdt ainsi n'entend 
pas la force de la raison (i). » 

Bossuet aussi bien s'etait trace depuis longtemps 
son rftle, et nous n'avons pu lire, sans y reconnattre 
la pensee de toute sa vie, cette page d'une de ses 
premieres oraisoos funebres, ou il regrette alacom- 
plaisance inhumaine non moins que la fastueuse 
singularite des docteurs, qui ne trouvent jamais la 
mediocrite, oŭ la justice, oŭ la verite, oŭ la droite 
raison a pose son tr6ne (2). Car, ajoute-t-il^ nous 
dcvons entendre que si Ton peut avoir trop d^ardeur, 
non point pour aimer la saine doctrine, mais pour 
rĉplucher de trop prĉs et la rechercher trop sub- 
tilement, la premierepartied'unhommequi6tudie 
les veritĜs sainteŝ, c'est de savoir discerner les en- 
droits oŭ il est permis de s'6tendre et oŭ il feut 
s'arr6ler (out court, etse souvenirdesbornes etroites 
dans Iesquelles est resserree notre intelligence ; de 
sorle que la plus prochaine disposition a Terreur 
est de vouloir reduire les choses a la derniĉre evi- 
dence de la conviction. Mais il £aut moderer le feu 
d'une mobiiite inguiete, qui cause en nous cette 
intemperance et cette maladie de savoir, el Ĝtre 
sages sobrcmcnt et avec mesure, selon le.precepte 
de Tnpdtre (Rom. xii, 3), et se contenter simple- 

(1) Pascal, Petis^es^ 2* part, art. 6. 

(2) Bossuet, t. XI, p. 201. 



GONCLUsio;^. 233 

ment des lumiĉres qui nous sont donnĉes plut6t 
pour rĜprimer notre curiositĜ, qu6 pour eclaircir 
tout h £ait le fond des choses. Cest pourauoi ces es< 
prits extrĜm^s^ qui ne.se ^assent jamais dechercher, 
ni de discourir, ni de disputer^ ni d'6crire, saint 
Grĉgoire de Nazianze les a appeles excessi^, insa- 
tiable? ; grands hommes peut-Ĝtre, 61oquent$, har- 
dis, decisifs^ esprits forts et lumineu^^ mais plus 
capables de pousser les choses a r^;xtr^mi(^ que de 
tenir le raisonnement sur le penchant, et pl;i3 pro- 
pres a commettre ensemble les vĉritĉs chrĉti^nnes^ 
qu'k les reduire k leur unite naturelle (1). » 

Quels ont etĜ les rĉsultats de la Philospphie de 
Bossuet ? 

Tout ce qui pr^cMe nous l'a dĉmontrĜ : cette 
philosophie n'est autre chose que le Cartesianisme 
reconciliĉ avec la Foi et ramenĉ aux principes du 
sons commun. Lecardinal de BĉruUe avait soUicitĜ 
Descartes a produire sa doctrine; Bpssuet prit k 
tĴichenon de la combattre, mais de la tempĜrer (2). 
II remarque « quc s'Ĝloigner plus que Descartes de 
certains sentimentscommunSyC'estQuyrir lapprte k 
beaucoup de mauvais raisonnements (3). II tient 
ppur si;spect tout ce que Descartes n'a pas imprimĜ 
luimĜme, et d^ns^ce quil ajmprimĜ, il voudrait 

(1) Bossuel, t. XI, p. ^a6. 

(2) Huet nous apprend qiie Rossuet accueillit fort mal la Censure 
de la philosophie cartesienne^ et Tabbĉ Lediea , secrĉtaire de Bos- 
suet, assure qall mettait le Discours de la m^hode au-dessus de 
tous les ouvrages de son siĉcle. 

(3) Bossuet, U XVIII, p. 129. 



234 ESSAI SUR LA PHILOSOPĤIE DE BOSSIJET. 

qu'il eŭt retranchĉ quelques points pour Alre enti^ 
rement irrepr6hensible par rapport a la foi (1). » 
11 y a plus : « 11 voit nattre du sein et des principes 
du CartĜsianisme, a son avis mal entendus^ plus 
d'uneheresie, elpr6ditque les cons6quences qu'on 
tire de cette philosophie contre les dogmes que nos 
pĜres ont tenus, la vont rendre odieuse, et feronl 
perdre k TEglise tout le fruit qu'elle en pouvait es- 
perer, pour etablir dans Tesprit des philosophes la 
Divinite, et rimmortalitĉ de Vĥme (2). » 

La connaissance de Dieu et de VAme y tel ĉtait 
en effet Tobjet principal que s etait propos6 Des- 
cartes dans ses recherches phiIosophiques (3). Per- 
sonne n'ignore avec quelle liberte d'esprit, quelle 
nouveaute d'argumenlation el quelle sŭrete de prin- 
cipes Tauleur du Discours de la methode et des 
Meditations avait etabli celte double et capitale 
vĜritĜ. Mais on sait aussi que sa doctrine abonde 
en hypotheses gratuites, en paralogismes cent fois 
signales , et qu'on y relrouve encore les traces et 
les obscurites de la scolastique. Bossuet corrige 
Descartes et le dcpasse par la force de son analyse, 
a i'encontre de Fenelon, qui se borne ^ le dĉvelop- 
per; de Malebranche, qui tire de ses dbnnees les 
funestes consequences qu'elles impliquent; de 
Leibniz, qui, malgre les vues les plus lumineuses^ 



(i) Bossuet , t. xxyi, p. /ii/i3. Cf. p. 277. 

(2) Idem, ibid., p. 202. 

(3) Descartes, t. i, Priface et Ahrŝgŝ des six meditatums. 



GOIIGLUSIOH. 235 

ne feit, apr^s tout, que substituer des thĉories k 
des theories. 

Psychologue et physiologiste a la fois, Bossuet 
n*imaginait pas rhomme ; il le voyait lel qu'il est; 
il ne s*en tenait pas non plus aux apparences, mais 
penetrait dans Finterieur des choses ; a Tepo^ue 
oŭ parurent tant de romans de la nature humaine, 
on doit reconnattre que seul il en rĜdigea This- 
toire. 

Bossuet,enoutre, aveccelte sagacitĜprofonde, qui 
ne vientpas moins du patriotismequedugĜnie, dans 
le Libertinage du dix-septifeme siecle, demĉlant le 
Voltairianismedudi\-huilieme, s^effor^a d*en pr6ve- 
nir la maligneinfluence. Ĉvidemment, eneffet, c'est 
aux Voltairiens qu'il s'adresse, quand il repr6sente 
aux Libertins que « les importantes questions ne se 
decident pas par leurs demi-mots et leurs branle- 
ments de t^te, par ces fines raiiieries qu'ils nous 
vantent et par cededaigneux sourire (1). » Ce sont 
encore les Voltairiens qu41 designe, lorsqu'il de- 
clare «qu'il se trompe bien fort, ou qu'ilvoit un 
grand parli se former contre rĉglise, et qu'il Ĝcla- 
tera en son temps, si de bonne heure on ne cherche 
k s'entendre avant qu'on s'engage tout a fait. » II 
voit aussi dans les Voltairiens un grand parti se 
former contre TEtat. Cest pourquoi, apres avoir 
confondu leur brutale erreur a Taide des principes 
reunis de la philosophie et de la religion, il veut 

|1) Bossuet, t. VII, p. 199. 



236 ESSAl SIJU LA PBILOSOPUIE DE BOSSUET. 

foire de ces mĉmes principes 1a sauvegarde du 
pouvoir royal j excessif en cela peut-ĉtre , mais 
digne au moins qu on rq>ĉte de lui ce qu'il disait 
de Nicolas Cornet, son mattr^, « que la France n'a 
pas eu d'ŭme plus fran^se que la sienne, ni r£tat 
d'esprit plus attachĉ k son prince que le sien (1). ^» 
II n'est pas jusqu'dux i]oaux,qui nous desolent que 
Bossuet n'ait devinte et conjurĉs; car il a prevu : 
« que les Libertins et les esprits forts pourraient 
Ĝtre dĜcreditĉs, non pour aucune horreur de leurs 
sentiments, mais parce qu'on tiendrait tout dans 
rindifference, except6 lo plaisir et les affaires (2). » 
En rĜsume^ Bossuet a conciliĉ dans une juste 
mesure les ^lements les plus divers : theologien 
avant tout, il accorde la Raison et la Foi, la Reli- 
gion ct le Cartĉsianisme ; philosophe, il experimente 
et il raisonne, il s'attache au sens commun et tient 
compte des systemes ; homme pratique, il montre 
que rautorite n'$8t obeie qu'aulant qu'on lui assigne 
une origine divine; prophete inspirĉ, il deplore les 
imminentes catastrophes ou predit les erreurs de 
Tavenir. Les politiques, dont dĜpendent lesaffeires, 
pcuvent s'instruire a ses le^ns^ de mĉme que leŝ 
theologiens^ dont dependent les consciences, et les 
philosophes, dontdependropinion. Aux politiques, 
Bossuetapprendra : aQu'onperd la v6n6ration pour 
les loisquand on les voit si souvent changer (3): 

(1) Bossuet, t. XI, p. 2!0. 

(2) Idem. t. vii, p. 200. 

(3) fdem, l. xxv, p. 186. 



CONCLUSION. 237 

que la oŭ lout le monde veut feire ce qu'il veul, 
nul ne feit ce qu'il veut ; que la oŭ il n'y a point de 
mattre^ tout le monde est maltre; que la oŭ tout le 
monde est mattre, tout le monde est esclave (1). » 
Aux thĉologiens^ il rappellera qu*on ebranle les 
croyances, enles voulant rendre aveugles, au lieu de 
les affermir en cherchant ale^ rendre raisonnables. 
Aux philosophes, il representera que « si la raison, 
cette fille du Ciel, est la reine de la vie humaine (2) , » 
son empire toutefois ne peut s'etablir et durer que 
sous rinfluence superieure d'une religion protec- ^ 
trice. A tous enfin Bossuet saura demontrer qu'une 
philosophie sans religion est sterile, qu une religion 
sans philosophie n'a pas de prise sur des intelli- 
gences cultivees ; qu'un £tat sans religion ni philo- 
sophie n'est que poussiere, et que le souffle des revo- 
lutionsTaura bient6t emportĜ. 



(1) Bossuet, t. xiLV, p. 181. 

(2) Idem, t. vm» p. /i96. 



APPENDICE 



FRAGHIEIVTS IIVilDITS. 



APPENDICE. 



Frasments in^ditfl. 



Bossuet compte au premier rang parmi les grands 
hommes qui, pr6occup6s d'agir, n'ont poinl eu pour 
leurs Ĝcrils cet amour inquiet et paternel que pro- 
fessent les purs littĜrateurs, uniquement desireux 
de faire connaltre k la post6rit6 les grŭces de leur 
talent ou la feconditĜ de leur esprit. On sait que 
Tadmirable Traite de la connaissance de Dieu et de 
soi-mŝme fut retrouve parmi les papiers de F6nelon, 
et attribu6 d'abord a ce prelat. D'autre part, il y a 
peu d'annĜes qu'un membre correspondant de 
rinstitut, M. Floquet, a publiĜ \diLogique composee 
par Bossuet pour le Dauphin (1). Le Traiiedemo- 
ralcj que rev6que de Meaux avait destinĉ a son 
6lĜve, etait encore inedit, et cependant son exis- 
tence restaitincontestable; car, outrequ'il en est 
parle dans la lettre adressĜe au pape Innocent XI 
sur rĉducation du Dauphin (2), on le voitmentionn6 

(1) 1826, Beauc^-Rtisand, Paris. 

(2) Bossuet, t. XXII, p. 16: « Pour la doctrine desmcBurs, nous 
avons cru qu'elle ne se dcvaitpas tirer d'une autrc source que dc 
rĉcriture et des maiimcs de TĈvangile, et qu'il nc fallait pas, quand 

10 



2^i2 APPENDICE. 

dans Ic privilcgo quc Tabbe Bossuet obtint le 
24 mars 1708, a Teffet dc publier les ouvrages 
posthumesdesononcle. Enfinle cardinal de Baus- 
set affirme « que Bossuet crut devoir extraire lui- 
mĜme, des ecrits de Ptaton et de Xenophon sur la 
morale, pIusieur6ĵnaxJmegiBQ4iox4aiites; quMI em- 
prunta d'Aristote sesdefinitions des vertus et des 
vices; qu'il les rĉunit aux sentences qu'il avait pui- 
sĉes dans les livres sacrĉs, et qu'il en forma une 
espece de code de morale appropriĉ a lous les 
bommes (1). » 

On regrettait de plus un Traite des causesj qui 
se trouve trois fois signale dans la Logique{2)j et 
en est comme une dĉpendance. 

Or, nous avons 6te assez heureux pour decouvrir, 
dans la bibliothĝque du seminaire de Meaux, des 
extraits etendus de la Morale d Nicomague, faits par 
Bossuet lui-mĜme, et auxquels se trouvent mĉlees 
quelques citations de la Morale d Eudeme et du 
fragment sur les Vertus et les Vices. Ces extraits, 
par cons6quent, comprennent tout le foiid de la 
morale peripatĉticienne ; car on sait que la Morale 
d Nicomague seule appartient a Aristote, et que la 

0Q peut puiser au miUeu (i'uD Ueuve, aller chercher des ruisseaus 
l^o.urbeuK. ^ous D^avous pas DĈaDmoius laissĉ d'expllquerla ^ora/e 
d'Aristote, k quoi dous avoDS ajoutĉ cette doctrine admirable de 
Socrate, vraimPDt sublime pour sod temps, qui peul servir a doDoer 
de ia foi aux plus iDcrĉduIes, et ^ faire jougirlesplusendurcis. » 

(1) Bistoire deBossuet,My*i:f, n" il. 

(%) Bossuet, t. XXV, p. 6ŭ : a Ge qui regarde ractiOD et la passiipp 
sVxplique dans la physique etdans le TraitS descauses, » 



FRAGH£r<iTS INĈDITS. 243 

Grande morale etla Morale d Eudeme ne 8ont que 
des redactions differentes de ses Ĝlĉves. 

D'autre part^ nous devons^robligeance deM. Flo- 
quet de pouvoir publier le Traite des causes, dont 
il existait a la bibliotheque nationale une copie au- 
tbentique aujourd*hui perdue, mais que le savant 
historien du Parlement de Normandie avait depuis 
longtemps Iranscrite. 

Dĉsormais, nous Tesperons^ les ĉcrits philoso- 
phiques de Bossuet seront connus dans leur entier. 
On pourra rectifier et amĉliorer TĜdition de ses 
OBuvres ; il n'y aura plus de lacune considĉrable a 
remplir. 



Bossuet, t. xxT, p. 98 : « De ce principe, quelques uns concluent 
qu'un corps ne se peot donner le monvenient I lui^mĉme, et d*auires 
infĉrent encore quMl ne se peut non plos donner le repos ;tna}ĵ 
nous eccaminerons ailleurs ces consiquences, » 

Idem, ibid.y p. i/il : a Nous avons expliqo^ ailleurs les qualre 
genres de causes, la matSrielle, la formelle, Veffkiente et la finak^ 
et mtoe la cause ea)emplairef qui se rapporte aux trois demiĉres. » 



16* 



■■••MMaMttMiteMMM*— «*ia*i^a«M»«M 



MORALE DE BOSSUET. 



niiiiiiMrlt in6dit. 



Le manuscrit original se compose uniguement de 
deux feuilles trĉs remplies, et d'une ĉcriture que la 
prĜcipitation de la main a souvent rendue presgue 
indĉchiffrable. Deux maximeSy tirĉes de la Yie 
d*Aristole par DiogĜne LaSrce, lui servent d'6pi- 
graphe. Tantftl Bossuet ^paraphrase en fran^ais la 
pensee d' Aristote ; tant6t, et le plus souvent, il cite 
le texte mĉme ; quelquefois enfin, il se contente de 
tres courtes notes latines, qui resument ou rap- 
pellent de longs dĉveloppements. Nous avons tra- 
duit; en suivant rordre du manuscrit, ies citations 
grecques , aprĜs les avoir prealablement vĜrifiĉes 
sur 1'ĉdition de Bekker (Berlin, 1831). 



ARISTOTE. 



On lui demandait : « Quelle est la chose qui 



246 MORALE DB BŬSSVfiT. 

vieillit vite? — La reconnaissance, » rĜpondil-il (1). 
A cette autre question : « Qu'est-ce que Tespe- 
rance? » il rĉpondit : « La rĜverie d'un homme qui 
veille (2). » (Biog. Laerc.) 



PARAPHRASE DARIŜtOtE, PAR BOSSUET, 
De moribus ad Nicomachum, liv. I, ch. 6. 

II semble que la perfection de chaqjue cĥose con- 
siste en son action, car chaque chose a son action.- 
La perfection et le bien d'un archilecte,- c'est de 
h&iir, etdu peintre, commetel,defaire(intebleau, 
et ainsi des autres. Quoi donc? Les artisans, eeu% 
mĜmes qui font profession des art»les flm mĉca- 
niques, ont leurs actions, les cordonniers,^ les-ma- 

(l) Gf. Bossuet, t. XXV, p. ^^6. Politigue sacr6e,\iv.ui,7* prop. 
La bont&du prinĉe ne doit pas 4trĜ altirie' pdr Vingrcttitude d^it 
petip^,' 

(2> Gf. Bossucft, ti xr,' p. 50iy Pdnŝ§jfHqniŝ de stnnte Thdr^he r 
« L*espĉrance dont le moBde parle n*est autre chose, h le bien en- 
tehdre', ĝii^ilne illusion agr^able ; et ce philosophe ravalt bieif ĉbm- 
pris, Iorsque ses ahiis ĥ' prlant dt' dŜvfif P^sp^i^iiĉe, i^ Hetit M- 
pondit en un mot : » G'est un songe de personnes qiii veillent, 
somnium Hgilantium, » (Ap. S. Basil. epist., xiy, n" 1, t. iii, p. 93.) 
— Cf. Bossuet, t. viii, p. 225 : « Quand mĉme il n'y a plus aucune 
esp^rance, 1a longne habltude d^attendre que Ton a contract^e h la 
cour fait que Ton vit toujout^' ^tk' iii9ŬiAXe\ et qu^on ne peut se Ĝĉ- 
faire du titre de poursuivant, sans Iequel on croirait n'Ĝtre plus da 
monde. Ainsi, nous allons toujours tirant apres nous cette longue 
chaine trainante' d$ notre 6sp^ance. » 



MANUSGRIT INĈDIT. ^47 

^onŝ^ l^scB^rptentiĜrs. L'homme seul se tfouverait- 
if gatas action? la natui^e Taurait-elle d^stin^ a nnte 
6isi^6f6 6t^rneHe? FaŭTait-eire^ foifm^ ŝi beatk, si 
adirbit, s?(%sii*eŭi deŝavoiv, pouT le laisser toujours 
ftfirutilte? Oti' bieii ne faul!-i* pas dii^e plutM ^ue si 
les yeii, le^dreilles, k ĉoeui*. I^cei*veau,etg4n6- 
ral^ment tdute^ les parties (jui cotoposent l'htomme 
oht ?euT actidti , Fhomme atita, ĉu^ti^e celles-Ki, 
qtielqi!ite a'ctf6n, qu^lque ouvi^age, qfŭelque fonction 
principale? Ouelle donc potit^ra 6tre son* atetion? 
caf, certes, la fateŭlt^ d* crottre lui est commune 
a^ĉc le^ plantes . ()r, il est ici besoin de quelqŭe 
cĥoŝe qni Mi ŝoit pro^re, p^tte cpie nous trottvons 
que la* ^erffeetion de cha'que chose est d'exercei* 
ractit)A (^^e Keo et fo n^ture lui ont donhee pouT 
hf distin^uer des autres. Par exemple, la perfection 
tfu' johteui* de luth, en tant quil est tel, neconsiste 
]f>as etf ce qtf if peut a^Voir dte commun entre rarilh- 
metSciten eC le peintre, comine pettvenl! 6t^e la sub- 
tili^e (Jte la mai^ et Ja science des nombres, mais en 
ce <f\A lu* esf propre. Pour celte mĜme raison, il 
eŝt (ilair qiie rhomme fie peut pas tr(:)uver la per- 
fecliĜn datis les fonctions animales; car les bĜtes 
brutes Tegalent et le surpassent mĉme queIquefois 
en cette partie. Que si nous trouvons, apres une 
ĉ?ta6te reĉh^rche de ce qui est dans rhomme, que 
la raison est toot ensemble ce qu'il a de plus propre 
et de plus divin, ne faudra-t-il pas decider que la 
perfeclion de i'homme est devivre selon la raison? 
Ei de la il resulte que c'e»t dans cet exercice que 



248 MORALE DE BOSSU£T. 

coDsiste sa fĜlicite ; car 11 est certain que cliaque 
chose est lieureuse quandelle est parvenue k laper- 
fection pour laquelle elle est nee, et le bonheur du 
joueur de luth, comme tel, est de toucher delica- 
tement cet instrument si harmonieux; car^ comme 
le propre du joueur de luth^ c^est de jouer du lulh^ 
aussi c'est d'un bon joueur de luth d'en jouer selon 
les rĉgles de Tart. Que si rhomme n^avait d'autre 
qualitĜ que celle de jouer du lutb, il serait parfai- 
tement heureux quand il aurait atteintla perfection 
de cette science. II en est de mĉme de la raison. 
Et encore qu'il y ait en Thomme autre chose quela 
raison^ si estK^e neanmoins qu'elle est la partie do- 
minante, et Tautre est nee pour lui obeir. Par oŭ il 
parattque la felicite de rhommeconsistea vivreselon 
la raison. £n quoi il ne feut pas prendre garde aux 
sentiments des particuliers ; car resprit de Thomme 
est capable d'errer non moins dans le choix des 
choses qu'il faut faire pour Ĝtre heureux, quedans 
la connaissance de toutes les autres vĉritds. Desorte 
qu'il ne fout pas avoir ĉgard a ceux qui se sont 
iBgure une feusse idee de bonheur, etainsileur ima- 
gination etant abusee, semblent jouir de quelque 
oinbre de felicite, semblables aux hypocondriaques j 
dont la fantaisie blessee se repait du simulacre et 
du songe d'un plaisir vain et chim6rique, et d'un 
fontdme leger, d'un spectacle sans corps (1). 



(1) Co passage ĉtait dĉj^ connu, mais on y Yoyait un texte ori- 
ginal et non point une parapiirase. On le place d^ordinaire \ la suite 



HANCSGRIT INĈOiT. 249 



TRADUCTION DES CTTATIONS GRECQUES. 
De moribus ad Nicomachum, liv. I, ch. 10. 

S'il est quelque autre bien que les dieux aient 
accordĜ aux hommes, il faut avouer que le bonheur 
aussi est un prĉsent divin. 



De moribus ad Nicomachumj liv. I^ ch. 12« 

Oucerit sitne habenda felicita^ in numero tcjv 
eicaivsTĉŭv an t(5v Tt(X(a)v, ac laudari quidem giice ali- 
cui rei comparandce apta sunt... Pui8que la louange 
s'altache a de pareils objets ^ Ĝvidemment elle ne 
porte pas sur ce qui est le plus excelient ^ et il y 
a quelque chose de supĜrieur a la louange et qui 

des Sermons, parmi les Pensŝes dŝtachŝes de Bossuet. Cf. t. x, 
p. 5A0, XXXIII, De 1'homme. 

On retrouve encore ailleiirs un fragment de ce passage, t. vii des 
OEuvresĜe Bossuet, p. 503, Sermon sur la loi de Dieu : «t Ah ! 
TOicice qui nous trompe : c'est que uous nous sommcs figurĉ une 
fausse idĉe de bonheur ; et ainsi notre imagination Ĝtant abusĉe, 
nous semblons jouir pour un temps d'une ombre de f^licit^. Nous 
nous contentons des biens de )a terre, non pas tant parce qa*ils sont 
de vrals biens, que parce que uous les crovons tels : semblables ŭ 
ces pauvres hypocondriaques, dontla fantaisie bless^e serepattdu 
simulacre et du songc d*un vain et chimĉriqae plaisir. » 



250 MORAL^ DE BOSSCET. 

la depasse..... Car nous disons des dieux qu'ils 
jouissent d'un bonheur et d'une felicite sans me- 
lange... Personne, en effet, ne loue le boDheur a 
FĜgal de la juslice ; mais on le cĜlĜbre comme quel- 

que chose de plus divin et de meilleur G^est 

pourquoi £udoxe semble avoir parfeitement montrĉ 
ce qu'il y a d'excellent dans le plaisir ; car de ce 
que ie plaisir se trouvant parmi les biens> cepen- 
d^ant il n'est pas louĜ, it pensait que le plaisir Tem- 
porte sur tous ces biens : or c'est la TidĜe que Fon 
se fait de Dieu et du souverain bien. 



De moribus ad Nicomachum, liv. II ^ ch. 9. 

It fetrt <yoe celui cfui d'efforce d^atteindre (e iiii> 
Keu s'eloi!gne avant totrc ded coni;raivesw . . ; car^ en 
aliafit amc e^tt^mes^ tant6t on phĉhe par le «rop, 
et tanft6t par le Irop peu (1 ) . 



Demoribus adNicomachum, Kv. IV, ch. 5. 
Ce n'est point en effetpourlui-mĜme querhomme 

(i) Cf. Bossuet, t. X, p. 526, PensSes dMacMes, xvi : De la vertu : 
d Aiisiote dit que l^ vertu est le milieu dĉfini par le jugement d\m 
AoMnie sage. Et qui est ĉet ttomme sage ? ĉhacun le pense fttre, et st 
votis voulez i'e d^ffinlr, l\ )e faudra faire par la vertu mĉme ; et aiasi 
Votis^d^fitiissezrhomihesage parla vertu, 6t ]a vertu piĥr rhomme 
sage. » 



MANUSCRIT INĈDIT. 251 

magnificĵue fait de grandes d^epenseŝ, mais ptow la 
chosepufeteqae(l). 



De moribus ctd Nicomachum, liv. IV j ch.- 7. 



DE LA GIIANDE¥R D^AME. 



Si donccelui qui a de la grandeur d'&me se juge 
digne de grandes choses, et surtout des plus grandes, 
et qu'il en soil digne en effet, il n'aura plus qu'une 
pens6e unique et qu'une unique affaire. . . — magna-- 
nimum nemini injuriam facere. • . ; — car pourquoi 
commettrait-il une action honteuse, lui pourqui 
rien n'est grand? D'ailleurs, a considerer atlenli- 
vemenl les choses, il serait complĜtement ridicule 
d^atlribuer de la grandeur d'4me a un homme qui 
ne serait pas en mĜme temps homme de bien. 



Pemoribusad Nicomachum, liv. IV, ch. 8. 

Cest pour cela que les hommes qui ont de la gran- 
detfr &&me pai*ia1%s*ftt dedaigneut. . . r ils nes'ex- 
posent point a de feibfes^da^nĝers, et n'aimeht point 
les hasards, parce qu'ils n^esliment que peu de 
choses... En outre, on. voit qu'ils se souviennent de 

(1) Cf. Bossuet, t. XI, p. 152, Oraison funebre de Louis de Bour- 
bon : « Comme une fontaine publigue ^u^^on ĉlĉve pour la rĉpandre. » 



1 



252 MORALE DE BOSSUET. 

ceux qu'ils ont obligĉs ; mais il n'ea est pas de mĉnie 
de leurs bienfeiteurs, car roblig^ est inf^rieur a 
celui qui oblige : or rhomme qui a de la grandeur 
d'&me prĜtend a la supĜrioritĉ...; on remarque 
chez lui de la nonchalance et de la lenteur, k moins 
qu'il n'y ait k obtenir un grand honneur ou une 
grande action a accomplir ; il agit peu , mais ses 
actions sont grandes et vont k la postĉrite. . . II prend 
plus souci de la v6rit6 que de ropinion, et ses ac- 
tions comme ses paroles n'admettent aucun delour ; 
car il est superbe... II ne garde point souvenir des 
injures, car il n'est pas digne d'un homme qui a 
de la grandeur d'&me de ne pas savoir oublier, sur- 
tout Iorsqu'iI s'agit des maux qu'il a soufferts. Rare- 
ment il admire, car pour lui rien n'est grand... II 
prefere ce qui est beau, mais stĜrile k ce qui serait 
utile et profitable ; car cela convient mieux k un 
homme qui sesuffitklui-mĜme... ses mouvements 
n ont rien de prĉcipitĜ. 



De moribtis ad Nicomachum, liv. V, ch. 8. 

Gratiarum templum in propatub urbis loco col- 
locari solet, ut remuneratio commendetur. . . « 



MANUSGRIT INfiDlt. 253 



De moribtisad Nicomachum, liv. VII^ ch. 14. 

Totts tof pkdnrs ont natdreliement quelque ohoke 
40 difin. 



De morUms ad Nicomachum, liv. VIII, cb^ 1. 

Qtte le» citl>yeii» •'aiment, et la jtti^Mie leuf est 
inatile) atteentraire, e'il» fteiit jttstes^ ilsoDtbesein 
qtt'a la jttatine «'ajeute ramitiĜ. 



DemoHbiisadNicomachum, liv. VIll, ch. 14. 

Ce ii'eflit point ŝetŬBOiŝnt pcmr la procrtetion des 
enfanls gueleshommes habitent la mdme demeure, 
mais aussi afin de pouvoir satisfeire les besoins de 
la vi6 f ttttMilM^ m efbt, les rdlM iont di»(ribues, 
et celui du mari n'est pas le m^me qnc celui de la 
fetnŭiĜ... Les efifems d^ditl^fS sĜtrtbleut ilre un 
Ikti : c €iŝt potirqtiOi deŝ 6pmx qul ii^oŭf paŝ d'eti- 
faŭtg s6 sĉpiirent plus adsĜmetit ; c&f les enfantŝ iont 
k tous l6§ deux ttti biefl comniutt, et ee qtti est com- 

muii retthit. 



254 MORALE DE B0SS13ET. 

De maribus ad Nicamachufn, liv. IX, ch. 12. 

Ce qu'il y a pour des amis de plus desirable, c'est 
de vivre Tun avec rautre, car ce qam €|irouve 
pour soi-mdme , on TĜprouve aussi pour son ami : 
or on aime soi-mdme k sentirqu'oaest. 



De maribus ad Nicamachum, liv. X, ch. 7. 

Une pareille vie sera aunlessus de la condition 
humaine, car alorsce n'es( plus Thomme qui vivra, 
mais ce quienlui se trouvededivin;il ne feutdonc 
pas, comme plusieurs y invitent, hommes que nous 
sommes, nourrir des pensĉes humaines, ni mortels 
des pens^s mortelles, mais, autant qu'il se peut, 
nousdegager de la mortalitĉ et tout feire pour vivre 
conformĉmentalapartie dominantede notre dtro... 



Liberde viriutibus et vitOs, caput uUimtm. 

U appartient encore a rhomme vertueux d'ĉtre 
bienfeisant envers ceux qui sont dignes de ses bien- 
faits^ d'aimer les gens de bien, de ne rechercher ni 
les represailles ni la vengeance, mais d'6tce miseri* 
cordieux, clement et prĜt a pardonner. La vertu a 
pour compagnes la probite« requiteetresperance... 



MANUSCRIT ĴNĈDIT. 255 

De moribus ad Nicomachum, liv. X, di. ^. 

11 est probable que le sage est (Aer a la<fivinke; 
car si 4es 4ie«x, ain&i qu'i4 le semble, prennent 
fitelquc «oin des affeires bumaines, comme d'aYl- 
l6ur«, «d^loute a^^renoe, ce qui 4eur agree par- 
dessus toul est ce qu'il y a de {dos excepHent et de 
plus semblable a eux, c'est-Ji-dire Tesprit, ils doi- 
vent, payant de retour ceux qui rhonorent et le 
c\iAtiv;^l, le^ recojmpeiiiser p^ur de^ o.cc;wp^o»s 
qu'ils cherisseq,t, et qui sa# ŭ jaoiblap ejt si rele- 
vees. Or, il est manifeste que ces occupations sont 
surtout celles du sage. II semble doinc qiji'il doive 
a la fois Ĝire aimĉ des dieux el j.auir 4'.uii Ijionliieur 
parfait ; de telle sorie qu'a ce poiot de vue mĉme 
le sage est encore Arĉs [heuc6ux. 



De moribusad Nicomacjium, l^y. VII^ cap.jdt. 

I][ n'y a fie^ (^ iious o^fre june dojuceur im* 
l^urs la jnĜJsn^j j»i;ce que «4>ftre «M^we n'e6t 
l>as simple, maĵis .qu'enteJfte r^gne ^jie ^iyersi.tĜ, 
q,ui lui est u^ priricipe de ^ort... Pren^ez une na- 
jLu^e ^mple, et ^on acUoia av;ra toujours pour ,e.lle 
jie jaĜme agrepaejit. €'e$t pQurquoi Die.u jouit d'Uin 
plaisir toujours simple et toujours un. L'acte d'i;in 
Ĝtre, en effet, he consiste pas seulement 4ai;is le 



256 3I0RALE DE BOSSOET. 

mouvement, mais aussi dans l'absence du mouve- 
ment, et il 7 a dans le repos plus de plaisir que 
dans le mouvement. Si le changement est la plus 
douce des choses, cela vient d un manque et d'une 
imperfection ; car de mĉme qu'un homme pervers 
toorne a tout vent , de mdme aussi la nature est 
dĉprav^, qui a besoin de changement, car elle est 
multiple et sans rĉgle (1)..«. 



De moribus ad Nicomachum , liv. VII , cap. uU. 
Cf. ad Eudemum, liv. II, cap. ult. 

Cest pourquoi ils recherchent les voluptes du 
corps, parce qu'eUes sont violentes, ceux qui n'ont 
point d'autres moyens d'apaiser leurs douleurs... ; 
ils se crĜent ainsi et excitent une soif qui les de- 
vore... car pour eux il n'y a point d'autres joies... 
L'animal, en effet, souffre perpetuellement, comme 
Tattestent eux-mĜmes les ĉcrits composes sur la 
physiqtre, oŭ on lit que voir et entendre sont choses 
fatigantes, mais qui chaque jour le deviennent 
moins par raccoutumance... Itaque animal multo 
labore onustum, laborat enim omnium sensuum ezer^ 
cens facultates , quanquam assuetudo vetat quomi-- 
nus id sentiat, in voluptatem tanqtmm in quietem 
suspirat. . . Et de mĉme, durant la jeunesse, a cause 
que le corps se dĉveloppe et s accrott« les hommes 

(1) BoMuet, t. XXVII, p. 548 : « Cest Tapanagede la crĉalure d'6tre 
sajette au changement. » 



MANUSGRIT INĈDIT. 257 

sont comme endormis dans le vin , et la jeunesse 
leur est une douce chose (1). Quant 2t ceux dont le 
naturel est m61ancoIique , ils ont toujoars besoin 
de remĉdes ; car leur corps est sans cesse mordu 
par 1'aiguillon de leur tempĉrament, et ils sont 
constamment travaillĜs par de violents appĉtits... 
Porro voluptates instar medicamenti cujusdam esse, 
quo dolores atque illa acris animi melancolici velli^ 
catio ac vehemens impetu^ tantisper remittatur... 

Orav euXoYOv fav^ rh ^ia ti ^iveTat aV/iOe; oux ov a^viSe^, 
moTeueiv luoiei t^ i^kffitĥ [iia^^ov... Itaque voluptates 

paulatim corporis quam vehem^entissimas a^sectan' 
tur, ut molestice temperentur , instar medicamenti 
adversus molestias. 



PARAPHRASE D'ARISTOTE, PAR BOSSUET. 

Ad Eudemum, liv. IV, ch. 3. Cf« De moribus ad 
Nicomachum, liv. V, ch. 8. 

La sociĉtĉ consiste dans les services naturels que 
se rendent les particuliers. Cest pourq\ioi tout a 
lieu par la communication et permutalion. Et tout 
cela est nĉ du besoin, parce qu'il n'est pas possible 
qu'un seul homme puisse suffire a tout. Ainsi, la 
sbciĜtĜ demande la diversitĉ des ouvrages ; car, s'il 
n'y en avait que d'une sorte, chacun serait suffisant 

(1) cr. Bossuet, t. XI, p. /H7. Panigyr%qfie de soifnt Bemardt 

17 



25S MOIUt'^ DE M8S|I»r. 

^ Ini-mdin^. Qe I^ vi^P^ q\ie deu:(ioŭ4ecin8ne.cQin- 
pp89rqp( j^nD%i« un« 89ci^t«, |qai$ le in^<)ecin, paii: 
filfilRRl?:! flt le l^i)qyi^v>r. m m 4«m)«n( <to«c ritn 

Ant <IM'i* y ^^ * ^^^ Vfl?**'»^^ va!\»t mfittf oup <«- 
lui ^^ ^u^res, afin d'obliger le in^ilk^ur ^ (iadnfir au 

?W»((f^f U ^ f^Uft feife u^e wesvre cp.fBWvioe, et 

ffthi ^^« ^lft»WP8 Vontfe|itiM>rre8timati«p. Qc!»iH 

gVfe 961» fft* P^^ Pftffimofi^j 4'aiut««t «tt -ii sfiplKlail 

ItltfftlPfm??* ^i^cile d'^le? d€^ chpse? de.^idiff^- 
f^te VA\V^^ copme une mais^p. ^| du l>le., on 9 

VltraiAttU V^6 4« V«rgept. Ĵe ^ons ^nne mon td^,. 
{^f^$mi4^, 9i«ii^i'a^^i be^oinduaktgieinentciatts 

quelque temps ; je feis un ^hang^ ^vec Pi^ul, afin 
de me loger. Mais Paul n'a pas de quoi m'accommo- 
der ; il 8(d)stitue de Targent k la place du logement 
que je lui demande, et ainsi Targent m'est comme 
caution que je pourrai avoir une maison quand la 
n^cessit^ me pressera. Sans quoi il est evident que 
je ne livrerais pas mon bl6 que je n'eusse la maison 
en mes mains. Cest pourquoi Arislote appelle 
I'arge.nt, nummus sponsor, to v(^u,t(Tu.a olov evvuvTTif 

L^argeiit n'est pas une cbose que la nature desire 

?our lui-mĉme : car les mĉtau^, par eux-m6mes , 
n^oiit aucun usage ^^ile au dernjer des hommes. 
Aussi. dans Foriginei des choses. les richesses con- 
sistaient dans la possession des biens dont la nature 
avait besoin et dont le dĉsir nous est naturel, tel 
<W'ftR le VfPW ^P,s le vjp^ ^ai^s les trQupeai)x. 



MANIISGRIT INlipiT. 259 

Naus le voyops chez les palriarches. Qup sil argcint 
m i^ous est nĜce^saire qm copinne ^ubstitue ^» h 
place de ces choses, 1e desir n'en doit pas t\vf plp^ 
gt:4in(lqu'U w serait de c^s olno^esTlft n?6m,e^. Le 
d^tir maintena^t va a propartioa du be$oip. Or> lw 
liaraes du besoin sont Ĝtroites. La nalure est sohf^ 
ŭt ^^ cwtwt9 <ie ppu. Ms^is \^ c^pidite est adven«e, 
q(ii n*a plus vPUlu afe cpnt^uter du necessair^, ipais 
fAX l^^m4^ wDa«iQde, du plaisaut, du biw*e«ut, 
{^.l^ $^t iiioute^ 8^U delicieux, aw mol, au superHu, 
a\i ^inptueus; n^ous naus sommes f^it p^rts^i^es 
ideies 4'une bien^eaace incomino.d^, ^'o\\ il arr\ve 
9^ mj^ hamrne p^ut Ĝtre e^ penurie, et fte^^ftt\w^ 
ne manquer de r;\e^ ^e. ce que la n5\lu|fe desi^fe^; ^t 
ppl^, 9>5^ ^lpisolui^ent ^e manq^^v ^^ fmi Rs^rce 
9\j'^ ^^ul coutea^ev ls\ n^tur^, non VWVi9ft- l^ 
Pf^u\»pla n'^^i pji^§ oppose^ a la i\ecesf i^^, piaisi ^v 
\vixei; p| *\in,$i ce que dit An§tol^ s^i v^ifie o» 9?tte 
7fe^\9oi\tre ; « Que Ips ha«\\ne.^ iji^ irav^^lept q\^'a 
iE^j^^e^. l^ ?oif d? J^urs c^pidi^es, ^i^of^ -^^a^ 7?xfia- 



Ici finit le manuscrit autographe. Doit-onvoii;dans 
la sĉrie des extraits qu'il reuferme une partie des 

(1) Demorib, ad iVtcom. , liv. vii, chap. 15. 

(2) Gefragment ĉtait d^j^ connu. On hi trouve d^ordinaire ^ la 
suite des Sermons , parmi les Pensŝes d^tach^es de Bossuet. Gf. 
t. Xy p. 542, XXXIV. De la sociŝtŝ. 



260 MORALE DE BOSSUET. 

matĉriauK^ dont Bossuet se serait servi pour 
composer un ouvrage de morale? JNous ne le pen- 
sons pas. 

Selon nous; en effet , Bossuet en usa avec son 
ĉlĉve pour Fenseignement de la morale, comme il le 
fit souventpour renseignementderhistoire. « II €ai- 
sait lui-m6me, ditle cardinalde Bausset, deseztraits 
des ouvrages imprimĉs ou manuscrits les plus im- 
portants. Lorsquecesouvrages ĉtaient gĉnĉralement 
connus, il en confiait la rĉdaction aux personnes 
qu'il en jugeait le plus capables ; il les soumettait en- 
suite a sa revision, et il y attachait des notes (1). » 
Bossuet feisait usage de tous ces materiaux par un 
discours verbal, mĉlĉ de conversations. 

Gette induction est fortifieeparquelques paroles 
de la lettre k Innocent XI. En effet, aprĉs avoir d& 
clar6 qu'il n'a point laissĉ d'expliquer la Morale 
d^Aristote, Bossuet ajoute: « Nous marquions en 
mĜme temps, interim docebamus^ ce que la philo- 
sophie chrĜtienne y condamnait, ce qŭ'elle y ajou- 
tait^ ce qu'elle y approuvait^ avec quelle autoritĉ 
elle en confirmait les d(^mes vĉritables, et com- 
bien elle s'^Ievait au-dessus; en sorte qu^on fiit 
obligĜ d'avouer que la philosophie^ toute grave 
qu'elle paralt, comparee a la sagesse de TĈvangile; 
n'est qu'une pure enfance (2)* » 

Nous croyons donc en derniere analyse>quenous 
n'avons publie et qu'on ne peut publier que des 

(i) M. de Bausset, Histoire de Bossuet, liv. iv, $ 9. 
(t2) Bossuet, t. xxiĵ, p. 16. 



MANtĴSCRlT IN£D1T. 261 

notes sur la morale enseignee au Dauphin. Mais 
ces notes n en meritent pas moins attention. Gar 
elles prouvent d^abord que nous n'avons point 2t d^ 
plorer ia perte d'un ecrit aussi important que serait 
un Traite de morale redig6 par Bossuet. EUes mon- 
trent ensuite avec quelle droiture de sens et quel 
tact rĉv6que de Meaux avait su dĜmĉler ce qu'il 
y a de plus excellent dans la Morale du philosophe 
de Stagire. 

Sans doutecette Morate^ comparee iiila doctrine 
de rfilvangile^n^est qu'un bĉgaiement. AinsiBossuet 
dut enseigner a son Ĝlĉve que « les fondements ine- 
branlables sur lesquels s'appuie la sociĜtĉ humaine 
sont : un mĉn^ Dieu, un mĉme objet, une mĉme 
fin^ une origine commune, un mĉme sang (1)^» et 
non pas seulement un mĉme interĉt, un besoin 
mutuel, tant pour les af£aires que pour la douceur 
dela vie (2), ni surtout cette justice si imparfaite, 
dont la loi souveraine est la loi du talion (3). U dut 
remarquer que les vertus veritables se fondent sur 
rhumilitĉ et non pas sur rorgueil (4), que Tamitie 
ne peut suppleer la charitĉ (5)^ et que mieux vaut 
nn coeur pur qu'une intelligence sublime(6). II dut 

(i) Bossuet, t. itv, p. i72.Voyezle chapilre v. 

(2) De moribus ad Nicomachum^ liv. i, chap. 6; Gf., ihid.^ 
lit. ym, chap. iŭ ; De mor, ad Eudemumt liv. iv, chap. 3. 

(3) De mor. ad Nicom,^ liv. v, chap. 8, tS avTmonrv ^ap &v(£ko}ov 

(4) Ibid., iiv. IV, chap. 5, 7» S. 

(5) J&t<2., liv. viii, chap. i. 

(6) Ibid.^ liv.l, cliap. 9. 



S62 MORALB DE BOSSlĴET. 

observer ebfin que la douleur conduit a Diett )^ 
le sacriftce, plus sŭrement qu& le plaisif par Iĥ 
jbuisŝanc^ (1). Hais Bossilet ne jugea paŝtttiĜ, ^MiUt^ 
mt*e incbin|)lSte, lA sagesse d'Aristot)^ fbt i ittlS^H- 
ser. II trouvlit ap|)ar&mtiient danŝ U giŝhit^ tdifaj^- 
rslnt et vip,ourebx du philoso|)he gr^ iltlk bohfbt- 
mit^ singbliĉre avec son propre genie. !f'ĉtait-feb 
rieti d'ailleurs ^Ue d'avbir deteriUind les pHhei^ 
conslitutifs des societes de telle sorte tjue^ dettt 
tnllle ahs plus tard, tous les |)ŭblicistiss rap^iiŝlle- 
t^ient ces principes, les uns pourleŝ combattre, les 
autres poŭi' s'en autoriser? N'elait-cerien que d'i- 
vĜir Irace ce portrait dŭ sage, qui pretid plus §oii^i 
de la veritecĵuĉ de Topinion^^), et^ unicĵuement oci- 
cupĜ a etercer son naturel bienfaisant^ he i^bch^- 
che ni les fiepresailles; ni la veiigeance, itlaiŝ ^e 
mohtrfe inisel*icordieux, clenient ^t j[)r6t a pardoii- 
her(3)?N'elait-ce rien ehcore qiied'avoir {iboclSiiiilS^ 
en flleih pag^hisrae, que le plaisiir mgiie 9 Dieii(4), 
la pensee pliis que le plaiŝir 1(5); et t|ŭe la ii% la 
plus simpliKee est la vie la meilleure (6) ? 

Aii lilBU donc de fabaisser ou de taire leS terttts 
d^s jpaieŭs^ afin de portl^f pltis llaut Isi jpiuissail^e 

' • - ' .. . « 

(1) Demor, ad Nicom,^ liv. i, chap. 10, 12; liv. vii, chap. 14. 

(2) Ibid.^ liv. IV, chap. 8. 

(3) Liber de virtutibus et vitiis^ cap, ult. E^rt ĵe optrTii »at xĥ ^ 

i\ftpytxtTv Tov^ a^tov^, xeu xo tpiXtTv tov; ocT^adov^, xa\ to fxi9TC xo^a<TT(x^y ttvcit 
uMxt T{^o>pv)T:xoV| &XX^(Acuy xai tlfitvuov xaŭ 9V)7vo>/*oy(xov. 

(4) De mor. ad iVtcom., liv. vii, chSip. i2, 14. 

(5) Ibid., liv. X, chap. 7. 

(6) Ibid., liv. VII, cap. ult^ 



MANUSGRIT 1N£D1T. 263 

de rĈvangile^ ce qui est le procĜdĉ des petits es- 
prits, Bossuet s'appliquait a mettre en lumiĉre les 
plus beaux preceptes de rantiquit6,prouvant, il est 
vrai^ combien les enseignements du christianisme 
leur sont supĉrieurs^ mais combien aussi les chre- 
tiens doivent rougir de labassesse de leurs pensĜes 
et des faiblesses de leur conduite, quand ils vien- 
nenl a considerer les maximes « de ceux qui n'a- 
vaient pas oui les promesses de ia vie future, et ne 
connaissaient les biens eternels que par des soup- 
9ons ou par des idees confuses (1). » 

(i) Bossuet, t. XXII, p. 335. 



METAPHYSIQUE DE BOSSUET 

OU 

TRAlTfi DES CAUSES. 



SlMiUMrlt liiMit. 



Aristote, et, a son exemple, les scoIastiques, dis- 
tinguaient plusieurs genres de causes. De Ik toute 
une partie de la Metaphysique, qu'on appelait le 
Traite des causes, et oii Ton etudiait la propriĜtĉ 
que les Ĝtres ont d'Ĝtre causes, aprĉs avoir premiĉ- 
rement dissertĉ sur Tĉtre en gĉnĉral et sur la sub- 
stance. 

Bossuet; en ecrivant un Traite des causes j obĉit 
donc aux habitudes de Tecole , conciliant ainsi 
resprit moderne avec Tesprit de Fanti^uite et les 
traditions du moyen ftge. 

Commen^ons par reproduire le texte ; nous cher- 
cherons ensuite k montrer quelle en est Timpor- 
tance. 

TRAITfi DES CAUSES. 

La cause est ce qu'on rĉpond, (quand on demande 
pourquoi une chose est. Par e^emple, ^ la question : 
Pourquoi fedt-il chaud? pourquoi £sdt-il froid en ce 



266 MiĈTAPUYSIQUE DE BOSSUET. 

lieu? Cest parce qu'il y fait grand soleil, c'est parce 
que le vent de bise y donne bedutbu][> 5 'ĉ'eiBl parce 
que le soleil et le vent de bise sont la cause^ Tun de 
ce grand chaud, l'autre de ce grand froid. 

Les questiohŝ qb'oh peut faite par la particule 
pourguoi se reduisent a quatre principales, qui mar- 
quent quatre genres de cauŝes. 

On peut demander premierement pourquoi une 
chose est, avec ihtention de savoir qu'est-ce pro- 
prement qui agit pour faire qu'elle existe. Comme 
dans les exemples rapportĉs : Qu'est-ce qui a fait ce 
prand cliauci ou ce grand froid que nous sentons? 
On repond que c'est le soleil et le vent de bise : 
c'est ce qui s'appelle causes effieientes. 

Secondement, on peut demander pourquoi une 
cnose est, avec intention de savoir quel dessein se 
propose celui qui agit. Par exemple : Pourguoi allez- 
vous dans eejardin? On repond : Pourmepromener, 
ou bien : Pour cueillir des fleurs. Cest ce qui s'ap- 
pelle fin, ou cause finale. 

11 y a aeux autres /)OMr^Moi, auxquels il faiit sa- 
tisfaire par deux autresgenres decauses. t^arexem- 
ple, si de deux boules, ruhe de cire et Tautre de 
marbre, on demande pourquoi Tune est moUe et 
rautre dure, la rĜponse est que rune est de cire, 
matiere mollfe et maiiiable, el FaUtre de marbre, 
matiere dure et qui rĉsiste. Si Ton fait une autre 
qiifeŝlidiii et Iju^bn vdŭŝ deifaailde J^burtlubi cei Ŭe\xx 
boiileŝ foulent si facileraeht ŝulr ttti ^lsitt t CBSl d 
cause de leur rondeur^ tepbridez-vohŝ. L^ŝtepBitŝes 



ilANijsfckiT InjSdIt. i^i 

qliiB touŝ faites a ces deux quefelions soril tit*lŝfes, 
Tune de la matiere et l'autre de la forme de c)b's 
BbUles; et airisi vbuŝ avei lrouv^deuxŭutres sdrtes 
de caŭsesĵ qu'il fiul ajouter ink jitSecedierilbŝĵ doiit 
l'unes'appelle matiere, bu cause materielle, etTdti- 
ti^e forme, ou cause formelle: 

VoŭS poŭvez eriĉore eoriiiatlffe la force de feeŝ 
deux causeŝ par Uti aŭlre exenipie : Ott vous moritre 
'deUx gtaridieŝ statueŝ, doiit Tuhe eŝt d^ot iHaŝŝiFet 
trĝs mal feile; Tautrede iriarbrie, ettravilHĉeaveĉuii 
rare artifiĉe,delamain d'uri fkU)eux ŝculpteur; Eltes 
ŝontpr6cilBusiBŝtoulesdeux;mais Tune tiresoripHx 
du c6te de la tnatiĉre etTautre du cdtĉ de la fotme. 

Voila donc les qŭatre geiires de causes que rious 
feherchiotis. 

La premiĝre eŝl la cause efficientej qui peUl 6tre 
dĜfinie: fcc qui ŝtdnt pose, il fautgue quelque cKose 
^'ensuive. Par eieihple, pbsĉ 'que \e feu ibUche ttla 
tnainj il s'ensuit de lai qu'elle estbrŭlĜe. 

La deuiifeme est la caUse^taate; elle mbntre poUr 
quel desseln est Une chose, et peut 6tre dĜftni^ : 
pourquqi est une chose. 

La t roisil^me 6s t la caUse matetielle ; elle ex})lique 
db quoi line choŝe est ĉompbsee, et peut 6tre dĜ^- 
nie: ce dont une chose est faite. Par exemple : Cette 
statue est faite de bronze ou de inarbre. 

La quatri6me s'appelie la cause formieltey et dit 
de quelle maniĉre la chose est, et quelles en sbnt 
les proprietes ; on peut la dĜfinir : ce qui fait qu'uhe 
chose estappelee telte ou telle. Par exemple,' uhe 



268 ii£taphy81Q|]e de bossuet. 

chose est dite ronde, parce qu'eUe a de la ron- 
deur. 

Gettecause, qui faitlacause/brmeUe^ souventn'est 
pas distingute de la chose mĉme. Car la rondeur^ 
par exemple, n'est pas distinguĉe de la chose mĉme ; 
mais, ce qui £ait la diversite de ces expression8, 
c'est qu'eUe est considerĉe d'une autre sorte. 

II y a despropriĉtĉs qui conviennent a une chose, 
k cause de sa matiĉre, et il y en a qui lui convien- 
nent a cause de sa forme. II convient a une sta- 
tue d'6tre grande ou petite, k cause de sa ma- 
tiĉre; mais il lui convient d'ĉtre^beUe ou laide, a 
cause de la forme que lui a donnĉe l'artisan. 

Si Ton ne sait pas distinguer ces quatre genres 
de causes^ les reponses a certaines question6 seront 
souvent hors de propos. Par esemple, on me de- 
mande, quand je suis a la promenade, d'oŭ vient 
queje marche? Je puis repondre que c'est k cause 
que j'ai des nerfs et des muscles bien disposes 
pour cela, et que, d'aiUeurs, je le veux ainsi. — 
Et je puis rĉpondre aussi que c*est k cause que j'ai 
dessein de fairede rexercice. — Voilk deux bonnes 
raisons ; Tune expliquela catise efficiente^ et Tautre 
la cause finale. — Mais, pour savoir si eUes sont a 
propos, il faut considĉrer ce que veut savoir celui 
qui m'interroge. S'il veut savoir pourquoi je mar- 
che, c'est-a-dire quel dessein me porte a cette ac- 
tion^ jene satisfaispas a sa demande en lui parlant 
de nerfs, demuscles et desautres causes efficientes 
de ces mouvements ; car ce n'est pas ce qu'ii veut 



MANUSCRIT INĈDIT. 269 

savoir, et il me demande quel cst mon dessein. — 
Et c'est de mĉme s'il veut savoir la cause efficiente : 
je ne le contente pas en Tentretenant du dessein 
que j'ai. 

Ainsi, quand on demande pourquoi une chose 
est, qui veut rĉpondre k propos doit auparavant dis- 
tinguer les differents genres|de causes^ afin de s'ex- 
pliquer suivant la pensĉe de celui qui fait la de- 
mande. 

Posons un autre exemple. Je vois aller une boule 
dans une allĉe ; je vous demande pourquoi elle va ; 
vous me rĉpondez que c'est k cause qu'elle estpar- 
£aitement ronde ; vous dites la cause formelle. — 
Et, si vous rĉpondez qu'elle roule ainsi pour aller 
k un certain but^ vous exposez la cause finalep et 
le dessein du joueur qui Ta poussĜe. 

Apportons un autre exemple (car il est bon de 
s'exercer par plusieurs, pour s'accoutumer k com- 
prendre et a marquer distinctement de quoi il s'a- 
git). A chaque question vous demandez d'oŭ vient 
que je parle. Je reponds : Pour expliquer ma pensĉe. 
J'exposeparlkmondessein etla^n demondiscours. 
— Mais , si vous voulez savoir la cause materielle 
qui fait sortir la parole de mabouche, je vous dirai 
que la cause qui fait que je parle, c'est que.mon 
poumon et ma langue sont 6mus de telle maniĉre 
qu'il faut nĜcessairement que la parole s'ensuive. 

« 

A ces quatre genres de causes qu6 nous avons 
rapportĉes^ quelques uns enajoutent une cinquiĜme^ 
qui s'appelle la cause exemplaire. 



2?0 MĈTAPHVSIOtĴE l)E BOSSURT. 

La cause exemplaire ast le modele ou 1'oriĝiual 
sur leguei une chose est faite. Par eiemple^ si o.n 
deoiande pourqaoi uqe ielle 6gure $e tppuve dan$ 
lacopied'un tableau^ on rcpondraque c'esta pau^^ 
qu'fiUa W trq\iY^ aw^si ds^ns rorigi^al 

De 069 cinq genres de causes, il y en a deuK^ ia 
finale et i^ezemplaire, qui sont plutŭt causes ^a- 
rates que causes pkysiques. 

Nous appelons causes physiques ou na^ureife^, 
OqUq$ dtoni s*ensuil immediatement un certain effet 
naturel. — Par cKemple, lorsque du feu ^''ensuU la 
chs^leur dans tous les corps enyiroanaqta. 

Au cantraire, nous appelons cause morale caUe 
npkl niigitpfisimmediatementet av^ deh^rs, maisgui 
^pit^ tt^ avt^re d agir par le moy^ de |a con^at^- 
sance. Telles ^OMt la C2^\ise fimle etls^ oauseeo^em- 
plaif^f q^i ^ a^gissem qu 6tant conpue», eien nous 
4^terD(iiv^m a J^gir d'm^e certaidCi mani^re. Ainŝi, 
rorigin^l d'un tablesiu n'est pa$ ce qui fait la copie,. 
Ia^ santĉ recherpheene ni'explique,p^s los reme^as^ 
Oiai^ ^Ue pie porte a les appliqueir. 

(la mĜffi^ chps^ peut ^tve souvent ca^vi^ phy^ue 
9X pausa moraffij a T^gard de diff^rent^ objets. Un 
SGeJiu pff^ss^ s^T Jla cire y feit une impre^siom r6alle 
^ qua\it^de cause physiq^e, et pe\it au9si diriger, 
m qu^lite de cau$e morale, un QUYrier qui a entre- 
pris ^'^n faire un semblabJl^. 

II n'y s^ queles natures intelligente^ qui puissent 
agir veritablemenl pour une fip. Ai^i^i, tou^ c^ qui 
est fait pour une gii pres^ppo^^ u^e inteltigevce 



MAI«VSGRTT INllDIT. ^71 

qa\ la coj[^clui3e. Psir es:^inple^ une fieche qui tend 
k ii^ cer^ain ^ut, >^^rqi\e une raisoa q\ii la dirige. 
"^ftutelpis pe n'est pas la flecbequi agitpour .^a fin^ 
mais elle y est dirigee par le tireur qui l'a jetee. 

Ufle inQ];i|re est fejtei pflyr marqv\ef Igs heures, 
§1 f ^^ ^'j^ fti r,oflCi ^\ mouyempqt qui ne tende a 
fp^^ fV{. Ce n;^^,^ pqwtant pas la pdftntrp qvi ^gjt 
pa\ijp a^tt9 ^n, ppai^ celui qui a f!)i| cei^e ingĉnieuse 
machine. 

WV(^h loutes Ip? partie de Tuaivers e.tf\nt feites 
v^^i^j^ipent po^r qHelque ^n, ^e sol^il pom* cs^user 
P^ar §on cou^s le jpur et la nyit, e^ h div^fjsil^ (1^9 
saisons, et faire pa^tre 1^^ fvW^^ ^l 1^.^ hprbes ^e§- 
^^]|[\e^s a noiirrir les ap^^j^auj^, il s'e^sij^jt qu^ ^ou^ ce 
g?ap.d 5^^n^e es^ u^ ft^vrage de. vai^pn e\ <i'^P^ft^Ur 

I^ ^p est ^e inĜmeetde tp^s le§ an^](nai](x, ^^ ^^ 
tout ][e, feste ()e la na|ure. Qq s^it as^ez a qviel usag^ 
gp^nt destin^s le. coeur, le ce.^vesiu, les br.^s et les 
jambe^, les mains et les p\e.4$ ; tftut^s 9^,s parties 
pnt leur fin, et par cQns^q^epi sofl^ condnitf^s ayec 
H^ajso^. l^ais toutes ce$ chose^, ^ui soi^t ^e§tinees a 
des |[ns si raisonnables, agissent a T^veugle, sans 
§2^yoi^ pourquoi elles sont. 11 y ^ doi^c ijine autre 
cause q^i les a |aites et qui les a prdonn^es, c'est- 
a-dire, Dieu. 

Nous remarauerons, en passant, au suiet de la 
§if\j flV,'^H? ^^\ tci,uj^,\^rs la preinifere dans rinten- 
^ipn, ^tla d^rniere dai^s rexecution. Par exemple, 
§ĵ ^ 0^^ veut aller a Ij^ chasse, c'est ce qu'on pense 



^2 HtTAPHTSIOCE DE BOSSCET. 

le premier et ce qu'on eiĜcute le demier, parce 
qii'il faut, aaparaTaint, commander les eqaipages, 
monter k cheval, aller aa liea destine, et ainsi da 
reste. 

II n'7 a donc rien de plas TĈritable qae cet 
axiome qoi dit qae ta premiere ckose dans rinten^ 
tian est la dermere dans Vexecutwn; parce qae la 
premiire chose ii qaoi Fon pense, et la demiĉre ii 
qaoi lon arriTe^ c'est la fin. 

Cest poar cela qaela fin, qae Tonrc^rde comme 
le bat de toas les desseins^ est appeI6e la /En der- 
nierej comme celle oti on se repose^ et qai est le 
terme de toas les mooTements prĉcĉdents. 

Ainsi qae la fin ne peat ĉtre qae dans ane natare 
intelligente, de mĉme le premier exemplaire ne 
peat ĉtre qae dans an esprit , et nal aatre qu'un 
esprit intelligent ne peut agir ou se regler sur un 
exemplaire. Le premier exemplaire sur Iequel ont 
ĉtĉ faites toutes choses, est, si Ton peut ainsi psir- 
ler y la pens6e de Dieu et son idee ĉternelle. Le 
monde a ĉtĉ dressĉ sur ce premier originaL Les 
animau^^ les arbres, les plantes et les autres choses 
de mĉme nature ĉtant semblables entre elles, il 
paratt qu'elles ont toutes le mĉme modĉle, et qu'il 
y a un exemplaire commun sur lequel elles sont 
formĉes, qui est la pensĉe de Dieu. 

Outre cette division gĉnĉrale des causes en e/]ll- 
ciente, finale, exemplairey materielle et formelle, 
on peut subdiviser encore la cause effidente^ pre- 
mierement en cause prochaine et cause ebignee. 



MAINUSCRIT INĈDIT. 273 

Par exemple; la cause prochaine de ce que le blĜ 
est moulu, c'est la meule qui le broie ; et la cause 
eloignee, c'est le vent ou Teau qui fi^it aller le mou- 
lin. La cause prochaine de la pluie, c'est le vent 
chaud qui fend la uue , et la cause Sloignee , le 
soleil, qui attire les vapeurs dont elle est formĉe. 
Secondement, on la divise en cause principale et 
instrument. Par exemple , la cause principale qui 
fait une saign6e, c'est le chirurgien , et la cause 
instrumentale , ou Tinstrument, c'est la lancette 
dont il se sert. A proprement parler, il n'y a que 
les natures intelligentes qui se servent d4nstru- 
ment, parce que c'est un effet de la raison et de 
Tart. 

Troisiemement (et c'est ici la plus importante de 

ces divisions), on divise hi cause efficiente en cause 

premiereetc^imeseconde. La cause premiere,c' est" 

a-dire Dieu, eift celle qui donne proprement le fond 

de Tĉtre. La cause seconde, au contraire, fa^onne 

seulement la chose, et ne fait pas absolument qu'elle 

soit. Le sculpteur ne fait pas le marbre, ni Torfevre 

For ; mais les trouvant d6ja faits , il les fagonne. 

Cest Dieu qui a donn6 le fond de rfetre. Dans les 

ouvrages de la nature, ce n'est ni le cceur ni le foie 

qui fait le sang; il avait deja le fonli de son Ĝtre 

dans Taliment donl il a 6t6 form^, et le coeur avec 

le foie ne font que lui donner une cerlaine forme. 

Une lulipe, qui sort d'un oignon, y 6tait dĉjJi ren- 

ferm6e, et y avait le fond de son Ĝtre. Si elle croit, 

c'est de Teau dont elle est arros6e , et ^Ue avait 

18 



374 ll£TAPHY8lftUe DB BOSSUET. 

tout 8on Hre auparavant : c'est ai&si qa'aa fruit 
8ort d'un arbre ; le soleil ne lai donne pas le fond 
de son 6tre^ il attire seulement par sa chaleur les 
8UC8 dont il est form6 et les nourrit« 

Dieu donc, qui cree de rien cliaque chose , est 
le seul qui donne Tdtre proprement et absolu- 
menti parce qu'il est Tdtre m6me^ et^ par oon- 
86quenty Ig seule premiĉre cause efficiente de toutes 
cboses. 

La mĉme subdivision que nous avons &ite des 
causes efficientes se peut fedre dans les causes 
finales. 11 y en a de prochaines et d'eloignees ; il y 
eu a de principales et de moins principales. II y a 
la fin demiere que Tespril se propose comme le but 
de tous ses desseins, et les fins subordonnees qui' 
ont rapport a celle-la. Par esemple^ la fin g^nerale 
de la vie humaine, c'est que Dieu soit servi. Toutes 
)es vertus ont leurs ftns particulieres , qui sont su- 
i)ordonn6es a cette fin gĉnerale. La tempĉrance a 
pour fin de moderer les plaisirs des sens. La force 
a pour fin de surmonter ies douleurs et les perils, 
quand la raison le demande, et tout cela doit avcnr 
pour fia de. foire la volonte de Dieu, en suivant la 
droite raison qu'il nous a donnee pour guide, et 
qu'il a encoroi eclaircie par sa sainte loi. 

La politique a pour fin de rendre un Etat heu- 
reux. C^est k cela que se rapportent et radminis- 
tration de la justice^ et la guerre et le commerĉe^ 
et ragriculture. Par la justice, le repos public est 
itabli ; pir laguerre^ r£tatest defendu des enne- 



MANUSCRIT INĈDIT. 275 

mis du dehors ; par le commerce et ragriculture^ 
il est abondant au dedans. La fin de tout cela est 
que les peuples soient heureux, et cette fin se 
rapporte encore a la fin universelle de la yie hu- 
inainey qui est que Dieu soit servi sans empdche- 

ment* 

TeUe est la fin qiie se propose celui qui veut vivr» 
selon la vertu. Les autres ont d'autres fins; les uns 
rappartent toutes leurs pensees aux plaisirs des 
sanst las autres ne songent qu'a contenter leur 
ambition^ — Selon leurs divers projets^ ils se pro- 
posent ou d'avoir une teile oharge^ ou de gagner ce 
§raud seigneur^ ou de rendre ce service ) le tout 
pour arriver a la fin derniĉre que leur esprit se 
propose. 

Une mĥme action a donc plusieurs flns; mais 
ellas sont toutes subordonnees a une fin prificipale^ 
qtti donne ie branle a tout. 

Un marchand voyage, et il a pour fin prinoipale 
le gain qi:ie lui rapporte son trafic ; il ne laisse pas 
queiqu6fois d'avoir une fin moins principale^ qui 
S0ra de oontenter sa curiosit^. 
. Nous avoos dit aussi qu'il y a la fln prochaine et 
Ik fin plws eloignee. La fin prochaine d'un homme 
quijoue, o'est de ^gner ; il espere aussi quelque- 
ft)is d^entrer^. par le jeu, dans de certaines familia- 
ritĉs qui le meneront a quelque autre chose qu'il 
M propose de loin, et a quoi il veut, avec le temps^ 
llaire servir son jeu. 

U y a de certaines choses qu'on ne peut jamais 



276 MĈTAPHVSIOtĴE BE BOSSUET. 

rechercher pour elles-mĜmes. Telles sont les choses 
^cheusesde leurnature, comme les remĉdesamers, 
et rapplication du fer ou du feu sur les membres. 
Mais ces choses affligeantes sont souffertes comme 
n^essaires a sauver la vie; ainsi la guerre est 
desirĉe pour la paix ^ le travail pour le repos , les 
remĉdes violents pour assurer la tranquiUitĜ pu- 
blique. 

La fin foit le mĉrite et la dignit^ de toutes les 
choses humaines. Un art est plus noble qu'un autre, 
quand la fin en est excellente. Pare^emple, lame- 
decine, qui a pour fin de conserver le corps^ est 
plus noble que la peinture ou la sculpture, qui ne 
fait qu'en reprĉsenter Timage. 

— Cest de la fin aussi que se tire la subordina- 
tionde tous les arts. — Un art est subordonnĉk un 
autre^ quand sa fin se rapporte k celle d'un autre. 
Par esemple, la chirurgie est subordonnĜe k la m6- 
decine, parce que la guĜrison d'une plaie^ qui est 
la fin de la chirurgie, se rapporte k la bonne consti- 
tution de tout le corps que la mĉdecine a pour objet. 
— Ainsi, Tart de la coupe des pierres est subor- 
donnĜ k Tarchitecture ; — la grammaire^ qui aip- 
prend k construire les mots, est subordonnĜe k la 
rh6torique; qui a pour but de persuader ; — Tart 
de fortifier les places est subordonnĜ a Tart mili- 
taire, et Tart militaire lui-mĜme est subordonŭĜ k 
la politique, qui a pour fin, en gĉnĜral, le bien de 
rĉtat, a quoi se rapportent tous les succĉs de la 
guerre. 



MANUSGRIT INfiDIT. 277 

Ghaque art a donc sa ĥn particuliere ; mais autre 
est la fin de Tart, autre est la fin de Tartisan. La 
fin de la rhĜtorique est de persuader ; la fin de la 
sculpture et de la peinture est de reprĉsenter la 
nature. Mais Tartisan, outre cela^ se propose pour 
lui-mĜme, ou le cr6dit, ou le gain, ou quelque au- 
tre chose qui lui convienne. Cest pourquoi il peut 
arriver souvent que la fin de Tart soit bonne et que 
celle de Tartisan soit mauvaise ; par exemple^ s'il 
a dessein de se serfir, pour quelque mauvaise ac- 
tion, du gain qu'il fait par son art. 

La n^Ĝme chose qui met le rang entre les arts le 
met aussi entre les vertus ; car elles sont plus ou 
moins nobles suivant la dignite de leur fin. Ainsi 
les vertus thĜologales, qui ont Dieu pour objet im- 
mĜdiat; sont d'elles-m6mes plus excellentes que les 
vertus morales, qui ont pour leur objet de r6gler 
nos devoirs envers le prochain et envers nous- 
mĉmes. 

Mais, au fond^ toutes les vertusdoiventĉtrerap* 
portĜes k Diea, sans quoi elles n'ont pas la perfec- 
tion qui leur est due ; car Dieu 6tant le premier 
principe d'oŭ sortent toutes choses, il est aussi la 
fin derniĉre a Iaquelle elles se rapportent , et Thomme 
ne se doit servir de sa libertĉ que pour se donner 
k lui par sa volonte, comme il est dĉja k lui par sa 
nature. Ainsi il lui appartient d^Ĝtre la fin univer- 
selle de la.vie humaine; et Aristote est digne d'une 
eternelle louange d'avoir dit, tout paien qu'il etait, 
que le plus digne emploi de rhomme est celui qui 



278 m£taphysique de bossuet. 

lui donne le plift de moyen de vaquer h Dieu. 

Selon cette regle immuable, rhomme ne peut Ĝtre 
bon que par rapport^ cette fln. On peut Ĝtre bon 
medecin^ bon soldat, bonpeintre, bon maitre ou bon 
valet, par rapport h certaines fins particuliftres; 
mais on no peut ĉtre appel^ absolument bon que 
par rapport k Dieu, qui est le vrai blen de rhomme. 

Cest pourquoi toute la vie humaine est rĉglĜe 
par ce pr6cepte, auquel elle se rapporte : Tu aime' 
ras le Seigneur ton Dieu de tout ton ctmr, de toui 
ton esprit, de toute ta pensee^ de toutes tes forees. 

Ce petit Traite des causes est donnĜ h monsei- 
^neur le Dauphin, k Thonneur de la premiĉre eause 
H de la fin derni^re de toutes choses. 



La se termine le Traite des causes. Sans doutis 
Bossuet y a pris a tftche de se mettre k la portĉe d'un 
enfent, et d'un enfant peu precoce; et cependant, 
en plUB d'un endroit, il y marque la forie empreitite 
de son g^nie, et rĉsout, d'une maniire luroineuso, 
les plus graves quesiions. Cest ce qui ressortira 
d'une rapide esquisse du sujet. 

L'id6e de cause est Tidee mĝre de la m4taphy- 
sique. De cette idĉe, bien ou mal entendue, d^pend 
la v6rit6 ou la faussete des syslĜmes, et c'e8t en 
elle, comme en un centre commun, que se rĉunis- 
sent k la fois et se distinguent les trois objets de la 



MAHUSGRIT IN£DIT. 2T9 

connaitftance : rhomme, le moade et Dieu. Une 
cause qui n'est pas substance conduit invincible- 
ment au ph^nomĜnifime d'HĜraclite^ de Hume ou 
de Hĉgel , c'est-a-dire k la nĉgation mĉme de la 
rMitĜ. Une substance qui ne serait pas cause 
n^offriraitkrintelligence qu'une conception chime- 
rique et contradictoire. Douc Thomme, le monde 
etDieu sontcauses, parce qu'ils sont substances, 
et leur substantialitĉ mĉme se manifeste par leur 
causalitĜ. 

Cest dans le sentiment de son existence et la vive 
conscience de son ĉnergie que rhomme se reconnatt, 
8'affirme, se pose en face du monde et deDieu. Le 
monde, d^autre part, se dĜpIoie avec une richesse 
et une diversite qui altestent la perpĜtuelle pr6- 
sence de la force interne qui ranime. Enfin, au- 
dessus de Thommeet du mondeĉclate, dans sa ma- 
jestĜ, la cause inĥnie, cause premiere qui cr^e les 
oauses secondes et les tient dans sa dĉpendance 
appes l^s avoir creies, les unes intelligentes et li- 
bres, par le double attrait de la pens^e et de ramour , 
les autres aveugles et fatales, par rin^luclable em^ 
pire d'uoe r^gle qui ne flechit pas. 

Ainsi 06 dispose barmonieusement et se r^v^Ie 
cette vivantd hiĉrarchie des Ĝtres, dpi^t l^ensenible 
constitue Tunivers Au eontraire, altereK Tidĉe de 
cause, et l'6difice 6branI6 craque jusque dans ses 
fondements, Dieu, le mondeet rhommedevi^nnent 
tour a tour la seule substance et la seule Cdusdv 
D'un c6tĉ, le m^sticisme de Malebranche et le pan- 



280 m£taphysique de bossuet. 

thĜisme de Spino^a; de rautre, le naturalisme ef- 
frene de la jeune Allemagne. 

Depuis les analyses profondes de Leibniz, repri- 
ses denos jours par M. Maine de Biran et M. Cou- 
sin, ces rĉsultats dogmatiques et critiques sont au- 
dessus de la contestation. Mais, quelque simples 
qu'ils nous paraissent, la pensee humaine n'y est 
arrivee qu'apres de longs et penibles efforts. 

A la suite d' Ana^agore, Socrate, le premier, pas- 
sant de la physique a la ps^chologie, decouvre dans 
la conscience mĉme lepointde departdela science, 
et dela, guide par la deiinition et Tinduction, s'e* 
leve jusqu'a Tidee de Celui qui voit tout, guientend 
toutj quiestpartouty et guietend egalement sessoins 
sur toutes choses (!)• 

Platon developpe la doctrine de son mattre et en 
eclaire les secrets encore inexplorĜs des feux de son 
poetique g6nie. Pour lui, l'£tre nest autre chose 
guune puissance (2) , et T&me une substance qui a 
la faculte de se mouvoir elle-meme (3). Lespectacle 
des causes secondes ne lui est d'ailleurs qu'un de- 
gre, d'oŭ il s'eleve sur les ailes de Tamour et de la 
dialectique jusqu'k la cause premiere, qui est le 
Bien, essence veritable, sans couleur, sans formej 
impalpable (4), beaute eternelle et non engendree, 

(1) ryw9>i To 6i7oy oTt TocrovToy xotl tocovtov Ĉ9Tty SoO' a/jia «ravTa opa» 
xa( navTa axoveiy xat 7cavTa;(ov fcapeTvai xai2 a^a iraVTttv eirtfAC^eraOat*^ 

Memorabilium lib. i, cap. /i.) 

(2) TiOcfAat ylcp Spoy opt^etv toc oVTa, »9 fartv ovx SUo t( ^Xt)V ĴvvofAt^, 

(Sophista,) 

(3) T*jy Ĵvvapi«v*jv avrĵjv xtvcTv xivvifftv. {De legibuSf liv, X.) 

{f\) Phedre, irad. fr. de M. Gousin, t. vi, p. 51. 



MAMUSGRIT 1N£DIT. 281 

exempte de decadence comme d'accroissement (l), 
soleil des esprits, et roi du monde intelligible (2) . 

Plus pĜnetrant; mais moins sublime, Aristote 
recueille et rĜduit en systĜme les vĉritĜs Ĝparses 
chez ses devanciers. De la la theorie cĜlĉbre des 
quatre causes ou principes : 

1 « { TQ oucta xat to ti ^v elvat ) cause formelle ; 

2° ( -h ii^Ti xat To u7uoKei(A6vov ) cause materielle ; 

3*» ( -h apxTi 'Tvi? KtvToaeto^ ) cause efficiente ; 

¥ (t6 ou Jvejca xai Taya66v ) cause iSnale (3). 

Cest du haut de cette theorie que le Stagirite 
juge les doctrines de ceux qui Font precedĜ, et, de 
ptus, c'est sur eile, comme sur une base inĉbran- 
lable , qu'il assoit sa propre mĜtaphysique. Bientdt 
mĉme une synthĜ8e rigoureuse ramĉne les quatre 
principes k deuxy l'acte et la puissance. La puis* 
sance, c'est la matiĉre sous sa forme pure. Dans le 
sein de Tacte se confondent Fessence y la fin et le 
moteur (4) . La nature tressaille et se meut sous Tat- 
trait irresistible et occulte du souverain intelligible 
et du souverain dĉsirablO; et, tandis qu'elle gravite 
vers lui, sans cesse et sans repos, le principe su- 
prĉmo; pensĜe de la pensĜe, goŭte rinef£able bon- 
heur de se penser Ĝternellement soi-mĜme (5). 



(i) Le Banguet^ t. vi, p. 317. 

(2) La Republigue^ liv. vi, t. x, p. 58. 

(3) Mŝtaph.^ liv. I, cliap. 3. 

{li) Voyez la reniarqaable thĉse soutenue, en 1836, par M. Va- 
cherot, sur la TfUorie des premiers principes selon Aristote. 
(5) Mŝtaph.f]xy. xii, chap. 7. 



3n MĈTAPBVSIOm DE B06SUET. 

Enflfi^ le rooyen Age, dans ses nofnbreux traiMt 
De cauMy eipH^ue, en ragrandissant , laeoDeep^ 
tion d'Aristote, et Tesprit pur 6'y trouve pto6tr6 
des clart^s de Pesprii ehr^tien. Le dogme de la 
cr^ation remplace le dualisme antique (1). 

Voil^ le fonds admirable sur lequel a travaill^ 
fiossuet, et Ton a vu comment le grand dv6ques'est 
Ĝpris des mftles beautĉs du philosopLe grec^ el com- 
mentil le juge digne d'une etemelie louange^ d^a- 
voir dit, teut pahn quil etait, que le plus digne emr 
ploi de 1'homfne est eelui qui lui donne le plus de 
nwyende vaguerdDieu (8). 

fiossuet ne va pas, il est vrai^ comme Aristotei 
aun dernidres prĜcisions i mais on ne ie voit jamais 
substituer des conceptions probl4mat{ques et per* 
sonnelles auK donn^es positives des feits et de Vn^ 
nalyse. 

II y a plus : la th^orie deŝ eauses j telle que Vex* 
pose Bossuet, nous semble remporter de beaucoup, 
dans sa simpiicit^ estrdme^ sur la th^orie pi^ripat^ 
ticienne^ si compleKe et pourtant si riguli^re. En 
effiet, Aristote est rempli d'ind4cisien et d^obscu*- 



(1) Gf. Bossuet, t. XII , p. 113. — Du culte d Dieu, Les philoso- 
Dhes (l*entre les paiens qui ont le mleux parl^ de Dieu liiiont fait 
tout au plus mouvoir , embellir, amoger ie mOMlfit m%\% D^ ne 
font pas quMl ie tire du nĉant, ui qa'il dpnne a ftucaiie chf>9^ ie fend 
de l'Ĝtre par sa seuie voiont^. Ainsi ia subfttance des cliMe» ^lait in- 
dĉpendante de Dieu ; et il (^tait setilemeiic enieuf du \m Of4re (ie ia 
nature. 

(2) yoyez plus haut, p. 277. 



MARUSCRIT iNtofr. 98ft 

ritĜ, quand il s'agit de dĉfinir la cause €xemptaire 
des dtres, et, de peur de $'6garer sur les traees de 
Platon^ n'attribue gufere aux notiens d^espĉce etdfi 
genre qu'une valeur purement subjeetiTe. La seo^ 
la8tique elle-mdme partage ies ineertitudes de Tatt* 
teur des Categories, et c'e8t en vain qu'a Taide 
d'uD conceptualisme illusoire^ Abiŝlard essaie de 
conoilier le nominalisme et le n6aliBme9 Roscelin et 
Guillaume de Cbampeaux. Bossuet^ au contraire) 
abandonnant k propos satntThomas pour saint Au- 
gustin, Aristote pour Platon, reconnatt et afŭrme 
qu6 le premier ememplaire sur lequel ont ete fkiieŝ 
toutes choses est la pensee deDieu et $on ideeŝter^ 
nelle, et que cest sur ce premier original que le 
monde a ete dresse (1). 

En outre, s'il est constant qu'une mĜtapby8ique 
doit se juger par la morale qui en dĜrive, combien 
Aristote n'est-il pas ici infĉrieur h Bossuet ! 

Le dieu d'Aristote est un dieu abstrait, un roi 
solitaire relegue par dela la nature et le ciel sur le 
trone desert d*une eternite silencieuse, force motrice 
et fatale, mais non point providence mis^ricordieuse 
et sage^ principe inconnu qui vivifie le monde, que 
lui-mĜme il ne connatt pas^ et qui, faute de mani- 
fester en sa propre essence la rĉgle prĉcise de la 
moralitĜ, laisse Thumanite misĜrable flotter entre 
les contraires et s'abimer dans les excĜs^ sans espoir 
d'immortalitĜ. 

(i) Voyez plus haat, p. 1272. 



284 ii£ta»tsiqde de bossuet. 

Le dieu de Bossuet est « le premier principe, qui 
cr6e de rien toutes choses, et aussi la fin demiere a 
]aquelle elles se rapportent. II est la fin principale 
qui donne le branle k tout, eik tout le fond de Tĉtre. 
Seul, il est le vrai bien de rhomme. Cest pourquoi 
toute la yie humaine est r^l6e par ce precepte : 
Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de taut ton cosur, 
de tout ton esprit, de toute ta pensee^ de toutes tes 
forces. » 

Aristote avait dit : Pensez. Bossuet dit : Aimez. 
Et dans ces deux formules 6clate la difference des 
temps anciens et des temps nouyeaux^ de la Meta- 
physique et de VEvangile. 




TABLE DES MATIERES. 



Pages. 
IlfTRODUGTION 1 

Ghapitre V\ Th^orie de la SpirituaHt^ de l'ŭme 19 

Ghap. ir. Tliĉorie des Passions &5 

Ghap. III. Thĉorie de la Gonnaissance, ou des Id^es • • • 68 

Ghap. IV. Thĉorie de la Libert^ 102 

Ghap. V. Th^rie de la Providence 136 

Ghap. VI. Thĉorie du Mysticisme 183 

GoNCLUSioiff ; 222 

Appenoige. Fragments in^dits. . • . • 239 






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